
Le Développement face à la Pauvreté
© Ed. ECONOMICA, 2006
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Cette édition est publié conjointement par
Economica
49, rue Héricart
75015 Paris, France
ISBN 2-7178-5103-8
l'Agence universitaire de la Francophonie
4, place de la Sorbonne
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et le Centre de recherches pour le développement international
BP 8500
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ISBN 1-55250-222-8 (édition électronique)
sous la direction de
Réseau analyse économique et développement

Liste des auteurs
Touhami Abdelkhalek, Institut National de Statistique et d'Économie Appliquée (INSEA), Rabat et Réseau Politiques Économiques et Pauvreté (PEP), Université Laval, Québec
Léandre Bassolé, Centre de Recherche pour le Développement International (CERDI), CNRS, Université d'Auvergne
Sami Bibi, Centre Interuniversitaire sur le Risque, les Politiques Économiques et l'Emploi (CIRPÉE), Réseau PEP et Faculté des Sciences Économiques et de Gestion, Université de Tunis
Mohammed Bougroum, Centre de Recherche en Économie Quantitative (CREQ), Université Cadi Ayyad, Marrakech
Florent Bresson, CERDI, CNRS, Université d'Auvergne
Jean-Pierre Cling, Développement, Institutions et Analyses de Long terme (DIAL), Paris
John Cockburn, CIRPÉE, Réseau PEP et Département d'Économie, Université Laval, Québec
Anyck Dauphin, CIRPÉE et Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI), Ottawa, Canada
Bernard Decaluwé, CIRPÉE, Réseau PEP et Département d'Économie, Université Laval, Québec
Benoît Dostie, Hautes Études Commerciales HEC, Montréal, Québec
Jean-Yves Duclos, CIRPÉE, Réseau PEP et Département d'Économie, Université Laval, Québec
Samuel Fambon, Faculté des Sciences Économiques et de Gestion (FSEG), Université de Yaoundé II, Cameroun
Ismaël Fofana, CIRPÉE, Réseau PEP, Université Laval, Québec
Bernard Fortin, CIRPÉE et Département d'Économie, Université Laval, Québec
Marie Godquin, TEAM, Université de Paris I – Panthéon Sorbonne, et CNRS, France
Flore Gubert, IRD-Paris, DIAL
Sylviane Guillaumont Jeanneney, CERDI, CNRS, Université d'Auvergne
Aomar Ibourk, CREQ, Université Cadi Ayyad, Marrakech, Maroc
Kangni Kpodar, CERDI, CNRS, Université d'Auvergne
Guy Lacroix, CIRPÉE et Département d'Économie, Université Laval, Québec
Fouzi Mourji, LASAARE, Université Hassan II, Rabat
Robert Nkendah, Faculté des Sciences Économiques et de Gestion Appliquée (FSEGA), Université de Douala, Cameroun
Valère Nkelzok, Département de Philosophie-Sociologie, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Université de Douala, Cameroun
Joachim Nyemeck Binam, Institut de Recherche Agricole pour le Développement (IRAD/ASB), Yaoundé, Cameroun
Patrick Plane, CERDI, CNRS, Université d'Auvergne
Mireille Razafindrakoto, DIAL, IRD
François Roubaud, DIAL, IRD-Paris
Désiré Vencatachellum, Hautes Études Commerciales HEC, Montréal, Québec
Philippe de Vreyer, Université de Lille II, DIAL
Les articles présentés dans cet ouvrage et dont nous situons la portée dans ce chapitre introductif proviennent d'une sélection de communications présentées aux Sixièmes journées scientifiques du réseau « Analyse Économique et Développement » de l'Agence Universitaire de la Francophonie. Plusieurs contributions à cet ouvrage sont en même temps le fruit de projets de recherche appuyés par le réseau PEP « Politique Économique et Pauvreté ». Ces journées, qui avaient pour thème central : « Le financement du développement et la réduction de la pauvreté », se sont déroulées à Marrakech en mars 2004. Outre l'AUF, ces journées ont bénéficié de l'appui financier, matériel et logistique de la Faculté des Sciences Juridiques, Économiques et Sociales de l'Université Hassan II-Casablanca, de la compagnie d'aviation Royal Air Maroc, et du Centre de Recherche pour le Développement International CRDI-Canada. La production de cet ouvrage n'aurait pas été possible sans l'appui financier de l'AUF et du CRDI-Canada.
L'étude des inégalités et de la pauvreté dans leur rapport à la croissance économique a toujours tenu une place éminente dans les recherches afférentes à l'économie du développement. Jusqu'au début des années quatre-vingt, sous l'influence des travaux de Kuznets (1955), les pionniers de la discipline mettaient ces variables dans une relation quasi-déterministe. La relation croissance-pauvreté s'illustrait par la célèbre courbe en « U » inversé. Au premier stade du développement, les inégalités s'aggravent avec la diversification des activités et le dualisme économique qui en résulte, avec les mouvements de population active du secteur primaire vers le secteur secondaire. Au second stade, la relation se stabilise, puis les inégalités finissent par décliner sous l'influence notamment des politiques de redistribution publique et des transferts de ressources productives conduisant à une égalisation inter-sectorielle des rémunérations des facteurs de production. Pour les pays encore faiblement développés, les inégalités de revenu seraient donc une conséquence de l'accélération de la croissance, une liaison qui est aujourd'hui contestée à la fois au niveau de la relation causale et du signe même de l'influence attendue.
Pour certains analystes, la démonstration de la relation de Kuznets ne tiendrait d'ailleurs qu'à la condition de contrôler économétriquement pour la corrélation pouvant exister avec d'autres variables ayant un impact significatif sur la croissance ou la distribution des revenus. Fishlow (1995) a, par exemple, mis en avant les distorsions d'allocation des ressources résultant du protectionnisme commercial. Plus grave de conséquences, et sur un terrain microéconomique, certains auteurs ont fait valoir l'idée qu'il serait difficile d'entrer efficacement dans un processus de diversification manufacturière sans l'acceptation d'une certaine concentration préalable des richesses. Cette concentration serait en quelque sorte une condition de l'accumulation du capital pour supporter les coûts fixes et irrécupérables résultant de l'innovation. Sous cette hypothèse, les variables sont dans un rapport de causalité inverse de celui postulé par Kuznets. La même démarche est implicite dans les modèles microéconomiques mettant l'accent sur les incitations. Refuser l'inégalité dans la distribution des revenus, c'est inévitablement donner prise à des phénomènes de hasard moral qui sont d'autant plus importants que l'effort du travailleur est plus difficile à mesurer.
L'acceptation des inégalités est-elle pour autant sans limites ? La littérature a récemment donné du relief à l'idée que de trop grandes inégalités pouvaient être un vecteur d'instabilités politiques et sociales, un facteur d'affaiblissement des incitations à investir et conduire à une mauvaise allocation des ressources réduisant ainsi la croissance à long terme. Dans ce registre d'influences, des auteurs ont suggéré que de fortes inégalités seraient un facteur d'inhibition dans l'accès au crédit. Les agents dépourvus de garanties se trouveraient en effet dans l'impossibilité d'accéder au système bancaire et de financer des projets potentiellement rentables, au détriment de leur propre bien être, mais aussi de celui de l'ensemble de la collectivité. La relation entre les inégalités et la croissance économique serait donc tout aussi complexe que le suggérait le modèle de Kuznets, mais avec des phénomènes d'endogénéité des variables et des mécanismes de transmission de leurs effets beaucoup plus variés que ceux sur lesquels les économistes ont initialement porté leur attention. Face à ce qui ressemble fort à une indétermination des modèles théoriques et leurs applications sur données transversales ou de panel, Ravi Kanbur et Lyn Squire (1999), parmi tant d'autres auteurs, invitent à promouvoir une croissance capable de limiter les implications inégalitaires qu'elle peut engendrer de la croissance par adoption de mesures « pro-pauvres ».
La relation entre la croissance économique et la pauvreté est sans doute moins incertaine que celle avec les inégalités. La dynamique Chinoise accepte assez largement cette hypothèse. La forte croissance, au rythme de 10 % par an sur la dernière décennie, a conduit à marquer une réelle avancée en matière de recul de la pauvreté. Le Tableau cidessous, que l'on emprunte à Chen et Wang (2001), montre qu'ici, en une dizaine d'années, le pourcentage de la population vivant en des sous du seuil de un dollar par habitant a diminué de moitié, passant de 31,5 % en 1990 à 17,4 % en1999. Cette évolutionest cependant contrastée quand on introduit la dimension spatiale, notamment la dualité géographique entre les villes et les campagnes. En effet, si dans les deux cas l'extrême pauvreté a diminué dans des proportions voisines sur la période, en ville, le phénomène a quasiment disparu tandis que dans les campagnes, il concerne encore prés d'un chinois sur quatre.
Pauvreté et inégalités en Chine (% sur la période 1990-1999) | ||
Pauvreté (moins d'un dollar par jour) | 1990 | 1999 |
Campagnes | 42,5 | 24,9 |
Villes | 1 | 0,5 |
Chine | 31,5 | 17,4 |
Indice de Gini (inégalités) | 1990 | 1999 |
Campagnes | 30 | 34 |
Villes | 23 | 30 |
Chine | 35 | 42 |
Source : Chen et Wang (2001). | ||
Quoi qu'il en soit, alors que ces évolutions ont été favorables dans les deux cas, la partie basse du tableau établit que le recul de la pauvreté s'est conjugué avec un creusement des inégalités. Mesurée par l'indice de Gini, celles-ci ont progressé de 7 points d'indice dans les villes où la dynamique de croissance a été la plus forte, et de 4 points dans les campagnes où la croissance a été de moindre intensité. Au total, les inégalités se sont donc accrues, mais avec une diminution de la pauvreté. Cet accroissement spectaculaire des inégalités est particulièrement préoccupant, car par sa nouveauté, l'apparition d'inégalités criantes pourra devenir la cause de tensions importantes entre les couches sociales conduisant éventuellement à une réduction du rythme de la croissance globale de l'économie. Le rôle de la mondialisation dans cette double évolution est incontestable, laissant cependant dans l'ambiguïté la réponse à cette importante question : la pauvreté aurait-elle pu régresser sans une certaine tolérance aux inégalités ? Il y a là matière à une profonde réflexion à laquelle ni les États ni les organisations internationales ne peuvent se soustraire.
Peut-on au moins dire que la croissance du produit intérieur brut constitue une « assurance » contre la pauvreté ? Si à long terme la chose est entendue, la présence d'effets de seuil n'est pas à écarter comme en témoigne un assez grand nombre de pays africains à croissance lente, ouvrant potentiellement la voie à l'existence de « trappes de pauvreté ». En Ouganda, la croissance deprès de 4 % par ansur la dernière décennie n'a pas engendré de baisse significative de la pauvreté ou de la mortalité infantile. Situé dans le voisinage du taux de croissance de la population, ce taux suggère qu'au niveau d'une stabilisation du produit moyen par tête, le recul de la pauvreté est hypothétique, contingent aux inégalités de distribution qui pourront exclure les pauvres de toute augmentation de bien être. Au Bénin, les années de croissance se sont même conjuguées avec une progression du nombre de pauvres, ce qui constitue en partie l'explication de la mauvaise évaluation de la gouvernance telle qu'appréciée par le CPIA de la Banque mondiale.
À regarder les choses plus globalement, les chiffres produits par la CNUCED (2002) suggèrent qu'entre 1995 et1999, la moitiéde la population des 49 pays les moins avancés vivait avec moins de un dollar par jour, les quatre cinquièmes avec 2 dollars. Dans 14 de ces pays où la croissance du produit par tête a augmenté, la pauvreté a toutefois diminué, mais dans des proportions généralement limitées. Pour des taux de croissance économique relativement faibles, il est donc difficile de satisfaire les impatiences de la communauté internationale en matière de réduction du nombre de déshérités. Il faut promouvoir une politique de redistribution (cf. Bourguignon, 2002), ce vers quoi se sont récemment orientés les États avec la finalisation de Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté (CSLP), généralement en accompagnement de remises de dettes publiques au titre du mécanisme relatif aux Pays Pauvres et Très Endettés (PPTE).
Dans la perspective des CSLP, la réduction de la pauvreté répond à une démarche politique volontariste allant au-delà des logiques spontanées de trickle down dont étaient imprégnés les programmes d'ajustement structurel. Entre 1979 et la fin du millénaire, la plupart des pays en développement ont fait l'expérience de politiques de caractère standard autour du rétablissement des équilibres macro-économiques et financiers internes et externes, par la correction des distorsions de prix, et par la mise en œuvre de réformes budgétaires et sectorielles. Ces politiques du « consensus de Washington », pour reprendre l'expression attribuée à John Williamson (1990), privilégiaient le retour à la croissance par la restauration des grands équilibres internes et externes, par l'assainissement des finances publiques, par l'ouverture commerciale sur fond de libéralisation des échanges internationaux et ajustements de taux de change et par la déréglementation et la sécurisation des droits de propriété. Ces politiques demeuraient toutefois en retrait des problématiques de réduction de la pauvreté autrement que par la redistribution des villes vers les campagnes par le jeu des prix relatifs et le biais de réformes des filières agricoles. Ce genre d'approche, sans avoir démérité, n'a pas répondu aux attentes des États et de leur population.
Certes, le processus de rééquilibrage financier a produit des effets à la fois tangibles et bénéfiques, mais avec une faible reprise de la croissance de la production conduisant dans certains cas à une lente érosion de la pauvreté et dans d'autres, à son exacerbation. Le consensus de Washington « augmenté » des réformes institutionnelles et de l'action en faveur de la bonne gouvernance n'a pas eu davantage d'impact décisif sur la dynamique du développement (cf. Rodrik, 2001). La boîte à outils de l'économiste du développement ne s'est élargie qu'à la marge, grâce à une meilleure prise en compte des institutions de l'économie de marché à travers l'attention portée au cadre juridique, au mécanisme de réglementation du système financier et des situations imparfaitement concurrentielles. La prudence a également gagné les esprits en matière de libéralisation, notamment en ce qui concerne les mouvements de capitaux à la suite des graves crises de change de la fin des années quatre-vingt-dix. Toutefois, rien n'a été ajouté quant à la lutte frontale contre le phénomène de pauvreté. Or, la croissance économique n'est pas une mesure suffisante de l'évolution du bien être social. Elle ignore les phénomènes de distribution dont les implications sont très variables pour les pauvres. Et Rodrik (2001) de soutenir qu'en aidant les déshérités, on donne corps à la meilleure des stratégies en matière d'augmentation du niveau de revenu moyen par habitant. Car la diminution de la pauvreté resserre l'écart entre les coûts sociaux et privés, et maximise les « capabilities » dans une perspective de développement durable. Il fallait donc dépasser les logiques du consensus de Washington, et compter sur des initiatives dont les effets sur la réduction de la pauvreté faisaient désormais figure de priorité de l'action publique.
Les Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté (CSLP) ont innové en ce sens dans le contenu et dans la conception des programmes macroéconomiques. L'action contre la pauvreté s'y dessine notamment en termes d'une réflexion et d'une action collectives largement ouvertes à la participation de la société civile. Dans des pays en développement où les principes de la démocratie pluraliste sont fraîchement installés, où la mutation de la démocratie formelle en démocratie réelle constitue encore un passage délicat avec des populations majoritairement analphabètes, la concertation avec les associations représentatives permet de donner de la « voix » aux pauvres. Elle facilite la prise de parole et leur empowerment, la tenue des engagements publics de nature à améliorer le bien être des populations déshéritées.
Non sans relation avec les travaux initiaux de Mancur Olson (1966), le coût de l'action collective est ainsi réduit par la participation directe de ceux qui sont organisés et capables de révéler les préférences des pauvres. La démarche intellectuelle est donc très différente de celle qui présidait à l'élaboration des programmes de stabilisation et d'ajustement structurel où les États subissaient plus qu'ils ne construisaient leur agenda de réformes, où les populations étaient davantage pensées comme sujets de l'ajustement que comme acteurs de leur propre développement. Les difficultés à promouvoir cette nouvelle et ambitieuse politique ne sont pas minces. La stratégie va incontestablement dans le sens d'un dépassement du trickle-down, d'une représentation de la pauvreté comme un appendice, une conséquence de la croissance réalisée plus qu'une démarche politiquement délibérée. L'élévation mécanique du produit par tête ne peut suffire à elle seule. Avec ou sans croissance, la pauvreté est désormais au cœur des préoccupations communes. Mais de quelle pauvreté parle-t-on dans la mesure où le champ sémantique du concept est très étendu avec tous les risques de résultats contradictoires inhérents à cette polysémie ?
Au premier abord, la pauvreté est souvent perçue, du moins parmi les économistes, dans sa manifestation monétaire « absolue » à travers un revenu permettant de satisfaire un niveau minimal de consommation. Ce revenu varie avec l'évolution des prix du panier de biens et sa transformation, et à plus long terme, dans une logique de pauvreté « relative », avec les habitudes sociales, le niveau de vie minimal considéré comme socialement acceptable dans le pays. Le prolongement international de la mesure de la pauvreté « absolue » conduit à mettre l'accent sur des seuils en dollars, qui frappent à la fois l'imagination, tout en correspondant à un niveau de couverture minimale des besoins de l'Homme. On a mentionné plus haut les seuils d'un ou deux dollars par jour et par habitant, mais il est bienévident qu'il ne suffit pas de connaître l'incidence de la pauvreté, encore faut-il être en mesure de juger du degré de privation des plus pauvres. Dans cet esprit, les indices FGT (du nom des auteurs Foster-Greek et Thorbeke) sont couramment utilisés afin de mesurer la profondeur et la sévérité de la pauvreté (voir par exemple les contributions de S. Bibi et J.-Y. Duclos et celle de S. Fambon dans cet ouvrage). Nécessaires pour mieux saisir l'ampleur du problème, ces indices sont aussi utiles pour mesurer l'efficacité des politiques publiques de lutte contre la pauvreté. Par exemple, si l'on se limitait à choisir comme seul critère la réduction du nombre absolu de pauvres dans une collectivité, les politiques les plus efficaces seraient celles qui visent les ménages situés au voisinage du seuil de pauvreté sans égard à ceux qui se trouvent dans une situation plus critique. L'utilisation de mesures plus sophistiquées est donc nécessaire si l'on ne veut pas réduire les préoccupations de politiques économiques à leur expression la plus simple, voire la plus simpliste. Il en est d'ailleurs de même pour les comparaisons internationales où la fixation de seuils arbitraires du type un ou deux dollars par jour et par habitant est dépourvue de sens.
Dire que la pauvreté est un phénomène multidimensionnel est devenu, depuis le début du nouveau millénaire, une trivialité que la majorité des économistes ont acceptée de reconnaître, du moins en théorie. En pratique, la majorité des études appliquées utilisent un indicateur unidimensionnel pour juger du niveau de bien-être des individus ou des ménages dans une population. Certes, il existe des tentatives pour tenir compte de dimensions multiples pour mesurer le bien-être : revenu, consommation calorique, espérance de vie, niveau d'éducation, accès à l'eau potable, etc. Mais la plupart des méthodes disponibles se réduisent invariablement à agréger avec des pondérations ad hoc, les différents indicateurs en un seul indice synthétique revenant ainsi à une analyse unidimensionnelle. L'exemple le plus connu est certainement l'Indicateur de Développement Humain (IDH) proposé par le PNUD en 1990 qui utilise une moyenne pondérée de l'espérance de vie à la naissance, du niveau d'éducation et du PNB par habitant comme mesure du bien-être d'une population. Tous ces indicateurs impliquent nécessairement le choix de règles d'agrégation et de pondération qui, en définitive, sont nécessairement arbitraires. Ainsi deux règles d'agrégation différentes peuvent conduire à des conclusions contradictoires quant au degré de privation de bien-être de groupes particuliers de la population. A notre connaissance, peu de travaux ont été réalisés dans ce domaine et on peut penser que c'est dans cette direction que se continueront les efforts comme en fait foi le travail récent de J.-Y. Duclos, D. Sahn et S. Younger (2005).
La pauvreté peut aussi se mesurer en mettant en avant non plus seulement les biens et les ressources monétaires, mais également les « capabilities » et libertés, autrement dit, les caractéristiques individuelles et sociales sur la base desquelles se construit la personne. En faisant référence aux travaux d'Amartya Sen (1999), l'important est que les individus soient libres de choisir le mode de vie qu'ils ont de bonnes raisons d'apprécier. Ce qu'il s'agit de distribuer de façon équitable, ce ne sont pas seulement les biens matériels, mais surtout les « capabilities » permettant de développer des modes de fonctionnement (functionings) humains fondamentaux pour promouvoir une vie digne et sensée.
C'est incontestablement dans ces directions que s'oriente la réflexion actuelle des économistes. De même c'est autour des préoccupations relatives aux multiples dimensions de la pauvreté qu'a été conçu le contenu social des DSRP, qui retient aujourd'hui l'attention de la communauté mondiale à travers les objectifs du millénaire (ODM).
Les acteurs du développement, au premier rang desquels les responsables politiques, ont en effet pris date. À l'horizon 2015 et sur la base des données de référence de 1990, huit objectifs devront être atteints qu'il convient de rappeler :
1) la réduction de l'extrême pauvreté avec une diminution de moitié de la proportion des individus vivant avec moins d'un dollar par jour et souffrant de la faim;
2) l'éducation primaire pour tous;
3) la promotion de l'égalité des sexes et de l'autonomisation des femmes;
4) la baisse dans la proportion des deux tiers du taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans;
5) la diminution des trois quarts du taux de mortalité maternelle;
6) l'inversion de la tendance du VIH/SIDA;
7) la promotion d'un développement écologiquement viable avec notamment la contraction de moitié du pourcentage de la population n'ayant pas accès à l'eau potable;
8) last, but not least, la mise en place d'un partenariat mondial pour le développement impliquant l'élargissement des flux d'aide publique.
Le rendez-vous sur ces ODM est donc pris avec un engagement politique volontariste qui passe par le souci d'atteindreles cibles indépendamment du niveau de la croissance économique. Lutte contre la pauvreté et croissance du PIB sont donc dans un rapport de priorité inversé en regard de ce que supposait la thèse du « trickle down ». La seconde facilite la réalisation des ODM, mais de manière non exclusive dans la mesure où les logiques redistributives internes et l'aide publique extérieure concourent aussi à ce résultat. La croissance économique n'est que le moyen principal du recul de la pauvreté. La Banque mondiale rappelle, dans deux des trois derniers Rapports sur le Développement dans le Monde, que la dynamique du système productif ne doit pas masquer la capacité d'agir sur le phénomène de la pauvreté et de l'iniquité dans la distribution des richesses. Dans le rapport de 2006, cette institution internationale propose une réflexion courageuse sur le phénomène et nous invite à (ré) examiner la relation complexe entre l'équité et le développement économique. Elle souligne en particulier qu'il ne faut pas confondre inégalités des chances et inégalités des résultats, car ces derniers dépendent aussi, en dernier ressort, des initiatives de chacun. L'adage « Aide toi et le ciel t'aidera » fonctionnerait pourvu que le « ciel » donne une chance égale à tous.
Le thème de l'équité auquel il est fait référence dans ce rapport emprunte beaucoup à la notion de « capabilities » de Sen. En d'autres termes, les inégalités de revenus sont acceptables dès lors qu'elles se fondent sur l'effort et les talents dans un contexte institutionnel garantissant l'accès universel aux mêmes possibilités d'épanouissement. Plutôt que de corriger les inégalités par une ponction désincitative sur le résultat, par une taxation des revenus par exemple, il faut donc créer les conditions ex-ante d'un résultat potentiellement accessible à tous, sans discrimination de genre, de couleur ou d'implantation géographique, sans influence décisive du revenu initial de la famille, ni du groupe social ou ethnique d'appartenance de l'individu. Les inégalités insupportables sont celles qui suscitent les inégalités des « chances », qui enracinent des comportements de rentes, des barrières à l'entrée et autres passe-droits excluant le plus grand nombre. La « nouvelle philosophie » de la lutte contre la pauvreté est donc celle de l'« égalité des chances » où chacun a la possibilité d'acquérir les mêmes moyens qui le conduira éventuellement au succès économique, de s'engager dans la vie publique en espérant le même rendement que tout autre pour un effort comparable. Cette mobilisation requiert souvent de profonds changements de politique publique, de s'investir dans les domaines de la formation du capital humain (éducation et santé), de l'accès au financement pour l'investissement productif dans des univers de marchés imparfaits et de rationnement du crédit.
En ce début de millénaire, vaincre la pauvreté est devenue l'affaire d'une mobilisation générale de la communauté internationale. Cette volonté s'est affirmée à l'occasion des réunions de Monterrey, Doha ou Johannesburg. La réalisation de ces objectifs en matière de développement humain sera inégale selon les indicateurs, selon également les régions d'observation. Si le monde est en bonne voie pour faire reculer l'extrême pauvreté mesurée par la disponibilité de moins d'un dollar par jour, mais également de promouvoir une certaine égalité des chances, le compte est loin d'y être pour l'atteinte d'objectifs aussi essentiels que l'éducation primaire, la parité homme femme ou la baisse de la mortalité infantile. L'Afrique est notamment en panne d'évolutions décisives. C'est une des raisons pour lesquelles elle focalise actuellement l'attention de la communauté internationale. C'est également cette convergence des regards sur ce continent qui fournit matière à une part importante des contributions proposées par ce livre.
La première partie évoque la pauvreté en traitant de la croissance de l'activité intérieure et de son financement, mais le système financier formel exclut toutefois une frange importante, pour ne pas dire dominante de la population. D'où la nécessité de s'interroger sur le rôle spécifique de la micro-finance et de sa contribution, notamment à la dynamique de la petite voire de la micro-entreprise. La seconde partie de l'ouvrage porte un éclairage sur les inégalités et mécanismes de transfert au sein des ménages, mais également sur la redistribution et son impact sur la pauvreté.
Le premier article du livre revient en détail sur la question complexe de la relation entre croissance économique, inégalités et pauvreté. Si cette dernière semble avoir régressé de par le monde en développement, ce n'est pas sans ambiguïtés en raison même des problèmes inhérents à sa mesure et à son suivi statistique. Du travail de J.-P. Cling, P. Devreyer, M. Razafindrakoto, F. Roubaud, on retient que la croissance a induit la réduction de la pauvreté, mais de manière encore insuffisante. Pour accélérer le processus, il faudra passer par un vigoureux engagement politique en faveur de la lutte contre les inégalités enten-dues au sens large. Sans cette volonté, à l'horizon 2015, la réduction de la grande pauvreté telle qu'exprimée par les objectifs du millénaire (ODM) ne seront vraisemblablement pas atteints. En d'autres termes, le phénomène poursuivra sa décrue selon une variété géographique qui conduira notamment à mettre en évidence une baisse significative en Chine, mais un reflux lent et hypothétique en Afrique sub-saharienne. Les auteurs sont donc conduits à un plaidoyer en faveur d'une politique de redistribution centrée sur les inégalités monétaires. Si les effets de répartition des revenus ne sont pas neutres, quel peut-être l'impact du développement financier et de son instabilité ?
Sylviane Guillaumont et Kangni Kpodar portent l'éclairage sur cette importante question qui compte encore peu de travaux d'économie appliquée. Depuis le modèle de Stiglitz et Weiss (1981), on sait que les imperfections du marché financier jouent un rôle important sur l'exclusion. Quelle que soit la qualité de leur projet, les agents pauvres sont condamnés à rester en marge du financement dès lors qu'ils sont dans l'impossibilité de fournir des garanties réelles. La réduction de ces imperfections de marché par une meilleure accessibilité aux sources du financement formel est donc un facteur d'altération de la pauvreté. Le test économétrique que conduisent les auteurs sur un échantillon de plus d'une centaine de pays sur la période 1966-2000 ne rejette pas l'hypothèse d'un effet globalement bénéfique. Cependant, le développement du système financier va de pair avec des situations de crise, plus généralement avec des instabilités qui sont saisies par la moyenne des écarts absolus entre le ratio des liquidités (M3/PIB) et sa valeur tendancielle de long terme. En se plaçant du point de vue du bien être des pauvres, l'analyse fait effectivement ressortir qu'en longue période, l'instabilité du système financier a pour partie érodé les avantages inhérents à son développement.
L'accès au système financier est important en ce qu'il élargit les possibilités d'action de l'individu. Les imperfections du marché du crédit participent de ces inefficacités qui frustrent les agents en limitant leur accès aux biens comme aux potentialités d'investissements socialement rentables. Sur données macroéconomiques, Florent Bresson s'intéresse à mettre en évidence une facette du sujet qui reste largement à explorer : l'effet du développement financier sur les inégalités de revenu et plus particulièrement sur les inégalités d'accès à l'éducation. Cette seconde dimension est importante et novatrice du point de vue de l'économie appliquée. Elle conditionne la formation du capital humain, les « capabilities » dont on a souligné avec Sen (1999) qu'elles étaient un facteur clé de l'épanouissement de la personne. Or les imperfections du marché du crédit sont potentiellement à l'origine d'une sous-production d'éducation, le capital humain ne pouvant s'accroître qu'au prix de financements que les individus ne peuvent mobiliser en suffisance. Sur la base d'un échantillon de 130 pays observés sur la période 1960-1999, les résultats obtenus par l'auteur ne rejettent pas l'idée que le développement du système financier tendrait à accroître les inégalités de revenu, mais à réduire les inégalités de l'accès à l'éducation mesurées internationalement par le nombre d'années d'étude. L'accès au marché financier est donc un élément de l'égalité des chances, il permet à la fois de donner aux individus le mode de fonctionnement auquel ils aspirent en même temps qu'il est un facteur de bien-être social en facilitant la maîtrise des technologies efficaces.
Quatre articles composent le Titre II consacré précisément à la microfinance. Cette industrie dont l'émergence est relativement récente et le développement spectaculaire, est régie par des mécanismes qui répondent aux objectifs du millénaire avec une logique qui satisfait au principe d'égalisation des chances, explicité plus haut. Dans la lutte contre la pauvreté à travers la promotion de l'auto emploi, la micro-finance est considérée comme une des innovations majeures du dernier quart de siècle. En fait de par les caractéristiques de son fonctionnement, cette industrie interpelle les économistes pour deux principales raisons.
Sur le plan de la théorie, la pratique des groupes solidaires et plus généralement le recours aux réseaux sociaux, ont suscité des analyses fécondes par l'application de modèles visant à tester les hypothèses à la base des théories de l'agence avec ses dimensions relatives à l'aléa moral, à la sélection adverse ou au type de monitoring. En effet, plusieurs travaux partent du fait que le système financier formel réduit les problèmes d'asymétrie d'information en rationnant le crédit et en exigeant des garanties (Stiglitz et Weiss (1981)). Ces recherches observent ensuite que la pratique des crédits à des emprunteurs appar-tenant à des groupes solidaires au sein desquels les membres se cautionnent mutuellement, relève de contrats qui implicitement appliquent les enseignements des modèles d'agence. Zeller (1998) montre comment la sélection des membres du groupe par leurs pairs, accroît significativement la qualité des remboursements, du fait aussi de la surveillance, de l'entraide et de la pression, une fois les prêts obtenus. En réalité, l'émergence et surtout le développement accéléré de la microfinance ont également suscité des recherches visant à comprendre les comportements des agents et communautés qui pratiquent depuis longtemps la finance informelle – les tontines par exemple – qui a largement inspiré les procédures des institutions de microfinance (Morduch (1999).
Sur le plan de l'économie appliquée au développement, les recherches dans le domaine de la microfinance se situent dans le sillage des préoccupations relatives à la réduction de la pauvreté dans ses dimensions « statique » et « dynamique ». Elles analysent dans quelle mesure le développement des services financiers de proximité contribuerait à l'action sur l'une des manifestations de l'exclusion des populations pauvres, en leur permettant l'accès au crédit mais aussi aux autres services financiers vitaux (micro-épargne, micro-assurance, transferts de fonds au profit des familles des travailleurs migrants). En outre, et audelà des services offerts aux populations ciblées, les effets concernent ensuite la stabilisation des revenus, les régimes nutritionnels (meilleure gestion des périodes de soudure) et de façon plus générale la réduction de la précarité.
En étudiant l'impact sur le niveau de vie des populations pauvres et notamment sur l'effort en matière d'éducation des enfants et de dépenses de santé, ces recherches montrent comment sont ainsi rejoints les objectifs visant à généraliser les « capabilities », au sens cette fois de l'égalisation des chances pour les générations à venir. Cette dimension « ménage » vient compléter l'observation de l'impact sur l'activité économique des emprunteurs, souvent des gestionnaires de micro-entreprises du secteur informel. Les effets analysés sont donc en phase avec les développements récents de la réflexion sur les moyens les plus efficaces d'atteindre les objectifs du millénaire (telle qu'elle apparaît dans le rapport 2006 sur le développement dans le monde de la Banque Mondiale). En finançant des actifs exclus des circuits de financement formels, cette industrie se révèle plus efficiente que les politiques de redistribution des ressources, qui comportent des risques d'effets désincitatifs.
On observera de même, avec Morduch, que bon nombre de pays en développement avaient depuis les années 1950 jusqu'aux réformes structurelles des années 1980, tenté de mettre en place des mécanismes pour faciliter l'accès des pauvres au financement. Mais les programmes conçus ont généralement échoué du fait qu'ils n'étaient pas « demand driving », qu'ils ont connu des détournements d'objectifs au profit des populations relativement favorisées avec souvent de mauvais taux de remboursement. Tous ces facteurs ont réduit la viabilité financière des IMF et c'est la raison pour laquelle cette question est au centre des réflexions afférentes à la promotion de programmes de microfinance.
On notera enfin que si l'industrie de la microfinance a constitué un terrain fécond pour l'application empirique de plusieurs concepts théoriques mentionnés plus haut, ces travaux ont en outre donné lieu à des avancées méthodologiques. On citera par exemples la définition des échantillons appropriés et des groupes de contrôle en l'absence de données longitudinales (SEEP (2000) et Mosley (2000)) pour les études d'impact, et tout récemment, celui de l'application de l'économie expérimentale.
Les articles de Marie Godquin et Léandre Bassole abordent la microfinance sous l'optique de la pérennité/viabilité des institutions opérant dans cette industrie. Les deux auteurs analysent, sous des angles différents, les performances dans les remboursements de prêts, en recourant aux enseignements de la théorie des contrats appliquée au marché du crédit.
La première a travaillé sur les données relatives aux clients des trois plus grandes institutions de microfinance (IMF) au Bangladesh. Elle examine les déterminants des taux de remboursement, en focalisant son attention sur le rôle des innovations dans les procédures : prêts aux groupes, accompagnement par des services non financiers et mécanismes incitatifs dynamiques. Après avoir corrigé les biais dusà l'endogénéité de la taille des groupes, elle parvient à des résultats dont l'intérêt opérationnel et académique (par l'adaptation de techniques efficaces d'estimation) est notoire. L'auteur montre ainsi que les innovations dans les procédures d'octroi des prêts doivent être poursuivies, puisque l'ancienneté des groupes solidaires agit négativement sur la qualité des remboursements. Les cycles progressifs de prêts finissent par ne plus constituer l'incitation à honorer les échéances; les montants plus élevés et l'expérience des membres des groupes interfèrent pour moins faire jouer la caution solidaire. En concluant sur la nécessité de concevoir des incitations spécifiques pour les clients anciens aux quels les institutions veulent accorder des prêts plus élevés, l'auteur rejoint des innovations en cours dans l'industrie de la microfinance.
Avec une approche différente mais complémentaire, le travail de Léandre Bassolé traite précisément du rôle de la coresponsabilité du groupe sur les performances de remboursement, en utilisant les données de la clientèle d'IMF au Malawi. L'intérêt de l'approche réside dans la distinction entre « défaillance interne » et « défaillance externe » au groupe, pour déceler l'occurrence de défaillance stratégique. Ce questionnement, peu développé dans la littérature (Wenner (1995)), revient à tester l'existence et à évaluer l'asymétrie d'information entre les membres du groupe eux-mêmes et non plus seulement vis-à-vis de l'institution qui prête. Les résultats économétriques de l'auteur confirment le rôle positif des constituants de la coresponsabilité – pression, surveillance et entraide mutuelle – sur les performances de remboursement. Ils valident l'hypothèse selon laquelle la perte d'accès au crédit futur en cas de défaillance d'au moins un membre, augmente les risques d'occurrence de défaillance stratégique. L'auteur en déduit qu'il conviendrait de relâcher une des règles de coresponsabilité qui consiste à exclure des prêts futurs, tous les membres d'un groupe dont un des membres ne rembourse pas. Cette conclusion mérite discussion dans la mesure où elle remet en cause le fondement du système des prêts aux groupes solidaires et conduit à réduire le rôle que celui-ci est censé jouer. C'est peut-être une rigoureuse application des procédures qu'il convient de recommander : vérifier la qualité des groupes avant l'octroi pour assurer que l'auto sélection des membres a été correctement mise en jeu ainsi que les conditions de « stake holder ». Pour les clients anciens et les prêts élevés, la solution réside également dans les innovations que les IMF peuvent concevoir au niveau des systèmes d'incitation, comme évoqué dans l'article précédent de Marie Godquin. Il s'agirait par exemple d'introduire un système de garanties, plus facile à mettre en œuvre pour les clients ayant une expérience avérée avec l'IMF.
Les deux derniers articles du titre consacré à la microfinance, traitent de l'impact des services offerts aux populations pauvres ciblées par cette industrie. Le travail de Abdelkhalek Touhami a un caractère méthodologique, il présente des techniques statistiques utiles pour tester l'efficacité du financement des microentreprises dans la lutte contre la pauvreté. Il revient alors sur la question de l'échantillonnage avec les diverses strates concevables et rappelle les outils qui peuvent être utilisés pour analyser l'impact, avec un détail sur les indicateurs de pauvreté.
À partir de données d'enquêtes auprès d'unités de productions informelles opérant en milieu urbain, à Antananarivo (Madagascar), Flore Gubert et François Roubeau effectuent une analyse de l'impact des services offerts par une IMF. Le critère d'appréciation sur lequel ils s'appuient concerne les gains en efficacité productive. Ils prennent cependant le soin de vérifier au préalable si l'IMF en question touche bien la catégorie d'actifs ciblés, à savoir les unités de production exclues des systèmes formels de financement. Pour contourner les problèmes d'endogénéité inhérents au risque de biais de sélection, les auteurs ont appliqué la méthode des groupes appariés, sur données de panel de 2001 et 2003 (et donc avant et après la crise politique malgache). Cette base de données leur permet en outre d'effectuer une analyse fine de l'impact et d'apporter, selon le contexte politique environnant, un éclairage original sur les effets différenciés des services financiers de proximité. Les résultats des estimations révèlent ainsi que les indicateurs de performance, notamment la productivité apparente du travail, sont à l'avantage des clients comparés aux unités de production du groupe de contrôle. Ils expliquent ensuite que l'impact des services financiers offerts est significativement positif en phase de croissance, mais moins certain en période de crise. Bien que l'article n'établisse pas les liens entre ces résultats et les procédures de l'IMF, le détail des résultats peut être édifiant pour les opérateurs. L'étude pourrait être complétée avec l'analyse de l'effet sur la réduction de la pauvreté qui nécessite un questionnement spécifique sur le vécu des ménages dont sont membres les clients de programmes de microfinance (Mourji (2002)).
Le Titre III de l'ouvrage présente quatre contributions traitant des questions d'inégalités et de leurs relations avec le bien-être des membres du ménage. On y aborde successivement les questions de genre à travers : le travail et l'éducation des enfants au Maroc, les transferts de fonds provenant des jeunes filles tunisiennes exerçant comme employées à domicile, et le comportement des ménages polygames au Burkina Faso.
Dans leur étude, I. Fofana, J. Cockburn et B. Decaluwe s'attardent sur les impacts de l'ouverture commerciale sur la participation des hommes et des femmes au marché du travail et à la répartition du travail domestique au sein du ménage. Par travail domestique, ils entendent toutes les activités non directement marchandes telles que : cuisiner, soigner les enfants, entretenir la maison etc. Ils suggèrent qu'à cause de la libéralisation commerciale qui favorise les secteurs d'exportation intensifs en main d'œuvre féminine au détriment de la production intérieure, les impacts expansionnistes et contractionnistes sur la création ou la destruction d'emplois vont influencer leur salaire relatif et subséquemment leur participation aux tâches ménagères. Appliquée au Népal, leur analyse, qui s'appuie sur le développement d'un modèle d'équilibre général, montre que l'ouverture commerciale conduit à une plus grande participation des femmes sur le marché du travail, en particulier dans le secteur rural. Toutefois cette plus grande activité ne réduit pas le temps qu'elles consacrent aux tâches ménagères, ce qui les conduit à réduire le temps disponible pour le loisir exerçant ainsi une pression sur leurs activités personnelles.
Toutes les approches de la pauvreté incluent l'éducation parmi les indicateurs essentiels : qu'il s'agisse de mesurer son ampleur ou les chances de sa réduction. L'article de Mohamed Bougroum et Anouar Ibourk étudie les déterminants de l'offre de travail des enfants exerçant dans le secteur artisanal à Marrakech et analyse les facteurs qui influencent leur demande d'éducation. Ils abordent ainsi les deux dimensions évoquées, puisque le premier aspect est relatif à une des manifestations de la pauvreté et le second évalue les chances de sa relative rupture, à travers une amélioration de la productivité future des enfants travailleurs et les chances qu'ils auront de mieux éduquer leurs propres enfants. Les estimations économétriques obtenues font apparaître des résultats utiles pour les programmes d'alphabétisation et/ou d'éducation non formelle : la probabilité que l'enfant opte pour un retourà l'école ou un programme d'alphabétisation augmente si sa déscolarisation et son intégration au marché du travail ont été dus au degré de pauvreté du ménage auquel il appartient. Le recours à un logit multinomial (étant donné que les choix des enfants sont considérés comme discrets), favorise un affinement des conclusions. Ainsi, ils font apparaître que la variable « repos journalier » agit positivement sur la probabilité que l'enfant exprime un choix incluant de façon exclusive ou non la formule « alphabétisation » tandis que la variable « durée journalière de travail » agit dans le même sens, mais uniquement dans le cas du choix exclusif de la modalité « retour à l'école ». Comme l'article suivant le montrera également, des contraintes structurelles et institutionnelles limitent significativement les possibilités de choix dont disposent les jeunes Maghrébins.
B. Dostie et D. Vencatachellum partent de la constatation que beau-coup de familles tunisiennes fournissent du travail domestique à d'autres familles tunisiennes plus aisées. Étudiant la nature des relations contractuelles qui existent entre la famille d'origine et la famille d'accueil, ils constatent que la plupart des jeunes filles placées comme employées domestiques vivent avec leur employeur et ont une partie de leur salaire directement versée à leurs parents. L'existence de tels transferts, qualifiés de coercitifs, croît avec le nombre de jeunes sœurs alors que dans le cas des transferts volontaires, c'est le nombre de jeunes frères qui importe le plus. Cette étude est particulièrement intéressante, car elle montre que dans une économie en développement, le fonctionnement du marché du travail est régi par des règles institutionnelles implicites qui limitent les capacités d'adaptation des individus. La dimension des familles et leur composition étant dans ce cas précis un facteur déterminant du degré d'autonomie dont dispose l'individu pour profiter des fruits de son travail et pour améliorer éventuellement son bien-être.
A. Dauphin, G. Lacroix et B. Fortin s'interrogent sur le processus de décision au sein des ménages burkinabés et en particulier les ménages polygames. Qui prend les décisions au sein du ménage lorsque celui-ci est composé de plusieurs adultes ? À la différence des pays développés dans lesquels le ménage est moins fréquemment composé de plus de deux adultes, on trouve dans les pays en développement des « ménages » prenant des formes variées : ménages comportant des conjoints vivants avec des enfants d'âge adulte dont certains avec leur conjoint, ménages composés des enfants adultes et des parents âgés, familles étendues avec plusieurs frères et sœurs mariés vivants sous le même toit ou encore les ménages bigames ou polygames… Sur la base d'un modèle théorique rigoureux qui confronte le comportement de rationalité collective du ménage avec celui du ménage unitaire c'est-à-dire un ménage dans lequel une seule personne prend toutes les décisions pour l'ensemble des membres, les auteurs démontrent, que non seulement les résultats ne rejettent pas les hypothèses du modèle de rationalité collective, mais ils indiquent que dans le cas des ménages bigames, les trois époux influencent et participent aux décisions du ménage. Cette conclusion est importante car elle souligne combien il est nécessaire de repenser le concept de « ménage » dans la théorie du consommateur pour se rapprocher d'une vision où les individus interagissent au sein d'une structure. Leur comportement de consommation, d'offre de travail, d'investissement y compris en capital humain et d'épargne sont donc le fruit d'interrelations complexes où les rapports de force économique jouent un rôle non négligeable.
Le dernier Titre du livre traite des questions de redistribution et de pauvreté. Ici encore, les contributions sont à caractère appliqué puisque les articles traitent du cas du Cameroun et de la Tunisie et s'appuient sur un cadre analytique précis et rigoureux.
S. Bibi et J.-Y. Duclos s'interrogent sur les formes que pourrait prendre une réforme de la fiscalité tunisienne pour être favorable aux pauvres. Appliquée aux données détaillées d'une enquête de ménages, la méthodologie proposée est particulièrement intéressante. Elle met en jeu une large gamme de classes d'indices et de seuils de pauvreté. Ainsi les conclusions des auteurs sont très robustes et peuvent conduire à un consensus auprès des décideurs, car elles ne dépendent ni du seuil, ni des critères de pauvreté choisis. En outre, la méthode est intéressante car, élégante dans son principe et facile d'application. Elle permet de mesurer le ratio coût-bénéfice de la variation d'une taxe à la consommation sur un bien et de le comparer à celui de la variation d'une taxe sur un autre bien, tout en assurant au gouvernement un revenu fiscal constant. De même, l'élaboration d'une politique fiscale « pro-pauvre » est faite de manière robuste, c'est-à-dire en précisant et en augmentant progressivement le contenu éthique d'une classe de mesures de pauvreté préalablement définie. Les résultats montrent, par exemple, que la pauvreté peut être réduite en augmentant le taux de subvention des céréales à base de blé dur et de l'huile et en diminuant celles portant sur le sucre et le lait.
À la différence de l'article précédent, S. Fambon poursuit une approche plus traditionnelle d'analyse de la pauvreté. S'appuyant sur les indicateurs FGT discutés plus haut et sur la méthodologique de Datt et Ravaillon (1992), il exploite les deux enquêtes ménages 1983/1984 et 1996 au Cameroun pour identifier le rôle des composantes croissance et distribution dans l'évolution de la pauvreté. Les résultats montrent une détérioration importante de la situation avec une augmentation de l'incidence de la pauvreté. Celle-ci est plus forte dans les zones rurales que dans les zones urbaines. L'application de la méthode de décomposition aux autres indicateurs de pauvreté montre également que l'augmentation de la pauvreté est beaucoup plus liée au déclin de l'activité économique qu'à la composante redistribution. La décomposition sectorielle de la pauvreté montre enfin que l'effet intra-sectoriel explique la totalité de son accroissement au niveau national.
À l'aide d'une approche micro économétrique, Joachim Nyemeck Binam, Robert Nkendah et Valère Nkelzok reviennent sur le rôle des comportements stratégiques des ménages dans l'atténuation des manifestations de la pauvreté. Ils analysent en effet la prédisposition des ménages ruraux du centre Cameroun, à pré-financer des soins de santé, pour bénéficier d'une meilleure accessibilité à des soins de qualité. Les résultats sont de nature à inspirer les politiques publiques en matière de santé et notamment la tarification de certains services offerts. L'enjeu consistant ici en un arbitrage entre le recouvrement des coûts et le risque de marginalisation des groupes vulnérables. La procédure d'estimation en deux étapes, avec d'abord l'analyse de la disposition à payer et ensuite l'explication de la valeur du montant consenti, est appropriée dans la mesure où elle permet d'éviter un biais de sélection. Les résultats mettent en regard l'effet des caractéristiques des individus et les attributs des services de santé; il en ressort ainsi qu'à côté du revenu ou du niveau d'éducation, les prédispositions à payer des populations demeurent liées à la qualité des services, appréhendée par la disponibilité des médicaments essentiels ou encore à la présence effective des médecins dans les dispensaires.
Croissance, équité et pauvreté, trois mots magiques que l'on peut conjuguer tour à tour au plan international, au plan national, au plan régional ou à celui des individus. C'est en résumé l'expression des nouveaux défis qui se posent aux chercheurs, aux décideurs, aux individus, aux collectivités et à la société civile toute entière. Les articles regroupés dans ce livre soulèvent d'importantes questions et mettent l'accent sur les nombreuses contraintes aux quelles nous sommes confrontés. Ils sont toutefois de bons exemples de questions et de méthodes qu'il importe de promouvoir si l'on veut mieux comprendre les défis de ce troisième millénaire. C'est la conviction profonde des éditeurs de ce livre que le développement se fera s'il s'appuie sur et s'il conduit à une plus juste répartition des richesses tout en donnant à chacun les opportunités dont il a besoin pour mettre en œuvre des stratégies lui donnant accès à une vie libre et féconde.
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Dans les années 1990, la montée de la pauvreté dans de nombreux Pays en développement (PED) et la persistance de la crise de la dette ont suscité une critique de plus en plus large des politiques d'ajustement structurel (PAS) fondées sur le « consensus de Washington » ainsi qu'une contestation de la légitimité des Institutions de Bretton Woods (IBW). Ces dernières ont réagi en annonçant l'abandon officiel des programmes d'ajustement structurel pour mettre l'accent sur la lutte contre la pauvreté, placée désormais au centre des politiques de développement. Cette prise de conscience a abouti à la définition dans le cadre des Nations Unies des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), dont le premier vise à diviser par deux le pourcentage de la population vivant dans une situation de pauvreté extrême à l'horizon 20154.
Pourtant, la crédibilité des objectifs de réduction de la pauvreté fixés par la communauté internationale est mise en doute, ce qui suscite de nombreux débats portant sur le contenu et l'efficacité des nouvelles politiques. L'évaluation de l'impact respectif de la croissance macro-économique et de la réduction des inégalités de revenus sur la pauvreté
1. DIAL.
2. Université de Lille II, DIAL.
3. DIAL, IRD.
4. Pour un bilan critique des nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté, voir Cling, Razafindrakoto et Roubaud, 2003.
monétaire constitue à cet égard une question centrale, qui est l'objet de ce chapitre. Cette évaluation est sujette à controverse et trois thèses s'affrontent, que l'on peut résumer de la manière suivante :
– un courant dominant soutient que « la croissance est bonne pour les pauvres », selon le titre qui peut sembler largement tautologique d'une étude de la Banque mondiale fréquemment citée (Dollar et Kraay, 2002). Cette étude estime que l'élasticité de la pauvreté à la croissance est de 1 en moyenne et que la croissance n'a pas d'impact sur les inégalités1; elle conduit dans la pratique à privilégier l'objectif d'accélération de la croissance et à négliger les questions de distribution (thèse du trickle down);
– une deuxième thèse va jusqu'à soutenir que « la croissance suffit pour réduire la pauvreté » (Bhalla, 2002; Sala-i-Martin, 2002). Ses promoteurs considèrent que les statistiques de la Banque mondiale sont exagérément pessimistes et que la pauvreté s'est en fait fortement réduite dans le monde au cours des dernières décennies, sans qu'il soit nécessaire pour cela de faire appel à des politiques ciblées. Autrement dit, l'élasticité de la pauvreté à la croissance est supérieure à 1 en moyenne et la croissance est historiquement pro-pauvres;
– enfin, d'autres économistes – parmi lesquels nous figurons —, adoptent une troisième approche selon laquelle « la croissance ne suffit pas pour réduire la pauvreté » (Bourguignon, 2002; Cling et al., 2004). En effet, nous insistons d'une part sur l'hétérogénéité des situations individuelles par pays (la croissance économique va souvent de pair avec une augmentation des inégalités) et d'autre part sur le fait que le niveau des inégalités a un fort impact sur l'évolution de la pauvreté. Nous cherchons donc à analyser les interactions entre croissance, pauvreté et inégalités, dans le but d'apprécier les marges de manœuvre de la politique économique et les arbitrages en jeu.
La première section du chapitre met en évidence la progression de la pauvreté dans de nombreux PED au cours de la dernière décennie, dont la réduction de l'incidence au niveau mondial est surtout due à la Chine. Elle souligne également l'ampleur de l'incertitude affectant ces estimations, liée à la fois aux erreurs de mesure de la consommation des ménages et aux problèmes posés par les comparaisons internationales dans ce domaine. La deuxième section décrit deux angles d'approche de la relation entre croissance, pauvreté (on se limite ici à la pauvreté définie en termes monétaires) et inégalités : une approche économétrique et une approche comptable. Dans les deux cas, on montre que l'élasticité
1. L'élasticité de la pauvreté à la croissance considérée ici correspond en fait à l'élasticité du revenu moyen du premier quintile de revenu au revenu moyen de l'ensemble de la population.
du taux de pauvreté au revenu moyen est d'autant plus importante que l'inégalité des revenus est faible. La troisième section présente le résultat de simulations effectuées à partir d'une hypothèse de log-normalité de la distribution des revenus. Tout en estimant que les pays africains ne pourront atteindre le premier des OMD, ces simulations mettent en évidence d'une manière générale les gains potentiels en termes de réduction de la pauvreté procurés par une croissance pro-pauvres, c'est-à-dire une croissance caractérisée par une augmentation de la part du revenu national détenue par les pauvres1.
Au début du XXIe siècle, la pauvreté demeure très répandue dans le monde. Elle progresse même dans plusieurs régions, comme en Afrique subsaharienne où la croissance économique demeure globalement très insuffisante. Les statistiques de la Banque mondiale ont été soumises à de nombreuses critiques au cours de la période récente, sans qu'il soit pour autant possible, en l'état actuel des connaissances, de leur substituer de meilleures données.
Selon la Banque mondiale (tableau 1), plus de la moitié de la population des PED vivait avec moins de 2 dollars par jour en 2001 (mesurés en parité de pouvoir d'achat), ce qui représentait un total de 2,7 milliards de pauvres. Un cinquième de la population de ces pays (soit plus d'un milliard de personnes) vivait avec moins de 1 dollar par jour, considéré comme le seuil de pauvreté extrême. Cette proportion était proche de 50 % en Afrique subsaharienne, où le pourcentage de pauvres est le plus élevé de toutes les grandes zones géographiques. Durant la dernière décennie, le nombre de personnes vivant avecmoins de 1 dollar par jour a reculé de 472 à 271 millions en Asie de l'Est, malgré l'impact de la crise financière. Cette réduction a été particulièrement rapide en Chine, oùle nombre de pauvres est passé de 375 à 212 millions. En revanche, le nombre de personnes vivant dans une situation d'extrême pauvreté s'est accru en Afrique subsaharienne et
1. Ce chapitre s'inspire de l'étude de Cling et al. (2004), qu'il actualise et approfondit sensiblement en exploitant les données utilisées par la Banque mondiale pour établir ses prévisions quant à l'évolution de la pauvreté dans le monde, rendues publiques depuis la parution de cette étude (Chen et Ravallion, 2004).
Les estimations présentées ici sont basées sur des données à la fois plus récentes, plus complètes (93 pays au lieu de 59) et plus cohérentes. Concernant ce dernier point, nous avons ainsi utilisé la consommation moyenne issue des enquêtes auprès des ménages (qui n'était pas disponible dans notre étude antérieure) et non celle issue des comptes nationaux pour le calcul de l'élasticité de la pauvreté à la croissance.
dans les pays d'Europe et d'Asie centrale. On observe également une croissance du nombre de pauvres dans ces régions géographiques, ainsi qu'en Asie du Sud, en plaçant le seuil de pauvreté à 2 dollars par jour. Quel que soit le seuil retenu, le nombre de pauvres a stagné en Amérique latine au cours de cette période.
Tableau 1. – Évolution de la pauvreté dans les pays en développement, par zone géographique | ||||||
| Population vivant avec moins de 1$ par jour | Population vivant avec moins de 2$ par jour | ||||
| En millions | En millions | ||||
Région | 1990 | 2001 | 2015* | 1990 | 2001 | 2015* |
Asie de l'Est & Pacifique | 472 | 271 | 19 | 1 116 | 864 | 230 |
– Chine | 375 | 212 | 16 | 825 | 594 | 134 |
– Hors Chine | 97 | 60 | 2 | 292 | 271 | 9 |
Europe & Asie centrale | 2 | 17 | 2 | 23 | 93 | 25 |
Amérique latine & Antilles | 49 | 50 | 43 | 125 | 128 | 122 |
Moyen-Orient & Afrique du Nord | 6 | 7 | 4 | 51 | 70 | 46 |
Asie du Sud | 462 | 431 | 216 | 958 | 1 064 | 912 |
Afrique subsaharienne | 227 | 313 | 340 | 382 | 516 | 612 |
TOTAL | 1 218 | 1 089 | 622 | 2 654 | 2 735 | 1 946 |
Hors Chine | 844 | 877 | 606 | 1 829 | 2 142 | 1 812 |
| En % | En % | ||||
Région | 1990 | 2001 | 2015* | 1990 | 2001 | 2015* |
Asie de l'Est & Pacifique | 29,6 | 14,9 | 0,9 | 69,9 | 47,4 | 11,3 |
– Chine | 33,0 | 16,6 | 1,2 | 72,6 | 46,7 | 9,7 |
– Hors Chine | 21,1 | 10,8 | 0,4 | 63,2 | 49,2 | 14,7 |
Europe & Asie centrale | 0,5 | 3,6 | 0,4 | 4,9 | 19,7 | 5,2 |
Amérique latine & Antilles | 11,3 | 9,5 | 6,9 | 28,4 | 24,5 | 19,6 |
Moyen-Orient & Afrique du Nord | 2,3 | 2,4 | 0,9 | 21,4 | 23,2 | 11,9 |
Asie du Sud | 41,3 | 31,3 | 12,8 | 85,5 | 77,2 | 54,2 |
Afrique subsaharienne | 44,6 | 46,4 | 38,4 | 75,0 | 76,6 | 69,2 |
TOTAL | 27,9 | 21,1 | 10,2 | 60,8 | 52,9 | 32,0 |
Hors Chine | 26,1 | 22,5 | 12,9 | 56,6 | 54,9 | 38,6 |
Source : Banque mondiale (2005). | ||||||
* Prévisions. | ||||||
Ces évolutions traduisent en grande partie les différentiels de croissance entre zones géographiques : la croissance chinoise a dépassé 10 % par an au cours de la dernière décennie selon les estimations officielles (à peu près autant en termes de PIB par habitant), poursuivant le décollage économique observé depuis le début des années 1980; à l'autre extrême, le revenu par habitant a stagné en Afrique subsaharienne, sachant que le PIB/habitant n'y dépasse pas en moyenne son niveau de 1960. D'une manière générale, les pays les plus riches en termes de PIB par habitant, sont ceux où la proportion de pauvres est la plus faible. Néanmoins, cette relation varie d'un pays à l'autre : deux pays avec le même niveau de revenu par habitant peuvent avoir des pourcentages de pauvres très différents, si l'ampleur des inégalités des revenus diffère sensiblement, notamment autour de la ligne de pauvreté.
Selon ces chiffres, alors que la population mondiale devrait s'accroître d'environ un milliard d'habitants d'ici 2015 (97 % de l'accroissement provenant des pays en développement), diviser par deux la proportion de la population mondiale vivant dans une situation d'extrême pauvreté à cet horizon nécessiterait une réduction de la pauvreté mondiale à un rythme annuel de 3 % à partir de 2001, à comparer avec le taux moyen de 2,3 % par an observé entre 1990 et 2001.
Le tableau 1 présente également les principales prévisions de la Banque mondiale en ce qui concerne l'évolution de la pauvreté à l'horizon 2015 (Banque mondiale, 2005). Le scénario de base prévoit une croissance très rapide (3,5 % par an du PIB/habitant en moyenne pour les PED de 2001 à 2015), à un rythme double de celui enregistré durant les années 1990. Dans ce scénario, l'objectif de division par deux par rapport à 1990 de la part de la population mondiale vivant avec moins de 1 dollar par jour serait atteint. Cette proportion, qui atteignait 27,9 % en 1990, passerait ainsi de 21,1 à 10,2 % entre 2001 et 2015. La Chine aurait une contribution majeure à cette évolution.
Cette réduction serait très inégalement répartie entre pays. La pauvreté extrême disparaîtrait quasiment en Chine (son incidence passerait de 29,6 % à 1,2 % de la population entre 1990 et 2015) et en Asie de l'Est. Elle se réduirait très rapidement en Asie du Sud (en Inde en particulier). En revanche, malgré l'hypothèse retenue, qu'on peut juger irréaliste, d'une croissance du PIB/habitant de 1,5 % par an en moyenne (contre – 1,2 % au cours des années quatre-vingt et – 0,5 % durant la dernière décennie), le nombre de pauvres serait appelé à continuer à croître en Afrique subsaharienne : au seuil de 1 dollar par habitant, il passerait ainsi de 313 à 340 millions entre 2001 et 2015, ce qui correspondrait à une légère diminution de la part de la population vivant dans une situation d'extrême pauvreté (de 46,4 à 38,4 %). En fixant le seuil de pauvreté à 2 dollars par habitant, la Banque mondiale prévoit également une diminution rapide de la pauvreté en Asie de l'Est et du Sud et un nouvel accroissement du nombre de pauvres en Afrique subsaharienne.
La Banque mondiale constitue la principale source statistique sur la pauvreté dans le monde, à travers les bases de données internationales qu'elle construit à partir d'enquêtes réalisées selon ses recommandations. Les méthodes de la Banque mondiale sont l'objet de nombreuses critiques. Ainsi Bhalla (2002) et Sala-i-Martin (2002) estiment qu'elles conduisent à une sur-estimation importante du nombre de pauvres tel que mesuré aujourd'hui, de sorte que le premier OMD aurait déjà été atteint. Pour d'autres au contraire, rien ne prouve que la pauvreté diminue dans le monde (Reddy et Pogge, 2003; Wade, 2004). Il est vrai que les difficultés sont nombreuses et les sources d'erreur multiples. La controverse tourne autour de deux grandes questions : quelle source de données faut-il privilégier ? Comment établir les comparaisons internationales de pauvreté ?
Le choix des sources de données utilisées – enquêtes ou comptes nationaux – est d'abord l'objet de débats. Les enquêtes auprès des ménages fournissent deux informations essentielles : une mesure des inégalités et une mesure du niveau de vie à travers le revenu ou la consommation moyenne par habitant, dont on peut déduire une évaluation de la pauvreté. C'est la source de données retenue par la Banque mondiale. Il est également possible d'utiliser de manière combinée la distribution issue des enquêtes et la consommation par habitant fournie par les comptes nationaux pour estimer d'une seconde manière la pauvreté. Or, pour diverses raisons non totalement éclaircies, non seulement la consommation telle qu'elle est mesurée dans les enquêtes est souvent très inférieure à celle mesurée par les comptes nationaux mais elle évolue en outre moins vite; une tendance que l'on retrouve dans tous les pays à des degrés divers. En adoptant la seconde méthode d'évaluation de la pauvreté, Bhalla (2002) obtient de ce fait un nombre de pauvres nettement plus faible que celui avancé par la Banque qui défend l'emploi des seules enquêtes.
Les comparaisons internationales de pauvreté, qui reposent sur le calcul de la parité des pouvoirs d'achat (PPA), sont également remises en cause. Le calcul de la PPA permet d'obtenir en monnaie nationale la somme nécessaire pour acheter le même panier de biens que ce que pourrait acheter un dollar aux USA. La référence à un panier de biens unique permet d'effectuer des comparaisons internationales, en d'autres termes d'additionner les pauvres du Burkina Faso avec ceux du Laos, pour calculer le nombre des pauvres dans le monde. L'année 1993 est prise comme année de référence parce que le calcul de la PPA est actuellement effectué à partir de relevés de prix réalisés dans le cadre du dernier exercice du Programme International de Comparaison (PCI) des Nations Unies, auquel ont participé une centaine de pays.
Deaton (2003) et Reddy et Pogge (2003) critiquent l'usage de cet indice dans le calcul de la pauvreté notamment parce que le panier de biens et de services dont les prix sont relevés n'est pas forcément représentatif de celui des ménages pauvres, ce qui peut induire un biais dans l'établissement de la PPA et, par voie de conséquence, dans celui du nombre des pauvres. De plus tous les pays n'ont pas participé aux exercices précédents, ce qui oblige à recourir à des estimations plus ou moins précises de leur indice de PPA à partir d'informations parcellaires. C'est le cas de la Chine, qui n'a jamais participé au programme, et de l'Inde pour l'exercice 1993. Or, de par leur poids démographique, ces pays ont une importance prépondérante dans l'évolution du taux de pauvreté mondial. Tout en reconnaissant la pertinence de ces différentes critiques, force est de constater qu'aucune meilleure mesure alternative n'apparaît de manière incontestable en l'état actuel des choses. Pour cette raison, et malgré ces réserves, l'ensemble des calculs que nous effectuons dans la suite de ce chapitre est basé sur les données de la Banque mondiale.
Dans une économie en croissance, la baisse de la pauvreté absolue dépend mécaniquement de deux facteurs : d'une part, l'augmentation du revenu moyen de la population, à distribution relative des revenus inchangée, conduit à une réduction de la pauvreté; d'autre part, à revenu moyen inchangé, toute redistribution des revenus en direction des pauvres produit le même effet. De façon évidente et en combinant ces deux facteurs, une croissance positive accompagnée d'une augmentation de la part du revenu national détenue par les pauvres, labellisée depuis peu sous le terme de croissance pro-pauvres, conduit mécaniquement à une réduction de la pauvreté plus forte que si le revenu des pauvres augmente moins ou aussi vite que celui du reste de la population. Cependant, la relation entre croissance, inégalité et évolution de la pauvreté va au-delà de cette simple décomposition.
Récemment, tout un pan de la littérature théorique et empirique, alimenté notamment par la disponibilité de nouvelles bases de données internationales, s'est développé pour explorer la complexité des interactions entre ces trois termes. Deux types d'approches complémentaires sont en général mobilisés pour traiter ce problème : l'approche économétrique et l'approche arithmétique qui cherche à établir une décomposition comptable de l'effet des deux facteurs sur la pauvreté.
La plupart des travaux adoptent une approche économétrique, qui consiste à utiliser les données disponibles sur les épisodes passés de croissance et sur l'évolution concomitante de la pauvreté pour identifier la valeur de l'élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen1. Depuis la
1. Dans ce qui suit nous emploierons le terme « revenu moyen » pour désigner le niveau de vie moyen des populations considérées. En pratique revenu et consommation sont utilisés dans les analyses. Notre étude utilise le niveau de la consommation.
fin des années 1980, un grand nombre de pays développés et en développement ont réalisé des enquêtes de type budget-consommation sur des échantillons représentatifs avec une fréquence variable. Cet afflux de données a permis la réalisation d'études en panel et de pallier, au moins partiellement, les problèmes récurrents des analyses menées sur une coupe transversale par pays, liés aux effets fixes non contrôlés, aux erreurs de mesure et aux difficultés à convertir de façon satisfaisante les différentes monnaies dans une seule et même unité. Ces études obtiennent une élasticité du taux de pauvreté (au seuil de 1 $ PPA/jour) au revenu comprise entre – 2 et – 3 selon la taille de l'échantillon retenu. Ces valeurs indiquent qu'une hausse du revenu moyen de 1 % se traduirait par une baisse comprise entre 2 % et 3 % du taux de pauvreté (ou du nombre de pauvres, si la population est inchangée).
Cependant ces études ne tiennent pas compte du fait que cette élasticité dépend également des inégalités de la distribution et du niveau de développement, que l'on peut définir comme le ratio entre le revenu moyen et la ligne de pauvreté retenue. Un exemple caricatural permet d'illustrer ce point. Supposons que tout le monde ait le même revenu, inférieur à la ligne de pauvreté. Dans ce cas, en fonction de la position de la ligne de pauvreté par rapport au revenu moyen – donc du niveau de développement – une augmentation de 1 % de ce revenu se traduira par une réduction nulle ou au contraire égale à 100 % du taux de pauvreté. Tel ne sera évidemment pas le cas si la distribution des revenus est continue. Supposons maintenant que la distribution des revenus soit continue et symétrique. Il est alors clair que si la ligne de pauvreté est située à droite du revenu moyen, une augmentation de 1% de ce revenu aura un impact proportionnellement plus faible sur le taux de pauvreté que si cette ligne est située à gauche (et à égale distance de la moyenne). Cette remarque met aussi en évidence l'influence du seuil de pauvreté choisi (1$, 2$, etc.) sur l'élasticité pauvreté-croissance, sachant que cet aspect est implicitement éludé par de nombreuses publications.
La littérature économétrique récente a cherché à prendre en compte ces éléments dans l'estimation de l'élasticité. Ainsi Bourguignon (2002), sur un échantillon de 113 épisodes de croissance correspondant à 51 pays, estime que la prise en compte du niveau de développement et de l'inégalité des revenus améliore sensiblement le pouvoir explicatif de la régression du taux de réduction de la pauvreté sur le taux de croissance. Un moindre niveau de développement, de même qu'une inégalité des revenus plus forte, sont associés à une réduction moins rapide de la pauvreté au cours des épisodes de croissance positive – et, corrélativement, à une augmentation moins rapide de la pauvreté lorsque la croissance est négative. Finalement, s'il fait peu de doutes que la croissance joue significativement sur la réduction de la pauvreté, ce résultat ne clôt pas pour autant la discussion. En effet : quelle est la vitesse deréduction de la pauvreté et de quoi dépend-t-elle ? En particulier, quel rôle peut être attribué aux variations des inégalités ?
Sur ce point, l'étude de Dollar et Kraay (2002), Growth is good for the poor, a joué un rôle central dans la relégation au second plan, voire dans la mise à l'écart, des politiques de redistribution. Les deux auteurs y montrent qu'en moyenne les épisodes passés de croissance ne se sont pas accompagnés de modifications significatives de la répartition des revenus au détriment ou en faveur des plus démunis. Ils parviennent à cette conclusion en montrant que le revenu moyen du premier quintile de la population évolue, en moyenne, au même rythme que le revenu moyen de la population prise dans sa globalité. En d'autres termes, la croissance serait neutre en termes d'inégalités de revenus. En dépit des précautions prises pour constituer la base de données et de la robustesse des méthodes économétriques employées pour l'estimation, cette étude pose au moins deux types de problèmes :
– d'une part, elle est basée sur un panel de pays qui regroupe des pays à hauts revenus et des pays à revenus moyens ou faibles. On peut s'interroger sur la pertinence d'un tel regroupement, dans la mesure où les pays inclus dans l'échantillon diffèrent très largement dans leur organisation sociale et économique. Certes Dollar et Kraay emploient une méthode qui est robuste à la présence d'effets fixes, mais certaines différences institutionnelles, même si elles sont fixes surla période considérée, peuvent n'avoir d'importance dans la constitution du revenu des pauvres qu'au cours de certaines périodes. Par exemple, la présence dans les pays développés de systèmes de protection sociale étendus et efficaces peut protéger les pauvres contre les effets des chocs macroéconomiques négatifs. Ces systèmes jouent un rôle nettement moins important lors des épisodes de croissance positive. Il n'est pas certain que les variables de contrôle employées par Dollar et Kraay permettent de tenir compte de tels effets;
– d'autre part, comme le remarque Bhalla (2002), la présence dans l'échantillon des pays d'Europe de l'Est et des anciennes républiques soviétiques biaise l'estimation; en effet, ces pays ont connu à la fois une hausse des inégalités et une baisse des niveaux de vie avec une diminution de 1 % du revenu moyen se traduisant en moyenne par une baisse de 1,6 % du revenu du premier quintile durant la période 1980-2000, soit une élasticité de l'ordre de 1,6; or cette forte élasticité s'interprète de manière totalement inverse de la manière dont elle s'interpréterait si le revenu moyen avait augmenté et non diminué, sachant que l'expérience des anciens pays socialistes (combinaison de hausse des inégalités et de baisse des revenus) est historiquement inédite; plus généralement, ce problème se pose de la même manière pour tous les pays en récession.
La relative fragilité des conclusions de Dollar et Kraay est mise en évidence par Ghura, Leite et Tsangarides (2002). Partant de la même base de données que Dollar et Kraay et employant la même méthode d'estimation en complétant la liste des variables explicatives, ils aboutissent à une élasticité du revenu moyen des pauvres au revenu moyen de la population égale à 0,82, statistiquement différente de l'unité au niveau 2 %. Ce résultat n'est cependant pas totalement comparable à celui obtenu par Dollar et Kraay dans la mesure où les échantillons sont différents, du fait de la sélection opérée par l'ajout de variables explicatives. Il n'en souligne pas moins la fragilité des conclusions de Dollar et Kraay. Les auteurs en déduisent la nécessité d'employer une méthode d'estimation plus robuste à l'incertitude sur la liste des variables explicatives du modèle et utilisent une procédure d'estimation bayésienne. Ils obtiennent alors une élasticité plus forte – 0,94 – mais toujours statistiquement inférieure à l'unité.
Nous ne commentons pas en détail ici les conclusions de Bhalla (2002), qui construit ses propres données en combinant résultats d'enquêtes et comptes nationaux. Bhalla aboutit à des taux de pauvreté beaucoup plus faibles que les données habituelles et à des élasticités pauvreté-croissance supérieures à celles des autres études (d'où son affirmation selon laquelle « la croissance suffit pour réduire la pauvreté »). Toutefois, sa méthode nous semble incohérente dans la mesure où il ajuste les moyennes des enquêtes aux données de comptabilité nationale qu'il considère de meilleure qualité sans justifier pour autant son hypothèse.
En résumé, la littérature empirique tend à montrer qu'en moyenne, la croissance serait, au pire, légèrement inégalitaire et au mieux neutre sur la distribution1. L'absence de résultats probants observés dans le passé pour les politiques de redistribution induit à penser que les politiques de croissance sont plus faciles à concevoir et à mettre en œuvre. Cependant, une telle conclusion n'est pas nécessairement justifiée. En premier lieu, l'approche économétrique qui par nature fournit des estimations « en moyenne », ne signifie pas pour autant que la croissance pro-pauvres soit irréalisable. En second lieu, les résultats de la littérature empirique présentés ci-dessus nous renseignent sur la façon dont ont évolué dans le passé croissance et inégalités, et leur conséquence en termes de pauvreté, mais ne nous disent rien sur les mécanismes de transmission des unes aux autres. Pour ce faire, une approche moins positive et plus normative est nécessaire. Ce sont ces deux directions qu'il convient d'explorer maintenant.
1. Pour une revue de la littérature sur ce point, voir Cling et al., 2004.
L'examen de la base de données utilisée par Dollar et Kraay montre l'importance de l'hétérogénéité sous-jacente à la relation moyenne entre croissance et inégalité. Le tableau 2 illustre clairement la diversité des situations individuelles ou régionales. L'ensemble des 234 épisodes de croissance positive de la base a été réparti en quatre classes, suivant leur caractère plus ou moins redistributif :
– fortement pro-pauvres, si l'élasticité du revenu moyen du quintile le plus pauvre par rapport au revenu moyen global est supérieure à 2;
– modérément pro-pauvres si elle est comprise entre 1 et 2;
– inversement, croissance très inégalitaire ou très régressive lorsque le revenu des plus pauvres augmente moins de deux fois moins vite que l'ensemble;
– modérément inégalitaire ou régressive si l'élasticité est comprise entre 0,5 et 1.
Tableau 2. – Répartition des épisodes de croissance selon leurs effets en termes d'inégalité de revenus | ||||
| Épisodes de croissance | |||
Zone ou groupe de revenus | Très régressive | Modérément régressive | Modérément | Fortement |
Asie de l'Est & Pacifique | 15 | 16 | 18 | 8 |
| (26,3 %) | (28,1 %) | (31,6 %) | (14,0 %) |
Europe & Asie centrale | 6 | 1 | 7 | 0 |
| (42,9 %) | (7,1 %) | (50,0 %) | (0,0 %) |
Amérique latine & Antilles | 20 | 5 | 8 | 13 |
| (43,5 %) | (10,9 %) | (17,4 %) | (28,3 %) |
Moyen Orient & Afrique du Nord | 3 | 3 | 6 | 5 |
| (17,65 %) | (17,65 %) | (35,4 %) | (29,4 %) |
Asie du Sud | 5 | 5 | 7 | 3 |
| (25,0 %) | (25,0 %) | (35,0 %) | (15,0 %) |
Afrique subsaharienne | 10 | 0 | 4 | 1 |
| (66,7 %) | (0,0 %) | (26,7 %) | (6,7 %) |
OCDE | 15 | 13 | 20 | 17 |
| (23,1 %) | (20,0 %) | (30,8 %) | (26,15 %) |
Pays à revenu faible | 11 | 6 | 13 | 3 |
| (33,3 %) | (18,2 %) | (39,4 %) | (9,1 %) |
Pays à revenu intermédiaire, tranche inférieure | 19 | 10 | 14 | 14 |
| (33,3 %) | (17,5 %) | (24,6 %) | (24,6 %) |
Pays à revenu intermédiaire, tranche supérieure | 21 | 4 | 13 | 8 |
| (45,65 %) | (8,7 %) | (28,3 %) | (17,4 %) |
Pays à revenu élevé | 23 | 23 | 30 | 22 |
| (23,5 %) | (23,5 %) | (30,6 %) | (22,45 %) |
| 74 | 43 | 70 | 47 |
Total | (31,6%) | (18,4 %) | (29,9 %) | (20,1 %) |
Source : Dollar et Kraay, 2002. Les données peuvent être obtenues à l'adresse suivante : http://www.worldbank.org/research/growth. | ||||
Ce tableau montre que les épisodes de croissance se répartissent de façon à peu près égale entre épisodes pro-pauvres et épisodes régressifs. De plus, plus de la moitié des épisodes s'accompagne de changements distributifs très prononcés (élasticité supérieure à 2 ou inférieure à 0,5). Ainsi, la croissance fortement pro-pauvres, représente un peu plus de 20 % de l'ensemble des épisodes, tandis que près d'un sur trois correspond à une croissance très régressive.
Cet examen rapide suggère que les élasticités moyennes proches de l'unité identifiée par l'économétrie de la croissance ne pourraient être qu'un effet d'optique. L'estimation économétrique « écrase » en effet singulièrement la variance observée dans tous les types de pays. Au total, même si un fort niveau de développement semble limiter les chocs distributifs les plus négatifs sur les pauvres, il n'y a pas de fatalité à ce que les pays parmi les plus pauvres ne puissent redistribuer en direction des plus démunis. De plus il ne semble pas y avoir d'arbitrage entre croissance et réduction de la pauvreté : la croissance pro-pauvres existe bien. Ces résultats seront mobilisés pour calibrer les simulations de la section suivante.
La seconde façon d'analyser les liens entre pauvreté, croissance et inégalités consiste à dériver des propriétés analytiques de la relation entre ces trois éléments moyennant un certain nombre d'hypothèses concernant la distribution et son évolution. Sous l'hypothèse de log-normalité des revenus, dont de nombreux travaux ont montré qu'elle constitue une excellente approximation, Bourguignon (2002) montre que l'élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen est une fonction positive du niveau de développement1 et négative de l'écart-type de la distribution du logarithme du revenu.
Les exemples présentés dans le tableau 3 illustrent cette relation. Alors que les niveaux de consommation par habitant du Mexique et de la Turquie sont très proches, l'élasticité du taux de pauvreté extrême à la consommation moyenne est deux fois supérieure dans ce dernier pays, en raison du niveau d'inégalités observé relativement faible. De la même manière, l'élasticité du taux de pauvreté de la Turquie est aussi deux fois supérieure à celle du Ghana dont le niveau de développement est plus de quatre fois inférieur (alors que les indices de Gini sont équivalents). Ces exemples suggèrent que le poids des inégalités dans la détermination du niveau de sensibilité de la pauvreté à la croissance est prépondérant.
1. Mesuré par le rapport entre le niveau de consommation moyen par tête et la ligne de pauvreté.
Tableau 3. – Valeur théorique de l'élasticité du taux de pauvreté extrême au revenu moyen pour une sélection de pays | |||
Pays | Consommation par tête en 2001 ($ PPA) | Indice de Gini* | Élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen (2001) |
Ghana | 577 | 41 | 0,9 |
Mexique | 2 536 | 55 | 0,9 |
Turquie | 2 539 | 40 | 1,8 |
Source : Banque mondiale, base PovcalNet, 2004, calculs des auteurs. | |||
* Mesuré en 1998 pour Ghana et en 2000 pour le Mexique et la Turquie. | |||
Quelle est la portée de ce résultat théorique ? Bourguignon (2002) estime un modèle dans lequel la variation observée du taux de pauvreté est régressée sur la valeur théorique de l'élasticité multipliée par le taux de croissance du revenu moyen. Sous l'hypothèse de log-normalité de la distribution des revenus, le coefficient de cette variable devrait être égal à l'unité. Les résultats tendent à confirmer cette hypothèse. Cependant, bien que le R2 soit élevé, il demeure nettement inférieur à l'unité (0,59), ce qui suggère que l'interaction entre pauvreté, inégalités et croissance est plus complexe que celle que l'on peut capturer en supposant que la distribution est log-normale.
Ces différents résultats suggèrent que les inégalités constituent bien une dimension importante du problème à ne pas négliger dans la lutte contre la pauvreté. Pour Bourguignon, la réduction des inégalités génère un « double dividende » : non seulement elle contribue à réduire la pauvreté à travers un pur effet de redistribution, mais de plus cette baisse entraîne une accélération du rythme de réduction de la pauvreté, car l'élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen dépend de façon étroite et négative du degré d'inégalité des revenus1. Dès lors la question à laquelle il est intéressant de répondre concerne l'ampleur de ce double dividende. Plus précisément, est-il possible de parvenir à croître tout en redistribuant en direction des plus pauvres ? Dans l'affirmative, peut-on quantifier les gains générés par la réduction des inégalités lorsque la croissance s'accompagne de redistribution ?
Dans cette section, nous procédons à une simulation numérique dérivée des discussions ci-dessus (pour les détails de la méthode, voir
1. On peut même parler de « triple dividende » si l'on admet que la réduction des inégalités accélère la croissance.
Cling et al., 2004). En mobilisant les résultats de la section précédente, nous cherchons à éclairer à quelles conditions, en termes d'arbitrage croissance/distribution, l'objectif de réduction de moitié entre 1990 et 2015 de l'incidence de la pauvreté – objectif aujourd'hui largement repris par les DSRP nationaux – pourra être atteint.
Au cours de la période récente, les publications se sont multipliées pour étudier la faisabilité de cet objectif. Désormais, la Banque mondiale présente chaque année dans ses Global Economic Prospects des estimations du taux de pauvreté extrême par grandes zones de développement à l'horizon 2015. Le point commun à ces études est qu'elles utilisent des méthodes de régression linéaire pour obtenir une estimation de l'élasticité du taux de pauvreté extrême au revenu ou à la consommation privée par tête. Plus généralement, quelle que soit la sophistication des calculs, les projections issues de ces travaux font au mieux l'hypothèse d'une élasticité-revenu du taux depauvreté constante, qu'elle soit uniforme pour l'ensemble des PED ou différenciée par pays ou régions. La possibilité de parvenir ou non à l'objectif fixé en termes de réduction de la pauvreté dépend alors uniquement du taux de croissance projeté par les auteurs. Or, même en n'introduisant pas d'effet positif de la réduction des inégalités sur la croissance, dont la validité empirique reste encore à asseoir, la non-prise en compte du « double dividende » de la baisse des inégalités sur la pauvreté mentionné plus haut conduit à en sous-estimer l'impact et partant à négliger l'intérêt potentiel des politiques de redistribution. De fait, la Banque mondiale tend à mettre l'accent sur l'importance déterminante de la croissance dans la lutte contre la pauvreté et à reléguer les autres facteurs au second plan.
L'approche adoptée ici vise à combler cette lacune. Elle s'appuie sur le résultat établi par Bourguignon, sous l'hypothèse de log-normalité de la distribution des revenus, et utilise les données employées par la Banque mondiale pour établir ses prévisions d'évolution de la pauvreté disponibles sur son site depuis juin 20041. Entièrement constituée à partir de résultats d'enquêtes auprès des ménages, cette base de données four-nit toutes les informations nécessaires à la simulation : indice de Gini, taux de pauvreté absolue à 1 dollar PPA, part du premier quintile dans le total des revenus et niveau de consommation privée par tête pour une ou plusieurs années au cours de la période de référence (1990-2001). Pour un total de 93 pays et moyennant une série d'hypothèses complémentaires, l'évolution de la pauvreté extrême a été simulée jusqu'en 2015, année par année. Comme l'originalité du travail repose sur la décomposition
1. Il s'agit de la base PovcalNet (http://iresearch.worldbank.org/PovcalNet/jsp/index.jsp).
comptable de l'élasticité du taux de pauvreté, qui varie en fonction du niveau de développement et de la distribution, deux scénarios de croissance et d'évolution des inégalités ont été croisés. Si l'objet de l'exercice est principalement heuristique, nous avons cependant retenu un jeu d'hypothèses relativement réalistes : parmi les deux scénarios de croissance mondiale utilisés, l'un correspond à la projection la plus récente de la Banque mondiale (2005) et l'autre à la prolongation pure et simple des rythmes de croissance observés dans chaque région du monde au cours des années 1990. Par ailleurs, les plages de variation des inégalités sont compatibles avec celles observées dans le passé (cf. tableau 2). La question à laquelle nous cherchons à répondre concerne l'ampleur du « double dividende ». Plus précisément, dans quelle mesure et à quelles conditions la lutte contre les inégalités est-elle susceptible de faciliter l'atteinte de l'objectif fixé en termes de réduction de la pauvreté ?
La simulation démarre à partir de l'année 2002. La population des pays retenus se montait en 2001 à 4 753 millions d'habitants, soit 92 % de l'ensemble des pays en développement. Selon nos estimations, cette population comportait alors 989 millions de pauvres, correspondant à un taux de pauvreté extrême égal à 20,8 %, soit un taux très proche des 21,1 % obtenus par la Banque mondiale (2005) pour l'ensemble des pays en développement les pourcentages correspondants pour 1990 sont respectivement de 27,8 % et 27,9%.
Le tableau 4 présente les résultats de nos estimations selon les deux scénarios de croissance mentionnés ci-dessus. Les colonnes 2 à 5 du tableau présentent les estimations du nombre et du pourcentage de pauvres dans les pays de notre échantillon en 1990 (colonnes 2 et 3) et 2001 (colonnes 4 et 5)1. La colonne 6 présente les hypothèses de croissance de la consommation par tête pour chaque zone en fonction du scénario considéré (dans le scénario 1, nous supposons que la consommation privée globale évoluera au mêmerythme que le PIB). Les colonnes suivantes montrent les résultats des simulations selon trois hypothèses distributives :
1. En effet, les taux de pauvreté en 1990 et 2001 ne sont que rarement observés. Tous les pays de notre échantillon ont réalisé une ou plusieurs enquêtes auprès des ménages entre 1990 et 2001. L'estimation de l'incidence de la pauvreté en 1990 est effectuée à partir du taux de pauvreté fourni par l'enquête la plus proche de cette date, en appliquant à la consommation moyenne estimée par l'enquête, le taux de croissance moyen sur la période de la consommation privée agrégée par tête, publié par les World Development Indicators. Étant donné que l'agrégat de consommation privée publié par les Comptes Nationaux et la consommation moyenne calculée par les enquêtes n'évoluent pas au même rythme, nous appliquons un coefficient correcteur, de façon à simuler l'évolution de la consommation telle que mesurée par les enquêtes à partir de l'évolution de la consommation agrégée (cf. Cling et al., 2004, pour plus de détails). La même méthode est employée pour 2001. En revanche aucun coefficient correcteur n'est appliqué pour les simulations de 2002 à 2015.
Tableau 4. – Évolution simulée de la pauvreté absolue selon plusieurs scénarios de croissance | |||||||||||
| SIMULATIONS POUR L'ANNÉE 2015 | ||||||||||
Zone ou pays | 1990 | 2001 | TCAM* PIB/hab de 2002 à 2015 | Croissance neutre | Croissance pro pauvres | Croissance régressive | |||||
Nbre de pauvres (millions) | % | Nbre de pauvres (millions) | % | Nbre de pauvres (millions) | % | Nbre de pauvres (millions) | % | Nbre de pauvres (millions) | % | ||
Scénario 1 : scénario de base de la Banque mondiale | |||||||||||
Asie de l'Est & Pacifique | 443,0 | 29,0 | 256,6 | 14,7 | 5,5 | 96,0 | 4,9 | 51,1 | 2,6 | 109,1 | 5,6 |
Europe & Asie centrale | 3,7 | 0,8 | 20,0 | 4,4 | 4,1 | 7,0 | 1,5 | 5,0 | 1,1 | 8,0 | 1,7 |
Amérique latine & Antilles | 46,4 | 12,2 | 47,8 | 10,4 | 1,8 | 46,3 | 8,4 | 45,7 | 8,3 | 46,6 | 8,5 |
Moyen Orient & Afrique du Nord | 4,0 | 2,2 | 4,4 | 2,0 | 2,5 | 3,0 | 1,1 | 2,4 | 0,8 | 3,2 | 1,2 |
Asie du Sud | 457,5 | 41,5 | 420,1 | 31,1 | 4,1 | 191,8 | 11,7 | 120,5 | 7,3 | 225,5 | 13,7 |
Afrique subsaharienne | 167,7 | 42,7 | 239,6 | 46,2 | 1,5 | 269,0 | 40,6 | 265,5 | 40,1 | 270,4 | 40,9 |
Chine | 373,8 | 32,9 | 211,6 | 16,6 | 5,5 | 81,7 | 5,9 | 45,2 | 3,3 | 91,2 | 6,6 |
Inde | 357,4 | 42,1 | 345,8 | 33,5 | 4,1 | 156,7 | 12,7 | 98,7 | 8,0 | 184,1 | 14,9 |
Hors Chine et Inde | 391,1 | 12,3 | 431,1 | 17,6 | 3,1 | 374,8 | 12,8 | 346,2 | 11,8 | 387,5 | 13,3 |
Total | 1 122,3 | 27,8 | 988,5 | 20,8 | 3,8 | 613,2 | 11,1 | 490,0 | 8,8 | 662,8 | 12,0 |
Scénario 2 : chaque pays a, jusque 2015, une croissance identique à celle de la période 1990-2001 | |||||||||||
Asie de l'Est & Pacifique | 443,0 | 29,0 | 256,6 | 14,7 | 4,9 | 107,8 | 5,5 | 65,5 | 3,4 | 119,7 | 6,2 |
Europe & Asie centrale | 3,7 | 0,8 | 20,0 | 4,4 | 0,0 | 25,7 | 5,5 | 26,8 | 5,8 | 24,5 | 5,3 |
Amérique latine & Antilles | 46,4 | 12,2 | 47,8 | 10,4 | 2,0 | 48,1 | 8,8 | 47,4 | 8,6 | 48,4 | 8,8 |
Moyen Orient & Afrique du Nord | 4,0 | 2,2 | 4,4 | 2,0 | 1,1 | 4,5 | 1,6 | 4,3 | 1,5 | 4,6 | 1,7 |
Asie du Sud | 457,5 | 41,5 | 420,1 | 31,1 | 1,4 | 384,0 | 23,4 | 365,6 | 22,2 | 390,6 | 23,8 |
Afrique subsaharienne | 167,7 | 42,7 | 239,6 | 46,2 | 0,1 | 305,9 | 46,2 | 305,2 | 46,1 | 305,3 | 46,1 |
Chine | 373,8 | 32,9 | 211,6 | 16,6 | 7,8 | 80,4 | 5,8 | 43,4 | 3,1 | 90,1 | 6,5 |
Inde | 357,4 | 42,1 | 345,8 | 33,5 | 2,8 | 308,7 | 25,1 | 292,9 | 23,8 | 314,4 | 25,5 |
Hors Chine et Inde | 391,1 | 12,3 | 431,1 | 17,6 | 1,0 | 486,9 | 16,7 | 478,4 | 16,4 | 488,8 | 16,7 |
Total | 1 122,3 | 27,8 | 988,5 | 20,8 | 2,1 | 875,9 | 15,8 | 814,7 | 14,7 | 893,2 | 16,1 |
Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, 2004; Banque mondiale, Global Economic Prospects, 2005; Banque mondiale, site PovcalNet : http://iresearch.worldbank.org/Povcal/Net/jsp/index.jsp; nos propres calculs. | |||||||||||
– croissance neutre, qui correspond à une croissancede la consommation moyenne du premier quintile égale à celle de la croissance globale de la consommation;
– croissance pro-pauvres; nous retenons l'hypothèse qu'en moyenne la consommation privée par tête du premier quintile croît deux fois plus vite que celle de l'ensemble de la population;
– croissance régressive, simulée en supposant au contraire que la consommation moyenne dans le premier quintile croît deux fois moins vite que celle du reste de la population1.
1. Afin d'éviter l'erreur de Dollar et Kraay (2002) concernant les épisodes de croissance négative, l'élasticité retenue dans ce cas sous l'hypothèse de croissance pro-pauvre est fixée à 0,5 ce qui correspond à une baisse de la consommation du quintile le plus pauvre deux fois moins rapide que celle de l'ensemble de la population; et réciproquement pour la croissance régressive.
Au niveau mondial, le résultat de notre simulation à l'horizon 2015 pour le pourcentage de la population vivant dans une situation d'extrême pauvreté (soit 11,1 %de la population mondiale) dans l'hypothèse de croissance neutre basée sur le scénario de base de la Banque mondiale, est très proche de la prévision de la Banque mondiale présentée dans son Global Economic Prospects (10,2 %, voir tableau 1 ci-dessus), en partant d'un pourcentage équivalent en 1990 (27,8 % contre 27,9 %). Les résultats en niveau (nombre de pauvres) ne sont par contre pas comparables puisque nos simulations s'appuient sur un sous échantillon de la population des pays en développement.
Pour les raisons indiquées dans le texte, les chiffres du tableau 4 sont légèrement différents de ceux de la Banque mondiale repris dans le tableau 1 pour 1990 et pour 2015 (nos prévisions étant établies de manière différente et en partant d'une situation initiale qui n'est pas la même). La comparaison des différents taux de pauvreté obtenus selon les effets supposés de la croissance sur les inégalités montre que le « double dividende » de la réduction des inégalités est loin d'être négligeable. Ainsi, pour l'hypothèse de base de la Banque mondiale en termes de croissance mondiale (scénario 1), le nombre de pauvres est réduit de plus de 120 millions si la croissance est pro-pauvres par rapport à la situation où elle est neutre et de 170 millions par rapport à la croissance régressive. Quel que soit le scénario, le recul du nombre de pauvres est supérieur à 60 millions et il est d'autant plus important que la croissance est forte, conformément à la formule établie par Bourguignon. À l'échelle de l'ensemble des PED, le premier OMD serait atteint pour le scénario 1 dans tous les cas de figure. En revanche, dans l'hypothèse reprenant la tendance passée (scénario2), seule la croissance pro-pauvres permettrait presque la division de l'incidence de la pauvreté par deux entre 1990 et 2015.
Le tableau 4 présente aussi des résultats des simulations pour la Chine et l'Inde, deux pays où vivaient près des deux tiers des pauvres au niveau mondial en 1990. Les écarts entre les différents types de croissance sont très significatifs à l'horizon 2015, particulièrement dans le cas de l'Inde où le nombre et la proportion de pauvres sont les plus importants des deux pays : par exemple, les résultats de notre simulation suggèrent que si, conformément au scénario de la Banque mondiale, l'Inde croît à un rythme annuel de 4,1 % jusqu'en 2015, une croissance pro-pauvres permettrait de réduire le nombre de pauvres d'environ 60 millions supplémentaires par rapport à une croissance neutre. Selon ce scénario, l'incidence de la pauvreté deviendrait très faible (inférieure à 7 %) en Chine quel que soit le type de croissance, tandis que le nombre de pauvres ne connaîtrait qu'une légère diminution hors Chine et Inde, et augmenterait d'environ 100 millions en Afrique sub-saharienne.
L'examen des résultats par région montre cependant que l'ampleur des gains en termes de réduction de la pauvreté liés à une croissance pro-pauvres varie sensiblement d'une zone à l'autre. En effet, comme énoncé précédemment, le caractère pro-pauvres de la croissance est d'autant plus bénéfique que celle-ci est forte. Il s'agit là, à la fois, d'un simple effet de redistribution, lié au fait que plus la croissance est forte et plus la quantité de revenus à redistribuer vers les pauvres est élevée et d'une manifestation du double dividende, provenant du fait que plus la croissance est forte et plus le niveau de développement augmente rapidement, entraînant un accroissement de la sensibilité du taux de pauvreté au taux de croissance. Ces effets sont ensuite naturellement d'autant plus forts que le revenu de départ est lui-même élevé.
L'analyse ci-dessus explique que la croissance pro-pauvres ait autant d'effet pour l'Asie du Sud par exemple et au contraire si peu d'effet pour la zone Afrique subsaharienne : pour le continent dans son ensemble, et ceci quel que soit le scénario considéré, les différents types de croissance aboutissent à des résultats remarquablement proches en termes de nombre de pauvres et de pourcentage de la population vivant dans une situation d'extrême pauvreté; selon nos simulations, ce pourcentage atteindrait autour de 40 % à l'horizon 2015 dans le scénario 1 et environ 46 % dans le scénario 2.
La médiocre performance de l'Afrique subsaharienne pour l'évolution prévue de la pauvreté – quel que soit le scénarioretenu – s'explique par la combinaison de plusieurs facteurs qui se renforcent mutuellement. D'une part, les prévisionsde croissance, nettement inférieures à celles des autres zones (+ 1,5 % dans le cas le plus favorable contre + 3,8 % en moyenne), ont un impact direct sur la réduction de la pauvreté. D'autre part, l'Afrique pâtit d'un plus faible niveau de développement initial et d'un niveau élevé des inégalités de revenus, ce qui lui confère une faible valeur moyenne de l'élasticité du taux de pauvreté au revenu.
Tableau 5. – Taux de croissance nécessaire pour diviser par deux le taux de pauvreté absolue d'ici 2015 | |||||||
(1) Pays | (2) Gini | (3) Consommation privée par habitant en 2001 ($ PPA année 1993) | (4) % de pauvres en 1990 | (5) Taux de croissance de 1990 à 2001 (moyenne annuelle) | (6) % de pauvres en 2015 si la croissance est identique à celle des années 90 | (7) Taux de croissance annuel requis pour parvenir à l'objectif | (8) Différence (7)-(5) |
Botswana | 66,7b | 1 624 | 31,3 | 1,5 | 26,2 | 7,8 | 6,3 |
Burundi | 42,4e | 478 | 42,4 | –2,8 | 77,2 | 7,0 | 9,8 |
Centrafrique | 61,3b | 491 | 66,2 | -0,5 | 69,7 | 9,7 | 10,3 |
Côte d'Ivoire | 43,8e | 1 122 | 10,1 | 0,4 | 14,3 | 5,9 | 5,5 |
Ethiopie | 30,0g | 672 | 35,6 | 2,4 | 11,8 | 0,9 | –1,5 |
Madagascar | 47,5h | 483 | 45,8 | –0,5 | 63,7 | 8,0 | 8,5 |
Malawi | 50,3d | 753 | 46,8 | 2,3 | 30,5 | 4,5 | 2,1 |
Mozambique | 39,6c | 634 | 35,2 | –1,2 | 43,6 | 4,4 | 5,6 |
Namibie | 74,3b | 2 415 | 35,6 | 1,7 | 30,3 | 9,7 | 8,0 |
Nigeria | 50,6c | 412 | 59,1 | –0,1 | 70,9 | 8,5 | 8,6 |
Afrique du Sud | 57,8g | 2 536 | 10,0 | 0,1 | 10,6 | 5,9 | 5,8 |
Ouganda | 43,1f | 274 | 86,7 | 2,2 | 68,7 | 6,2 | 4,0 |
Tanzanie | 59,0a | 796 | 48,8 | 1,0 | 42,8 | 7,2 | 6,2 |
Brésil | 59,3h | 3 605 | 14,0 | 3,0 | 5,6 | 1,3 | –1,7 |
Mexique | 54,9g | 2 536 | 16,1 | 1,3 | 8,3 | 1,5 | 0,2 |
Panama | 56,6g | 4 321 | 12,1 | 2,4 | 5,0 | 1,1 | –1,3 |
Bangladesh | 31,8g | 591 | 36,3 | 0,8 | 30,2 | 3,0 | 2,2 |
Inde | 32,5f | 602 | 42,1 | 1,4 | 25,1 | 2,2 | 0,8 |
Chine | 44,7h | 1 322 | 32,9 | 5,6 | 5,8 | 0,1 | –5,6 |
Philippines | 46,1g | 1 280 | 20,0 | 1,1 | 13,1 | 2,7 | 1,6 |
Thailande | 43,2g | 1 654 | 6,4 | 2,6 | 1,1 | –3,3 | –5,8 |
Vietnam | 36,1e | 862 | 18,2 | 5,0 | 4,6 | 2,4 | –2,6 |
Source : Banque mondiale, base PovcalNet, 2004; calculs des auteurs. | |||||||
Année de l'enquête utilisée pour le calcul du coefficient de Gini : (a) 1991; (b) 1993; (c) 1996; (d) 1997; (e) 1998; (f) 1999; (g) 2000; (h) 2001. | |||||||
Pour que les pays africains atteignent l'objectif fixé en termes de réduction de la pauvreté, il faudrait qu'ils connaissent jusque l'année 2015 une croissance particulièrement forte du revenu par tête. C'est ce que montre le tableau 5, dans lequel, pour une sélection de pays, nous avons reporté le taux de croissance annuel moyen de la consommation par habitant nécessaire pour parvenir à l'objectif. Pour la plupart des pays africains retenus, le niveau de croissance requis pour parvenir à réduire de moitié le niveau de la pauvreté extrême est très élevé et nettement supérieur à celui qu'ils ont connu au cours de la dernière décennie.
Le tableau montre également que, pour un même niveau de développement, ce sont les pays où l'inégalité est la plus faible qui ont le plus de chances de parvenir à l'objectif. La comparaison entre le Malawi et la Tanzanie est à cet égard éclairante : bien que partant d'un niveau de développement et d'un taux de pauvreté similaires, le rythme de croissance (neutre) nécessaire pour atteindre l'objectif du Millénaire est beaucoup moins contraignant pour le Malawi parce que le niveau des inégalités y est sensiblement inférieur. Le même constat peut être fait pour le Mozambique et l'Éthiopie. Dans l'ensemble, la plupart des pays africains ne pourront pas relever le défi, à moins d'une rupture historique radicale, à l'inverse de nombreux autres PED, pour qui le rythme de croissance de la décennie 1990 est supérieur au rythme requis.
Plus généralement, bien que la valeur de l'élasticité du taux de pauvreté absolue au revenu soit une fonction croissante du niveau de développement et décroissante du niveau des inégalités, la façon dont cette valeur varie n'est pas linéaire. Pour illustrer ce point, nous avons simulé l'évolution de l'élasticité moyenne sur une période de 15 ans pour les pays de notre échantillon en supposant un taux de croissance commun égal à 3,8 % par an (scénario 1). Même s'il est difficile de « normer » l'arbitrage entre croissance et inégalités, il semble que l'évolution de l'élasticité soit plus sensible au second facteur. En premier lieu, on observe que la croissance, lorsqu'elle est neutre, contribue peu à modifier la valeur de l'élasticité. En second lieu, il apparaît que pour les pays où l'inégalité est très élevée (cas de l'Amérique latine) ou pour ceux dont le niveau de développement très faible est combiné à des inégalités substantielles (cas de l'Afrique subsaharienne), les effets bénéfiques de la dimension pro-pauvres de la croissance prennent beaucoup de temps à se manifester. La comparaison de l'évolution de l'élasticité entre l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud est éclairante sur ce point. Malgré un niveau de consommation par tête similaire, le niveau très supérieur des inégalités en Afrique conduit à accroître l'élasticité moyenne (moyenne arithmétique) de 0,8 en 2001 à 1,5 en 2015 en cas de croissance pro-pauvres (et à seulement 0,9 si la croissance est neutre); le niveau et l'accroissement de l'élasticité sont beaucoup plus importants en Asie du Sud (de 1,4 en 2001 à 3,1 ou 3,8 en 2015 suivant le type de croissance).
Au bout du compte, les simulations montrent que, si les conditions sont réunies, les bénéfices des politiques de redistribution en termes de lutte contre la pauvreté peuvent être potentiellement beaucoup plus importants que les méthodes de calcul traditionnelles pourraient le laisser penser. Le fameux « double dividende » de la réduction des inégalités sur la pauvreté doit être pris en compte. Cependant, l'évolution de l'élasticité du taux de pauvreté s'avère très sensible aux conditions initiales, les pays pauvres et inégalitaires étant de ce point de vue doublement handicapés. Le poids a priori prépondérant des inégalités structurelles devrait conduire à envisager sérieusement la possibilité de mettre en œuvre des politiques de redistribution radicales, qui, pour peu qu'elles n'inhibent pas de façon trop marquée la croissance (elles pourraient même avoir l'effet inverse), seraient susceptibles d'engendrer des effets dynamiques particulièrement favorables. Vaste programme, s'il en est ! A la fois pour éviter les ruptures qu'un tel choc pourrait causer (l'expérience en cours au Zimbabwe étant là pour inciter à la prudence), mais aussi pour en imaginer les modalités opératoires (quel type de redistribution : revenus, patrimoine, facteurs, etc. ?) et bien sûr l'économie politique.
La prééminence accordée à la croissance comme instrument de lutte contre la pauvreté par un courant d'économistes dont Dollar et Kraay se sont fait le porte-drapeau a conduit à négliger d'autres éléments tout aussi importants, relatifs aux questions d'inégalités au sens large, qui peuvent aussi être reliés à la question générale de l'organisation sociale et de la participation citoyenne désignée en anglais sous le terme d'empowerment. Ce choix des IBW influence directement les politiques de réduction de la pauvreté; celles-ci négligent largement, voire s'opposent à toute politique active de réduction des inégalités.
Nous avons montré dans ce chapitre la nécessité d'élargir la perspectiveen mettant empiriquementen évidence l'impact d'une réduction du niveau des inégalités derevenu dans un pays sur l'évolution de la pauvreté monétaire à long terme, sans pour autant entrer dans l'analyse du contenu de ce type de politiques. L'importance de cet élargissement est d'autant plus grande qu'il est manifeste que les objectifs que s'est assignée la communauté internationale en termes de réduction de la pauvreté ne seront pas tenus, au moins pour des continents entiers tels que l'Afrique subsaharienne. La prudence s'impose d'ailleurs en ce qui concerne la prédiction faite par la Banque mondiale d'une division par deux de la pauvreté au niveau mondial entre 1990 et 2015, si on se rappelle que la même prévision avait déjà été effectuée en 1990 pour la période 1985-2000 alors que le pourcentage global a finalement à peine diminué au cours de cette période. Dans le même ordre d'idées, rappelons aussi l'incertitude considérable affectant ces statistiques sur le passé mise en évidence notamment par le débat suscité par Bhalla, qui ne pourra être réduite à long terme qu'au prix d'un effort considérable d'investissement dans ce domaine.
Quoi qu'il en soit, notre analyse nous conduit à affirmer que la croissance ne suffit pas pour la réduction de la pauvreté; elle en est une condition nécessaire mais doit s'accompagner de la mise en place de politiques de réduction des inégalités présentes et futures. Pour cette raison, nous préconisons de ne pas se limiter à l'approche à la fois consensuelle et réductrice de la lutte contre la pauvreté, porteuse d'ambiguïtés et source potentielle de fortes désillusions comme on l'a vu, mais d'élargir le champ à la lutte contre les inégalités et l'exclusion. Il serait d'ailleurs utile que des travaux ultérieurs aillent plus loin dans cette voie, en évaluant précisément l'impact sur la pauvreté de mesures bénéficiant directement à des populations démunies ciblées, comparé à celui de mesures indirectes agissant à travers la réduction des inégalités. Il conviendrait aussi de mieux apprécier l'ampleur possible du « double dividende » mis en évidence par cet article à partir d'une évaluation rétrospective des politiques redistributives menées dans quelques pays, et de leur impact en matière de pauvreté et d'inégalités.
Pour prendre en compte la relation entre croissance-pauvreté et inégalités dans toute sa complexité, un approfondissement de l'effort méthodologique engagé par les chercheurs au coursdes dernières années est enfin nécessaire. Cet approfondissement devrait viser d'une part à éviter l'arbitraire habituel dans le choix des indices et des seuils de pauvreté monétaire, et d'autre part à dépasser une approche globale dans le but de tirer tout le bénéfice potentiel de l'information individuelle procurée par les enquêtes auprès des ménages.
Banque mondiale, Global Economic Prospects and the Developing Countries 2005, Washington, D.C., 2005.
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Il est largement admis que la croissance économique est un puissant moteur pour réduire la pauvreté (Bruno, Ravallion et Squire, 1998). Cependant, il se peut que dans certains pays les bénéfices de la croissance soient réduits ou annihilés par l'accroissement des inégalités pouvant accompagner la croissance. En effet, de nombreux facteurs qui sont considérés par la littérature comme affectant la croissance économique, tels que la stabilité macroéconomique, l'ouverture au commerce international, l'importance des dépenses publiques, les règles de droit ou le développement financier, peuvent également influencer, dans un sens ou dans un autre, la part du revenu des pauvres dans le revenu national. C'est pourquoi de nos jours, dans la communautéinternationale, l'objectif est de rendre la croissance économique plus favorable aux pauvres grâce à des interventions publiques spécifiques, principalement dans les domaines de la santé, de l'éducation primaire et de la productivité dans les zones rurales (Dollar et Kraay, 2002). Comme Ravi Kanbur (2001)2 l'a souligné, il y a un bon nombre de preuves empiriques que la croissance du revenu réel par tête est corrélé entre pays et à travers le temps à une réduction d'un indicateur national de pauvreté monétaire, mais « le vrai conflit porte sur les conséquences des politiques alternatives ». C'est pourquoi nous nous focalisons ici sur le développement financier et les politiques qui l'accompagnent.
Comme Martin Ravallion (2001)3 l'a souligné, « il y a un besoin d'études microéconomiques approfondies sur la croissance et les changements dans la distribution des revenus ». Ceci est nécessaire pour mieux comprendre les divers effets de la croissance sur les pauvres dans un pays donné, et pour identifier les politiques et les programmes spécifiques
1. CERDI, CNRS – Université d'Auvergne; Mél : s.guillaumont@u-clermont1.fr, r.kpodar@uclermont1.fr
2. P.1090-1091.
3. P. 1803.
nécessaires pour accompagner les politiques orientées vers la croissance. Cependant pour mieux comprendre « les grandes différences entre pays en ce qui concerne la mesure dans laquelle les pauvres profitent de la croissance », les analyses macroéconomiques restent utiles puisqu'elles peuvent indiquer, sur une base comparative, les politiques les mieux orientées vers une croissance en faveur des pauvres.
Un grand nombre d'études passées et récentes ont porté sur la relation entre le développement financier et la croissance. Cependant, peu d'analyses se sont intéressées à la question de savoir si le développement financier pourrait contribuer de manière spécifique à la réduction de la pauvreté. Deux exceptions cependant sont les travaux récents de Honohan (2004) et Beck et al. (2004). À partir d'une étude économétrique sur données transversales, le premier auteur montre que le développement de l'intermédiation financière réduit la pauvreté absolue (mesurée par la proportion de la population vivant avec moins d'un dollar par jour) et le second qu'il réduit les inégalités en augmentant particulièrement le revenu des pauvres.
Nous présentons ici un modèle de détermination du niveau global de la pauvreté qui prend en comptele développement financieret l'instabilité financière. Ce modèle est estimé sur un échantillon de pays en développement, aussi large que possible, durant la période 1966-2000. Les résultats ne nous permettent pas de rejeter l'hypothèse selon laquelle le développement financier est bénéfique pour les pauvres alors que l'instabilité financière leur est néfaste.
Dans cet article, nous poussons un peu plus loin l'analyse que les études précédentes. Tout d'abordnous considérons quele développement financier s'accompagne de crises financières susceptibles d'affecter particulièrement les pauvres. Il a été démontré en effet que l'expansion du crédit est un bon indicateur pour prédire les crises financières. Ainsi, étudier la relation entre le développement financier et la réduction de la pauvreté implique de réconcilier deux courants de la littérature apparemment contradictoires, l'un soulignant l'effet positif du développement financier sur la croissance, l'autre montrant que la croissance du crédit est l'un des meilleurs indicateurs des crises bancaires et monétaires. En second lieu, nousutilisons une estimation sur des données de panel au lieu d'une estimation sur données transversales, de manière à pouvoir contrôler pour l'hétérogénéité des pays.
Sur un échantillon de 110 pays en développement1 dont les données sont disponibles depuis 1966, on peut effectivement vérifier que l'instabilité financière va bien de pair avec le développement financier. D'après le tableau 1, le ratio des actifs liquides du système financier sur le PIB (M3/PIB), calculé en moyenne simple sur tout l'échantillon, a
1. Nous avons retenu les pays à faible revenu et les pays à revenu intermédiaire sur la base de la classification de la Banque mondiale (World Development Indicators, 2003).
presque doublé entre 1966-1970 et 1996-2000, passant de 23 % du PIB à 42 % du PIB. L'instabilité financière mesurée par la moyenne des écarts absolus du ratio M3/PIB par rapport à sa tendance delong terme (estimée sur la période 1966-2000), a également augmenté de façon significative au cours de cette même période, malgré une baisse dans les années 1990. L'instabilité du ratio M3/PIB est passée de 1,5 point de pourcentage à 2,3 points de pourcentage entre 1966-1970 et 1996-2000. L'évolution du développement financier diffère d'une région à une autre. La croissance financière a été précoce en Afrique du Nord, elle a été particulièrement rapide en Asie durant toutes les périodes et dans une moindre mesure en Amérique centrale et latine, alors qu'elle est demeurée lente en Afrique subsaharienne. Le tableau 1 permet également de remarquer que l'instabilité du ratio M3/PIB est en concordance avec le niveau atteint de développement financier. Ainsi, durant la dernière période 1996-2000, l'instabilité de M3/PIB est de 1,9 points de pourcentage en Afrique subsaharienne, de 2,5 en Afrique du Nord et en Amérique centrale et latine, et enfin de 2,8 en Asie. Exception faite des pays d'Afrique du Nord1, le classement des niveaux de développement financier est similaire à celui des niveaux d'instabilité financière2.
Le plan de cet article est le suivant : la section 1 présente les arguments théoriques selon lesquels le développement financier peut exercer un impact direct positif sur le revenu des pauvres, indépendamment de son action passant par la croissance économique, alors que l'instabilité financière serait particulièrement nuisible aux pauvres. Cette section traite également la question du lien entre l'instabilité financière et le niveau du développement financier. La section suivante présente quelques estimations économétriques en panel, basées sur deux mesures de la pauvreté pour un large échantillon de pays en développement. La première est le revenu moyen des 20 % les plus pauvres de la population. La seconde est relative à l'incidence de la pauvreté ou le pourcentage de la population dont le revenu est inférieur à un dollar par jour. Les résultats soutiennent largement les hypothèses théoriques relatives à un impact positif du développement financier et à un impact négatif de l'instabilité financière sur le revenu des pauvres. Ils montrent également que l'instabilité financière est en partie induite par le développement financier, amoindrissant ainsi l'effet favorable du développement financier sur les pauvres.
1. Au nombre de cinq.
2. Les conclusions sont semblables lorsque nous utilisons le ratio Crédit au secteur privé/PIB au lieu du ratio M3/PIB.
Le développement financier peut avoir un impact positif sur le revenu des pauvres de deux manières. D'une part, le développement financier stimule la croissance économique, et la croissance est favorable aux pauvres. Il existe une littérature abondante sur la relation entre finance et croissance (pour une revue des principaux arguments théoriques, voir Levine R., 1997). D'autre part, même si l'accès des pauvres aux services financiers est moindre que l'accès du reste de la population, il peut être amélioré par le développement financier. Nous nous sommes particulièrement intéressés ici à cet effet direct du développement financier sur la réduction de la pauvreté.
Tableau 1. – Moyenne simple du ratio M3/PIB et de son instabilité sur la période 1966-2000 et par régions | ||
| M3/PIB | Instabilité de M3/PIB |
1966-1970 | 0,232 | 0,015 |
1971-1975 | 0,271 | 0,024 |
1976-1980 | 0,311 | 0,023 |
1981-1985 | 0,354 | 0,029 |
1986-1990 | 0,388 | 0,035 |
1991-1995 | 0,390 | 0,029 |
1996-2000 | 0,421 | 0,023 |
1966-2000 | 0,347 | 0,026 |
| M3/PIB | Instabilité de M3/PIB | ||||||
| Afrique subsaharienne | Afrique du Nord | Amérique centrale et latine | Asie | Afrique subsaharienne | Afrique du Nord | Amérique centrale et latine | Asie |
1966-1970 | 0,166 | 0,338 | 0,203 | 0,264 | 0,010 | 0,017 | 0,017 | 0,020 |
1971-1975 | 0,189 | 0,417 | 0,253 | 0,290 | 0,019 | 0,026 | 0,021 | 0,031 |
1976-1980 | 0,229 | 0,496 | 0,303 | 0,334 | 0,023 | 0,022 | 0,023 | 0,020 |
1981-1985 | 0,255 | 0,627 | 0,366 | 0,403 | 0,023 | 0,040 | 0,036 | 0,029 |
1986-1990 | 0,263 | 0,703 | 0,386 | 0,510 | 0,026 | 0,039 | 0,041 | 0,051 |
1991-1995 | 0,257 | 0,637 | 0,384 | 0,512 | 0,023 | 0,037 | 0,039 | 0,030 |
1996-2000 | 0,248 | 0,633 | 0,414 | 0,593 | 0,019 | 0,025 | 0,025 | 0,028 |
1966-2000 | 0,234 | 0,544 | 0,331 | 0,436 | 0,021 | 0,029 | 0,029 | 0,030 |
L'instabilité du ratio M3/PIB est égale à la moyenne par sous période de la valeur absolue du résidu de l'équation suivante estimée pour chaque pays : xt = a + b x xt–1 + c x t + εt, xt représente M3/PIB et t représente la tendance. | ||||||||
L'emprunt est souvent nécessaire pour effectuer un investissement en capital physique ou en capital humain, et pour se protéger contre les chocs externes. Cependant l'accès des ménages pauvres aux crédits bancaires est empêché par les coûts unitaires élevés des prêts de faible montant et ainsi le développement financier peut ne pas être favorable aux pauvres. Cependant, au fur et à mesure que le système financier devient plus sain, plus vaste et plus compétitif, il est possible qu'il soit plus apte à supporter les coûts élevés des crédits de faibles montants. Par exemple, en Amérique latine, les banques commercialesont commencé à faire des crédits groupés aux pauvres, comme l'avaient expérimenté auparavant les institutions de microcrédit. De plus, le développement du crédit informel, qui est souvent l'unique source de dépôt et d'emprunt pour les pauvres, est facilité par la croissance du système financier formel qui offre des occasions de placements rentables aux institutions ou aux agents financiers informels.
Un autre argument semble plus pertinent pour soutenir l'hypothèse d'un effet bénéfique du développement financier sur les pauvres. Un système financier étendu géographiquement peut au moins offrir la possibilité aux ménages pauvres et aux petites entreprises d'opérer des dépôts avec une rémunération faible mais positive en termes réels. Comme McKinnon (1973) l'a souligné, lorsque les agents économiques sont contraints à l'autofinancement, de sorte que les épargnants (les ménages) ne se distinguent pasdes investisseurs (lesentreprises), l'indivisibilité des investissements est d'une importance considérable. Dans ce cas, la monnaie et le capital physique deviennent complémentaires. « Si le rendement réel de la détention de monnaie augmente (grâce à un système financier plus compétitif et plus développé), alors une part significative des occasions d'investissement sera autofinancée. L'avantage croissant de détenir de la monnaie (pour les pauvres) réduit le coût d'opportunité d'épargner pour d'éventuels achats de biens en capital… Le « conduit » financier pour l'accumulation de capital est ainsi amplifié1 ». C'est la raison principale pour laquelle, au début des années 1970, McKinnon recommandait delibéraliser les systèmes financiers des pays en développement des contraintes qui freinaient leur développement, comme le contrôle des taux d'intérêt, les taux élevés de réserves obligatoires, l'allocation sélective du crédit et les autres distorsions induites par les interventions des gouvernements. La contrepartie de l'impact favorable du développement financier pour les plus pauvres de la population est probablement l'effet néfaste de l'instabilité du système financier sur ces derniers.
1. McKinnon (1973), p. 60.
Plusieurs raisons nous permettent d'avancer que les pauvres sont plus vulnérables aux crises bancaires que les riches. En effet, les pauvres sont spécialement frappés par les perturbations du système de paiement et par les fermetures de banques. Le gel des dépôts leur est particulièrement préjudiciable, puisqu'ils ne peuvent pas diversifier leurs actifs et notamment investir leur épargne dans des banques étrangères. Dans les pays où des banques sont périodiquement incapables d'assurer la liquidité de leurs dépôts, l'« effet de conduit » suggéré par McKinnon est probablement amoindri à cause des doutes sur la santé du système bancaire. De plus, lorsque les banques sont en difficulté, elles commencent à rationner les petits emprunteurs puisque ces prêts sont les moins rentables pour elles et à cause du faible pouvoir de négociation des pauvres.
À côté des effets directs de l'instabilité financière sur les pauvres, nous pouvons supposer un effet indirect dû au fait que l'instabilité financière induit une instabilité de la croissance économique. En effet, puisque le taux d'investissement dépend de la disponibilité de financements, l'instabilité financière induit celle de ce taux, et par conséquent du taux de croissance. De plus, l'instabilité financière conduit à la volatilité des prix relatifs car les prix des différents biens et services ne sont pas influencés de la même façon par une modification de la disponibilité des crédits : les prix des biens échangeables sont déterminés par les prix internationaux et par le taux de change nominal alors que ceux des biens non échangeables dépendent de l'offre et de la demande intérieures et sont donc plus directement liés au volume des crédits. Ces deux instabilités (celle du taux d'investissement et celle du taux de change réel) provoquent la volatilité de la croissance.
Rappelons qu'une relation négativeentre le taux de croissance annuel moyen et la volatilité des taux annuels de croissance a été mise en évidence sur un échantillon de pays développés et en développement (Ramey et Ramey, 1995). Ainsi, il est probable que l'instabilité financière provoquant la volatilité de la croissance économique ralentisse cette dernière1. Comme la croissance économique est une condition nécessaire pour une réduction durable de la pauvreté, l'instabilité financière est au moins défavorable aux pauvres à cause de son effet négatif sur la croissance économique. De plus, les pauvres peuvent être plus vulnérables au caractère cyclique de la croissance économique que les riches, du fait d'une asymétrie entre les périodes de baisse et de hausse du revenu global, les premières réduisant plus le revenu des pauvres que
1. L'instabilité du taux d'investissement et celle des prix relatifs (notamment l'instabilité du taux de change réel) causées par les perturbations financières ont été mises en évidence comme des facteurs de faible croissance (Guillaumont et al., 1999).
les secondes ne l'augmente. Par exemple, de Janvry et Sadoulet (2000) ont montré, en utilisant des données relatives à douze pays d'Amérique latine de 1970 à 1994, que la croissance économique a réduit la pauvreté rurale et urbaine mais que l'impact négatif des périodes de récession a été plus fort que l'impact positif des périodes d'expansion.
Les raisons de cette asymétrie potentielle des variations du revenu national sur la pauvreté restent encore à éclaircir. Il est probable que les facteurs explicatifs diffèrent d'un pays à un autre. D'une part, les travailleurs les plus pauvres et les moins qualifiés étant les premiers licenciés, sont ceux qui se trouvent avoir été le plus longtemps au chômage lorsque la nouvelle expansion commence. Il existe un effet d'hystérésis par lequel les personnes, les premières sans emploi, sont les dernières à être recrutées. D'autre part, alors que les prix baissent rarement en période de récession, ils augmentent souvent en période d'expansion, et ce d'autant plus que l'expansion est rapide. Puisque les pauvres dépendent davantage que les riches des revenus octroyés par les pouvoirs publics, revenus qui ne sont pas indexés sur l'inflation (comme les pensions, les subventions ou les transferts directs), les fluctuations de la croissance économique tendent à accroître les inégalités de revenu. Enfin, bien que la pauvreté soit généralement concentrée dans les régions rurales, les gouvernements bien souvent ne répercutent pas l'augmentation des prix internationaux des exportations agricoles sur les paysans, alors qu'ils en répercutent la baisse à cause des contraintes budgétaires. De façon plus générale, la baisse des revenus des pauvres, puisqu'ils ne bénéficient pas de système d'assurance, peut les contraindre à négliger de se soigner ou à interrompre la scolarisation des enfants, ce qui réduit durablement leur capital humain.
En revanche, dans plusieurs pays africains, il est apparu « qu'en cas derécession économique, l'effet du revenu moyen et l'effet de redistribution des revenus onttypiquement des signe sopposés, le second effet atténuant substantiellement l'impact négatif sur la pauvreté d'un niveau de revenu moyen plus faible (à Madagascar, au Nigeria, et au Zimbabwe). Les groupes les plus nantis supportent une plus grande partie des pertes de revenu durant les périodes de récession économique en Afrique » (Christiaensen et al., 2003). Ce résultat peut être expliqué par des interventions publiques ou une allocation de l'aide internationale en faveur des pauvres mieux ciblées là où la pauvreté augmente clairement du fait d'un déclin économique. Mais, il est bien possible que la relation entre la pauvreté et l'instabilité de la croissance ne soit pas semblable entre les pays. Selon Martin Ravallion (2001), « il n'y a aucun signe que les changements de distribution permettent de protéger les pauvres durant les périodesde contraction du niveau de vie moyen1 ».
1. P. 1806.
La relation croissante entre le développement financier et l'instabilité financière peut être expliquée par plusieurs facteurs (Andersen et Tarp, 2003). D'abord, l'augmentation des dépôts (et corrélativement du nombre des banques) qui accompagne la monétarisation de l'économie, implique un risque de crise bancaire. La faillite d'une banque, incapable d'assurer la liquidité des dépôts, peut affecter l'ensemble du système bancaire, en particulier lorsque la régulation bancaire et le système d'assurance dépôts ne sont pas bien mis en place et quand l'État luimême accumule des arriérés de paiement. En effet, la fonction principale d'une banque est de transformer les actifs illiquides en dépôts liquides. « Une ruée bancaire estpossible dès que la valeurde liquidation du porte feuille des prêts est inférieure à la valeur des dépôts liquides. Elle ne requiert pas que la valeur des actifs ait subi des pertes. Elle peut simplement survenir parce que le coût de liquidation des actifs fait de la faillite une anticipation auto-réalisatrice1 » (Andersen et Tarp, 2003). Ainsi donc, les ruées bancaires peuvent toucher des banques saines, puisque les épargnants n'ont pas d'information sur la solvabilité réelle de chaque banque et ne peuvent pas faire de discrimination entre elles. Le comportement individuel des épargnants qui retirent à la hâte leurs dépôts est donc rationnel. Ainsi, un développement trop rapide de la monnaie bancaire peut provoquer des faillites bancaires en série puisque dans les pays en développement, la comptabilité bancaire selon les normes internationales et la supervision bancaire sont entravées par le manque de professionnels qualifiés.
Ensuite, il est probablequ'un grand nombre d'intermédiaires financiers augmente le risque inhérent au financement externe au lieu de le réduire. La concurrence bancaire n'a pas que des conséquences bénéfiques. Elle fragilise les relations entre les banques et les emprunteurs puisque ces derniers peuvent facilement passer d'une banque à une autre. Ainsi les banques sont moins incitées à acquérir des informations puisque la durée anticipée de leurs relations avec leurs clients est écourtée et que la rentabilité de l'information n'apparaît qu'à long terme.
Par ailleurs, lorsque la concurrence devient très intense, les banques sont amenées à augmenter le taux de rémunération des dépôts afin d'attirer ou simplement de conserver les dépôts inscrits dans leurs comptes. Ce comportement est souvent considéré comme favorable pour l'épargne et l'investissement (McKinnon, 1973). Mais simultanément, cela réduit la valeur du fonds de commerce des banques et les amène à
1. P. 196.
prendre plus de risque. C'est pourquoi une certaine régulation des taux sur les dépôts peut être utile.
Une autre explication du comportement spéculatif des banques est le hasard moral. Cette hypothèse a été présentée dans les années quatre-vingt par McKinnon lui-même (1988) afin d'expliquer les crises financières en Amérique latine (Chili, Argentine, Uruguay), puis aux Philippines et en Turquie. Selon l'analyse de Stiglitz et Weiss (1981), l'asymétrie d'information entre les banques et leurs clients est associée à des taux d'intérêt faibles et au rationnement du crédit, afin d'éviter le phénomène de sélection adverse des emprunteurs et d'incitations de ceux-ci à accepter des risques plus élevés attachés à leurs projets. En effet, les emprunteurs reçoivent la totalité des profits en cas de succès alors que le risque est limité à la perte de la garantie. Ainsi le rendement attendu par l'emprunteur peut augmenter avec le risque associé au projet et simultanément le taux d'intérêt qu'il est prêt à payer s'accroît, alors que le rendement attendu par la banque diminue. Le maintien des taux d'intérêt à un niveau faible et le rationnement du crédit peuvent aussi simplement résulter de coûts de surveillance augmentant avec le taux d'intérêt et avec le risque attendu du projet. Comme McKinnon (1988) l'a montré, dans le cas général, l'instabilité macroéconomique devrait amplifier le rationnement du crédit puisque la probabilité de défaut augmente. Mais dans les pays où le cadre légal d'exécution des contrats est faible et où il n'existe aucune régulation du système bancaire, les banques peuvent être incitées lorsque la situation macroéconomique est instable à faire des prêts plus risqués à des taux d'intérêts élevés, à prendre des risques de change et à transformer de façon excessive les dépôts en actifs illiquides. Car elles croient qu'elles réaliseront d'importants gains si la situation économique reste favorable, alors que dans le cas contraire, l'autorité monétaire ou les institutions internationales prendront en charge les coûts des pertes, à cause de l'enjeu que représenterait une banqueroute générale du système bancaire.
La probabilité des crises financières semble s'être accrue dans les systèmes financiers basés sur les marchés financiers. Dès 1985, Joseph Stiglitz a souligné les imperfections des marchés financiers, et a soutenu que les petits investisseurs sont incapables d'exercer un contrôle sur les entreprises, et sont incités en raison de la liquidité des marchés financiers à vendre leurs actions lorsque les affaires vont mal, plutôt que d'essayer de changer la gestion de ces entreprises. De ces défaillances de marché résulte une allocation inefficace de l'épargne à l'investissement. De plus ces défaillances augmentent la probabilité de crises financières. Pour expliquer la crise asiatique de 1997, l'analyse de McKinnon doit donc être complétée afin de tenir compte du rôle spécifique des marchés financiers dans le déclenchement et le processus de la crise (Krugman, 2000). En Asie du Sud-Est, les banques ont investi de façon excessive dans les contrats à long terme, notamment dans l'immobilier, provoquant un accroissement spectaculaire des prix du capital et de la terre, et ont emprunté énormément en dollars. Les créanciers des intermédiaires financiers n'ont pas reçu de garanties explicites de la part des gouvernements. Cependant, ils croyaient probablement qu'ils étaient protégés du risque de faillite bancaire, du fait des fortes connexions politiques des propriétaires ou des dirigeants de la plupart des institutions financières. Lorsque la confiance dans le soutien du gouvernement commença à fléchir, les non résidents décidèrent de diminuer leurs investissements sur les marchés asiatiques et vendirent leurs titres. Alors, crise de change et crise financière se sont mutuellement renforcées : la dépréciation de la monnaie locale a accru les dettes des banques contractées en dollars, les banques ont été alors obligées de vendre de plus en plus d'actifs sur le marché financier, ce qui a conduit à une nouvelle chute de leurs prix qui, à nouveau, a incité les investisseurs étrangers à se retirer des marchés, amenant ainsi une nouvelle dépréciation du taux de change1.
Résumons les canaux théoriques par lesquels ledéveloppement financierinflue vraisemblablement sur le bien-être des pauvres. D'abord, nous supposons que le développement financier exerce un impact positif sur la croissance économique qui est bénéfique aux pauvres. Simultanément, nous supposons que le développement financier, principalement grâce à l'effet de « conduit » de McKinnon, a un effet direct positif sur le revenu des pauvres. En revanche, le développement financier va de pair avec une instabilité financière qui est préjudiciable à la croissance et qui affecte spécifiquement les pauvres.
Notre estimation principale est relative aux déterminants de la pauvreté, parmi lesquels nous considérons en particulier le produit par tête, le niveau de développement financier et l'instabilité financière. Cette estimation est réalisée en panel, c'est-à-dire en exploitant à la fois la dimension transversale de l'échantillon (les pays) et la dimension temporelle. Elle a été complétée par deux régressions supplémentaires. Comme nous nous attendons à ce que le développement financier soit bénéfique pour les pauvres et que son instabilité leur soit néfaste, nous avons estimé l'impact du développement financier sur le niveau d'instabilité financière. En effet, l'impact du développement financier sur la pauvreté est réduit à cause de l'instabilité financière qu'il génère. D'autre part, comme nous souhaitons évaluer l'impact total du développement
1. De nombreuses crises sont également dues à l'endettement excessif des États incapables d'éviter les déficits publics (Mexique, 1994; Russie, 1998; Brésil, 1998-1999; Turquie, 2000-2001; Argentine, 2001), ce qui n'était pas le cas en Asie du Sud-Est.
financier sur la réduction de la pauvreté (impact direct et impact indirect à travers la croissance économique), nous avons estimé également l'impact du développement financier et de son instabilité sur la croissance économique.
Pour estimer l'impact du développement financier sur la pauvreté, nous utiliserons deux indicateurs de pauvreté monétaire comme variables dépendantes1. Le premier est le revenu moyen (en dollars constants 1985) des 20 % les plus pauvres de la population (en logarithme) calculé par Dollar et Kraay (2002). La base de données de ces auteurs est assez riche puisqu'elle recense au moins deux points d'observation du revenu moyen des pauvrespour 92 paysde tous niveaux de développement (pour chaque pays, les observations sont séparées par au moins cinq années sur la période 1950-1999, l'écart médian étant de six années). Pour plusieurs raisons, nous avons sélectionné dans cette base de données 75 pays en développement correspondant à 165 points d'observation sur la période 1966-2000. Tout d'abord, il est probable que les déterminants de la pauvreté dans les pays industrialisés soient différents de ceux des pays en développement. Par ailleurs, les marchés financiers sont beaucoup plus développés dans les pays industrialisés que dans les pays en développement, ainsi donc le niveau de développement financier ne saurait être mesuré dans les deux groupes de pays par les mêmes indicateurs. Enfin, les déterminants et les conséquences de l'instabilité financière sont vraisemblablement différents dans les deux groupes de pays.
Le deuxième indicateur de pauvreté est la part des individus vivant avec moins d'un dollar par jour dans la population totale (en utilisant un taux de change en parité de pouvoir d'achat 1993). C'est la mesure de la pauvreté la plus utilisée mais elle n'est disponible que pour 84 pays en développement et en transition, avec seulement un point d'observation disponible pour 21 pays, sur la période 1980-2002 (base de données de Chen et Ravallion, Banque mondiale2). Nous avons sélectionné 65 pays en développement, soit 121 points d'observations sur la période 1980-20003. L'échantillon d'estimation est légèrement plus petit et varie suivant les spécifications en fonction de la disponibilité des données relatives aux variables explicatives.
Pour prendre en compte l'impact de la croissance économique sur la pauvreté, la variable utilisée est le logarithme du revenu moyen par tête
1. Sauf indication contraire au texte, les données sont tirées de World Development Indicator, 2003.
2. Pour la description des données, voir S. Chen et M. Ravallion (2001). Les données les plus récentes peuvent être obtenues sur le site http://www.worldbank.org/research/povmonitor/.
3. Sur les inconvénients de ces données (voir Deaton, 2001).
mesuré la même année que l'indicateur de pauvreté tandis que les autres variables explicatives sont calculéesen moyenne surcinq années (l'année de mesure de l'indicateur de pauvreté et les quatre années qui la précèdent).
Nos variables d'intérêt sont le niveau de développement financier et celui de l'instabilité financière. Plusieurs indicateurs de développement financiers ont été utilisés dans les analyses empiriques sur le lien entre la finance et le développement économique. Dans le cadre de cette étude, nous avons privilégié le rapport des actifs liquides du système financier ou M3 (monnaie et dettes financières des banques et autres institutions financières) au PIB. Cet indicateur traduit la capacité du système financier à assurer le système de paiement et capte également « l'effet de conduit » de McKinnon1.
À cet indicateur de développement financier, nous pouvons associer un indicateur d'instabilité financière. Deux indicateurs alternatifs sont généralement utilisés pour mesurer l'instabilité d'une variable quelconque x. Il s'agit : (1) soit de l'écart moyen ou de l'écart-type du taux de croissance de cette variable, soit (2) de la moyenne des valeurs absolues des résidus de l'estimation de sa tendance de long terme ou de la moyenne des résidus au carré (ou de sa racine carrée). Ces moyennes sont égales respectivement à l'écart moyen et à la variance (ou l'écart-type) des résidus lorsque l'instabilité est mesurée sur l'ensemble de la période d'estimation de la tendance puisque la moyenne des résidus est alors par définition nulle. Soit Vx la mesure de l'instabilité de la variable x et gx son taux de croissance :
(1) soit l'écart moyen du taux de croissance 
ou son écart-type : 
(2) soit la moyenne des résidus en valeur absolue : 
ou la racine carrée de la moyenne des carrées des résidus :

εt est le résidu estimé de l'équation xt = a+ b × xt—1 + c × t + εt
1. Dans une version élargie de cet article, nous présentons les résultats des régressions qui retiennent comme indicateur de développement financier le ratio des crédits bancaires au secteur privé au PIB : CERDI, Études et Documents, 2004.
Nous retenons ici la seconde méthode. Elle a l'avantage sur la première de ne pas imposer d'hypothèse a priori sur la nature de la tendance stochastique ou déterministe (alors que la première fait implicitement l'hypothèse d'une tendance stochastique. Elle correspond à l'hypothèse selon laquelle ce sont les variations absolues du ratio M3/PIB qui reflètent l'instabilité financière et non le pourcentage de variation de ce ratio. Autrement dit nous supposons par exemple que si le ratio M3/PIB passe transitoirement de 10 % à 12 % puis à 8 % cela aura le même effet sur le niveau de pauvreté que s'il passe de 20 % à 22 % puis à 18 %, C'est aussi pourquoi nous ne rapportons pas le résidu à la valeur de la tendance à long terme1. Toutefois nous utiliserons comme test de sensibilité dans l'estimation de la pauvreté l'écart-type du taux de croissance du ratio M3/PIB.
D'autre part, comme nous souhaitions conserver la dimension de panel de notre échantillon, afin de pouvoir contrôler l'hétérogénéité non observable des pays et traiter l'endogénéité potentielle de nos variables explicatives (cf. ci-dessous), nousdevions calculer un indicateur d'instabilité financière non seulement propre à chaque pays, mais pour chaque observation du niveau de pauvreté. Nous avons donc estimé la tendance du ratio financier sur la période 1966-2000, puis calculé l'instabilité financière à chaque point dutemps pour lequel nous disposions d'une mesure de la pauvreté, comme une moyenne quinquennale de la valeur absolue des résidus de l'estimation de la tendance (ceux de l'année de mesurede la pauvreté et des quatreannées précédentes)2.
Dollar et Kraay (2002) ont trouvé que les mesures de politiques économiques et les institutions identifiées dans la littérature économique comme bonnes ou mauvaises pour lacroissance économique (la consommation publique, l'ouverture commerciale mesurée par la somme des exportations et des importations rapportée au PIB, la protection des droits de propriété ou la qualité des règles légales aussi bien que le niveau de développement financier mesuré par la part des actifs des banques commerciales dans le total des actifs bancaires) n'ont pas d'effets spécifiques significatifs sur le revenu du cinquième le plus pauvre de la population. En effet, lorsque ces auteurs contrôlent pour
1. Lorsque ultérieurement nous régressons l'instabilité financière sur le niveau du développement financier, cela reviendrait à mettre à gauche (au dénominateur de la variable dépendante) comme à droite de l'équation le niveau du développement financier.
2. Nous ne pouvions pas calculer la tendance sur cinq ans car nous aurions risqué de saisir des variations conjoncturelles; en l'estimant sur 35 ans nous risquons certes de ne pas saisir d'éventuelles ruptures de tendance; l'introduction de la variable retardée nous protège partiellement contre ce risque. En utilisant la moyenne des valeurs absolues des résidus plutôt que la moyenne des carrés des résidus, nous donnons moins d'importance aux valeurs extrêmes. Notons d'autre part qu'avec les moyennes quinquennales, la moyenne de la valeur absolue des résidus n'est plus égale à l'écart moyen, ni la moyenne des carrés égale à la variance. Un test de sensibilité des résultats a été fait en utilisant l'écart moyen et l'écart-type des résidus par période de cinq ans (voir point 2.3.3).
l'endogénéité des indicateurs relatifs aux politiques, la seule variable qui apparaît affecter négativement et significativement le revenu moyen des pauvres est l'inflation, conformément aux prédictions de Easterly et Fischer (2001). Par conséquent, nous ajoutons uniquement cette variable dans notre régression de base, en plus des variables financières (niveau et instabilité) et du logarithme du revenu moyen par tête.
Enfin, en guise de test de robustesse de nos régressions principales, nous introduisons les déterminants de la croissance qui viennent d'être cités ainsi que d'autres facteurs importants identifiés dans les études microéconomiques sur la pauvreté (pour une revue de la littérature, voir Christiaensen et al., 2003) : l'éducation primaire, les infrastructures, le coefficient de Gini de la distribution des terres et les chocs climatiques.
L'équation du modèle de pauvreté est la suivante :

où : Pv est soit le logarithme du revenu moyen des 20 % les plus pauvres, soit l'incidence de la pauvreté,
y est le niveau du PIB par tête1,
Fd est l'indicateur du développement financier,
If représente l'instabilité financière correspondante,
Infl le taux d'inflation,
u est l'effet spécifique au pays,
ε le terme d'erreur,
i est l'indice pays, t
t et T représentent respectivement l'année de mesure du taux de pauvreté et la période de cinq ans.
Tout d'abord, les estimations ont été faites avec les Moindres Carrés Ordinaires (MCO). Ensuite, afin d'apporter une solution aux problèmes d'endogéneité potentielle des variables explicatives, d'erreur de mesures et de biais de variables omises, manifestes dans des équations macro-économiques telles que les nôtres, nous avons utilisé comme technique d'estimation de panel le System GMM (Méthode des moments
1. Nous avons utilisé une mesure différente du PIB par tête selon l'indicateur de pauvreté. Pour le revenu moyen des 20 % les plus pauvres, nous avons utilisé le niveau du PIB par tête en dollars constants 1985 (en parité de pouvoir d'achat) comme Dollar et Kraay, alors que pour l'incidence de la pauvreté nous avons utilisé le niveau du PIB par tête en dollars constants 1993 (en parité de pouvoir d'achat) calculé par la Banque mondiale.
généralisée en système). L'estimateur des moments généralisés en première différence appliqué aux données en panel consiste à prendre la première différence de l'équation à estimer pour éliminer les effets spécifiques aux pays, et ensuite à instrumenter les variables explicatives de l'équation en première différence par leurs valeurs en niveau retardées d'une période ou plus, sous l'hypothèse d'absence de corrélation des erreurs de l'équation en différence. Quant à l'estimateur du System GMM, que nous utilisons ici, il combine les équations en première différence avec les équations en niveau dans lesquelles les variables sont instrumentées par leurs premières différences1.
Pour tester la validité des variables retardées comme instruments, nous utilisons le test de sur-identification de Hansen, où l'hypothèse nulle est que les instruments ne sont pas corrélés avec le résidu de l'équation à estimer, et le test d'autocorrélation d'Arellano et Bond où l'hypothèse nulle est l'absence d'autocorrélation de second ordre des erreurs. Dans nos régressions, les statistiques de ces deux tests ne nous permettent pas de rejeter l'hypothèse nulle relative à la validité des variables retardées comme instruments.
Nous présentons successivement les résultats relatifs aux deux mesures de la pauvreté, qui sont concordants2.
Les résultats des régressions principales sont présentés dans le tableau 2. La première colonne montre les résultats obtenus avec les Moindres Carrés Ordinaires, les colonnes suivantes contiennent les résultats obtenus avec l'estimateur du System GMM. Les résultats montrent que comme dans l'estimation de Dollar et Kraay (2002), le revenu national exerce un effet positif sur le revenu des pauvres et que l'élasticité du revenu des pauvres par rapport au revenu national moyen n'est pas statistiquement différente de 1 dans toutes nos estimations. Le taux d'inflation n'a cependant pas d'impact significatif sur le revenu moyen des 20 % les plus pauvres. L'hypothèse d'un effet direct positif du développement financier sur le revenu des pauvres ainsi que celle d'un effet négatif de l'instabilitéfinancière ne sont pas rejetées. Les coefficients de l'indicateur M3/PIB et de son instabilité sont significatifs au seuil de 5 % (colonne 2). Nous avons refait les mêmes régressions en
1. Seule la première différence la plus récente est utilisée puisque l'utilisation d'autres différences retardées entraîne des redondances dans les conditions de moments (Arellano et Bover, 1995).
2. Les signes des variables explicatives doivent logiquement s'inverser selon l'indicateur de pauvreté retenu.
utilisant comme indicateur du développement financier, au lieu de M3/PIB, le ratio des crédits au secteur privé sur le PIB ainsi que son instabilité ; ceux-ci ne sont pas significatifs1. Ce qui suggère que le canal principal à travers lequel le développement financier réduit la pauvreté est « l'effet de conduit » de McKinnon plutôt qu'un meilleur accès des pauvres au crédit bancaire avec le développement financier.
Nous avons ensuite essayé de voir si l'instabilité de la croissance économique est l'un des canaux par lequel l'instabilité financière exerce un impact négatif sur la pauvreté, puisque les coûts des crises économiques pourraient être de façon disproportionnée supportés par les pauvres. Nous avons donc introduit successivement un indicateur d'instabilité de la croissance économique (écart-type du taux de croissance annuelle sur les cinq années précédentes) qui s'est révélé non significatif (colonne 3, tableau 2), et une variable multiplicative du revenu moyen croisé avec le nombre d'années pendant lesquelles le taux de croissance économique est négatif durant les cinq dernières années2. Cette dernière variable apparaît significativement négative (colonnes 4 et 5) ; elle réduit l'impact marginal et la signification de l'instabilité de M3/PIB, suggérant ainsi que l'instabilité macroéconomique est probablement l'un des canaux de l'effet négatif du développement financier sur le revenu des pauvres.
Les résultats sont présentés dans le tableau 3. Le développement financier reste négativement associé à la pauvreté alors que l'instabilité financière l'accroît. L'indicateur d'instabilité de la croissance économique devient maintenant significatif (colonne 3 du tableau 3) mais non le terme croisé entre le revenu moyen et le nombre d'années de croissance économique négative durant les cinq dernières années. De plus, le coefficient relatif à l'instabilité de la croissance est négatif, ce qui pourrait suggérer que les politiques en faveur des pauvres sont particulièrement mises en place dans les pays vulnérables aux chocs exogènes et soumis à une volatilité accrue de la croissance économique. Ces résultats, de façon surprenante inverse de ceux trouvés avec le revenu moyen des 20 % les plus pauvres, peuvent traduire un ciblage des politiques pro-pauvres sur les plus pauvres des pauvres3.
1. Les résultats ne sont pas présentés dans cet article.
2. Pour tester la même hypothèse, Dollar et Kraay ont utilisé une variable croisée du revenu moyen avec une variable muette qui est égale à 1 si en moyenne le taux de croissance économique est négatif durant les cinq dernièresannées et 0 autrement; cette variable quine mesure pas exactement les cycles de croissance ne fut pas significative.
3. Notons que la moyenne du revenu moyen des 20 % les plus pauvres sur l'échantillon est de 1,84 dollars par jour, alors que pour le calcul de l'incidence de la pauvreté, les pauvres sont définis comme la population vivant avec moins de 1 dollar par jour seulement.
Tableau 2. – Développement financier (M3/PIB), instabilitéfinancière et pauvreté | |||||
Variable dépendante : Log du revenu moyen des 20 % les plus pauvres | (1) | (2) | (3) | (4) | (5) |
MCO | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | |
Log du PIB par tête | 0,947 | 1,019 | 0,997 | 1,029 | 1,021 |
| (19,95)*** | (12,27)*** | (13,17)*** | (14,73)*** | (14,23)*** |
M3/PIB | 0,525 | 0,485 | 0,444 | 0,393 | 0,290 |
| (3,11)*** | (2,13)** | (2,10)** | (1,93)* | (1,73)* |
Instabilité de M3/PIB | – 3,746 | – 4,812 | – 4,273 | – 3,459 | – 2,448 |
| (1,63)* | (2,05)** | (1,98)* | (1,60) | (1,17) |
Inflation (a) | 0,010 | 0,001 | – 0,032 | 0,031 |
|
| (0,04) | (0,00) | (0,10) | (0,10) |
|
e – t du taux de croissance du |
|
| – 0,010 |
|
|
PIB par tête |
|
| (0,66) |
|
|
Log du PIB par tête*Ng |
|
|
| – 0,008 | – 0,007 |
|
|
|
| (2,12)** | (1,74)* |
Constante | – 1,056 | – 1,560 | – 1,349 | – 1,591 | – 1,518 |
| (2,98)*** | (2,55)** | (2,33)** | (3,01)*** | (2,82)*** |
Nombre d'observations | 146 | 146 | 146 | 146 | 146 |
R2 | 0,78 |
|
|
|
|
Nombre de pays | 67 | 67 | 67 | 67 | 67 |
Test de Hansen (probabilité) |
| 0,97 | 1,00 | 1,00 | 0,96 |
AR(2) (probabilité) |
| 0,86 | 0,65 | 0,66 | 0,66 |
Test_b[y] = 1 (probabilité) | 0,27 | 0,82 | 0,97 | 0,68 | 0,77 |
Entre parenthèse, la valeur absolue des t de student corrigés de l'hétéroscédasticité. | |||||
* Significatif à 10 %; ** Significatif à 5 %; *** Significatif à 1 %. | |||||
AR(2) : Test d'autocorrélation du second ordre d'Arellano et Bond | |||||
Test _b[y] = 1 : teste l'hypothèse nulle : le coefficient du logarithme du PIB par tête n'est pas différent de 1. | |||||
Ng = Nombre d'années de taux de croissance négative sur les cinq dernières années. | |||||
e – t : écart-type. | |||||
(a) Log (1 + taux d'inflation). | |||||
Toutes les variables explicatives sont supposées prédéterminées. | |||||
Tableau 3. – Développement financier (M3/PIB), instabilité financière et pauvreté | |||||
Variable dépendante : | (1) | (2) | (3) | (4) | (5) |
MCO | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | |
Log du PIB par tête | – 0,167 | – 0,175 | – 0,206 | – 0,211 | – 0,222 |
| (8,17)*** | (4,28)*** | (6,18)*** | (4,59)*** | (3,09)*** |
M3/PIB | –0,412 | –0,326 | –0,329 | –0,322 | 0,171 |
| (6,26)*** | (2,61)** | (2,54)** | (2,70)*** | (0,47) |
Instabilité de M3/PIB | 2,022 | 1,590 | 2,523 | 2,220 | -0,322 |
| (2,49)** | (1,66)* | (2,19)** | (2,07)** | (0,27) |
Inflation (a) | –0,086 | –0,038 | –0,089 | –0,035 |
|
| (1,46) | (0,55) | (1,09) | (0,57) |
|
e –t du taux de croissance du |
|
| -0,018 |
|
|
PIB par tête |
|
| (2,58)** |
|
|
Log du PIB par tête*Ng |
|
|
| -0,004 | -0,000 |
|
|
|
| (1,27) | (0,18) |
Constante | 1,655 | 1,686 | 1,975 | 1,994 | 1,921 |
| (10,23)*** | (5,55)*** | (7,74)*** | (5,52)*** | (4,05)*** |
Nombre d'observations | 115 | 115 | 115 | 115 | 119 |
R2 | 0,53 |
|
|
|
|
Nombre de pays |
| 64 | 64 | 64 | 65 |
Test de Hansen (probabilité) |
| 0,36 | 0,76 | 0,78 | 0,68 |
AR(2) (probabilité) |
| 0,32 | 0,46 | 0,30 | 0,32 |
Entre parenthèse, la valeur absolue des t de student corrigés de l'hétéroscédasticité. | |||||
* Significatif à 10 %; ** Significatif à 5 %; *** Significatif à 1 %. | |||||
AR(2) : Test d'autocorrélation du second ordre d'Arellano et Bond | |||||
Ng = Nombre d'années de taux de croissance négative sur les cinq dernières années. | |||||
e – t : écart-type. | |||||
(a) Log (1 + taux d'inflation). | |||||
Toutes les variables explicatives sont supposées prédéterminées. | |||||
À côté de l'indicateur de développement financier M3/PIB et de son instabilité, nous introduisons dans les deux estimations obtenues en utilisant l'un ou l'autre des deux indicateurs de pauvreté un ensemble de nouvelles variables explicatives (voir régressions des tableaux 4 et 5 comparées à celles de la colonne 2 des tableaux 2 et 3).
Notons tout d'abord que les variables financières (niveau et instabilité de M3/PIB) gardent le même signe et restent significatives dans la plupart des régressions. Pour tester l'existence d'un éventuel point de retournement dans la relation entre le développement financier et la pauvreté, nous avons introduit M3/PIB au carré dans la régression, mais sans obtenir de résultat significatif. Il en est de même pour plusieurs autres variables, comme l'inégalité de distribution des terres, l'indice de libertés civiles et l'éducation.
Cependant, l'instabilité du taux de croissance de la valeur ajoutée agricole considérée comme une mesure des chocs climatiques, réduit le revenu des 20 % les plus pauvres de la population de la même façon qu'un niveau élevé de consommation publique et d'ouverture commerciale. Par contre, la densité du réseau routier agit positivement sur le revenu des pauvres1. Dans le modèle utilisant comme mesure de la pauvreté la part de la population vivant avec moins d'un dollar par jour (tableau 5), l'ouverture commerciale semble être positivement corrélée avec l'incidence de la pauvreté (colonne 7), alors qu'un niveau élevé du taux de scolarisation primaire a tendance à la réduire (colonne 9).
Les résultats des colonnes 9 des tableaux 4 et 5 ont été soumis à une analyse de sensibilité aux points extrêmes. Les pays dont le résidu s'écarte de deux fois l'écart-type de l'indicateur de pauvreté ont été exclus de l'échantillon sans que les résultats soient modifiés en ce qui concerne le revenu des 20 % les pluspauvres. Par contre, pour l'incidence de la pauvreté, la significativité du coefficient de l'instabilité financière baisse alors que le développement financier quant à lui demeure significatif à 1 %.
Nous avons également utilisé comme indicateur d'instabilité financière l'écart-type du taux de croissance de M3/PIB. Cette nouvelle variable suggère également que l'instabilité financière est associée négativement au revenu moyen des 20 % les plus pauvres à un seuil de signification de 5 % tandis qu'elle est associée positivement à la part de la population en dessous du seuil international de pauvreté, mais dans ce dernier cas son coefficient n'est pas significatif au seuil de 10 %2.
1. L'insuffisance de données sur la densité routière ne permet pas l'utilisation du System GMM, par conséquent, les MCO ont été utilisés.
2. Par souci d'économie d'espace, ces résultats ne sont pas présentés dans cet article.
Tableau 4. – Analyse de sensibilité de la relation entre développement financier (M3/PIB) et pauvreté | |||||||||
Variable dépendante : Log du revenu moyen des 20 % les plus pauvres | (1) | (2) | (3) | (4) | (5) | (6) | (7) | (8) | (9) |
System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | MCO | System GMM | |
Log du PIB par tête | 0,954 | 1,024 | 0,982 | 0,897 | 0,941 | 1,014 | 0,995 | 0,922 | 0,944 |
| (12,71)*** | (13,28)*** | (11,62)*** | (13,17)*** | (10,43)*** | (13,65)*** | (14,02)*** | (10,99)*** | (16,43)*** |
M3/PIB | 1,293 | 0,455 | 0,523 | 0,644 | 0,574 | 0,446 | 0,560 | 0,681 | 0,879 |
| (2,19)** | (2,24)** | (2,13)** | (2,87)*** | (2,83)*** | (2,07)** | (3,12)*** | (2,36)** | (4,11)*** |
Instabilité de | –3,167 | –4,291 | –4,891 | –2,505 | –5,175 | –4,599 | –3,843 | –4,502 | –3,531 |
M3/PIB | (1,71)* | (1,99)* | (2,03)** | (1,14) | (2,20)** | (1,94)* | (1,93)* | (1,21) | (2,08)** |
Inflation (a) | 0,170 | 0,130 | 0,100 | –0,144 | 0,072 | –0,133 | –0,018 | 0,365 | –0,297 |
| (0,50) | (0,42) | (0,25) | (0,51) | (0,21) | (0,36) | (0,06) | (1,31) | (0,82) |
(M3/PIB)2 | –0,603 |
|
|
|
|
|
|
|
|
| (1,39) |
|
|
|
|
|
|
|
|
e -t du taux de croissance de la |
| –0,012 |
|
|
|
|
|
| –0,004 |
VA agricole (b) |
| (2,75)*** |
|
|
|
|
|
| (0,94) |
Gini de la distribution des terres |
|
| –0,003 |
|
|
|
|
| –0,001 |
|
|
| (0,99) |
|
|
|
|
| (0,32) |
Consommation du gouvernement/PIB |
|
|
| –2,888 |
|
|
|
| –1,492 |
|
|
|
| (2,93)*** |
|
|
|
| (1,72)* |
Indice de libertés civiles |
|
|
|
| 0,024 |
|
|
| –0,012 |
Éducation (Log) |
|
|
|
|
| –0,061 |
|
| –0,084 |
Ouverture commerciale |
|
|
|
|
|
| –0,003 |
| –0,005 |
Densité routière |
|
|
|
|
|
|
| 0,282 |
|
|
|
|
|
|
|
|
| (2,68)*** |
|
Constante | –1,329 | –1,519 | –1,073 | –0,344 | –1,071 | –1,486 | –1,252 | –1,093 | –0,491 |
| (2,40)** | (2,74)*** | (1,77)* | (0,62) | (1,85)* | (2,56)** | (2,20)** | (1,92)* | (1,13) |
Nombre d'observations | 146 | 144 | 111 | 145 | 138 | 142 | 145 | 64 | 99 |
R2 |
|
|
|
|
|
|
| 0,80 |
|
Nombre de pays | 67 | 66 | 44 | 67 | 67 | 65 | 66 |
| 42 |
Test de Hansen (probabilité) | 1,00 | 0,99 | 1,00 | 1,00 | 1,00 | 1,00 | 0,99 |
| 1,00 |
AR(2) (probabilité) | 0,94 | 0,96 | 0,95 | 0,39 | 0,13 | 0,66 | 0,94 |
| 0,14 |
Test_b[y] = 1 (probabilité) | 0,55 | 0,76 | 0,83 | 0,13 | 0,51 | 0,85 | 0,94 | 0,35 | 0,34 |
Entre parenthèse, la valeur absolue des t de Student corrigés de l'hétéroscédasticité. | |||||||||
* Significatif à 10 %; ** Significatif à 5 %; *** Significatif à 1 %. | |||||||||
AR(2) : Test d'autocorrélation du second ordre d'Arellano et Bond, Test _b[y]=1 : teste l'hypothèse nulle : le coefficient du logarithme du PIB par tête n'est pas différent de 1. | |||||||||
e - t : écart-type, (a) Log (1 + taux d'inflation), (b) Écart-type du taux de croissance de la valeur ajoutée agricole (en % du PIB). | |||||||||
Toutes les variables explicatives sont supposées prédéterminées à l'exception du Gini de la distribution des terres et de l'écart-type du taux de croissance de la VA agricole qui sont supposées exogènes. | |||||||||
Tableau 5. – Analyse de sensibilité de la relation entre développement financier (M3/PIB) et pauvreté | |||||||||
Variable dépendante : % de la population avec moins d'un dollar/jour | (1) | (2) | (3) | (4) | (5) | (6) | (7) | (8) | (9) |
System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | MCO | System GMM | |
Log du PIB par tête | –0,196 (4,58)*** | –0,186 (4,72)*** | –0,180 (2,32)** | –0,168 (3,80)*** | –0,216 (4,38)*** | –0,155 (2,87)*** | –0,153 (5,20)*** | –0,167 (6,94)*** | –0,137 (2,69)** |
M3/PIB | –0,028 (0,08) | –0,350 (2,96)*** | –0,323 (1,99)* | –0,343 (2,64)** | –0,329 (2,75)*** | –0,328 (2,68)*** | –0,547 (3,48)*** | –0,351 (5,32)*** | –0,477 (3,34)*** |
Instabilité de M3/PIB | 2,407 (1,80)* | 1,874 (2,05)** | 2,528 (2,00)* | 1,260 (1,24) | 1,984 (2,00)* | 1,784 (1,77)* | 1,869 (1,73)* | 1,452 (1,51) | 3,005 (2,11)** |
Inflation (a) | –0,083 (0,91) | –0,053 (0,79) | –0,093 (1,06) | –0,026 (0,38) | –0,059 (0,79) | –0,048 (0,68) | –0,017 (0,26) | –0,052 (0,70) | –0,144 (1,62) |
(M3/PIB)2 | –0,258 (0,91) |
|
|
|
|
|
|
|
|
e -t du taux de croissance de la VA agricole (b) |
| –0,003 |
|
|
|
|
|
| –0,004 |
|
| (1,36) |
|
|
|
|
|
| (1,35) |
Gini de la distribution des terres |
|
| –0,001 |
|
|
|
|
| –0,000 |
|
|
| (0,40) |
|
|
|
|
| (0,33) |
Consommation du gouvernement/PIB |
|
|
| 0,223 |
|
|
|
| 0,125 |
|
|
|
| (0,44) |
|
|
|
| (0,19) |
Indice de libertés civiles |
|
|
|
| 0,024 (0,89) |
|
|
| 0,028 (1,42) |
Éducation (Log) |
|
|
|
|
| –0,157 (1,26) |
|
| –0,195 (2,53)** |
Ouverture commerciale |
|
|
|
|
|
| 0,003 (2,08)** |
| 0,001 (0,41) |
Densité routière |
|
|
|
|
|
|
| –0,045 (1,43) |
|
Constante | 1,778 (6,13)*** | 1,803 (6,04)*** | 1,757 (3,73)*** | 1,622 (4,66)*** | 1,928 (5,88)*** | 2,235 (6,08)*** | 1,428 (5,84)*** | 1,669 (8,56)*** | 2,236 (6,69)*** |
Nombre d'observations | 115 | 114 | 86 | 114 | 115 | 114 | 114 | 83 | 85 |
R2 |
|
|
|
|
|
|
| 0,54 |
|
Nombre de pays | 64 | 64 | 44 | 63 | 64 | 64 | 63 |
| 44 |
Test de Hansen (probabilité) | 0,66 | 0,39 | 0,53 | 0,70 | 0,74 | 0,84 | 0,83 |
| 0,96 |
AR(2) (probabilité) | 0,31 | 0,32 | 0,32 | 0,32 | 0,31 | 0,34 | 0,61 |
| 0,33 |
Entre parenthèse, la valeur absolue des t de Student corrigés de l'hétéroscédasticité. | |||||||||
* Significatif à 10 %; ** Significatif à 5 %; *** Significatif à 1 %. | |||||||||
AR(2) : Test d'autocorrélation du second ordre d'Arellano et Bond. | |||||||||
e - t : écart-type, (a) Log (1 + taux d'inflation), (b) Écart-type du taux de croissance de la valeur ajoutée agricole (en % du PIB). | |||||||||
Toutes les variables explicatives sont supposées prédéterminées à l'exception du Gini de la distribution des terres et de l'écart-type du taux de croissance de la VA agricole qui sont supposées exogènes. | |||||||||
Enfin une autre mesure de l'instabilité a été également testée, qui est non plus la moyenne par période de cinq ans des valeurs absolues des résidus issus de l'estimation de la tendance de M3/PIB, mais l'écart-type de ces résidus pour chaque période. On tient compte, ainsi, du fait qu'il peut exister une relation entre l'ampleur moyenne des résidus et le niveau moyen du développement financier d'un pays. Les résultats diffèrent peu de ceux obtenus dans les tableaux 4 et 5.
Afin de mettre en lumière les canaux de transmission par lesquels le développement financier agit sur la pauvreté, nous avons procédé à deux estimations supplémentaires relatives aux déterminants de l'instabilité financière et de la croissance économique. Les deux dernières estimations ont été réalisées sur le même échantillon de pays que celui du revenu des 20 % les plus pauvres de la population, sur la période 1966-2000 subdivisée en sept sous périodes de cinq années chacune.
Le développement financier est apparu d'autant plus instable que son niveau s'accroît (tableau 6). Le coefficient de M3/PIB est positif et significatif à 1 % dans toutes les régressions1. Ce résultat est robuste à l'introduction de plusieurs variables de contrôle que la littérature a identifié comme cause des crises financières. Parmi ces dernières, l'inflation et l'instabilité des exportations (ou leur part exogène) sont positivement corrélées à l'instabilité financière. Par ailleurs, plus le niveau de développement économique est faible, plus forte est l'instabilité financière, le coefficient du PIB par tête est négatif et significatif au seuil de 5 % dans la plupart des régressions. En revanche l'indicateur des libertés civiles (considéré comme une mesure approximative du cadre légal), l'ouverture financière et l'instabilité politique ne sont pas apparues comme des déterminants significatifs de l'instabilité de M3/PIB.
1. Les résultats sont similaires lorsqu'on utilise comme mesure de l'instabilité l'écart-type des résidus à la place de la moyenne des valeurs absolues des résidus, mais sont non concluants lorsqu'on utilise l'écart-type du taux du ratio M3/PIB.
Tableau 6. – Effet du développement financier sur l'instabilité financière (1966-2000) | |||||||
Variable dépendante : Instabilité financière | (1) | (2) | (3) | (4) | (5) | (6) | (7) |
System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | System GMM | |
M3/PIB | 0,079 | 0,068 | 0,074 | 0,079 | 0,061 | 0,062 | 0,052 |
| (3,33)*** | (3,11)*** | (3,41)*** | (3,29)*** | (3,20)*** | (3,40)*** | (3,38)*** |
Log du PIB par tête | –0,016 | – 0,011 | – 0,013 | – 0,016 | – 0,006 | – 0,004 | – 0,001 |
| (2,67)*** | (2,42)** | (2,33)** | (2,59)** | (1,43) | (1,26) | (0,38) |
Indice de libertés civiles |
| 0,001 |
|
|
|
| 0,001 |
(t – 1) |
| (0,40) |
|
|
|
| (0,75) |
Ouverture financière |
|
| – 0,008 |
|
|
| 0,010 |
|
|
| (0,21) |
|
|
| (0,42) |
Instabilité politique |
|
|
| – 0,004 |
|
| – 0,002 |
|
|
|
| (1,24) |
|
| (0,76) |
Inflation (a) |
|
|
|
| 0,011 |
| 0,010 |
|
|
|
|
| (2,99)*** |
| (2,68)*** |
e – t du taux de croissance |
|
|
|
|
| 0,053 | 0,033 |
des exportations |
|
|
|
|
| (3,41)*** | (2,21)** |
Constante | 0,104 | 0,077 | 0,087 | 0,111 | 0,033 | 0,021 | – 0,006 |
| (2,91)*** | (3,06)*** | (2,47)** | (2,92)*** | (1,29) | (1,13) | (0,34) |
Nombre d'observations | 410 | 317 | 400 | 409 | 410 | 399 | 308 |
Nombre de pays | 72 | 72 | 71 | 72 | 72 | 72 | 71 |
Test de Hansen (probabilité) | 0,36 | 0,82 | 0,36 | 0,55 | 0,32 | 0,34 | 0,83 |
AR(2) (probabilité) | 0,14 | 0,19 | 0,16 | 0,14 | 0,28 | 0,21 | 0,29 |
Entre parenthèse, la valeur absolue des t de Student corrigés de l'hétéroscédasticité. | |||||||
* Significatif à 10 %; ** Significatif à 5 %; *** Significatif à 1 %. | |||||||
AR(2) : Test d'autocorrélation du second ordre d'Arellano et Bond. | |||||||
e – t : écart-type, (a) Log (1 + taux d'inflation). | |||||||
Variables muettes temporelles incluses. | |||||||
Toutes les variables explicatives sont supposées prédéterminées à l'exception de l'instabilité politique qui est supposée exogène et du développement financier supposé endogène. | |||||||
L'estimation du taux decroissance économique enfonction du niveau et de l'instabilité de M3/PIB et des variables explicatives usuelles de la croissance économique (le niveau initial du PIB par tête, la scolarisation primaire, l'inflation, la consommation publique, l'ouverture commerciale, la prime de changesur le marché parallèle, l'environnement légal et l'instabilité socio-politique)1, utilisant l'estimateur du System GMM, a confirmé que le niveau du développement financier et son instabilité sont respectivement corrélés positivement et négativement au taux de croissance du PIB par tête aux seuils de signification de 1 % et 5 % (tableau 7). Ces résultats montrent également qu'un accroissement du taux de scolarisation primaire, une réduction des distorsions du marché des changeset un faibleniveau d'instabilité socio-politique sont favorables à la croissance économique.
Tableau 7.– Développement financier, instabilité financièreet croissance économique (1966-2000) | |
Variable dépendante : taux de croissance du PIB par tête réel | (1) |
System GMM | |
Log du PIB initial par tête | 0,0002 |
| (0,01) |
M3/PIB | 0,250 |
| (4,49)*** |
Instabilité de M3/PIB | – 1,557 |
| (2,01)** |
Éducation | 0,183 |
| (2,85)*** |
Inflation (a) | 0,002 |
| (0,17) |
Consommation publique/PIB | – 0,004 |
| (1,23) |
Ouverture commerciale (Log) | – 0,012 |
| (0,43) |
Prime de change marché parallèle (a) | – 0,044 |
| (2,07)** |
Indice de libertés civiles | – 0,010 |
| (0,97) |
Instabilité politique | – 0,058 |
| (3,31)*** |
Constante | 0,049 |
| (0,38) |
Nombre d'observations | 304 |
Nombre de pays | 69 |
Test de Hansen (probabilité) | 1,00 |
AR(2) (probabilité) | 0,40 |
Entre parenthèse, la valeur absolue des t de Student corrigés de l'hétéroscédasticité. | |
* Significatif à 10 %; ** Significatif à 5 %; *** Significatif à 1 %. | |
AR(2) : Test d'autocorrélation du second ordre d'Arellano et Bond. | |
(a) Log (1 + variable). | |
Toutes les variables explicatives sont supposées prédéterminées à l'exception de M3/PIB qui est supposé endogène et de l'instabilité politique supposée exogène. | |
Variables muettes temporelles incluses. | |
1. Nous n'introduisons pas ici le taux d'investissement ou le taux de croissance du capital puisque nous supposons que l'impact du niveau et de l'instabilité du développement financier passe en partie à travers le niveau de l'investissement.
Notre analyse comporte trois conclusions principales :
1) instabilité financière et développement financier vont de pair,
2) le développement financier est favorable aux pauvres,
3) mais l'instabilité financière leur est spécifiquement défavorable.
De fait l'effet du développement financier sur la pauvreté est statistiquement significatif, mais aussi d'une réelle portée économique. L'impact total d'une augmentation de 10 points de pourcentage de M3/PIB (environ la moitié de l'écart-type de l'échantillon), équivaut à une hausse de 8,64 % du revenu moyen des pauvres, dont un cinquième seulement correspond à l'effet qui passe par la croissance économique. Ainsi le développement financier réduit la pauvreté principalement par l'effet direct que nous supposonsêtre « l'effet de conduit » de McKinnon. Sans l'instabilité financière induite par le développement financier, cette hausse aurait été supérieure de près de trois points1. Un même accroissement de M3/PIB est susceptible de réduire la proportion de pauvres de 3,4 points de pourcentage2.
Ces conclusions nous paraissentcontribuer à expliquerles désaccords quant aux moyens de réduire la pauvreté et l'idée parfois avancée que la croissance économique ne réduit pas la pauvreté. Or, comme le souligne Ravi Kanbur (2001), « le vrai débat concerne la combinaison des mesures de politique économique et leurs diverses conséquences sur la distribution des revenus et la pauvreté ». Les implications politiques de notre analyse sont évidentes. Comme l'effet bénéfique du développement financier est amoindri par l'instabilité financière qui généralement l'accompagne, la politique économique doit prendre en compte les risques d'instabilité financière. Une croissance excessive de la masse monétaire induisant de l'inflation, une large ouverture commerciale et financière vis-à-vis de l'extérieur d'une économie spécialisée dans les produits primaires et donc particulièrement vulnérable aux chocs externes, une médiocre application de la règle de
1. En combinant les régressions des dernières colonnes des tableaux 4 et 6 avec les résultats du tableau 7, une hausse de M3/PIB de 10 points de pourcentage entraîne un accroissement du revenu moyen des pauvres de 8,79 %, accroissement amputé d'une réduction de 1,84 % (0,1 × 0,052 × (– 3,531) × 100) causé par l'instabilité financière induite par l'accroissement du niveau de développement financier, de telle sorte que l'effet direct serait finalement une hausse du revenu moyen des pauvres de 6,95 %. À cet impact direct, il faut ajouter l'impact de la croissance économique sur le revenu moyen des pauvres pour sa part induite par l'augmentation du niveau de développement financier, mais réduite par l'instabilité financière. Cet effet indirect sur le revenu moyen des pauvres est évalué à 1,69 % de hausse [0,1 × [0,250 + (0,052 x – 1,557)] × 100]. Ainsi l'impact total d'une augmentation de 10 points de pourcentage de M3/PIB équivaut à une hausse de 8,64 % du revenu moyen des pauvres. En l'absence de l'instabilité financière induite par l'accroissement du niveau de développement financier, cette hausse serait de 11,29 %.
2. Ce résultat est obtenu en utilisant la même procédure que pour le revenu moyen des pauvres mais avec les résultats des dernières colonnes des tableaux 5 et 6 combinés avec les résultats du tableau 7.
droit et des standards internationaux en matière de comptabilité des entreprises, sont autant de facteurs favorables à une crise financière. Par conséquent une politique visant à accroître l'intermédiation financière doit s'accompagner d'une politique de stabilité macroéconomique, d'une ouverture progressive ou contrôlée vis-à-vis de l'extérieur et d'une régulation et supervision du système bancaire. S'il est certainement utile de promouvoir la microfinance spécialement impliquée dans les prêts aux pauvres, il est aussi très important de favoriser et de contrôler le développement de l'ensemble de l'intermédiation financière.
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Au cours des années 1990, un certain nombre d'auteurs ont proposé des modèles permettant d'expliquer comment les imperfections du marché du crédit conduisaient à des situations d'inégalités stationnaires. Ces modèles se basent sur une situation initiale commune. A chaque fois, on fait face à une population dont les membres ne se différencient que par le niveau initial de richesse et cherchent un financement pour leurs pro-jets d'investissement. Le marché du crédit étant miné par des asymétries d'information qui conduisent les institutions financières à rationner le crédit, on aboutit à des écarts de rémunération entre les individus et donc à un niveau global d'inégalités essentiellement déterminées par la distribution initiale des richesses. Outre la manière dont se réalise le rationnement du crédit, ces modèles se distinguent par la nature des investissements proposés aux individus. D'un côté, on retrouve des modèles optant pour des investissements éducatifs (Galor et Zeira, 1993; Durlauf, 1996); de l'autre il s'agit d'investissements en capital physique (Aghion et Bolton, 1992; Piketty, 1997). Si ce choix ne présente finalement aucun intérêt lorsqu'il s'agit de conclure à une persistance des inégalités, il peut se révéler primordial lorsque l'on souhaite se pencher sur le degré d'inégalités créées par les imperfections de marchés et les leviers dont disposent les décideurs publics pour les réduire. L'objet de cet article consiste donc à isoler les effets du développement financier sur les inégalités au travers des investissements directement productifs et de l'éducation.
Dans une première partie, nous ferons état de la littérature théorique, des enseignements qu'il est possible d'en tirer dans le cadre de notre étude, et présenterons quelques travaux empiriques déjà réalisés. La seconde partie nous permettra d'introduire notre base de données ainsi
1. CERDI, CNRS – Université d'Auvergne. Mél. : florent.bresson@u-clermont1.fr Remerciements : J.-L. Arcand, J.-C. Berthélémy, J.-L. Combes, C. Cottet, B.d'Hombres, R. Kpodar, L. Page et P. Plane pour leur aide et commentaires.
que le modèle économétrique et la logique qui le sous-tend. Les troisième et quatrième parties seront consacrées respectivement à l'étude des effets du développement financier et de l'éducation sur les inégalités de revenus et à l'estimation durôle du premier sur les inégalités d'éducation. Dans une cinquième partie, nous essaierons enfin de synthétiser l'ensemble de ces résultats et les conclusions que l'on peut en tirer.
Lorsque l'on se penche sur la littérature relative aux inégalités de revenus, on note qu'un nombre particulièrement important d'auteurs ont mis en évidence des imperfections des marchés de crédit dans la genèse ou la persistance d'écarts de revenus entre les individus d'une même population. La plupart des modèles sont caractérisés par la présence d'imperfections des marchésde crédit quibloquent le processus d'accumulation du capital de certains ménages en leur interdisant la réalisation d'investissements en capital physique. L'article de Piketty (1997) est particulièrement séduisant dans la mesure où il s'inspire du modèle de croissance classique en postulant que l'économie est constituée d'entrepreneurs individuels produisant avec une technologie à rendements décroissants. Du fait de l'incapacité des institutions bancaires à observer l'effort fourni par chaque individu dans son entreprise, cellesci sont conduites à n'accorder du crédit qu'en fonction du niveau de richesse. Il se créé alors une trappe à pauvreté qui donne lieu à une polarisation des revenus et donc à la persistance d'un certain niveau d'inégalités. Il n'existe toutefois pas dans ce modèle de niveau station-naire d'inégalités, l'accumulation des plus pauvres n'étant pas stoppée, mais ralentie par rapport à ce qu'impliquerait une convergence classique. On retrouve donc potentiellement, même si l'auteur n'en fait pas état, un schéma d'évolution des inégalités à la Kuznets en « U » inversé. Chez d'autres auteurs, on retrouve par contre des situations d'inégalités stationnaires, chacune étant essentiellement déterminée par le degré et le type d'imperfections ainsi que la distribution initiale du patrimoine.
L'article de Greenwood et Jovanovic (1990) se démarque de ce type d'articles en faisant explicitement le lien entre développement financier et inégalités. Dans leur modèle, les intermédiaires financiers n'inter-viennent pas comme créanciers mais comme offreurs d'une information qui permet d'accroître la rentabilité des investissements réalisés par les individus, et comme assureurs en répartissant les risques entre les individus. Certes, il existe une imperfection de marché liée à la présence d'un coût à l'entrée substantiel qui rend l'adhésion aux institutions financières peu attractive pour les individus ne disposant pas d'un certain niveau de ressources. Toutefois, chez Greenwood et Jovanovic, cette imperfection évolue dans le temps et permet à terme à une part de plus en plus importante de la population d'accéder au secteur financier. De fait, les inégalités s'accroissent donc entre les plus riches et les plus pauvres (les auteurs ne concluent pas réellement sur l'évolution globale de la distribution des revenus), puis se stabilisent à long terme au fil du développement financier.
Malgré l'importance de cette littérature, les études économétriques menées jusqu'à présent ont été relativement rares et semblent avoir sous-exploité les résultats obtenus par le biais de ces modélisations. Fréquemment cité, l'article de Li et al. (1998) conclut à une influence positive du développement financier (capté par le ratio M2/PIB) mais est toutefois entaché d'un certain nombre de défaillances techniques qui rendent les conclusions de ces auteurs relativement fragiles1. Bulir (1998) s'intéresse aux effets de l'inflation sur les inégalités de revenus, mais inclut parmi ses variables de contrôle un ratio d'approfondissement financier qui se révèle avoir un impact positif et significatif, mais de relativement faible amplitude. Récemment, Lopez (2003) a conclu à une influence négative du développement financier sur la distribution des revenus. Plus intéressante est encore l'étude de Clarke et al. (2003). Selon ces auteurs, l'influence globale du développement financier sur les inégalités dépend en grande partie de la structure de l'économie considérée. Ils établissent ainsi un pont entre les théories énoncées précédemment et celle de Kuznets (1955).
Rappelons que du point de vue de ce dernier, le processus de développement économique induit le passage progressif d'une grande partie de la population d'un secteur traditionnel caractérisé par de faibles revenus à un secteur moderne aux rémunérations plus fortes mais distribuées de manière moins égale. Au cours de cette évolution, les inégalités de revenus se creusent dans un premier temps puis, lorsqu'une part substantielle de la population a rejoint le secteur moderne, tendent à se réduire. On obtient donc, en principe, une relation en « U » inversé entre inégalités et développement économique. Clarke et al. exploitent l'idée selon laquelle le secteur moderne est inégalitaire car donnant lieu à des perspectives de revenus importantes. Si la réalisation de ces dernières est conditionnée par un accès des individusau crédit, les auteurs concluent que les inégalités seront plus fortes dans les pays présentant à la fois un secteur moderne important et un fort développement financier. Pour valider empiriquement leur hypothèse, ils incluent dans leurs régressions, en plus des variables correspondant à chacun de ces deux éléments, une variable d'interaction entre approfondissement financier et taille du secteur moderne. Du point de vue des résultats, la confirmation
1. Les régressions effectuées par Li et al. (1998) sont réalisées en pooling avec deux variables constantes dans le temps. Celles-ci captent alors en partie des effets fixes et sont sans doute corrélées avec le terme d'erreur de l'équation s'il existe des variables omises relevant de l'effet spécifique au pays.
de leur théorie apparaît comme dépendante de la variable retenue pour traduire le niveau de développement financier ainsi quede l'estimateur utilisé. Malgré cette faiblesse, l'approche économétrique de ces auteurs est intéressante car elle permet de mieux faire face à la forte hétérogénéité des panels utilisés dans ce genre d'études.
Aussi bien au niveau microéconomique que macroéconomique, l'étude de l'influence de l'éducation sur le niveau de revenu semble faire figure d'exercice de style tant le sujet a motivé d'études depuis l'apparition de la théorie du capital humain. Malgré l'importance de la littérature et la diversité des approches, il existe un fort consensus au sujet des effets supposés bénéfiques de l'éducation. Et si la relation est supposée juste en niveau, on peut raisonnablement supposer qu'elle se vérifie du point de vue des distributions, autrement dit que les inégalités en matière d'éducation sont un déterminant des inégalités de revenus1.
Cette relation a été mise en équation de manière récurrente par un certain nombre d'auteurs (Banerjee et Newman2, 1993; Galor et Zeira, 1993; Durlauf, 1996; Ghatak et Jiang3, 2002). Les conclusions comme les mécanismes internes ne varient guère : il existe de manière systématique des individus qui souhaiteraient s'engager dans des activités mieux rémunérées, mais qui ne peuvent réaliser l'investissement minimum nécessaire du fait de l'insuffisance de leurs fonds propres. On aboutit donc à nouveau vers des situations de ralentissement de la convergence des revenus ou d'inégalités permanentes. En filigrane de cette sous-production de l'éducation, on retrouve un dysfonctionnement du marché du crédit. Si l'éducation est un élément du capital humain, ce capital ne peut s'accroître, expérience mise à part, qu'au prix d'investissements qu'il convient de financer. Lorsque les ressources des individus viennent à faire défaut, ces derniers doivent en théorie faire appel au marché pour leur apporter les fonds manquants. En cas d'imperfection, voire d'absence, du marché du crédit, les individus doivent limiter leurs ambitions, ce qui conduit à une population caractérisée par une certaine hétérogénéité des niveaux d'éducation alors même que les préférences des individus sont en général supposées identiques.
Ce type de modèle n'a jamais fait l'objet d'une véritable étude économétrique, alors même que le lien entre éducation et inégalités a souvent
1. Peu importe pour notre analyse que la corrélation observée entre éducation et revenus soit le fait d'un véritable apport de connaissances lors de la scolarisation ou bien que le système éducatif ait pour effet le tri des individus selon leurs qualités intrinsèques (théorie dite du filtre), seule compte l'idée selon laquelle la distribution des revenus est affectée par la distribution des facteurs de production, notamment le capital humain.
2. Pour ces deux articles, il n'est pas fait de référence explicite à l'éducation, mais les choix d'occupation auxquels font face les individus sont facilement assimilables à des choix de métiers nécessitant dans certains cas un investissement éducatif.
été exploré (Knight et Sabot, 1983; De Gregorio et Lee, 1999; Checchi 2000) tout comme l'influence des facteurs financiers sur le niveau d'éducation. Ce dernier a fait aussi bien l'objet de recherches microéconomiques que macro économiques. L'étude de Flug et al. (1998) se positionne sur le plan macroéconomique. L'objectif de ces auteurs est de démontrer que l'instabilité économique et les rationnements du crédit affectent non seulement les investissements en capital physique, mais aussi ceux en capital humain. Ils introduisent ainsi dans leurs régressions des taux de scolarisation secondaire une variable d'approfondissement financier qui se révèle avoir un effet positif et significatif sur la production d'éducation. Pour illustrer l'importance de cet effet, ils montrent que la contrainte de crédit explique à elle seule un tiers de la différence de scolarisation moyenne entre l'Amérique latine et les pays industrialisés.
Pour ce qui est des travaux empiriquesrelatifs aux effetsde l'éducation sur la distribution des revenus, il nous semble intéressant de nous attarder sur les études de De Gregorio et Lee (1999) et Checchi (2000). Ces deux articles ont pour intérêt la prise en compte explicite des inégalités en matière d'éducation dans leur analyse tout en recher-chant les déterminants de celles-ci, approche que nous avons adopté pour le présent travail.
S'appuyant sur Knight et Sabot (1983), De Gregorio et Lee (1999) soutiennent que l'éducation influe sur les inégalités de revenus non seulement par le biais de sa distribution mais au travers de son niveau moyen. Au niveau de ce dernier élément, l'effet attendu doit être nettement plus ambigü du fait de l'influence contraire des effets de composition et de compression définis par Knight et Sabot. Selon ces derniers, lorsque l'éducation se développe, la composition de la force de travail se modifie, créant une modification de la distribution des salaires, l'échelle de ces derniers étant laissée inchangée. Il s'agit de l'effet de composition de l'éducation. L'effet de compression consiste à prendre en compte l'effet de l'évolution de cette échelle du fait de l'évolution des offres de travail pour les différents niveaux de qualification, la composition de la force de travail étant donnée. Ainsi, lorsqu'un employé non qualifié investit dans l'éducation et accède à un emploi plus qualifié, son revenu augmente, ce qui affecte directement la distribution globale des revenus. Toutefois, en libérant un poste non qualifié, il accroît la rémunération de celui-ci tout en contribuant à la baisse du salaire du nouveau type d'emploi occupé. L'écart de rémunération entre ces deux postes s'en trouve alors réduit, ce qui atténue l'effet de composition de son investissement éducatif1. L'effet de composition étant en général indéterminé, les auteurs ne parviennent à conclure sur l'effet global
1. Dans cette analyse les demandes de travail sont considérées comme fixes. Leur théorie ne prend pas non plus en compte l'existence d'une certaine part de la population en situation de chômage.
attendu d'un développement de l'éducation sur les inégalités de revenu. Pour valider cette théorie, De Gregorio et Lee régressent des coefficients d'inégalités sur des mesures du nombre moyen d'années d'études et d'écart-type de scolarisation tirées de la base de donnée de Barro et Lee (1996). Pour les deux, ils obtiennent de manière significative un signe négatif de la première et positif de la seconde, ce qui traduit au final une influence globale de l'éducation favorable à la réduction des inégalités. Pour ce qui est de la détermination de chacune de leurs variables d'éducation, les auteurs se limitent à expliquer l'une par l'autre tout en leur adjoignant aussi le niveau de revenu par habitant, le ratio des dépenses sociales au PIB et des muettes continentales. L'étude de Checchi (2000) s'inscrit dans la continuité mais se démarque par la substitution d'un coefficient de Gini d'éducation à l'écart-type des taux de scolarisation employé par De Gregorio et Lee. De plus, Checchi suppose qu'il existe une relation en U inversé entre inégalités d'éducation et de revenus, relation qui dérive de Kuznets (1955) et de l'hypothèse d'une relation décroissante et convexe entre niveau moyen et inégalités d'éducation, hypothèse par la suite confirmée par ses données. Au niveau des résultats, les hypothèses de Checci semblent vérifiées mais dépendent de la manière dont est introduit le niveau moyen d'éducation dans les régressions. Pour ce qui est de la détermination des inégalités d'éducation, l'auteur se contente par contre du niveau moyen d'éducation comme unique déterminant.
Au niveau de l'influence directe du développement financier, nous nous inscrivons dans la lignée de Clarke et al. (2003) en postulant que l'impact de cette variable dépend de la structure de l'économie. Toutefois, alors que ces auteurs employaient dans leur étude la part du secteur moderne dans le PIB, il nous semble plus pertinent de recourir directement au PIB par habitant. Cette spécification semble meilleure dans la mesure où la vision de ces auteurs s'inspire directement de la relation de Kuznets que l'on teste traditionnellement par l'emploi du PIB par habitant et de son carré. Si l'on souhaite rester dans cette logique, il semble donc cohérent d'ajouter une variable interactive entre le développement financier et le niveau de revenus pour capter cette sensibilité de la réduction de la contrainte de crédit à la structure de l'économie. En recourant à la part du secteur industriel dans l'économie pour leur variable multiplicative, Clarke et al. sont contraints d'inclure dans leurs régressions cette part du secteur moderne en variable simple alors même qu'ils contrôlent déjà pour l'effet du niveau de développement. Autrement dit, on observe une certaine redondance dans les variables employées. Il existe néanmoins une seconde justification à l'emploi du revenu pour la construction de la variable multiplicative. En effet, les variables employées pour mesurer l'activité des institutions financières ne captent pas seulement le relâchement de la contrainte de crédit pour les individus et les entreprises. On peut penser en particulier qu'au fil du développement financier, les instruments d'épargne se multiplient et permettent aux individus d'améliorer la rentabilité de leur épargne. Si l'on émet l'hypothèse que la capacité des individus à profiter de ces instruments d'épargne à meilleur rendement augmente avec le revenu (soit parce qu'ils disposent ou peuvent s'offrir une meilleurs information, soit parce que ces instruments sont caractérisés par une épargne minimale préalable relativement élevée), l'effet de la réduction de la contrainte de crédit sur la baisse des inégalités sera donc réduit de manière croissante par cet effet épargne au fur et à mesure de la progression du revenu. Autrement dit, on s'attend à ce que le signe de notre variable de développement financier soit négatif et celui de la multiplicative de cette même variable et du PIB par habitant positif. Toutefois, il est possible que le signe de la première variable soit positif si le relâchement de la contrainte de crédit ne se fait pas au profit des plus démunis. Dans un univers où la technologie et l'imperfection du marché de crédit seraient telles que les individus soient systématiquement rationnés en crédit, il se peut que tout assouplissement de la contrainte bénéficie en priorité aux individus les plus aisés, contribuant ainsi à l'accroissement des inégalités de revenus.
Du point de vue de l'éducation, il nous semble inutile d'utiliser simultanément des mesures de la moyenne et de la distribution du fait de la très forte corrélation qui existe entre les deux types de variables (cf. graphique 1). Cette corrélation s'explique d'autant plus facilement qu'elle est essentiellement mathématique, ainsi que le précise Berthélémy (2003)1. Le risque de multicolinéarité est donc trop fort pour que l'on puisse recourir à la fois à des mesures du niveau moyen et de la distribution de l'éducation.
De plus, si l'on souhaite exploiter la théorie de Knight et Sabot, on s'aperçoit que les effets décrits par ces auteurs portent sur la distribution de l'éducation et non sur son niveau moyen. L'emploi d'une variable de nombre moyen d'années d'études paraît donc peu pertinent, d'autant plus que la très forte corrélation entre les deux variables nous expose à des problèmes importants de multicolinéarité.
1. En effet, l'éducation, mesurée en nombre d'années d'études, est une variable bornée. Dès lors qu'il existe des individus qui ont atteint le niveau « maximal » d'éducation, toute augmentation du nombre d'années d'études du reste de la population donne nécessairement lieu à une augmentation de l'éducation moyenne et à une contraction de sa distribution puisque les individus les plus éduqués ne peuvent progresser davantage.
Graphique 1. – Relation entre moyenne et distribution de l'éducation

Note : Régression en MCO du coefficient de Gini sur le nombre moyen d'années d'études après passage des deux variables en logarithme népériens.
Au niveau de la spécification, il semble pertinent de prendre en compte l'hétérogénéité de notre panel en laissant le coefficient de notre variable évoluer selon le type de pays. Les écarts constatés fréquemment au niveau microéconomique quant au rendement de l'éducation entre individus, permettent de penser que ce même phénomène puisse apparaître au niveau macroéconomique pour les variations des inégalités d'éducation. En particulier, on peut penser qu'au niveau des pays développés, de plus grandes possibilités de valorisation de l'éducation sont offertes aux individus. De fait, l'impact des inégalités d'éducation dans la formation des inégalités de revenus serait d'autant plus important que le niveau de développement est élevé.
Le modèle testé dans la première partie du présent article est donc de la forme :

où : Gr désigne le coefficient de Gini de distribution des revenus,
y le niveau de PIB par habitant,
cred la variable de développement financier,
Ged le coefficient de Gini de distribution de l'éducation1,
X un ensemble de variables de contrôle et e le terme d'erreur.
Enfin i et t se rapportent au pays et à la période considérés. Parmi les variables de contrôle employées, on retrouvera un ensemble de variables muettes permettant de cerner les différencesobservées dans notre variable expliquée et que l'on peut attribuer aux différentes méthodes employées pour mesurer les inégalités de revenus2.
La base de données utilisée pour les régressions présentées dans les paragraphes suivants est composée de 130 pays dont 109 en développement. Chaque série est établie en moyennes quinquennales sur la période 1960-1999, soit huit observations par pays lorsque la série est complète. Du point de vue des inégalités de revenu, nous avons travaillé à partir des observations collectées au sein de la base WIDER (seules les données labellisées OKIN3 ont été retenues). Pour le niveau de développement financier, nous avons retenu la variable de crédit privé rapporté au PIB de Beck et al. (1999). Celle-ci recense dans chaque pays le niveau de crédit accordé aux acteurs privés par le système bancaire. Cette mesure nous a paru meilleure que les ratios d'agrégats monétaires (M2 ou M3 rapportés au PIB) utilisés régulièrement comme indicateurs de développement financiers dans la mesure où elle ne prend pas en compte le crédit accordé au secteur public, la dépense publique pouvant avoir un effet propre sur la distribution des revenus. L'utilisation de ce type de variables repose sur l'hypothèse que le degré de développement financier est négativement corrélé au degré d'imperfection du marché
1. Pour le reste de l'article, nous nous sommes permis de parler directement de Gini d'éducation afin de simplifier la lecture.
2. L'emploi de ces coefficients de Gini tirés de la base WIDER et qui se caractérisent par le recours à des unités de référence (ménages ou individus) et des concepts économiques différents (revenus ou consommation), ne soulève pas de problème lorsque l'on émet l'hypothèse que la variance de chacun de ces types d'instrument de mesure est identique. Sans cette hypothèse, les coefficients de chacune de nos variables sont sensibles au type de coefficient de Gini employé, ce qui tend à accroître leurs écarts-types et donc à réduire leur significativité lorsque plusieurs types sont utilisés simultanément. Les corrections préconisées alors par un certain nombre d'auteurs pour corriger ex ante les différences liées au mode de calcul ne sont alors plus pertinentes.
3. Il s'agit de données qualifiées de bonne qualité et qui respectent un certain nombre de critères comme la bonne représentation de la population et peuvent être considérées comme fiables.
du crédit. Autrement dit, une augmentation du crédit distribué dans l'économie doit impliquer une diminution du rationnement de celui-ci. Les coefficients de Gini d'éducation ont été établis à partir des données de Barro et Lee (2000)1. Ceux-ci diffèrent de ceux obtenus par Thomas et al. (2000) par la prise en compte de la variation de la durée des cycles d'études dans le temps2, et de ceux de Checchi (2000) par l'utilisation d'un plus grand nombre de points pour le calcul. Cette prise en compte de la variabilité des durées des cycles est particulièrement importante dans la mesure où elle peut donner lieu à des variations factices de l'indicateur d'inégalité. Enfin, les autres variables ont été tirées des WDI 2002 et des IFS 2001.
Les résultats de notre modèle sont présentés dans le tableau 1. Les variables de développement financier et d'éducation3 font apparaître des effets significatifs au seuil de 5 % et en majeure partie conformes à
1. À l'instar de Thomas et al. (2000) et Checchi (2000), nous avons recouru aux données de Barro et Lee indiquant la part de la population de plus d'un certain âge ayant atteint ou complété chaque cycle d'études. On dispose alors d'une décomposition de la population en sept catégories : sans éducation, primaire partiel, primaire complet, secondaire partiel, secondaire complet, supérieur partiel et supérieur complet. En associant ces données aux durées des cycles d'études, on peut générer une courbe de Lorenz de forme polygonale qui approche avec une marge d'erreur relativement faible la distribution réelle des années d'études dans la mesure où seules les données sur les cycles partiellement réalisés doivent faire l'objet d'ajustement. De fait, à la formule traditionnelle des coefficients de Gini, on substitue la formule suivante :
où GED désigne le Gini d'éducation,
le nombre moyen d'années d'études de la population, y i le nombre d'années d'études du groupe i, pi la part de la population qu'il représente et n le nombre de groupes. Il en résulte une base de données de 1 278 observations pour 142 pays entre 1960 et 2000 par périodes quinquennales pour la population de plus de 15 ans. Pour les plus de 25 ans, on obtient 1269 observations pour 141 pays.
2. La démarche la plus pertinente semble sans doute celle préconisée par Checchi qui utilise le nombre moyen d'année d'études de chaque cycle afin de retrouver la durée de chacun. Cette approche est d'autant plus cohérente qu'elle permet de retrouver les durées de cycles utilisées par Barro et Lee dans le calcul de leurs variables et que la dernière mouture de leur base de donnée contient des données corrigées des variations des durées de cycle ainsi qu'un décalage temporel destiné à adapter les données à la population étudiée (les plus de 15 ou de 25 ans en l'occurrence; pour plus de détail voir Barro et Lee, 2000). Pour la durée du cycle supérieur, nous avons opté pour la même valeur arbitraire de quatre années retenue par Barro et Lee. Enfin pour les groupes d'individus n'ayant pas terminé leur cycle, nous avons émis l'hypothèse qu'ils ont mis fin à leurs études en milieu de cycle.
3. On pourra nous reprocher le fait que notre Gini d'éducation des plus de 15 ans comporte des individus n'ayant pas terminé leur scolarité, ce qui tend à surestimer les inégalités éducatives. Il nous a toutefois semblé plus pertinent d'utiliser cette variable à celle correspondant aux seuls individus de plus de 25 ans dans la mesure où dans de nombreux pays la plupart des individus concernés par ces dix années d'écart sont entrés dans la vie active et perçoivent de ce fait des revenus. Les estimations réalisées avec le Gini d'éducation des plus de 25 ans ont donné des résultats en tous points similaires à ceux présentés dans cet article.
ceux attendus lorsque le modèle est correctement spécifié (régression 4). Seule la variable d'interaction entre les revenus par habitant et le Gini d'éducation présente un signe négatif alors même que l'on pensait observer un effet positif. Ce résultat peut s'expliquer par une moindre importance des revenus du travail dans les revenusglobaux des individus dans les pays développés.
Conformément aux résultats obtenus traditionnellement, le niveau de PIB par habitant et son carré apparaissent significatifs et valident la relation en U inversé de Kuznets. On est toutefois dans une version plus élaborée de cette relation puisque le seuil de retournement dépend pour chaque pays de ses niveaux de développement financier et d'inégalités d'éducation. D'après nos résultats, il semble que le développement financier d'une économie contribue à élever ce seuil de retournement, tout comme une réduction des inégalités d'éducation. Enfin, le modèle se révèle relativement stable à l'ajout de variables de contrôle (régressions 5 à 8) telles que les dépenses publiques, l'inflation, l'ouverture commerciale ou encore la part de la population de moins quinze ans. Parmi celles-ci, seule cette dernière, utilisée pour obtenir l'effet de la structure par âge de la population, donne lieu à un effet significatif sur notre échantillon.
Pour faire face à un éventuel problème d'endogénéité, nous avons par la suite procédé à une instrumentation des variables de notre modèle. Une instrumentation simple des variables de développement financier par les valeurs retardées n'ayant pas été possible1, nous avons opté pour la méthode des indicateurs multiples. En plus du niveau de crédit accordé au secteur privé rapporté au PIB, nous avons retenu comme autres indicateurs les ratios M2 et M3 sur PIB ainsi que la part des actifs liquides du secteur bancaire dans le revenu. Pour le niveau de revenu comme pour le Gini d'éducation et la variable multiplicative qui lui est associée, nous avons procédé à une instrumentation classique par leurs valeurs retardées.
Dans le tableau 2, on retrouve notre modèle avec une instrumentation du niveau de développement financier par la méthode des instruments multiples, chacun étant tour à tour instrumenté par les autres afin d'évaluer la stabilité des coefficients. Les résultats sont très satisfaisants puisque les différences entre chaque coefficient ne sont pas significatives.
1. Celles-ci semblaient être corrélées avec le terme d'erreur de notre modèle.
Tableau 1. – Déterminants du niveau d'inégalités de revenus (1960-1999) | ||||||||
Régression | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 |
Variables |
|
|
|
|
|
|
|
|
PIB/h. | 0,242 | 0,598 | 0,606 | 0,903 | 1,038 | 0,922 | 0,966 | 0,803 |
| (1,38) | (2,89) | (2,59) | (3,55) | (3,61) | (3,43) | (3,72) | (3,05) |
(PIB/h.)2 | -0,022 | -0,055 | -0,050 | -0,079 | -0,090 | -0,079 | -0,081 | -0,069 |
| (-2,19) | (-3,74) | (-3,31) | (-4,24) | (-4,14) | (-4,15) | (-4,36) | (-3,48) |
Crédit privé | 0,078 | -0,301 | 0,082 | -0,274 | -0,388 | -0,263 | -0,279 | -0,199 |
| (4,06) | (-2,82) | (4,42) | (-2,58) | (-2,57) | (-2,39) | (2,65) | (1,68) |
Crédit privé*PIB/h. |
| 0,048 |
| 0,045 | 0,058 | 0,043 | 0,046 | 0,035 |
|
| (3,59) |
| (3,37) | (3,16) | (3,08) | (3,44) | (-1,58) |
Inégalités d'éducation | -0,053 | -0,073 | 1,00 | 0,876 | 0,974 | 0,888 | 0,570 | 0,790 |
| (-1,06) | (-1,51) | (-1,51) | (3,06) | (3,31) | (3,02) | (1,95) | (2,71) |
Inégalités d'éducation*PIB/h. |
|
| -0,118 | -0,106 | -0,117 | -0,107 | (-0,076) | -0,096 |
|
|
| (-3,35) | (-3,32) | (3,53) | (-3,26) | (-2,39) | (-2,93) |
Inflation |
|
|
|
| -0,002 |
|
|
|
|
|
|
|
| (-0,59) |
|
|
|
Ouverture commerciale |
|
|
|
|
| 0,006 |
|
|
|
|
|
|
|
| (0,21) |
|
|
Part de la population de moins de 15 ans |
|
|
|
|
|
| -0,102 |
|
|
|
|
|
|
|
| (-2,04) |
|
Dépense publique |
|
|
|
|
|
|
| -0,062 |
|
|
|
|
|
|
|
| (-1,55) |
Revenu | -0,011 | -0,026 | -0,027 | -0,039 | -0,045 | -0,038 | -0,045 | -0,032 |
| (-0,09) | (-0,23) | (-0,22) | (-0,35) | (-0,40) | (-0,34) | (-0,40) | (-0,29) |
Brut | 0,18 | 0,19 | 0,18 | 0,193 | 0,199 | 0,194 | 0,202 | 0,183 |
| (1,48) | (1,67) | (1,52) | (1,70) | (1,78) | (1,71) | (1,78) | (1,59) |
Personne | 0,011 | 0,006 | 0,015 | 0,010 | 0,010 | 0,011 | 0,007 | 0,010 |
| (0,44) | (0,24) | (0,63) | (0,42) | (0,42) | (0,48) | (0,33) | (0,41) |
Constante | 2,79 | 2,07 | 1,77 | 1,19 | 0,87 | 1,07 | 2,41 | 1,53 |
| (3,88) | (2,90) | (2,05) | (1,42) | (0,97) | (1,20) | (2,71) | (1,78) |
R2 | 0,31 | 0,36 | 0,34 | 0,39 | 0,4 | 0,39 | 0,4 | 0,39 |
nb observations | 252 | 252 | 252 | 252 | 247 | 246 | 252 | 248 |
Note : t de Student entre parenthèses. Toutes les régressions ont été effectuées après passage des variables en logarithmes et avec une correction de White. Le R2 ne tient pas compte du pouvoir explicatif des effets fixes. | ||||||||
Tableau 2. – Instrumentation des variables endogènes du modèle | |||||
Régression Méthode | 1 EF | 2 IM | 3 IM | 4 IM | 5 IM |
Variables |
|
|
|
|
|
PIB/h. * | 0,903 | 1,112 | 1,536 | 1,083 | 1,156 |
| (3,55) | (3,85) | (4,24) | (3,82) | (4,06) |
(PIB/h.)2 * | -0,079 | -0,095 | -0,107 | -0,100 | -0,103 |
| (-4,24) | (-4,36) | (-4,53) | (-4,72) | (-4,67) |
Crédit privé (1) | -0,274 | -0,352 |
|
|
|
| (-2,58) | (-2,38) |
|
|
|
Crédit privé*PIB/h. (5) | 0,045 | 0,053 |
|
|
|
| (3,37) | (2,70) |
|
|
|
Actifs liquides (2) |
|
| -0,628 |
|
|
|
|
| (-2,17) |
|
|
Actifs liquides*PIB/h. (6) |
|
| 0,095 |
|
|
|
|
| (2,50) |
|
|
M2 (3) |
|
|
| -0,489 |
|
|
|
|
| (-2,76) |
|
M2*PIB/h. (7) |
|
|
| 0,076 |
|
|
|
|
| (3,36) |
|
M3 (4) |
|
|
|
| -0,434 |
|
|
|
|
| (-2,37) |
M3*PIB/h. (8) |
|
|
|
| 0,066 |
|
|
|
|
| (2,89) |
Inégalités d'éducation * | 0,876 | 1,070 | 1,281 | 1,443 | 1,526 |
| (3,06) | (1,73) | (1,83) | (2,16) | (2,27) |
Inégalités d'éducation*PIB/h. * | -0,106 | -0,137 | -0,167 | -0,179 | -0,187 |
| (-3,32) | (-2,08) | (-2,30) | (-2,53) | (-2,64) |
Revenu | -0,039 | 0,040 | 0,061 | 0,049 | 0,055 |
| (-0,35) | (0,59) | (0,88) | 0,73 | (0,82) |
Brut | 0,193 | 0,082 | 0,074 | 0,076 | 0,076 |
| (1,70) | (1,26) | (1,14) | (1,21) | (1,21) |
Personne | 0,010 | -0,026 | -0,020 | -0,015 | -0,018 |
| (0,42) | (-1,13) | (-0,84) | (-0,63) | (-0,79) |
Constante | 1,19 | 0,59 | -1,64 | 0,98 | 0,67 |
| (1,42) | (0,63) | (-1,15) | (1,04) | (0,73) |
Instruments du développement financier |
| 2,3,4 | 1,3,4 | 1,2,4 | 1,2,3 |
Instruments de la multiplicative financière |
| 6,7,8 | 5,7,8 | 5,6,8 | 5,6,7 |
Test de Sargan (p-val) |
| 0,33 | 0,44 | 0,47 | 0,25 |
R2 | 0,39 | 0,22 | 0,16 | 0,2 | 0,21 |
nb observations | 252 | 206 | 206 | 206 | 206 |
Note: t de Student entre parenthèse. EF : effets fixes. IM : indicateurs multiples. Toutes les régressions ont été effectuées après passage des variables en logarithmes naturels et avec une correction de White. Le R2 ne tient pas compte du pouvoir explicatif des effets fixes. | |||||
Afin de mieux saisir les effets du développement financier sur la distribution des revenus, il reste à cerner son influence sur les inégalités d'éducation. Si le développement financier traduit un accès plus large de la population au marché du crédit, on peut penser qu'il aura pour effet l'accroissement de la scolarisation des individus défavorisés et donc la contraction de la distribution de l'éducation. Néanmoins nous avons à nouveau émis l'hypothèse que l'influence de cette variable n'était pas fixe, mais dépendait du niveau de développement de chaque pays. Cette hypothèse semble réaliste dans la mesure où, au fur et à mesure de la progression du revenu, le niveau moyen d'éducation s'élève. Ceci signifie, que l'enseignement supérieur prend une importance croissante par rapport aux autres dans la réduction des inégalités éducatives. En effet, lorsque la scolarisation primaire est proche de 100 %, elle ne peut plus servir de levier à la réduction de ces inégalités. Or, du point de vue des individus, l'enseignement supérieur est souvent plus coûteux que les autres et moins bien subventionné par l'État. Il nécessite donc de leur part des investissements plus importants. Ceci nous amène à penser que le développement de la sphère financière exerce un effet réducteur de moins en moins important sur les inégalités d'éducation lorsque le niveau de revenu s'accroît. On obtient donc le modèle suivant :

Z désignant un ensemble de variables complémentaires et μ le terme d'erreur.
L'estimation de cette équationa été effectuéesur la basedes 1 278 observations de notre base de données de Gini d'éducation pour la période 1960-2000. Les pays utilisés sont identiques à ceux retenus pour les régressions précédentes. Enfin, le niveau de revenu et de développement financier, tout comme les autres variables de contrôle, sont évaluées à partir des mêmes données.
Les résultats de ces estimations sont présentés dans le tableau 3. Dans un premier temps (régression 1), il apparaît qu'en l'absence de variable d'interaction avec le PIB/h., le développement financier n'exerce aucun effet sur le Gini d'éducation. Une fois cette variable introduite (régression 2), on retrouve l'effet escompté avec un coefficient négatif pour le développement financier et positif pour la multiplicative, toutes deux étant significatives au seuil de 5 %. Pour s'assurer de la robustesse des résultats, nous avons inclus dans notre modèle un certain nombre de variables complémentaires. Ainsi a été ajoutée la part de la population de moins de quinze ans qui permet de saisir l'influence des facteurs démographiques sur les inégalités éducatives et qui se révèle significatif. On peut s'étonner par contre que la distribution des revenus comme les dépenses publiques ne soient pas de bons déterminants des inégalités de revenus. Sans doute des efforts de spécification sont à réaliser en la matière. Nous avons aussi inclus dans le modèle le nombre moyen d'années d'études afin de vérifier que l'intégralité des effets du développement financier sur les inégalités éducatives transite bien par le niveau moyen d'éducation et non par un effet distributif pur1 (régression 5). De fait, l'inclusion de cette variable rend non significative les autres variables du modèle. Ce résultat est logique dans la mesure où il semble difficile d'agir sur la distribution de l'éducation sans variation du niveau moyen. Seuls des facteurs démographiques peuvent y contribuer (décès ou migration simultanée d'individus situés de telle manière dans la distribution que la moyenne reste inchangée) dans la mesure où, pour une population donnée, il n'est pas possible d'opérer un transfert d'éducation entre les individus. L'accès des individus au crédit, qui doit permettre une production supplémentaire de capital humain, ne peut donc avoir d'effet sur les inégalités éducatives qu'au travers de l'accroissement du niveau moyen d'éducation.
Tableau 3. – Déterminants des inégalités d'éducation | |||||
Régression Méthode | 1 EF | 2 EF | 3 EF | 4 EF | 5 EF |
Variables |
|
|
|
|
|
PIB/h. * | -0,191 | -0,281 | -0,218 | -0,29 | -0,048 |
| (-7,08) | (-6,12) | (4,78) | (-3,69) | (-1,22) |
Crédit privé * | -0,002 | -0,155 | -0,231 | -0,264 | -0,013 |
| (-0,15) | (-2,50) | (-3,50) | (-2,52) | (-0,24) |
Crédit privé*PIB/h. * |
| 0,021 | 0,031 | 0,034 | 0,003 |
|
| (2,37) | (-3,35) | (2,35) | (0,44) |
Dépenses publiques * | 0,002 | 0,006 | 0,015 | 0,014 | 0,025 |
| (0,10) | (0,21) | (0,52) | (0,29) | (1,00) |
Part de la population |
|
| 0,338 | 0,203 | -0,058 |
de moins de 15 ans |
|
| (3,70) | (1,36) | (-0,85) |
Inégalités de revenus |
|
|
| -0,069 |
|
|
|
|
| (-0,075) |
|
Niveau moyen d'éducation |
|
|
|
| -0,308 |
|
|
|
|
| (-13,96) |
Constante | 0,64 | 1,28 | -0,46 | 0,84 | -0,45 |
| (3,42) | (4,34) | (0,90) | (0,84) | (-0,79) |
R2 | 0,16 | 0,17 | 0,20 | 0,22 | 0,45 |
nb observations | 526 | 526 | 526 | 284 | 526 |
* instrumentation par les valeurs retardées pour les DMC | |||||
Note : t de Student entre parenthèse. EF : effets fixes; DMC : doubles moindres carrés. Toutes les régressions ont été effectuées après passage des variables en logarithmes et avec une correction de White. Le R2 ne tient pas compte du pouvoir explicatif des effets fixes. | |||||
1. À partir de la décomposition mathématique d'un coefficient de Gini d'éducation, Berthélémy (2003) affirme que les variations de celui-ci sont essentiellement dues à celles du niveau moyen d'éducation. Une fois tenue compte de cette influence, il reste selon lui un effet purement distributif lié au rapport des taux de scolarisation pour chaque cycle.
Tableau 4. – Instrumentation des déterminants endogènesdes inégalités d'éducation | |||||
Méthode | EF | EF-IM | EF-IM | EF-IM | EF-IM |
Variables |
|
|
|
|
|
PIB/h. * | -0,218 | -0,230 | -0,099 | -0,275 | -0,255 |
| (-4,78) | (-3,29) | (-2,22) | (-3,24) | (-3,23) |
Crédit privé (1) | -0,231 | -0,216 |
|
|
|
| (-3,50) | (-1,99) |
|
|
|
Crédit privé*PIB/h. (5) | 0,031 | 0,030 |
|
|
|
| (3,35) | (1,97) |
|
|
|
Actifs liquides (2) |
|
| -0,430 |
|
|
|
|
| (-2,44) |
|
|
Actifs liquides*PIB/h. (6) |
|
| 0,058 |
|
|
|
|
| (2,26) |
|
|
M2(3) |
|
|
| -0,316 |
|
|
|
|
| (-2,25) |
|
M2*PIB/h. (7) |
|
|
| 0,042 |
|
|
|
|
| (2,02) |
|
M3(4) |
|
|
|
| -0,280 |
|
|
|
|
| (-2,25) |
M3*PIB/h. (8) |
|
|
|
| 0,034 |
|
|
|
|
| (1,94) |
Dépense publique * | 0,015 | -0,123 | -0,084 | -0,086 | -0,087 |
| (0,52) | (-2,06) | (-1,37) | (-1,42) | (-1,41) |
Ratio de dépendance | 0,338 | 0,411 | 0,381 | 0,396 | 0,361 |
| (3,70) | (4,35) | (4,15) | (4,07) | (3,84) |
Constante | -0,46 | -0,27 | -1,21 | 0,055 | 0,113 |
| (-0,90) | (-0,44) | (-1,89) | (0,08) | (0,17) |
Instruments du développement financière |
| 2,3,4 | 1,3,4 | 1,2,4 | 1,2,3 |
Instruments de la multiplicative financière |
| 6,7,8 | 5,7,8 | 5,6,8 | 5,6,7 |
Test de Sargan (p-value) |
| 0,38 | 0,65 | 0,62 | 0,51 |
R2 | 0,20 | 0,22 | 0,24 | 0,24 | 0,25 |
nb observations | 526 | 427 | 427 | 427 | 427 |
*instrumentation par les valeurs retardées | |||||
Note : t de Student entre parenthèse. EF : effets fixes; IM : Instruments multiples. Toutes les régressions ont été effectuées après passage des variables en logarithmes et avec une correction de White. Le R2 ne tient pas compte du pouvoir explicatif des effets fixes. | |||||
À nouveau, on peut soupçonner une endogénéité de certaines variables, en particulier pour le développement financier. En effet, il n'y a rationnement du crédit que lorsque les individus ne se voient pas accorder de financement alors même que leurs projets sont financièrement rentables aux conditions du marché. Si l'on émet l'hypothèse que la qualité d'un projet est fonction croissante de l'éducation de l'individu qui souhaite le réaliser, on peut penser que l'offre de crédit peut être quelques fois limitée par le nombre de projets rentables. De fait, les inégalités d'éducation peuvent ralentir le développement financier d'un pays lorsque celles-ci traduisent le fait qu'une part importante de la population ne dispose pas d'une éducation suffisante pour rendre financièrement attractifs ses projets d'investissement. Dans la régression 6 du tableau 3, on retrouve donc une estimation de notre modèle en doubles moindres carrés ordinaires, les valeurs retardées des variables ayant été retenues comme instruments. Les résultats présentés ne diffèrent pas de ceux obtenus si l'on excepte le fait que la variable de développement financier ne soit plus significative qu'au seuil de 10 %.
À partir de ces résultats empiriques, il devient possible de distinguer correctement les effets dudéveloppement financier transitant par l'accumulation de capital physique ou de capital humain. Si l'on substitue les inégalités d'éducation par ses déterminants, on retrouve alors l'effet global du développement financier. D'après nos formulations précédentes, on obtient :

L'effet total du développement financier s'exprime donc comme une fonction du PIB/h. et de son carré soit :

Celui-ci se décompose en un effet direct β3 + y · β4 et un effet indirect via la réduction des inégalités d'éducation

On remarquera que la décomposition présentée permet de visualiser le lien qui peut exister entre développement financier et la théorie de Kuznets (1955). Sur le graphique 2 est représentée l'évolution des différents effets en fonction du niveau de revenu.
Graphique 2. – Évolution du coefficient du développement financieren fonction du PIB/h.

Note : Les courbes présentées sont obtenues à partir des régressions 2 et 6 respectivement des tableaux 2 et 3.
En premier lieu1, il convient de noter que l'effet global du développement financier reste négatif au-delà d'un seuil de 800 dollars, autrement dit qu'il contribue à la réduction des inégalités de revenus pour une majeure partie des observations de notre échantillon (163 sur les 206 utilisées pour les régressions du tableau 2), et ce d'autant plus que le revenu augmente. Ceci s'explique par un effet direct positif au-delà de ce même seuil de revenus, résultat qui corrobore l'idée d'un effet épargne sur la distribution des revenus et/ou l'accaparement par les plus aisés des nouvelles sommes de crédit issues dusystème bancaire. D'après nos estimations, il existe tout de même un effet réducteur d'inégalités au travers de l'influence du développement financier sur la distribution de l'éducation. Le second résultat important concerne l'importance relative de ces deux effets. Il apparaît en effet que les effets indirects ont, en valeur absolue, un effet nettement plus faible sur la distribution des revenus, même si leur importance semble croître avec l'augmentation de la richesse nationale (au seuil de 5 000 dollars, le rapport est de 10 alors qu'il n'est plus que de 6 au seuil de 30 000 dollars). Le relâchement de la contrainte de crédit pour le financement de
1. Rappelons que les coefficients calculés correspondent à une variable d'approfondissement financier exprimée en logarithme.
l'éducation a donc un impact relativement plus élevé dans les pays industrialisés que dans les pays en développement. Ce résultat ne permet pas de rejeter l'hypothèse selon laquelle la probabilité de valoriser l'éducation est plus forte dans les pays industrialisés que dans les Pays en développement. Toutefois, cette part relativement marginale de l'effet indirect peut s'expliquer par le fait que les individus ne supportent en général pas l'intégralité des coûts liés à l'éducation du fait des subventions accordées au secteur de l'enseignement, ce qui est nettement moins rare pour les investissements en capital physique. Il est donc probable que l'effet de réduction des inégalités éducatives du développement financier soit sous-estimé par rapport à ce qu'il serait en l'absence de subventions de l'État.
Avec la présente étude, nous avons tenté d'enrichir une littérature empirique encore trop restreinte sur le lien entre finance et inégalités de revenus. L'essentiel de notre contribution a consisté à effectuer une décomposition des effets du développement financier entre les différents canaux identifiés au sein de la littérature théorique qui lui est consacrée. Les résultats confirment une influence favorable à la réduction des inégalités du développement financier au travers des investissements en capital humain et en capital physique, les seconds se révélant plus sensible à l'accroissement du volume de crédit que les premiers. Du fait de la grande hétérogénéité de notre panel, nous avons recouru à l'utilisation de variables multiplicatives du développementqui ont démontré l'influence du niveau de développement économique d'un pays sur l'impact de ce développement financier sur les inégalités de revenus. Il reste toutefois que notre variable de développement financier n'est sans doute pas une très bonne mesure du degré de rationnement du marché du crédit et porte donc d'autres effets comme la diversité des instruments d'épargne. Il serait utile de chercher de nouveaux indicateurs afin d'affiner cette décomposition des effets du développement financier. Au niveau de la modélisation, il semble également nécessaire d'ouvrir le corpus théorique à des situations où l'accroissement du niveau de crédit distribué par les intermédiaires financiers donne lieu à un renforcement des inégalités de revenus.
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Le principal objectif des institutions de microfinance (IMFs) est de donner accès aux pauvres aux services financiers (épargne et crédit) afin de limiter les contraintes financières aux quelles ils font face et de lutter contre la pauvreté. Qu'elle soit à but lucratif ou non, toute IMF cherche à obtenir des taux de remboursement les plus élevés possible. Des taux de remboursement élevés sont en effet associés à des bénéfices élevés pour l'IMF comme pour ses emprunteurs2. Ils permettent à l'IMF de baisser les taux d'intérêt qu'elle pratique sur ses prêts et ainsi de réduire le coût financier du créditet de rendrele crédit accessibleà des emprunteurs plus nombreux tout en limitant les subventions croisées entre emprunteurs3. L'amélioration des taux de remboursement peut aussi permettre de réduire la dépendance aux subventions de l'IMF. Il est aussi parfois considéré que des taux de remboursement élevés sont révélateurs de l'adéquation des services de l'IMF aux besoins de ses clients. Enfin le fait que la performance de remboursement soit un indicateur clef des bailleurs de fonds – dont beaucoup d'IMFs dépendent encore pour leurs activités – en fait également une variable dont la maîtrise est de prime importance pour les IMFs.
Les principaux facteurs influençant le remboursement des prêts sont liés aux asymétries d'information, aux chocs négatifs aux quels font face les emprunteurs ou à la mauvaise qualité d'institutions telles que la justice
1. TEAM, Université de Paris I – Panthéon Sorbonne, et CNRS, France.
2. Si une bonne performance de remboursement est un pré requis de la pérennité financière, elle n'en est pas une condition suffisante. Des coûts administratifs importants ou une rotation élevée des emprunteurs peuvent en effet être la contrepartie de ces taux de remboursement élevés.
3. Lorsque les emprunteurs diffèrent dans leurs probabilités de non remboursement et qu'il est difficile pour l'IMF de prélever un taux d'intérêt différent pour chaque emprunteur, les emprunteurs qui ont une probabilité de défaut plus élevée seront subventionnés par les emprunteurs moins risqués.
ou l'éducation. Les asymétries d'informations apparaissent lorsqu'il est coûteux pour l'IMF d'obtenir des informations sur les caractéristiques ou le comportement de l'emprunteur. Ces asymétries génèrent des problèmes de sélection adverse – attribution de prêts aux emprunteurs très risqués – ainsi que des problèmes d'aléa moral – situation où l'emprunteur agit d'une manière non appropriée (il fait peu d'effort ou des efforts insuffisants pour faire fructifier son prêt ou l'utilise de manière non appropriée) –. Les problèmes de sélection adverse et d'aléa moral augmentent la proportion d'emprunteurs qui ne peuvent rembourser leur prêt à la date d'échéance car le rendement de l'utilisation de leur prêt ne le leur permet pas. Les emprunteurs qui ont assez d'argent pour rembourser peuvent cependant décider de faire défaut sur le remboursement. Le coût pour eux, associé à cette stratégie peut en effet être faible si l'institution requiert peu de collatéral et si le système légal fournit peu de soutien à l'IMF pour obtenir le remboursement de prêts défectueux. Les IMFs doivent donc développer des méthodologies de prêt qui permettent de contourner ces problèmes de sélection adverse, d'aléa moral et de défaut stratégique.
Dans cet article, nous souhaitons contribuer à l'amélioration de la performance de remboursement des IMFs en examinant les déterminants des taux de remboursement et en portant une attention particulière aux « innovations de la microfinance » tels que le prêt groupé, l'utilisation de services non financiers et de mécanismes incitatifs dynamiques. Cette étude questionne également l'adéquation des politiques d'attribution des prêts et ce à partir de la comparaison des déterminants de la taille des prêts à ceux de la performance de remboursement. Nous utilisons une approche objective de la performance de remboursement dans la mesure où nous retenons une variable construite à partir des déclarations des emprunteurs et non à partir des taux de remboursements avancés par leurs IMFs.
Après correction de l'endogénéité de la taille du prêt, les résultats indiquent que les services non financiers ont un impact positif sur la performance de remboursement mais que l'homogénéité des groupes de prêt et les liens sociaux entre les membres de ces groupes ne sont pas systématiquement associés à de meilleurs taux de remboursement.
Après une rapide présentation du cadre conceptuel (section 1), la section 2 propose une rapide revue de littérature et la section 3 donne quelques détails sur le contexte de l'étude. La section 4 présente le modèle économétrique. Les résultats sont discutésen section 5 et l'article conclue sur les implications en terme de politique économique et de recherche future.
Un taux de remboursement parfait (100 %) à l'échéance peut être assimilé à un optimum de premier rang. Si l'IMF ne peut atteindre un tel taux à l'aide des différents éléments de la structure incitative de sa méthodologie de prêt, elle utilisera des stratégies de second rang afin d'accroître sa performance de remboursement. Elle cherchera ainsi à attribuer des prêts plus élevés aux emprunteurs moins risqués ou à réduire la durée des retards de remboursement.
Le rationnement du crédit et l'utilisation de collatéral sont les deux méthodes les plus fréquemment utilisées par les banques pour limiter les problèmes d'asymétrie d'information sur le marché ducrédit. Ces méthodes conduisent mécaniquement à l'exclusion des emprunteurs pauvres du marché du crédit. Afin d'expliquer comment la microfinance réussit avec succès à prêter à ces emprunteurs pauvres, de nombreux travaux utilisent des modèles d'agence pour montrer qu'en prêtant à des groupes d'emprunteurs conjointement solidaires sur le remboursement de leurs prêts, les contrats de microfinance permettent de remédier à la sélection adverse et aux problèmes d'aléa moral liés aux asymétries d'information. D'autres modèles démontrent également que l'utilisation de contrats de prêts groupés permet également d'améliorer les taux de remboursement car les interactions sociales rendent plus coûteuse pour les emprunteurs la stratégie de non-remboursement. Les liens sociaux et l'homogénéité des groupes d'emprunteurs influencent également la performance de remboursement car ils favorisent le contrôle des actions des emprunteurs (peermonitoring) et la pression au remboursement (peer pressure) des membres du groupe de même qu'ils peuvent directement résulter de l'auto sélection efficace des membres du groupe de prêt. L'utilisation d'échéances fréquentes pour le remboursement ou de mécanismes incitatifs dynamiques1 sont d'autres mécanismes utilisés par les institutions de microfinance pour augmenter leur performance de remboursement. Par ailleurs, l'offre de services non financiers en complément des services d'épargne et de crédit accroît la capacité des emprunteurs de rembourser tout en augmentant la valeur qu'ils portent à leur relation à l'institution de microfinance. L'ensemble des mécanismes susmentionnés sont appréciés comme des innovations financières
1. On parle de mécanismes incitatifs dynamiques pour faire référence à la menace de ne plus attribuer de prêt à un emprunteur qui n'a pas respecté le calendrier de remboursement de son prêt. Les mécanismes incitatifs dynamiques sont d'autant plus forts que l'IMF attribue des prêts plus importants à chaque nouveau cycle de crédit aux emprunteurs ayant fait preuve d'une bonne discipline dans leur remboursement.
qui permettent aux IMFs de prêter aux pauvres tout en respectant des objectifs de viabilité financière. Lorsque l'utilisation de ces mécanismes est insuffisante pour permettre à l'IMF d'atteindre un taux de remboursement de 100 %, taux qui correspond à l'optimum de premier rang, et lorsque les emprunteurs n'ont pas tous la même probabilité de défaut, l'IMF peut chercher à atteindre un optimum de second rang où le montant total des prêts remboursés à temps est maximum. Dans la section suivante, nous expliquons pourquoi les emprunteurs sont intéressés par des prêts plus larges et pourquoi les IMFs devraient, afin d'atteindre l'optimum de second rang, attribuer des prêts plus importants aux emprunteurs ayant des probabilités de rembourser à temps plus élevées.
Considérons une institution de microfinance qui fournit des prêts à des groupes solidaires à un taux d'intérêt unique. Les emprunteurs de cette IMF diffèrent de par leur village, groupe solidaire, capacités et préférences.
Lorsque le rationnement du crédit est très important, il existe un éventail diversifié de projets productifs et la productivité moyenne du capital est croissante. Le profit espéré de l'emprunteur augmentera donc avec la taille du prêt pour une durée de prêt donnée.
L'emprunteur peut acquérir des informations sur l'argent nécessaire pour chacun des projets qu'il peut gérer de même que sur les rendements et la probabilité de réussite de ces projets avant de faire une demande de prêt. Les projets qu'il envisage doivent être tels que, à chaque échéance de remboursement partiel ou final, la somme des bénéfices générés par le projet et des bénéfices générés par les autres activités du ménage est supérieure à la somme due. Cet ensemble de projets envisageables sera plus ou moins large en fonction des caractéristiques propres au village où habite l'emprunteur : dynamisme économique de la zone, distance des lieux de commercialisation, saturation de la concurrence sur les différents projets. Un troisième niveau de sélection réduisant l'ensemble des projets pouvant être entrepris par l'emprunteur peut s'effectuer par le groupe de prêt dans la mesure où les membres du groupe de prêt peuvent inciter l'emprunteur à entreprendre un projet similaire – de par sa taille, type d'activité et probabilité de succès – aux leurs. La bonne gestion d'un tel projet serait en effet plus facile à surveiller et un tel projet réduirait les différences en terme de probabilité de remboursement qui engendre de facto des subventions croisées des membres du groupe.
Nous considérons un emprunteur qui a la possibilité d'emprunter auprès d'une institution de microfinance. La demande de prêt de cet emprunteur est caractérisée par la taille du prêt qui maximise le rendement espéré du prêt.
La durée optimale du prêt dépend de la distribution dans le temps des bénéfices issus du projet, de la taille du projet, des préférences de l'emprunteur pour la consommation présente et de la conditionnalité de l'attribution des prêts au remboursement des prêts précédents. Il y a traditionnellement peu de flexibilité dans les maturités proposées des microcrédits et ainsi nous considèreront la durée du prêt comme une variable exogène. L'emprunteur sélectionne pour chaque taille de prêt le projet qui lui permet de maximiser ses bénéfices espérés.
Comme ces derniers sont une fonction croissante de la taille du prêt, l'emprunteur préfèrera toujours des prêts plus gros. Il demandera donc à l'IMF le prêt le plus important qui lui soit possible de demander étant donné l'ensemble des projets qu'il peut entreprendre – ensemble défini par les caractéristiques de l'emprunteur, de son environnement et celles de son groupe de prêt.
Pour un emprunteur particulier et une durée de prêt donnée, il est montré (Freimer et Gordon, 1965) que la probabilité de remboursement décroît avec la taille du prêt comme le montre la Figure 1 où Pmin représente la probabilité de non-remboursement minimale, i.e. celle qui est liée à des facteurs extérieurs aux choix de l'emprunteur comme la maladie ou la destruction accidentelle de ses actifs productifs. La vitesse de l'évolution de la probabilité de non-remboursement avec la taille du prêt varie selon les emprunteurs en fonction de leurs dotations initiales et des coûts qu'ils associent aux stratégies d'aléa moral et de défaut stratégique.