
Mondialisation, Croissance et Marginalisation
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Publié par le Centre de recherches pour le développement international
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© Centre de recherches pour le développement international 1998
Données de catalogage avant publication (Canada)
Vedette principale au titre :
Mondialisation, croissance et marginalisation
Publ. aussi en anglais sous le titre : Globalization, growth and marginalization.
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 0-88936-851-1
1. Revenu — Répartition — Pays en voie de développement.
2. Pays en voie de développement — Conditions économiques — Disparités régionales.
3. Concurrence internationale.
4. Mondialisation (Économie politique).
I. Bhalla, A.S.
II. Centre de recherches pour le développement international (Canada).
HC59.72.I5G4414 1998 338.9'0091742'4 C98-980303-1
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L'idée de ce livre est née d'une discussion que nous avons eue à Toronto en octobre 1995 avec Gerald Helleiner, professeur à la University of Toronto. Caroline Pestieau, vice-présidente des programmes au CRDI, a généreusement proposé de soutenir nos recherches, sous une forme qui nous serait mutuellement avantageuse. Cette modeste subvention nous a permis de commander un certain nombre d'études pour le présent ouvrage.
Bien que la mondialisation suscite une attention considérable, peu de travaux s'intéressent aux coûts sociaux qu'elle entraîne (pauvreté, inégalités, chômage, exclusion) et aux relations qui existent entre ce phénomène et l'autoroute de l'information ou la marginalisation des habitants des pays en développement les plus pauvres. Nous avons finalement opté pour ce sujet en raison de l'intérêt particulier qu'il présente pour le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et les pays en développement. La mondialisation et la technologie de l'information peuvent avoir des retombées négatives sur les pays en développement pauvres, dont les capacités nationales sont insuffisantes. Par ailleurs, en raison de la baisse rapide de ses coûts d'utilisation, la haute technologie devient progressivement plus accessible, même aux pays en développement les plus pauvres. Cependant, le coût n'est pas le seul obstacle qui entrave l'accès de ces pays à la technologie de l'information et leur intégration à l'économie mondiale. Comme le montre le présent ouvrage, les obstacles institutionnels et la déficience des infrastuctures jouent, à cet égard, un rôle non moins important.
Nous appréhendons le phénomène de la mondialisation dans une perspective économique, c'est-à-dire sous l'angle de la libéralisation du commerce, notamment de l'élimination des obstacles tarifaires et non tarifaires, et de la libre circulation des capitaux, de la technologie, des services financiers, des biens et des services entre les pays. Bien que la dimension non économique de la mondialisation revête une importance certaine, nous avons choisi de l'éluder pour nous concentrer sur certains aspects de la mondialisation et les approfondir.
Dans le présent ouvrage, nous étudions l'incidence de la mondialisation sur la croissance, la productivité, la pauvreté, la répartition des revenus et le chômage. Exception faite d'une analyse globale au chapitre 1, nous analysons les dimensions régionales de cette incidence, et plus spécifiquement les différences entre les régions et les sous-régions au regard de l'intégration à l'économie mondiale. Certains chapitres sont consacrés à une grande région du monde en particulier, nommément l'Afrique subsaharienne, l'Asie du Sud, l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est ainsi que l'Amérique latine.
Je suis redevable à un certain nombre de personnes, notamment : Gerald Helleiner (University of Toronto), qui m'a suggéré le sujet ; Albert Berry (University of Toronto), Ha-Joon Chang (University of Cambridge) et Aziz Khan (University of California à Riverside), pour leurs remarques judicieuses sur le plan de recherche ; Caroline Pestieau, Réal Lavergne et Rohinton Medhora (CRDI) et le professeur Sir Hans Singer (University of Sussex), pour leurs précieux commentaires sur certains chapitres. J'aimerais souligner la contribution d'Albert Berry, qui nous a généreusement fait part de ses constructives observations et suggestions sur l'ébauche de cet ouvrage, à l'exception des chapitres 3 et 7. Je désire également remercier mon épouse, Praveen Bhalla, qui a révisé les différents chapitres avec compétence. Enfin, je tiens à exprimer ma gratitude à Eshete Hailu (CRDI) et à Degol Hailu (School of Oriental and African Studies, University of London) pour avoir contribué à la recherche et à la compilation des données.
A.S. Bhalla
juin 1998
Le rédacteur principal et l'équipe d'édition tiennent à remercier les organismes suivants, qui ont autorisé la reproduction de certains extraits d'ouvrages protégés par des droits d'auteur :
• Edward Elgar Publishers et MERIT (université de Maastricht, Pays-Bas), pour le tableau 5 du chapitre 2 tiré de Technical Change and the World Economy (sous la direction de J. Hagedoorn, 1995).
• La Société financière internationale, pour le tableau 3 du chapitre 6 tiré de Trends in Private Investment in Developing Countries 1990-94 (document de travail n° 28, 1995).
• Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), pour l'utilisation de sa base de données à l'élaboration du tableau 3 du chapitre 1.
• La Banque mondiale, pour le tableau 1 du chapitre 1 tiré de son rapport annuel de 1995, pour le tableau 1 du chapitre 2 tiré de Global Economic Prospects and Developing Countries 1996/Les perspectives économiques mondiales et les pays en développement et pour le tableau 3 du chapitre 4 tiré de Managing Capital Flows in East Asia 1996.
• L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), pour le tableau 2 du chapitre 2 tiré de The International Diffusion of Advanced Telecommunications: Opportunities for Developing Countries (1991) et pour le tableau 9 du chapitre 7 tiré de Mondialisation et interdépendance à l'horizon 2020 : Défis et opportunités pour les pays de l'OCDE (1997).
La mondialisation n'a pas le même sens pour tous. Le terme utilisé pour décrire l'état actuel de l'économie mondiale est devenu un mot à la mode. Le phénomène n'est pas nouveau en soi, mais sa signification et ses répercussions, particulièrement pour les pays en développement, sont loin d'être évidentes. Ainsi, les échanges commerciaux et l'investissement étranger direct, les deux indicateurs les plus courants de la mondialisation, connaissaient déjà une croissance rapide à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. La dispersion géographique de l'activité économique existe depuis des décennies, voire des siècles. Le présent ouvrage aborde donc la mondialisation en tant que phénomène continu dont la dernière phase, celle des années 80 et du début des années 90, se caractérise par une accélération du processus (le chapitre 1 traite de la mondialisation du point de vue historique).
Si la mondialisation n'est pas un phénomène nouveau, on peut se demander si la phase actuelle du processus est différente des phases antérieures. Les technologies de l'information et de la communication d'aujourd'hui ont permis une croissance sans précédent du commerce des services et le remplacement de la production en série mise en place par Ford par des systèmes de production souples ou spécialisés (innovations organisationnelles et innovations technologiques). Ce sont là les deux éléments propres à la phase actuelle.
La mondialisation se caractérise par des facteurs économiques — multiplication des échanges commerciaux, accroissement des investissements et des marchés financiers, accélération de la circulation des technologies — et des facteurs non économiques, dont la standardisation des goûts des consommateurs et la perte de souveraineté nationale qui se traduisent par une uniformité grandissante des valeurs sociales.
Nous analysons ci-dessous cinq caractéristiques économiques et deux caractéristiques non économiques de la mondialisation.
Le commerce mondial a connu une expansion rapide aux XIXe et XXe siècles. Comme le fait remarquer Streeten au chapitre 1, entre 1820 et 1992, le volume mondial des échanges a été multiplié par 540. On estime que le taux annuel de croissance du commerce mondial, qui était de 3,5 p. 100 avant la Première Guerre mondiale (1870-1913), a atteint 5,8 p. 100 après la Deuxième Guerre mondiale (1950-1990). L'entre-deux-guerres a naturellement été une période de ralentissement du commerce mondial (Kitson et Michie, 1995, p. 7). La part du commerce dans le produit intérieur brut (PIB) est un indicateur de mondialisation couramment utilisé. Le commerce a considérablement accru sa contribution au PIB après la Deuxième Guerre mondiale, sans pour autant excéder celle qui était la sienne avant 1914 (voir le chapitre 1).
Ce qui est nouveau à partir des années 50, c'est le changement observé dans la composition des exportations des pays en développement. Constituées autrefois de produits primaires, ces exportations comportent de plus en plus de biens manufacturés, et la progression du commerce des services est encore plus étonnante. Le commerce de services commerciaux (transport, voyages et autres services privés tels que les services financiers, les communications, la construction, l'information et les services professionnels et personnels) a connu une croissance particulièrement rapide dans les années 80 et au début des années 90. De 1980 à 1993, son volume a augmenté de près de 8 p. 100 par année tandis que le commerce de marchandises affichait une hausse d'environ 5 p. 100 (Braga, 1996).
Pour les tenants de la mondialisation, l'essor du commerce représente un bienfait absolu. Or, comme le signalent Streeten (chapitre 1) et Berry (chapitre 3), le laisser-faire et le libre-échange peuvent se révéler néfastes à l'échelon national. L'expansion rapide du commerce peut rendre les pays vulnérables aux chocs externes et à une concurrence qui n'est pas toujours souhaitable. De surcroît, les profits tirés des exportations n'auront pas un effet de masse si l'élasticité de la demande d'exportations des pays en développement est trop faible. Enfin, il est possible que ces avantages ne se concrétisent qu'après l'application, pendant une période prolongée, de politiques de remplacement des importations par des productions nationales, comme en témoigne le dossier économique des pays d'Asie de l'Est (voir chapitre 3).
La croissance de l'investissement étranger direct (IED) a été beaucoup plus rapide que celle du commerce et de la production. Selon la CNUCED (1996), de 1980 à 1994, l'IED a doublé par rapport au PIB et à l'investissement intérieur tandis que les sorties d'IED ont presque doublé par rapport au PIB mondial. L'IED est la composante la plus importante du flux total de ressources, dépassant les prêts privés nets.
Cependant, l'IED est relégué au second plan par la montée en flèche des placements de portefeuille. De plus en plus, l'IED à long terme fait place aux placements temporaires et instables dans les actions et les obligations. Au cours de la dernière décennie, la composition des flux de ressources (c'està-dire IED, prêts de banques commerciales, actions et obligations) a évolué. Les multinationales exigent du financement pour la production dans différents pays, d'où l'importance accrue des services financiers internationaux. De 1983 à 1993, la valeur des actifs banquiers transfrontaliers a plus que triplé et il en a été de même entre 1986 et 1992 pour les opérations de change. Le stock d'actifs financiers à l'échelle mondiale, équivalant à deux fois le PIB des pays de l'OCDE (Oman, 1996), a connu une croissance beau-coup plus rapide que le commerce mondial.
La mondialisation financière a été facilitée par l'internationalisation de la production et la croissance des industries mondiales, le rythme rapide des changements technologiques et la déréglementation des services financiers. Les nouvelles technologies de l'information permettent la circulation transfrontalière de données financières, 24 heures sur 24. Comme il est difficile de régir la circulation de ces renseignements, les gouvernements ont aboli les restrictions et les règlements sur la circulation internationale des données financières (Agosin et Tussie, 1993). Les nouvelles technologies facilitent également le commerce transfrontalier de nombreux services financiers. En raison de l'intégration des marchés financiers, le commerce, l'emploi, la production et les politiques économiques nationales en général sont devenus plus vulnérables aux fluctuations des marchés. Les mouvements de capitaux privés sont généralement sensibles aux changements dans les taux d'intérêt et dans les taux de change à court terme, ce qui peut entraver le développement à long terme. Lorsque les marchés financiers sont internationalisés, l'instabilité dans un pays tend à se répercuter dans les pays voisins tout comme dans les pays éloignés. Selon Sir Hans Singer (University of Sussex), les crises financières qui ont secoué le Mexique, la Thaïlande et l'Indonésie, et les effets « domino », ainsi que l'incapacité de Clinton d'obtenir carte blanche auprès du Congrès américain pour poursuivre les négotiations commerciales constituent d'excellents exemples de ce phénomène. Au chapitre 3, qui porte sur l'Amérique latine, Berry souligne les effets négatifs des flux à court terme, qui provoquent une instabilité macroéconomique, freinent la croissance et nuisent à l'exportation.
La mondialisation comporte une autre caractéristique : l'internationalisation accrue de la production, de la distribution et de la commercialisation des biens et services (Harris,1993). Ce phénomène procède de la mondialisation des marchés financiers et des marchés de capitaux, des mouvements accrus d'IED, de la diffusion rapide des nouvelles technologies de communication et de la réorganisation par les sociétés transnationales des formes de production. Aujourd'hui, ces sociétés sont un moteur important de l'IED dans les secteurs manufacturier et tertiaire. Dans leur effort de rationalisation, elles font de plus en plus appel à la sous-traitance internationale (par exemple, IBM sous-traite la fabrication de logiciels à des entreprises de Bangalore en Inde), laquelle fait à présent partie du nouveau processus de mondialisation. De même, les industries associées à la technologie de l'information se prêtent davantage à la mondialisation que d'autres (il est plus facile de délocaliser les unités de production ou les fonctions de services, telles la comptabilité, les opérations bancaires, les assurances, vers les pays à faible revenu). Dans le cas de l'industrie du textile et du vêtement, la miniaturisation (par exemple la conception assistée par ordinateur et la fabrication assistée par ordinateur) et la possibilité de transmettre instantanément des renseignements sur la conception et la commercialisation d'un bout à l'autre de la planète ont conduit à la fragmentation de la production et au morcellement de la distribution mondiale dans le but de tenir compte des préférences et des goûts locaux.
La délocalisation de la production, dans les années 60, vers les pays à moindre coût de main-d'œuvre, surtout à partir des États-Unis, peut être considérée comme le début du processus d'internationalisation de la production (Grunwald et Flamm, 1985). En raison du faible coût de leur main-d'œuvre, les pays en développement sont devenus compétitifs dans la production et l'exportation de biens manufacturés à fort coefficient de main-d'œuvre. Cette concurrence accrue des pays en développement a poussé les pays industrialisés à réagir : protectionnisme, abandon de la production à fort coefficient de main-d'œuvre au profit de la production de haute technologie et passage vers des industries à fort coefficient de compétences. Les industries traditionnelles peu spécialisées et à fort coefficient de main-d'œuvre ont donc déserté les pays industrialisés pour s'installer dans les pays en développement à faible revenu. La production à la chaîne se trouve surtout dans le secteur de l'électronique et l'industrie du vêtement, deux activités à fort coefficient de main-d'œuvre dont le rapport valeur au poids est élevé, de sorte que les coûts de transport sont faibles.
La nouvelle répartition de la main-d'œuvre et la fragmentation de la production entre différents pays découlent en partie des progrès réalisés dans les technologies de système, lesquels ont rendu possible la fragmentation des tâches (Fröbel, Heinrichs et Kreye, 1980). Ce nouveau modèle d'avantage comparatif international favorise les échanges intrabranches entre les entreprises transnationales.
De plus en plus, la mondialisation de la production va de pair avec la mondialisation de la consommation, en raison d'une uniformisation croissante des goûts des consommateurs, à tout le moins pour certains produits et services. L'ouverture des économies en développement (voir ci-dessous) et l'utilisation généralisée de la technologie de l'information ont contribué à homogénéiser la demande. Par ailleurs, la convergence des goûts des consommateurs, par delà les frontières nationales, fait parfois contrepoids aux avantages tirés du commerce. Bhagwati (1994, p. 239, note 12) observe que l'harmonisation des goûts des consommateurs limite les avantages découlant du commerce en réduisant la diversité qui stimule les échanges.
La production à l'échelle de la planète, dont nous avons parlé ci-haut, va de pair avec une concurrence mondiale de plus en plus féroce entre les producteurs ou les fournisseurs de biens et de services. En informant les acheteurs et les vendeurs du monde entier, la technologie de l'information contribue à mondialiser la demande et, partant, la concurrence (Oman, 1994).
La mondialisation de la concurrence se répercute aussi bien sur le prix que sur la qualité des produits et services. Certaines entreprises évoluent dans des marchés où la demande change lentement et où les prix représentent un facteur plus déterminant que la diversification des produits. James (1993, p. 419) se demande avec raison si les nouvelles formes de concurrence ne feront pas disparaître l'avantage concurrentiel de ces entreprises. Il est donc utile d'établir une distinction entre les marchés à créneaux et les marchés de produits standardisés. C'est surtout dans les marchés à créneaux que la qualité compte plus que le prix (Perez, 1994). Dans le cas des produits stan-dardisés de masse, la livraison et le prix resteront probablement des facteurs d'importance.
Les sociétés transnationales doivent conquérir une part croissante du marché mondial afin d'amortir leurs coûts de production fixes dans un délai plus court (utilisation de produits plus courte). Pour faire face à la concurrence mondiale, elles procèdent à la rationalisation et sous-traitent à l'étranger, forment des alliances stratégiques pour répartir les coûts élevés de recherche-développement (R-D), font de la publicité à l'échelle mondiale, fusionnent et font des acquisitions. Les sociétés adoptent ces nouvelles stratégies pour se donner un avantage concurrentiel mondial, réaliser de plus grandes économies d'échelle dans la création de nouvelles technologies et réduire les risques et l'incertitude qui pèsent sur leurs parts du marché.
L'accord de l'Uruguay Round, ratifié par de nombreux pays, a donné lieu à une réduction successive des tarifs moyens dans tous les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et dans beaucoup de nouveaux pays industrialisés. Dans le cadre de l'Uruguay Round, pour la première fois, les négociations commerciales multilatérales portaient également sur les opérations bancaires et les services financiers. Les pays industrialisés, notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, réclament avec insistance la libéralisation du commerce des services bancaires dans un cadre multilatéral. On peut supposer que ces deux pays voudraient recouvrer une partie de leur compétitivité grâce à leur supériorité dans les services financiers (Akyüz, 1995). Lors de la première réunion ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) tenue à Singapour en décembre 1996, on s'est entendu sur une réduction des tarifs pour les produits du secteur de la technologie de l'information et sur la négociation de la libéralisation des télécommunications. Enfin, dans le cadre de l'OCDE, on est en train de promouvoir la libéralisation de l'IED et on préconise l'adoption d'un code d'investissement international. D'autres instances internationales s'intéressent également à ces questions, notamment l'Organisation de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), l'Accord de libreéchange nord-américain (ALENA) et l'Union européenne.
Cependant, les années 80 ont été marquées par un renforcement des obstacles non tarifaires dans le secteur agricole et dans les domaines de l'acier, de l'électronique, de la chaussure, du textile et du vêtement. Agosin et Tussie (1993, p. 1) font remarquer que pendant que les pays en développement se prononçaient officiellement en faveur du libre-échange, les gouvernements des pays industrialisés recouraient, dans les faits, à des obstacles non tarifaires pour gérer les importations des pays en développement. L'application croissante par les pays industrialisés de mesures antidumping contre les exportations des pays en développement témoigne d'une tendance évidente dans cette voie. Bien que, jusqu'à maintenant, cela n'ait pas retardé l'expansion du commerce mondial, il est possible que ces tendances protectionnistes aient des effets négatifs, et on ignore pour l'instant si ces effets seront compensés par les retombées positives d'une réduction des tarifs.
Les réformes économiques et la libéralisation des politiques du commerce et de l'investissement, mises en œuvre jusque dans les pays en développement, ont également contribué à accélérer le processus de mondialisation. La plupart des pays en développement ont aboli leurs politiques de remplacement des importations pour favoriser les exportations et l'ouverture. Des facteurs intérieurs et internationaux ne sont pas étrangers à ce virage. Parmi les facteurs intérieurs, citons la nécessité d'augmenter les exportations pour compenser la baisse de la demande intérieure, assumer le service de la dette et atténuer les contraintes imposées par la balance des paiements. Une étude menée par l'Université des Nations Unies (UNU) et l'Institut mondial pour le développement des recherches économiques (Helleiner, 1995) révèle que, dans les années 80, la croissance des exportations est devenue un facteur prédominant de croissance industrielle dans de nombreux pays en développement, à savoir la Malaisie, le Mexique, la Turquie et peut-être également le Brésil et la Thaïlande. Dans la mesure où les pays en développement se sont tournés unilatéralement vers les exportations, on peut considérer qu'ils ont provoqué le processus de mondialisation, du moins sa phase actuelle. Les pays d'Asie de l'Est et d'Asie du Sud-Est, axés depuis plus longtemps vers les exportations, sont ici davantage concernés que les nombreux pays d'Asie du Sud et de l'Amérique latine. Les facteurs internationaux comprennent tant le processus de mondialisation déjà amorcé — qui commandait l'ouverture des économies des pays en développement afin qu'ils puissent tirer parti des exportations et des rentrées d'IED visant à améliorer la technologie, la gestion et la compétitivité internationale — que les pressions exercées par les partenaires commerciaux bilatéraux, les bailleurs de fonds ou les organismes multilatéraux comme la Banque mondiale pour que soient instaurés des programmes d'ajustement structurel touchant notamment la libéralisation du commerce, des investissements et des services financiers. L'étude précitée de l'UNU et de l'Institut mondial pour le développement des recherches économiques montre comment l'IED a aidé des entreprises des pays en développement à surmonter les obstacles pour passer de la production intérieure à l'exportation.
Cependant, l'harmonisation des politiques intérieures n'est pas chose faite. Lors de la première réunion ministérielle de l'OMC, qui s'est tenue à Singapour en décembre 1996, les pays en développement (avec l'appui de l'Allemagne et du Royaume-Uni) ont exclu une telle harmonisation dans le cas des normes de l'environnement et du travail. Ces pays craignent que les pays industrialisés n'invoquent « la loyauté des échanges » comme prétexte pour renforcer le protectionnisme dans des secteurs où ils ne sont pas compétitifs à l'échelle internationale, par exemple la fabrication à fort coefficient de main-d'œuvre.
Outre les transformations qu'elle implique sur le plan économique, la mondialisation modifie les structures sociales et politiques des sociétés ainsi que leur statut. Sur le plan politique, la mondialisation sape la souveraineté nationale et sonne le glas, comme certains le prétendent, de l'État-nation. On croit que dans l'économie mondiale, les sociétés transnationales ou mondiales deviendront toutes-puissantes. L'État ne jouera plus qu'un rôle amoindri, qui consistera à servir les intérêts de ces sociétés. Hirst et Thompson (1996, p. 176) font remarquer que la tâche de l'État-nation se compare à celle des municipalités, qui ont vocation, au sein de l'État, à fournir l'infrastructure et les biens publics dont les entreprises ont besoin, au coût le plus bas possible.
Il est indéniable que le rôle de l'État-nation évolue et qu'il s'affaiblit dans la mesure où des événements transfrontaliers influent sur les politiques monétaires et économiques nationales. De plus en plus, la concurrence mondiale est davantage régie par les forces du marché que par les gouvernements nationaux. Deux facteurs de taille ont contribué à limiter l'autonomie des gouvernements en matière de politiques : le flux transfrontalier rapide et sans précédent d'information et l'intégration mondiale des marchés financiers, dont il a déjà été question. Bien que ces phénomènes restreignent l'autonomie de tous les pays, les petites économies ouvertes sont plus vulnérables aux chocs extérieurs et risquent donc d'être frappées plus durement. Grâce à l'intégration mondiale des marchés financiers, il pourrait être plus facile pour le secteur privé de contourner les différentes restrictions imposées par les organismes monétaires internationaux.
Toutefois, si les forces de la mondialisation et de l'économie internationale érodent progressivement les pouvoirs incontestés de l'État, les ten-dances opposées que sont le nationalisme et les loyautés ethniques et locales s'amplifient (comme on a pu le constater en Bosnie, dans d'anciennes républiques de l'Union soviétique, au Rwanda et au Burundi). Dans l'Union européenne, des sentiments nationalistes se manifestent, retardant le développement des institutions supranationales en Europe. La mise en œuvre du Traité de Maastricht, la création de la monnaie européenne, la Banque centrale, etc. sont perçues par de nombreux pays membres, comme un empiètement inutile sur la souveraineté nationale. L'adoption du principe de « subsidiarité », en vertu duquel les décisions sont prises aux paliers national et local, là où elles peuvent être mises en œuvre le plus efficacement, avait pour but de calmer ces élans nationalistes et locaux.
La nouvelle technologie de l'information et les progrès réalisés dans le domaine des télécommunications viennent oblitérer le caractère hétérogène des modes de vie nationaux, des valeurs sociales et économiques et même des cultures (par exemple l'engouement des consommateurs pour le prêtà-manger, comme en témoigne l'omniprésence des McDonald et de Coca-Cola, ainsi que pour les films et les feuilletons télévisés américains). La promotion à l'échelle mondiale de la consommation à outrance par la commercialisation, les médias et la publicité est souvent perçue comme le prix à payer pour la concurrence mondiale et la recherche de marchés mondiaux.
Ces phénomènes semblent toucher surtout les classes moyennes en expansion dans la plupart des pays. À quelques exceptions près, les biens désignés sous le nom de « produits mondiaux » sont généralement inaccessibles aux pauvres.
Les multiples dimensions de la mondialisation, que nous venons d'aborder, peuvent apparaître simultanément ou de façon séquentielle. Par exemple, l'expansion des exportations et de l'investissement étranger peuvent aller de pair, comme ce fut le cas récemment en Chine. Nous tenterons maintenant de cerner les différentes forces qui, à notre avis, sont à la source du processus de la mondialisation.
Par souci de cohérence, le présent ouvrage se limite aux aspects économiques de la mondialisation. Cependant, nous ne sous-estimons nullement le bien-fondé et l'importance des répercussions non économiques et culturelles de ce phénomène. Dans le présent volume, la mondialisation est analysée en fonction de caractéristiques comme la croissance des exportations et de l'investissement étranger direct de même qu'en fonction des politiques de libéralisation du commerce et de l'investissement dans les pays en développement. Le présent document traite surtout de l'incidence de la mondialisation sur les pays en développement plutôt que sur les pays industrialisés. Pour examiner les variations dans le degré d'intégration mondiale des pays en développement, nous avons adopté une approche régionale plutôt que nationale.
Le monde a beaucoup changé au cours des 30 dernières années. Afin de répartir équitablement les fruits de la mondialisation, il est donc capital d'assujettir à de nouvelles règles les modes d'adaptation institutionnels et structurels à la nouvelle phase de la mondialisation et à la gestion de l'économie mondiale (chapitre 1). Les auteurs de cette étude sont d'avis que les forces de la mondialisation peuvent engendrer des difficultés sociales et économiques en aggravant la pauvreté et l'inégalité des revenus, si elles s'exercent en toute liberté (chapitres 1 et 3).
Les sept caractéristiques et courants qui expliquent la mondialisation s'opposent et se complètent à la fois. Certains estiment que la libéralisation unilatérale des échanges, de l'investissement et des marchés financiers par les pays en développement a contribué dans une grande mesure à accélérer la mondialisation. En d'autres termes, ce phénomène est considéré comme endogène. Pour d'autres, le rythme sans précédent des changements technologiques et le foisonnement des nouvelles technologies de l'information et des télécommunications représentent des facteurs exogènes de la mondialisation. Il est difficile de bien cerner les différentes forces en présence, mais il est juste de dire que les facteurs endogènes et exogènes ont tous deux un rôle à jouer et qu'ils exercent une influence réciproque.
Nous pensons que la mondialisation résulte de l'interaction du commerce, de l'IED, de la technologie et des politiques (les politiques de libéralisation, en particulier dans les pays en développement). À elle seule, la croissance du commerce ne suscite pas une intégration fonctionnelle aussi grande que l'IED et la technologie de l'information. Depuis la réduction des obstacles tarifaires, obtenue à la suite de plusieurs séries de négociations du GATT, l'IED a cessé d'être un stratagème pour contourner les tarifs et apparaît davantage comme un moyen de stimuler le commerce. Les opérations des sociétés transnationales en Chine et dans le reste de l'Asie de l'Est confirment cette hypothèse. Bhagwati (1978) soutient que les pays orientés vers les exportations attirent plus d'IED que les autres puisqu'ils desservent de plus grands marchés régionaux et internationaux. Une étude transversale (Balasubramanyam et al., 1996) fournit certaines données empiriques à l'appui de cette hypothèse.
La phase actuelle de la mondialisation résulte des changements technologiques et des innovations organisationnelles, tels les systèmes de production souples (pour une analyse des liens entre les deux, voir James et Bhalla, 1993). Les nouvelles technologies de l'information et des télécommunications rétrécissent le monde et permettent l'intégration fonctionnelle des stratégies transnationales de production, de commercialisation, d'impartition, etc. L'intensification des échanges intra-entreprises témoigne de ce phénomène.
S'il est clair que la libéralisation du commerce et de l'investissement est l'une des forces motrices de la phase actuelle de la mondialisation, particulièrement dans les pays en développement, on ignore en fait si cette libéralisation est la cause ou l'effet de la mondialisation. Si l'on retient la thèse de la cause, avancée par Albert Berry (University of Toronto) on peut alors soutenir que le processus est endogène à un pays particulier, qui peut, en principe, régir le rythme de la mondialisation. Cependant, comme la plu-part des pays ont libéralisé et ouvert leur économie, il est probable que les pays qui décideraient d'adopter des mesures de remplacement des importations s'exposeraient à des risques (voir le chapitre 4 pour une analyse de cette question). La convergence devient donc inévitable.
Dans le présent ouvrage, nous étudierons les répercussions de la mondialisation sur la croissance, la productivité et l'emploi, et insisterons tout particulièrement sur ses effets sur la pauvreté et les inégalités. En effet, la plupart des études portant sur la mondialisation s'intéressent aux répercussions de la mondialisation sur la croissance, mais très peu concernent ses effets sur la pauvreté et les inégalités, sujets qui revêtent pourtant un intérêt de premier plan, tant pour les pays industrialisés que pour les pays en développement. La libéralisation économique étant vue comme un moyen d'améliorer l'efficience des marchés et d'accélérer la croissance économique, on considère que les effets de la mondialisation sont en général bénéfiques. Nous montrerons ici qu'il n'en a pas été ainsi dans les années 80 et au début des années 90 et que l'intégration de l'économie mondiale comporte des inconvénients dont il faut également tenir compte. La mondialisation peut aggraver les disparités de développement qui existent à l'intérieur des pays, entre les pays et entre les régions, particulièrement entre les manœuvres à faible revenu des pays en développement et les producteurs hautement spécialisés des pays industrialisés.
Les coûts de la mondialisation peuvent prendre plusieurs formes. À l'échelle planétaire, la mondialisation peut élargir l'écart de revenus et de capacité technologique qui existe entre les pays, car tous ne sont pas également préparés ou équipés pour tirer profit de l'intégration mondiale. De plus, la conjoncture de la fin des années 70 et du début des années 80 (avant que ne s'amorce la dernière phase de la mondialisation) n'a pas été favorable au même degré dans tous les pays. Dans les pays industrialisés, le processus de la mondialisation, allié à l'émergence d'une société fondée sur le savoir et l'information, risque d'élargir l'écart entre les membres de la société qui possèdent des compétences particulières et ceux qui en sont dépourvus, exacerbant l'inégalité des salaires et des revenus. Dans les pays en développement, les inégalités de salaires et de revenus risquent aussi de s'accentuer (voir chapitres 3 et 4). Seuls les secteurs industriels modernes de ces pays sont susceptibles de bien s'intégrer à l'économie mondiale.
Ces coûts sociaux doivent être pondérés en fonction des avantages d'une croissance et d'une productivité accrues. Comme le montrent plusieurs chapitres du présent ouvrage, ces coûts risquent d'être élevés. On se demande toutefois si l'inégalité croissante des salaires et des revenus au cours des années 80 (particulièrement en Asie du Sud et en Amérique latine) est attribuable à la mondialisation ou aux politiques intérieures qu'avaient adoptées les pays en développement.
Le présent ouvrage se divise en huit chapitres. Les deux premiers sont consacrés à une analyse des concepts. Les chapitres 3 à 6 portent sur la situation économique, au cours des années 80 et 90, dans quatre régions : i) l'Asie du Sud, ii) l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est, iii) l'Amérique latine, iv) l'Afrique. Le chapitre 7 donne un aperçu régional de l'incidence de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la croissance, les inégalités et l'emploi. Le dernier chapitre présente des secteurs précis où il faut mener des recherches supplémentaires avant de pouvoir tirer des conclusions concernant l'incidence négative ou positive de la mondialisation et de l'autoroute de l'information.
Dans le premier chapitre, l'auteur examine la mondialisation sous l'angle de la contribution croissante des exportations et des investissements étrangers au PIB, d'un point de vue historique. Il y montre que même si le processus s'est accéléré et est devenu plus complexe depuis les années 80, il a commencé beaucoup plus tôt. L'auteur s'intéresse aux avantages et aux coûts associés au processus de mondialisation et détermine les gagnants et les perdants. Il expose également les politiques à adopter pour minimiser les coûts.
Pour mesurer l'influence de la technologie de l'information sur les modèles d'intégration mondiale, l'auteur du deuxième chapitre se penche sur les mécanismes d'influence technologique issus du commerce et de l'investissement étranger. Il analyse trois principaux types de technologies : i) la technologie informatique dans la production industrielle, à savoir la conception assistée par ordinateur et l'avènement des machines-outils commandées par ordinateur ; ii) l'infrastructure des télécommunications ; iii) les technologies de communication électronique, c'est-à-dire Internet et le courrier électronique. Compte tenu de ces renseignements, l'auteur établit une taxonomie qui regroupe différentes formes de technologies, les mécanismes d'influence et les entreprises dans les pays en développement qui sont susceptibles de sortir gagnantes ou perdantes du processus d'intégration mondiale.
Les chapitres 3 à 6, qui portent sur les régions, traitent des problèmes de croissance et de productivité, des inégalités et de la création d'emplois pendant le processus de mondialisation des années 80 et 90. Le chapitre 7 donne un aperçu régional, s'inspirant en partie des chapitres régionaux précédents. On y fait remarquer que la croissance a été lente dans toutes les régions, sauf en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est, et que la pauvreté et les inégalités dans les revenus se sont accentuées partout sauf dans ces deux régions. La situation de l'emploi est moins nette. L'emploi a connu une croissance en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est, mais rien ne prouve qu'il a augmenté en Amérique latine dans les années 80 et 90. Dans cette région, tout comme en Afrique, les emplois deviennent précaires en période de récession économique grave. En général, l'emploi a connu une croissance plus forte dans les économies où la croissance économique a été rapide.
La question de la répartition des emplois entre le Nord et le Sud en période de mondialisation est également abordée brièvement au chapitre 7. Malgré les ouvrages de plus en plus nombreux sur le sujet, on n'a pas réussi à déterminer si la hausse du chômage chez les travailleurs non spécialisés procède de la libéralisation du commerce ou des progrès technologiques. Les explications partielles qui font état d'une cause unique sont trompeuses. Rien ne prouve avec certitude que l'un ou l'autre de ces phénomènes soit à l'origine de la disparition des emplois. L'expérience de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est montre que l'absorption rapide de la technologie de l'information peut contribuer à accroître l'emploi tout comme la compétitivité en situation de croissance économique rapide. Ainsi, le chômage chez les travailleurs non spécialisés du Nord serait davantage imputable à la lenteur de la croissance et à l'absence de demande qu'à la libérisation du commerce ou à la technologie.
Les politiques et les mesures qu'il y aurait lieu d'adopter à l'échelle internationale pour gérer la mondialisation sont examinées aux chapitres 3 à 7. Compte tenu du contexte, il se peut que les échanges commerciaux gérés se révèlent plus bénéfiques que le libre-échange. Le chapitre 3, portant sur l'Amérique latine, montre que la libéralisation intégrale du commerce, accompagnée d'une surévaluation de la monnaie (en raison de pointes dans les entrées de capitaux), peut être nuisible au secteur des petites et moyennes entreprises qui emploient une forte proportion de la population active. Une gestion judicieuse du commerce et des flux de capitaux est donc nécessaire pour éliminer les effets pernicieux de la mondialisation.
Les chapitres 4 et 5 soulignent l'importance d'incitatifs adéquats ainsi que d'infrastructures et de ressources humaines appropriées pour une intégration bénéfique dans l'économie mondiale. L'expérience de l'Asie de l'Est, où ces aspects ont été pris en considération et ont été conjugués à une saine gestion, est éloquente, tout comme les expériences de l'Asie du Sud et de l'Afrique, où l'on a pas tenu compte de ces facteurs.
Enfin, le chapitre 8 présente les secteurs où des recherches et une analyse stratégique supplémentaires sont requises concernant l'incidence de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la croissance, l'emploi et la répartition du revenu. Il faudra d'abord examiner les raisons pour lesquelles la mondialisation ne se traduit pas par une croissance plus rapide dans les pays industrialisés et la plupart des pays en développement, exception faite de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est. Deuxièmement, il faut se demander quelle est l'incidence précise de la mondialisation sur les inégalités entre les pays et à l'intérieur des pays. Troisièmement, il faut évaluer les effets de la mondialisation sur les secteurs non commerciaux ainsi que sur les petites et moyennes entreprises. Il convient de se demander, par exemple, si ces entreprises sont compétitives au plan international et de déterminer le type de petites entreprises qui se sont révélées les plus vulnérables aux poussées d'importations provoquées par la mondialisation au cours des années 80 et 90. Quatrièmement, il faut se pencher sérieusement sur la relation qui existe entre la mondialisation, d'une part, et la nature et l'emplacement des innovations, d'autre part. Par exemple, la mondialisation de la production s'accompagne-t-elle de la mondialisation de la technologie ? Enfin, le rôle des gouvernements en matière de mondialisation est un autre secteur qui mérite des recherches supplémentaires.
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La mondialisation transforme le commerce, les finances, l'emploi, la migration, la technologie, les communications, l'environnement, les systèmes sociaux, les modes de vie, les cultures et les modèles de gestion. La technologie et la mondialisation se renforcent mutuellement. Le processus de mondialisation n'est pas entièrement nouveau, en revanche le contexte dans lequel il s'inscrit, de même que certaines de ses caractéristiques et la technologie connexe le sont. L'interdépendance internationale s'accroît tout comme une certaine intégration mondiale, dans certaines régions. Dans d'autres parties du globe, cependant, ce processus entraîne une désintégration et une fragmentation. La mondialisation est-elle une menace ou un bienfait pour l'humanité ? Les marchés doivent être encadrés si l'on veut stimuler leur énergie productive et les mettre au service du développement durable de la société et de l'environnement. L'affaiblissement des gouvernements nationaux et l'élargissement à l'échelle mondiale des marchés libres et des innovations technologiques sans contre-pouvoirs pour les réglementer et introduire le principe de responsabilité sont deux facteurs qui ont contribué à marginaliser de grandes régions et d'importants groupes humains. Cette situation explique en partie la hausse du chômage, de la pauvreté, des inégalités et de l'aliénation. La criminalité, la toxicomanie, le terrorisme, la violence, les guerres civiles, les maladies et la destruction de l'environnement prennent des proportions planétaires. Dans la lutte que se livrent les concurrents internationaux, le capital, la technologie et les compétences supérieures prennent le pas sur les facteurs dont on peut le plus facilement se passer, c'est-à-dire la main-d'œuvre non spécialisée et l'environnement. Les entreprises réduisent leurs coûts; les travailleurs et la nature en subissent les conséquences. Le présent chapitre aborde les répercussions de ces ten-dances sur le mouvement international des idées, de la technologie, des entreprises (petites et grandes, nationales et multinationales, publiques et privées), de l'argent et des gens.
La première section porte sur les notions d'intégration et d'interdépen-dance entre les nations. On y analyse brièvement les principales dimensions de la mondialisation, à savoir le commerce, les flux financiers à l'échelle internationale, la technologie et les sociétés transnationales, ainsi que la convergence internationale des salaires réels. La deuxième section traite des aspects bénéfiques et des aspects pernicieux de la mondialisation ; on y examine notamment l'incidence de la mondialisation sur la croissance et la productivité, le chômage, la répartition du revenu, la technologie et les institutions. La troisième section porte sur le rôle du gouvernement face à la mondialisation. On s'attend généralement à ce que la mondialisation érode peu à peu la sphère de responsabilité des gouvernements. Selon nous, la mondialisation suppose au contraire un plus grand rôle de l'État. La quatrième section présente les dangers du laisser-faire. Nous montrerons que les ajustements au libre-échange et à la mondialisation sont coûteux et ne sont pas toujours souhaitables. Dans la dernière section, nous abordons les répercussions de la mondialisation sur la recherche et l'analyse ainsi que sur les mesures internationales à prendre.
Partout, on lit que l'intégration mondiale se fait rapidement à cause des échanges commerciaux de plus en plus nombreux et de la circulation croissante du capital, de l'argent, de l'investissement direct, de la technologie, des personnes, de l'information et des idées entre les pays. L'intégration internationale suppose que des pays distincts adoptent des politiques comme s'ils constituaient une seule entité politique. On détermine souvent le degré d'intégration en comparant les taux d'intérêt, les cours de la bourse ou les prix des biens dans différents marchés. Cependant, la notion d'intégration peut revêtir une connotation positive. Bien qu'on puisse s'opposer à une uniformisation imposée et bien que la désintégration d'un système nuisible puisse être souhaitable, il est habituellement mal vu de prôner la « désintégration ». Pourtant, il est possible de définir l'intégration en se fondant sur certaines valeurs ou en en faisant abstraction. Les valeurs sous-jacentes pourraient être, par exemple, que tous les membres de la région intégrée soient traités équitablement, en ce qui concerne certains droits comme l'accès à la justice, à l'emploi, au commerce, au crédit, au capital et à la migration, ou certaines réalisations telles qu'un niveau de vie minimum ou des services d'éducation et de santé de qualité. Envisagée sous cet angle, l'intégration sous-entend donc l'égalisation des impôts communs et des services sociaux. Si nous négligeons ces valeurs et nous contentons de définir l'intégration sous l'aspect de l'égalité des possibilités économiques, quel que soit le degré d'inégalité initial de la richesse des membres de la région intégrée, on peut alors affirmer que le monde était bien plus intégré à la fin du XIXe siècle qu'il ne l'est maintenant1. Les obstacles tarifaires dans les pays autres que le Royaume-Uni étaient plus élevés à cette époque qu'ils ne le sont maintenant (20 p. 100 à 40 p. 100 alors, contre 5 p. 100 en 1990), les obstacles non tarifaires étaient beaucoup moins nombreux ; le capital et l'argent circulaient plus librement en vertu de l'étalon-or (c'est-à-dire sans l'effet dissuasif des taux de change variables) ; les gens circulaient aussi beaucoup plus librement ; enfin, on avait rarement besoin de passeports et la citoyenneté était accordée facilement. De nos jours, la migration internationale est rigoureusement contrôlée. Entre 1881 et 1890, le taux annuel moyen d'immigration aux États-Unis était de 9,2 p. 1 000, atteignant plus de 10 p. 1 000 dans la première décennie du XXe siècle. Cent ans plus tard, entre 1981 et 1990, il n'était plus que de 3,1 p. 1 000 Américains (États-Unis, 1991, p. 9, 54).
Les quatre fonctions inhérentes à un système international intégré visant le développement sont aujourd'hui fragmentées (Streeten, 1989). Ces quatre fonctions sont : i) la création d'excédent des transactions courantes par le centre ; ii) la conversion de ces excédents en prêts ou en investissements par les institutions financières ; iii) la production et la vente de biens d'équipement et de technologies les plus récents ; iv) la puissance militaire nécessaire pour maintenir la paix et faire exécuter les contrats. Avant 1914, ces fonctions étaient exercées par la puissance dominante, qui était alors la
1 Les critiques tendent à discréditer les analyses actuelles concernant la mondialisation du fait qu'elles ne sont pas fondées sur une étude des faits historiques.
Grande-Bretagne. La période comprise entre 1918 et 1939 se caractérise par l'absence d'ordre international, la Grande-Bretagne n'étant plus en mesure d'assurer cette tâche et les États-Unis pas encore disposés à prendre la relève. Pendant le quart de siècle qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, les ÉtatsUnis ont assumé ce rôle, mais à l'heure actuelle le chaos a repris ses droits et la coordination est absente de notre monde. Les obstacles non tarifaires au commerce imposés par les pays de l'OCDE et les restrictions qui pèsent sur la migration internationale empêchent une mondialisation complète. Il en découle une situation caractérisée par la déflation, le chômage et une croissance lente ou négative dans de nombreux pays du Sud.
De 1870 à 1914, le monde était intégré sans qu'on ne l'ait voulu. En imposant moins d'objectifs dans les politiques gouvernementales et en acceptant ce qui, rétrospectivement, semblait des contraintes irrationnelles, telles que l'étalon-or et, par la suite, les taux de change fixes, l'impossibilité d'adopter des politiques monétaires expansionnistes et la nécessité d'équilibrer les budgets, différents pays étaient intégrés dans une seule économie mondiale, dominée par une puissance, la Grande-Bretagne. Les politiques intérieures étaient sérieusement limitées à cause de la nécessité d'adhérer à l'étalon-or. Cependant, l'intégration ne constituait en rien une garantie de paix. Elle n'a pas empêché la Première Guerre mondiale. De nos jours, ce sont les activités des multinationales et des banques qui imposent des limites aux politiques nationales.
Plus tard, de nombreux objectifs stratégiques vinrent s'ajouter aux obligations de l'État-gendarme, notamment : le plein emploi, la croissance économique, la stabilité des prix, le maintien des salaires, la réduction des inégalités dans la répartition des revenus, l'équilibre régional, la protection de l'environnement, une augmentation des occasions offertes aux femmes et aux minorités, etc. Le refus de contraintes touchant les politiques (comme les taux de change fixes) et le rejet des limites touchant les politiques monétaires et financières discrétionnaires ont donné lieu à une plus grande intégration des économies nationales en permettant l'adoption de politiques orientées vers le plein emploi et l'État-providence. Mais cela a aussi conduit à une désintégration internationale, qui cadre toutefois parfaitement avec un niveau élevé d'interdépendance internationale. En effet, l'interdépendance existe lorsqu'un pays peut faire du tort à d'autres pays en prenant unilatéralement des mesures comme le protectionnisme compétitif, la dévaluation et la déflation, ou en polluant l'air ou les mers au-delà de ses frontières nationales. Une guerre nucléaire constituerait la forme ultime de l'inter-dépendance qui peut résulter de la désintégration internationale. De nos jours, les forces du marché mondial peuvent susciter des conflits entre les États, ce qui contribue à la désintégration internationale et affaiblit la gestion.
L'interdépendance se mesure par le coût d'une séparation. Plus le coût est élevé pour un pays, plus ce pays est dépendant. Si un petit pays profite plus de la répartition internationale du travail qu'un grand pays, sa dépendance est plus grande. Si les deux parties à une transaction subissaient des coûts élevés en rompant leurs liens économiques, il y aurait alors interdépendance.
Il est tout à fait possible d'établir des relations internationales soutenues et en croissance rapide sans qu'il y ait un degré élevé d'interdépendance, par exemple lorsqu'on peut mettre fin à la relation sans conséquences fâcheuses pour les parties. Par exemple, il pourrait y avoir croissance rapide et importante du commerce de modèles de voitures sport légèrement différentes, produites à des coûts semblables, mais peu de privations ou de pertes découleraient de la substitution des modèles produits au pays à des modèles importés. L'indice d'interdépendance serait alors l'excédent des consommateurs et celui des producteurs, et non le volume, la valeur ou le taux de croissance du commerce international.
L'« interdépendance » désigne quelque chose de légèrement différent lorsque la « dépendance » s'applique uniquement à l'« influence d'un autre », sans que le maintien de la relation ne comporte d'avantages ou que la séparation ne comporte de coûts. Dans ce sens atténué, il peut y avoir inter-dépendance même si les coûts de la séparation sont faibles ou négatifs. Cependant, cet aspect n'est pas utile à l'objet du présent chapitre.
Le commerce international constitue souvent un indicateur de l'interdépendance. Sa valeur élevée et sa croissance rapide, sauf pour quelques épisodes stationnaires, en témoignent de façon éloquente. De 1820 à 1992, la population du monde a quintuplé, le revenu par habitant a été multiplié par huit, le revenu mondial par 40 et le commerce mondial par 540 (Streeten, 1989 ; Maddison, 1995 ; Wade, 1996a). Cependant, il convient d'apporter trois précisions.
Premièrement, si l'on considère la contribution du commerce international au revenu national, la croissance rapide observée au cours des décennies de l'après-guerre peut apparaître comme un retour aux valeurs d'avant 1914, après les interruptions provoquées par les deux guerres mondiales, la Crise de 1929 et le protectionnisme élevé. Au niveau mondial, la part des exportations dans le PIB est passée de 6 p. 100 en 1950 à 16 p. 100 en 1992. Pour les pays industrialisés, ces proportions s'établissaient à 12 p. 100 en 1973 et à 17 p. 100 en 1992, tandis que pour les 16 grands pays industriels, elles représentaient 18,2 p. 100 en 1900 et 21,2 p. 100 en 1913 (Maizels, 1963 ; Bairoch, 1993 ; Nayyar, 1995). Cette hausse était en grande partie attribuable à une réduction spectaculaire des frais de transport. Dans les différents pays, les proportions sont très semblables2.
La contribution totale du commerce au PIB est cependant trompeuse. Au cours des décennies d'après-guerre, la part des services dans le PIB, y compris les services gouvernementaux, a connu une hausse énorme. Beaucoup de ces services ne sont pas exportables, ou ne l'étaient pas jusqu'à tout récemment. Si on prenait uniquement le rapport du commerce international à la production de biens, on constaterait une augmentation importante non seulement par rapport à l'entre-deux-guerres, mais également en comparaison avec la période précédant 1913.
Deuxièmement, les pays en développement ont été peu nombreux à profiter de l'augmentation des échanges commerciaux (et de la hausse de l'investissement étranger, qui est surtout concentré en Asie de l'Est, au Brésil, au Mexique et maintenant en Chine). On en compte une dizaine environ, quoique leur nombre tende à augmenter. Jusqu'à présent, les nombreuses populations pauvres du sous-continent indien et de l'Afrique subsaharienne n'ont guère bénéficié de la croissance du commerce et de l'investissement international. En fait, la circulation mondiale des biens, des services, de l'investissement direct et des finances concerne surtout l'Amérique du Nord, l'Europe et le Japon. Le groupe des pays les moins avancés ne comptait que pour 0,1 p. 100 des rentrées d'investissement à l'échelle internationale et 0,7 p. 100 des rentrées d'investissement dans tous les pays en développement. L'Afrique a été particulièrement négligée (OCDE, 1992, p. 233).
Troisièmement, comme nous l'avons déjà mentionné, ni le volume, ni la valeur, ni le taux de croissance du commerce ne devraient servir d'indicateurs de l'interdépendance économique, mais plutôt les dommages qui pourraient résulter de son élimination, c'est-à-dire l'excédent des consommateurs et celui des producteurs. Ces excédents sont difficiles à mesurer. Cependant, nous savons que les biens échangés sont relativement semblables et pourraient être facilement remplacés par des produits de fabrication intérieure sans que les acheteurs n'aient à subir de pertes importantes ou une augmentation substantielle des coûts.
2 Cette contribution accrue du commerce au PIB s'est produite malgré une hausse générale de la protection tarifaire entre 1870 et 1913. Elle n'est donc pas le fruit de la libéralisation du commerce. Pendant le processus de mondialisation d'avant 1913, le rôle de l'État avait pris de l'ampleur au lieu de s'atténuer (voir Bairoch et Kozul-Wright, 1996, p. 113).
Par ailleurs, un petit volume d'échanges commerciaux, qui connaît une croissance lente, pourrait avoir beaucoup d'importance et occasionner des pertes importantes s'il était interrompu. Comme le maillon d'une chaîne de bicyclette, ces échanges pourraient jouer un rôle majeur dans le fonctionnement du système. Les États-Unis, par exemple, dépendent beaucoup de très faibles importations de manganèse, d'étain et de chrome. Avant la Première Guerre mondiale, le commerce prenait surtout la forme d'un échange de matières premières contre des produits manufacturés, pour lequel les excédents des consommateurs et des producteurs sont importants. Aujourd'hui, le commerce de produits manufacturés à l'intérieur des industries, voire des entreprises, constitue la majeure partie du commerce, et les excédents sont beaucoup plus faibles.
Selon certaines définitions, le processus de mondialisation désigne une ouverture ou une libéralisation du commerce. Au cours de la dernière décennie, on a constaté qu'une telle libéralisation s'était surtout produite, d'une part, dans les anciens pays socialistes qui ont renoncé à la planification centrale pour s'intégrer à l'économie mondiale et, d'autre part, dans les pays en développement qui ont abandonné l'industrialisation fondée sur le remplacement des importations pour se tourner vers l'exportation et vers le démantèlement partiel de leur appareil gouvernemental. Ces changements n'ont pas été apportés librement, mais constituent plutôt une réaction aux forces mondiales, d'une part, et aux pressions exercées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international dans le cadre de leurs programmes de stabilisation et d'adaptation structurelle, d'autre part. Ils s'inscrivent également dans le courant de pensée des pays riches, selon lequel il convient de réduire le rôle de l'État et d'espérer tirer profit des avantages de la mondialisation.
Par ailleurs, certains pays de l'OCDE ont imposé de nouveaux obstacles non tarifaires tels que la restriction volontaire des exportations, des mesures de protection, notamment des mesures antidumping, et des subventions spécifiques à l'exportation de produits et de services qui font concurrence aux importations. L'Arrangement multifibres et la Politique agricole commune de l'Union européenne sont des mécanismes protectionnistes flagrants. D'autres obstacles ont été érigés dans les secteurs de l'acier, de l'électronique et de la chaussure.
Bien sûr, le commerce n'est qu'une des nombreuses manifestations de l'interdépendance économique, et ce n'est pas la plus importante. Parmi les autres, on trouve la circulation des facteurs de production, du capital, de la technologie, des différents types de main-d'œuvre et des devises entre les pays. Ces facteurs sont analysés ci-dessous.
Les flux financiers mondiaux ont beaucoup augmenté et leur valeur se chiffre à environ 1 billion de dollars par jour. Il s'agit ici d'un rapport des opérations sur devises au commerce mondial d'environ 70 pour 1, qui équivaut aux réserves mondiales officielles d'or et de devises. En 1971, environ 90 p. 100 de toutes les opérations sur devises visaient le financement du commerce et de l'investissement à long terme et seulement 10 p. 100 étaient spéculatives. Aujourd'hui, ces pourcentages sont inversés : plus de 90 p. 100 des transactions sont spéculatives (Eatwell, 1995, p. 277). La croissance spectaculaire de ces échanges résulte de l'effondrement du système de taux de change fixe de Bretton-Woods en 1973, de la déréglementation et de la libéralisation des flux de capitaux, ainsi que des occasions de spéculation sur les taux de change variables auxquelles ces mesures ont donné lieu.
Étant donné que le marché international de capitaux fonctionne jour et nuit, on craint que le système financier international ne soit devenu instable. Cependant, les difficultés rencontrées récemment témoignent non pas de la faiblesse, mais bien de la solidité du système financier international. Les effets de différentes crises, notamment celle de l'endettement en Amérique latine, le fiasco des institutions d'épargne aux États-Unis, le scandale de la BCCI, le Mexique, Barings et Daiwa, ont été circonscrits. Bien des gens ont subi des pertes, y compris les contribuables, mais il s'agissait surtout des habitants de la région touchée ; le reste du monde a été épargné, et le système ne s'est pas écroulé. Évidemment, cela ne signifie pas qu'il est à toute épreuve.
La mondialisation des flux financiers, comme celle du commerce, est partielle. Les flux financiers vers les pays à faible revenu sont quasi inexistants et, même si les flux de financement privé vers les pays en développement à revenu moyen ont beaucoup augmenté, l'aide officielle au développement stagne (voir le tableau 1). La majorité des flux financiers concerne les pays de l'OCDE, et une partie de l'investissement étranger est orientée vers un petit groupe de pays en développement, notamment la Chine et des pays d'Amérique latine et d'Asie de l'Est. Ces flux entre pays de l'OCDE vont à l'encontre de la théorie néoclassique selon laquelle la circulation de capitaux devrait se faire des pays riches aux pays pauvres. En fait, les États-Unis, l'un des pays les plus riches, a attiré la plus grande partie des capitaux. Parmi les pays en développement, ce sont ceux qui disposent d'un capital humain substantiel et de bonnes politiques gouvernementales qui attirent les capitaux.
Tableau 1. Flux financiers à long terme dans les pays en développement (en milliards de dollars) | ||
1987 | 1994 | |
Mouvements nets de ressources globales à long terme | ||
Flux privés | 8,5 | 227,3 |
| 25,1 | 172,9 |
dont : | ||
prêts nets | 9,8 | 55,6 |
investissement étranger direct | 14,6 | 77,9 |
investissement de portefeuille | 0,8 | 39,5 |
Aide officielle au développement | 43,4 | 54,4 |
dont : | ||
subventions officielles | 16,9 | 30,5 |
prêts nets officiels | 26,4 | 23,9 |
Source : Banque mondiale (1995a, p. 214). | ||
Eu égard à cette augmentation importante des flux financiers, il est étonnant de constater que, dans la plupart des pays, l'épargne et l'investissement intérieurs se suivent de plus près qu'avant 1914. Cela signifie que les flux nets sont beaucoup plus faibles que les flux bruts. Comme nous l'avons vu, on a cité bien des raisons pour expliquer ce paradoxe, notamment l'obstacle que peut constituer pour l'investissement réel à long terme la fluctuation des taux de change. Comme nous le verrons plus loin, la déréglementation et la libéralisation n'ont pas contribué à accélérer l'investissement ou la croissance pas plus qu'elles n'ont entraîné une hausse des niveaux d'emploi, une meilleure répartition des revenus ou une baisse des coûts d'emprunt. Elles ont également augmenté la volatilité des prix des éléments d'actif. Même si elles comportent certains avantages, elles donnent également lieu à un risque plus grand pour les investisseurs et le système financier. Dans les années 80, de nombreux gouvernements ont cherché à adopter des mesures de stabilisation pour faire face à l'inflation, à la crise de l'endettement et à l'adaptation structurelle. Dans les années 90, les problèmes associés aux bouleversements dans les mouvements de capitaux ont été plus pressants, mis en relief par la crise financière du Mexique en 1995. Du jour au lendemain, les gouvernements devaient se porter au secours de ces mêmes financiers qui avaient d'abord prôné les vertus des marchés libres. On peut donc se demander s'il faudrait reprendre le contrôle des marchés financiers.
Il est nécessaire de réglementer à nouveau et d'harmoniser la législation. Plus un pays est orienté vers la libre entreprise, plus la supervision officielle doit être stricte. La déréglementation s'est traduite par la hausse et la déstabilisation des taux d'intérêt, la fluctuation des taux de change, l'explosion et la chute des prix des biens immobiliers ainsi que la spéculation sur la valeur des actifs, les taux d'intérêt et les taux de change. Les risques de faillites commerciales sont élevés. Si nous voulons éviter d'avoir à renflouer nos institutions financières, il faut accompagner la déréglementation d'une supervision étroite et bien coordonnée.
Le système de Bretton-Woods reposait sur l'hypothèse selon laquelle la convertibilité de la monnaie, le commerce multilatéral et la stabilité des taux de change imposent des contraintes en matière de mobilité des capitaux. Si elle va trop loin, la libéralisation financière risque de porter atteinte à la libéralisation du commerce, qui est plus importante. Par exemple, un pays qui doit dévaluer sa monnaie parce que ses prix ont augmenté plus que les prix étrangers peut se trouver incapable de le faire en raison de rentrées de capitaux spéculatifs à court terme. En outre, des changements dans les flux de capitaux peuvent susciter de fortes fluctuations des taux de change, qui entravent le commerce.
Outre l'interdépendance économique (commerce, finance, investissement direct), on assiste à des chocs technologiques dont l'effet se fait rapidement ressentir partout dans le monde. La transmission par satellite a rendu possible la communication instantanée entre les différentes régions du globe. Les progrès technologiques, tels que l'avion à réaction, le télex, la télévision par satellite, les porte-conteneurs, les superpétroliers et les superminéraliers, de même que les progrès techniques dans les domaines du transport, du voyage et, surtout, des communications et de l'information, ont rapetissé le monde. En réduisant le coût des communications, la technologie a contribué à mondialiser la production et les finances. À son tour, la mondialisation stimule les progrès technologiques en intensifiant la concurrence qui favorise ellemême l'avènement de nouvelles technologies. Les résultats de la mondialisation se font sentir à grande échelle grâce à l'investissement étranger direct (IED). Si l'on n'assiste pas encore à la fin de l'histoire, les frontières géographiques, elles, ont certainement moins d'importance. En outre, l'interaction de la technologie et de la mondialisation donne lieu à de nouveaux problèmes.
On entend beaucoup parler de la création d'un monde sans frontières et de la fin de l'État-nation. Certes, les satellites et Internet ont grandement accéléré la vitesse de transmission de données culturelles et informationnelles à l'échelle mondiale. Cependant, comme on peut le constater au regard du commerce et de l'investissement, de grandes régions du Sud pauvre sont laissées pour compte (les forces mondiales n'influent pas sur ceux qui pratiquent l'agriculture de subsistance) ou subissent les effets de remous de la mondialisation (pour de plus amples détails sur la technologie de l'information, voir les chapitres 2 et 3).
On dit que les sociétés transnationales constituent l'un des principaux moteurs de la mondialisation. Alors qu'à la fin du XIXe siècle, les principaux acteurs sur la scène internationale étaient les États — dominés par la GrandeBretagne jusqu'en 1913, puis par les États-Unis pendant le quart de siècle qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale —, les sociétés transnationales et les banques internationales se sont mises de la partie et, jusqu'à un certain point, les ont remplacés. Les 37 000 sociétés mères transnationales du monde et leurs 200 000 sociétés affiliées contrôlent 75 p. 100 du commerce mondial. Le tiers de ce commerce se fait à l'intérieur des entreprises (Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social, 1995, p. 27). Leurs actions sont fondées sur le profit. Par ailleurs, un très petit nombre de ces entreprises sont réellement transnationales ou même internationales (Shell et Unilever représentent des exceptions puisqu'elles sont incontestablement bi-nationales, hollandaises et britanniques). La plupart des autres sociétés qui font des affaires dans de nombreux pays sont considérées comme étant originaires du pays où se trouve leur siège social. Comme nous l'avons vu, la prédiction voulant que la souveraineté soit menacée et que l'État-nation disparaisse face aux sociétés transnationales de plus en plus grandes et puissantes était, comme les rumeurs de la mort de Mark Twain, légèrement exagérée. Bien des pays ont réussi à composer avec ces entreprises, à les réglementer et à les taxer.
Les sociétés transnationales ne sont pas aussi mondialisées que ce qu'on en dit. La plupart détiennent la majeure partie de leur actif et emploient la majorité de leurs employés dans leur pays d'origine, où s'effectue une large proportion de leur recherche-développement (R-D). En témoigne le fait que, pendant la seconde moitié des années 80, 89 p. 100 des brevets américains obtenus par 600 des plus grandes entreprises mondiales mentionnaient comme inventeur un résident du pays d'origine (Wade, 1996a). Les décisions stratégiques et les innovations viennent donc du pays d'origine. Cependant, la R-D pourrait bien s'étendre davantage à l'échelle mondiale grâce à la télématique ainsi qu'à la convergence de l'informatique et des technologies de communication et de contrôle.
La convergence des salaires réels dans différents pays constitue un autre aspect de la mondialisation (voir Williamson, 1995). Depuis les années 50, l'écart entre les salaires américains et européens a diminué de façon marquée. De même, au cours de la seconde moitié de XIXe siècle, les salaires européens avaient rattrapé ceux de l'Amérique. En Europe, certains pays ont comblé l'écart avec la Grande-Bretagne, alors chef de file du continent. Williamson (1996a) soutient que ce rétrécissement est attribuable surtout à l'intégration économique (plutôt, par exemple, qu'à l'amélioration de l'éducation dans les pays à faible revenu). Grâce à la croissance du commerce international, les prix des produits échangés se sont rapprochés entre certains pays et le prix relatif des facteurs de production abondants (la terre en Amérique, la main-d'œuvre en Europe) a augmenté tandis que celui des facteurs de production rares (main-d'œuvre en Amérique, terre en Europe) a diminué. Une étude récente (O'Rourke et al., 1996) le confirme. L'émigration de l'Europe vers l'Amérique explique également l'augmentation des salaires en Europe et leur endiguement en Amérique.
Les points de vue sur les avantages et les coûts de la mobilité mondiale de différents éléments tels que les finances, la technologie, les idées et la main-d'œuvre diffèrent. Dans un passage souvent cité, Keynes écrit en substance que les idées, les connaissances, l'art, le tourisme, les voyages se prêtent naturellement à la mondialisation, tandis que les biens devraient être produits au pays dans toute la mesure du possible et, surtout, que les marchés financiers devraient conserver leur caractère national (Keynes, 1933 ; Collected Writings of John Maynard Keynes, 1982, p. 237). De nos jours, il est de meilleur ton de déplorer l'impérialisme culturel ou l'homogénéisation de la télévision et des médias et l'internationalisation de la culture de masse, et de tenter de confiner la culture aux connaissances, activités et produits locaux, tout en défendant par ailleurs le libre-échange des biens et des services. Les partisans du néolibéralisme préconisent le laisser-faire mais non la libre circulation des gens, craignant peut-être qu'elle ne contribue à accélérer la croissance démographique dans les pays d'émigration à faible revenu et, partant, qu'elle n'améliore pas le bien-être de la population. Ou peut-être redoutent-ils que la libre circulation des gens n'entrave les objectifs économiques (particulièrement en ce qui concerne le niveau et la répartition des revenus) ou encore les valeurs culturelles, la stabilité sociale ou la sécurité du pays qui reçoit les migrants.
La mondialisation a contribué à ouvrir des perspectives inespérées à certaines personnes, certains groupes et certains pays. Des indicateurs humains tels que l'alphabétisation, la fréquentation scolaire, la mortalité infantile et l'espérance de vie se sont beaucoup améliorés au cours des dernières décennies. Dans les pays à faible revenu et à revenu moyen, l'espérance de vie a augmenté, passant de 46 ans en 1960 à 63 ans en 1990 ; le taux de mortalité infantile, quant à lui, a chuté pendant la même période, passant de 149 à 71 pour 1 000 naissances vivantes ; le taux d'alphabétisation des adultes est passé de 46 p. 100 à 65 p. 100 ; enfin, le PIB réel par habitant a connu une hausse, passant de 950 $ à 2 170 $ (PNUD, 1993, p. 143). La guerre froide a pris fin et les perspectives de règlement pacifique d'anciens conflits se sont améliorées, tant en Asie occidentale, en Afrique du Sud qu'en Irlande du Nord. La démocratie s'est répandue dans le monde entier, remplaçant les régimes autocratiques. La mondialisation s'est révélée particulièrement profitable pour l'Asie, pour la production mondiale, pour les profits et pour les propriétaires de capital et de compétences très avancées (voir tableau 2).
Par ailleurs, la restructuration économique, la libéralisation, les changements technologiques et la concurrence féroce qui ont accompagné la mondialisation, aussi bien dans les marchés de produits que dans ceux de l'emploi, ont contribué à accroître l'appauvrissement, les inégalités,
Tableau 2. Bilan de la mondialisation (approximations) | |
Bénéfique pour : | Défavorable pour : |
Le Japon, l'Europe, l'Amérique du Nord | Bien des pays en développement |
L'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est | L'Afrique (exceptions : Botswana, île Maurice) |
La production | L'emploi |
Les personnes ayant des actifs | Les personnes n'ayant pas d'actifs |
Les profits | Les salaires |
Les travailleurs hautement specializes | Les travailleurs peu spécialisés |
Les personnes instruites | Les personnes sans instruction |
Les professionnels, les cadres et les techniciens | Les ouvriers |
Les personnes capables de s'adapter | Les personnes incapables de s'adapter |
Les créanciers | Les débiteurs |
Les personnes qui ne dépendent pas des services publics | Les personnes qui dépendent des services publics |
Les grandes entreprises | Les petites enterprises |
Les homes | Les femmes, les enfants |
Les forts | Les faibles |
Les personnes qui prennent des risques | La sécurité humaine |
Les marchés mondiaux | Les collectivités locales |
Les vendeurs de produits techniques de pointe | Les vendeurs de produits primaires et de produits manufacturés courants |
l'insécurité au travail, l'affaiblissement des institutions et des systèmes de soutien social ainsi que l'érosion des identités et des valeurs établies. En réduisant les approvisionnements agricoles, la libéralisation et la protection amoindrie de l'agriculture ont entraîné une augmentation des prix des aliments (par rapport à ce qu'ils auraient été autrement), ce qui a durement touché les pays importateurs d'aliments. La mondialisation a été défavorable à la majeure partie de l'Afrique et à de nombreuses régions du monde pour ce qui est de l'emploi (voir plus loin la section sur le chômage), ainsi qu'aux pays qui ne disposent pas d'actifs ou dont la base de compétences est fixe et inadaptable. La concurrence internationale pour les marchés et les emplois a obligé les gouvernements à réduire les impôts et, par voie de conséquence, les services sociaux qui venaient en aide aux pauvres3 et à sabrer dans les services publics et les règlements qui protégeaient l'environnement.
De 1972 à 1986, pour l'ensemble des pays en développement, la part des dépenses sociales dans les dépenses totales du gouvernement a connu une baisse, passant de 35 p. 100 à 29 p. 100 et de 58 p. 100 à 56 p. 100 dans les pays industrialisés (Banque mondiale, 1988). De 1980 à 1993, les dépenses au titre de la santé sont passées de 4,5 p. 100 à 3 p. 100 aux Philippines et de 7,8 p. 100 à 5,4 p. 100 au Kenya (Banque mondiale, 1995c). En Amérique latine, malgré la relance des dépenses sociales en 1991, les dépenses par habitant au titre des services de santé et d'éducation étaient plus faibles qu'en 1980-1981 (BID, 1996, p. 47). La concurrence internationale a également obligé les gouvernements et les entreprises à rationaliser leurs opérations, à se restructurer et à entreprendre des réformes, et a imposé le recours à diverses mesures afin de maintenir de faibles coûts de main-d'œuvre4. Au cours des 25 années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, l'État-providence était à son apogée et on croyait que le gouvernement pouvait stimuler l'économie pour assurer le plein emploi, mais après le début des années 70, l'intégration internationale (partielle) a conduit à une désintégration nationale.
La part de la richesse mondiale que détiennent les pays en développement s'est amenuisée. Les données du PNUD sur la répartition mondiale de la richesse entre les pays industrialisés, les pays en développement,
3 Voir la section sur le gouvernement et les économies ouvertes où l'on suggère une relation positive entre la taille du gouvernement et l'indice du commerce. En outre, les dépenses sociales (l'éducation, la santé, etc.) ont connu une reprise en Amérique latine à partir de 1993 (voir BID, 1996). Cela pourrait être le fruit des pressions exercées pour compenser les effets négatifs de la mondialisation.
4 Il ne faut toutefois pas oublier que la rationalisation d'entreprises telles que AT&T, Nynex, Sears, Philip Morris et Delta Airlines ne peut être attribuée à la concurrence internationale. Les gens d'affaires ont tendance à blâmer les forces mondiales pour des gestes dont ils devraient être tenus responsables.
l'ancienne URSS et les pays d'Europe de l'Est (voir tableau 3) révèlent une inégalité croissante. De 1960 à 1994, la part détenue par les pays en développement, et particulièrement celle des anciens pays socialistes d'Europe centrale et d'Europe de l'Est, a diminué tandis que celle des pays industrialisés occidentaux a augmenté.
Si une amélioration des conditions de vie s'est fait sentir pour certains, elle s'accompagne, dans les pays pauvres, d'une aggravation de la pauvreté, de la malnutrition et de la maladie. Environ le tiers de la population des pays en développement et plus de la moitié de celle d'Afrique vivent dans une pauvreté absolue. En 1992, 6 millions d'enfants de moins de cinq ans sont morts de pneumonie ou de diarrhée ; 23 millions de gens sont classés comme réfugiés. La dissolution de l'ancien système des familles élargies, doublée d'une dépendance de plus en plus grande envers les forces du marché et du démantèlement des institutions d'État, a laissé sans ressource de nombreuses victimes de la concurrence.
La mondialisation et les progrès économiques qui l'accompagnent se sont produits inégalement dans l'espace et dans le temps. L'augmentation des revenus par habitant a été très différente d'un pays à l'autre et d'une région à l'autre, de telle sorte que les écarts entre les revenus ont augmenté. Les disparités dans les revenus entre pays riches et pays pauvres ont doublé au cours des 30 dernières années.
Cependant, il ne faut pas en conclure que les pays en développement auraient mieux fait de s'isoler du processus de mondialisation et de viser l'autarcie. Joan Robinson a déjà dit qu'une seule chose est pire que d'être exploité par les capitalistes, c'est de ne pas être exploité par eux. Il en va de même pour la mondialisation. Ceux qui sont dotés des compétences et des actifs nécessaires tirent parti de leur ouverture sur le monde, tandis que ceux qui en sont dépourvus sont laissés pour compte. Cependant, on peut faire quelque chose pour venir en aide aux personnes touchées. Des mesures telles que les programmes sociaux, les régimes d'emploi garanti et les dispositions sur la formation, visant à protéger les personnes pauvres des pays à faible
Tableau 3. Répartition mondiale de la richesse : 1960-1994 (pourcentages) | |||
Année | Pays industrialisés | Pays en développement | Ancienne URSS et Europe de l'Est |
1960 | 67,3 | 19,8 | 12,9 |
1970 | 72,2 | 17,1 | 10,7 |
1980 | 70,7 | 20,6 | 8,7 |
1989 | 76,3 | 20,6 | 3,1 |
1994 | 78,7 | 18,0 | 3,3 |
Source : Base de données du PNUD. | |||
revenu contre les forces aveugles de la mondialisation, devraient être intégrées dans le système de relations internationales. Une telle démarche est nécessaire non seulement pour assurer la stabilité politique, mais également pour des raisons purement humanitaires.
La mondialisation peut être envisagée sous l'angle de son incidence sur différents objectifs. Dans la section qui suit, j'analyserai cette incidence sur : i) la croissance et la productivité ; ii) l'emploi et les compétences ; iii) les salaires et les inégalités dans la répartition du revenu et de la richesse (aussi bien à l'intérieur des pays qu'entre ceux-ci) ; iv) les innovations technologiques et institutionnelles.
Les taux de croissance du revenu, de la productivité et du niveau de vie varient d'un pays à l'autre. On s'entend généralement pour dire que la primauté du droit et des droits de propriété clairement définis, un taux d'épargne élevé et un investissement important dans le capital physique et matériel, une bonne éducation, des marchés du travail souples, de bonnes politiques macroéconomiques axées sur la croissance à fort coefficient de main-d'œuvre ainsi que des niveaux supérieurs de technologie, de gestion et d'infrastructure ont un rôle important à jouer. Certains ajouteront la nécessité de redistribuer les biens productifs (particulièrement la terre) dans les pays où ils sont inégalement répartis. Bref, certaines institutions juridiques et politiques ainsi que certaines politiques sont plus susceptibles de favoriser la croissance que d'autres. La question de savoir si l'ouverture d'une économie vers le commerce et l'investissement est la cause ou la conséquence d'une forte croissance et d'une bonne performance au chapitre des exportations est controversée, mais il existe un lien évident entre l'ouverture sur le monde et la croissance. La plupart des économistes affirment que l'ouverture est un facteur important de croissance.
La concurrence internationale sans cesse croissante ne s'explique pas seulement par l'élimination de certains obstacles au commerce. Le rythme accéléré de l'invention et de l'innovation constitue également une cause importante. Comme les pays à revenu élevé consacrent à la R-D une proportion plus forte de leur PIB, qui est passée de 2 p. 100 à 3 p. 100 et plus, les changements sociaux et technologiques se sont accélérés au cours des quelques dernières années. De nos jours, les délais entre les idées novatrices, les inventions, les applications en génie et l'exploitation commerciale sont beaucoup plus courts qu'avant. Le délai entre l'invention du moteur à vapeur et l'ère du chemin de fer ou entre l'invention du moteur à combustion interne et la révolution économique, sociale et culturelle (sans parler de la révolution sexuelle) engendrée par l'automobile se mesure en générations. Le délai entre l'invention de la télévision, de la micropuce, du moteur à propulsion ou même de la fermeture éclair, leur conception, leur application commerciale et les transformations culturelles et intellectuelles qui en ont découlé se mesure en années. L'application de la découverte de la structure de l'ADN à la bioingénierie n'aura pris que dix ans. La loi de Faraday sur l'induction de la force électromotrice a été découverte à la fin du XIXe siècle. Elle a donné lieu au premier moteur électrique une quarantaine d'années plus tard. Par ailleurs, Bardeen et Brittain ont annoncé les lois régissant la semi-conduction à la fin des années 40 et leur application aux transistors n'a mis que cinq ans. Le délai d'application de la technologie du laser a été encore plus court. Comme l'a écrit Gore Vidal (1992), grâce à la technologie moderne, l'histoire s'écrit maintenant en accéléré. Pour sa part, Ronald Dore (1996) considère que les changements technologiques ont davantage contribué que la mondialisation à favoriser la concurrence et à transformer le caractère de nos sociétés.
Si l'on en croit la majorité des économistes, la libéralisation devrait se traduire par des taux de croissance plus élevés et une amélioration plus rapide du niveau de vie. Pourtant, les données à l'appui de cette hypothèse sont minces, voire inexistantes. Le taux de croissance annuelle du PIB par habitant en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est a été de 6 p. 100 à 8 p. 100 de 1986 à 1993 ; en Amérique latine et en Afrique subsaharienne, pour la même période, il n'a atteint que 0,36 p. 100 ou 0,37 p. 100. La croissance dans ces régions demeure difficile à lancer. Les pays qui ont le mieux réussi sont le Chili et le Costa Rica en Amérique latine, l'île Maurice et le Botswana en Afrique. Si l'on compare les taux de croissance annuelle du PIB par habitant de 1965-1980 et 1980-1993, nous obtenons pour tous les pays en développement 4,6 p. 100 et 4 p. 100, et pour les pays de l'OCDE, 3,9 p. 100 et 1,6 p. 100 (Banque mondiale, 1995c ; PNUD, 1995). Le tableau 4 montre le taux de croissance dans un certain nombre de pays entre 1972-1981 et 1982-1991 par rapport à la moyenne de la période allant de 1960 à 1971. Même dans l'hypothèse où la libéralisation conduirait réellement à une croissance plus forte, il faudrait examiner les politiques de la période précédente, qui ont jeté les bases du succès subséquent. Dans tous les pays où la libéralisation a porté fruit, on a mis en œuvre certaines politiques commerciales et industrielles qui ont formé le fondement de leur bonne performance par la suite.
Cependant, une question demeure obscure. L'avènement de la nouvelle technologie de l'information et l'expansion de nouveaux services plus
Tableau 4. Taux de croissance du PIB par habitant, par rapport à la moyenne de la période allant de 1960 à 1971 | ||
1972-1981 | 1982-1991 | |
Tous les pays (57) | ||
Décennie où la proportion a été la plus élevée | 18 | 10 |
Décennie où la proportion a été la plus faible | 39 | 47 |
Tous les pays non exportateurs de pétrole (48) | ||
Décennie où la proportion a été la plus élevée | 11 | 7 |
Décennie où la proportion a été la plus faible | 37 | 41 |
Pays de l'OCDE (20) | ||
Décennie où la proportion a été la plus élevée | 1 | 2 |
Décennie où la proportion a été la plus faible | 19 | 18 |
Amérique latine (10) | ||
Décennie où la proportion a été la plus élevée | 4 | 1 |
Décennie où la proportion a été la plus faible | 6 | 9 |
Asie de l'Est et Asie du Sud-Est (7) | ||
Décennie où la proportion a été la plus élevée | 5 | 3 |
Décennie où la proportion a été la plus faible | 2 | 4 |
Source : Felix (1995) ; Eatwell (1996) ; au moyen de la banque de données World Tables de la Banque mondiale. | ||
pratiques, particulièrement ceux issus de la révolution informatique, n'ont pas entraîné une hausse correspondante de la croissance. Si les chiffres sont exacts, ils laissent supposer que cette croissance ne s'est pas répartie équitablement, les gagnants ayant tiré des avantages, parfois substantiels, au détriment des perdants.
De nombreux économistes, y compris un comité d'économistes du Congrès américain5, nous ont rappelé récemment que les chiffres officiels surestiment l'inflation et sous-estiment la croissance économique. Les améliorations de qualité (par exemple les pneus radiaux qui sont plus sûrs et durent plus longtemps que les anciens pneus), les nouveaux produits (tels les fours à micro-ondes qui n'existaient pas il y a 30 ans), les nouvelles caractéristiques d'anciens produits (tels les magnétoscopes et la télévision couleurs dotée de 50 chaînes) et les nouveaux services (comme l'installation de nouveaux guichets bancaires dans les quartiers périphériques) ne sont pas entièrement pris en compte. Les améliorations dans les services sont difficiles à mesurer. Beaucoup de composantes non commerciales, telles qu'un environnement plus sain, sont complètement négligées. Certaines contributions de l'ordinateur ont amélioré la qualité de vie, rendu les produits et services plus pratiques et mené à une consommation accrue, sans
5 Dans un rapport d'une commission consultative du Congrès sur l'indice des prix à la consommation, dont le président était le professeur Michael Boskin.
hausse correspondante de la productivité. Cependant, si elles ont donné lieu à une plus grande productivité, le délai est long : il nous faudra attendre pour voir si les compétences informatiques acquises par les enfants d'aujourd'hui se traduiront par une plus grande productivité lorsqu'ils entreront dans le marché du travail. Il faudra également de nombreux changements aux comportements et aux pratiques de travail pour assimiler les innovations informatiques. Qui plus est, les ordinateurs ne représentent que 2 p. 100 du capital national des États-Unis, et moins dans les autres pays de l'OCDE, tandis que les chemins de fer dans leurs années glorieuses, en représentaient plus de 12 p. 100 (Uchitelle, 1996).
La mondialisation a obligé les entreprises à devenir compétitives sur les marchés internationaux et cette même concurrence à l'échelle internationale a renforcé la mondialisation. La réduction des coûts, l'amélioration de l'efficience et la hausse des revenus ont été réalisées au prix d'une plus grande incertitude, d'une hausse du chômage et d'une augmentation des inégalités. La mondialisation a affaibli la capacité des gouvernements nationaux à maintenir le plein emploi et à s'occuper des victimes de la concurrence.
La persistance du chômage élevé dans les pays de l'OCDE a été un enjeu stratégique au cours des deux dernières décennies. On a d'abord cru que la hausse des prix du pétrole dans les années 70 et les politiques déflationnistes adoptées pour y faire face étaient la cause de la détérioration de la situation de l'emploi. Cependant, les taux de chômage demeurant élevés dans les années 90 malgré la chute des prix du pétrole et d'autres produits à partir de 1986, il a fallu trouver d'autres explications. La surévaluation de certains taux de change a contribué à la hausse du chômage. Le taux élevé de chômage a été attribué en partie à la mondialisation et aux nouvelles technologies de l'information et de communication. Dans son roman Le pianiste déchaîné, Kurt Vonnegut (1975) dépeint une société cauchemardesque de l'avenir où le droit divin de la machine, de l'efficience et de l'organisation triomphe et où la masse de chômeurs marginalisés reçoit quantité de « gâteries » d'un petit groupe de cadres riches, mais se voit spollier de son bien le plus précieux, que John Rawls juge primordial, la dignité. Les chômeurs décrits par Vonnegut finissent par se révolter.
L'augmentation du nombre de sans-emploi est devenue la principale préoccupation des pays avancés. En fait, la croissance économique, qu'elle soit mesurée en fonction de la productivité globale ou de la productivité dans le secteur manufacturier, est beaucoup plus lente depuis 1981 qu'elle ne l'a été dans les années 60, alors qu'elle ne s'accompagnait pas de chômage. Comme la croissance de la productivité a été inférieure à l'augmentation de la demande, on aurait pu s'attendre à ce que des emplois soient créés plutôt qu'éliminés (Eatwell, 1995).
Il y a eu ralentissement de la croissance de la productivité et augmentation du chômage. Certes, il faut saluer plutôt que condamner la production accrue de biens sans hausse correspondante du travail abrutissant. C'est là que l'augmentation de la productivité prend tout son sens. Alors que certains auteurs considèrent aujourd'hui l'emploi comme une nécessité fondamentale, Sidney Webb, cofondateur de la Fabian Society et de la London School of Economics, juge à plus juste titre que le loisir est une nécessité. De nombreuses formes de travail monotone, difficile ou dangereux constituent un fardeau, non un bienfait. L'augmentation de la production par travailleur doit être accueillie comme étant positive, mais uniquement si l'une ou l'autre des deux conditions suivantes est remplie. Premièrement, la demande ou la production doit s'accroître assez rapidement pour absorber tous les chercheurs d'emploi. En théorie, cette condition est facile à satisfaire. Même si les nouvelles technologies déplacent des travailleurs, elles diminuent également les coûts et, partant, contribuent à faire baisser les prix ou hausser les salaires ou les profits. Dans un cas comme dans l'autre, la demande de biens et de services et, par conséquent, de travailleurs, augmente ; cependant, il faut du temps pour recycler et relocaliser les travailleurs.
Deuxièment, l'augmentation de la productivité peut se traduire par une augmentation des loisirs ou d'autres formes d'activités satisfaisantes. La diminution de la charge de travail peut être répartie également et s'accompagner d'une augmentation des revenus équitablement distribuée. Différentes propositions créatives ont été présentées concernant les horaires de travail souples, les années sabbatiques pour les travailleurs, le temps libre pour s'approvisionner en produits de haute technologie ou pour faire des activités qu'on a vraiment envie de faire, etc. Fondamentalement, les économies de temps et de travail obtenues grâce aux nouvelles technologies devraient profiter à tout le monde et non pas être réparties inéquitablement entre un groupe de travailleurs qui travaillent trop et des chômeurs exclus.
Ces deux conditions, ou à tout le moins la première, existaient pendant l'âge d'or keynésien qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Par contre, comme ce fut le cas dans les pays de l'OCDE au cours de la dernière décennie, si la production n'augmente pas suffisamment pour générer de l'emploi pour tous les travailleurs et si la charge de travail est inégalement répartie, nous nous retrouvons dans une société semblable à celle que décrit Kenneth Galbraith où l'opulence privée côtoie la misère publique. Quiconque a marché dans les rues de New York ou de Londres a vu des sans-abri dormir dehors en plein hiver. Que la hausse du chômage soit imputable à la mondialisation des relations économiques, à la croissance insuffisante de la demande (attribuable aux politiques gouvernementales motivées par la crainte de l'inflation et de la crise de la balance des paiements), aux changements technologiques exigeant de nouvelles compétences (qui sont rares et le demeureront peut-être), à l'affaiblissement des syndicats, à la déréglementation ou aux importations à bas prix des pays en développement, il n'en demeure pas moins que la majorité des chômeurs marginalisés ne peuvent même pas profiter des « gâteries » de Vonnegut. Ils ne sont pas reconnus et sont dépourvus des biens de première nécessité. Faire plus avec moins (comme le veut un slogan populaire de la restructuration) est bon pour la croissance économique et l'économie, mais les gens deviennent alors superflus. Le marché ne nourrit pas la dignité de ceux qui perdent leur emploi ou qui vivent dans la crainte de le perdre.
L'augmentation du nombre de sans-emploi ne se limite pas aux pays industrialisés. La Chine jouit d'un taux de croissance spectaculaire, mais le chômage, particulièrement en milieu urbain, est devenu un problème majeur (Khan, 1996). Les pressions exercées par la mondialisation et la concurrence étrangère (sur les marchés des produits et du travail) ont nécessité des compressions dans les coûts unitaires de la main-d'œuvre. Jusqu'à tout récemment, les entreprises d'État et les entreprises collectives pratiquaient un système caché d'assurance-chômage, une sorte de régime d'aide interne aux chômeurs. Tous les membres de la population active avaient un emploi garanti, ce qui signifiait des sureffectifs dans les usines. Lorsque la Chine a commencé à s'intégrer à l'économie mondiale, elle a dû réduire les coûts de main-d'œuvre pour devenir compétitive et attirer des investissements étrangers directs. En 1986, aux termes d'un nouveau règlement, l'emploi dans les entreprises d'État devenait assujetti à des contrats à durée fixe de trois à cinq ans et les entreprises obtenaient le pouvoir de mettre à pied des travailleurs. En 1988, une loi sur la faillite des entreprises d'État a été adoptée, rendant possible la liquidation ou la restructuration de ces entreprises avec les réductions d'emploi qui en découlaient. Ce sont les entreprises collectives qui ont ressenti le plus vivement la chute de l'emploi, qui s'établissait à 15,5 p. 100 de 1991 à 1994. Sans assurance-chômage ni solutions de rechange pour gagner leur vie, les chômeurs ont contribué non seulement à une augmentation des inégalités en Chine mais également à un accroissement de la pauvreté en dépit de hausses sans précédent de la croissance. Cependant, le taux élevé de croissance économique de la Chine devrait pouvoir absorber la plupart des membres de la population active.
Une hausse semblable du chômage s'est produite dans beaucoup d'anciens pays socialistes. Bien que les chiffres officiels indiquent un faible taux de chômage en Russie, un grand nombre de personnes ayant perdu leur emploi ont quitté les rangs de la population active, sans être inscrits au nombre des chômeurs.
C'est à juste titre qu'on a mis l'accent sur la liberté de choix des consommateurs entre différents produits. Cependant, la plupart des gens consacrent plus de temps au travail et s'intéressent davantage à travailler et à produire qu'à consommer. La liberté de choix des producteurs est donc au moins aussi importante que celle des consommateurs : la capacité de choisir entre différents emplois et différentes activités devrait avoir au moins le même poids que celle de choisir entre différentes marques de détergent, différents modèles d'automobiles ou différentes chaînes de télévision. Cependant, le chômage généralisé, doublé d'un nombre insuffisant de postes vacants, prive les travailleurs de ces choix ainsi que des moyens (c'està-dire des revenus) avec lesquels ils peuvent exercer ces choix. Pour que les producteurs puissent exercer leur liberté de choix, il doit y avoir suremploi. Il faut plus de postes vacants que de personnes en quête d'emploi pour que le libre choix dans les emplois puisse s'exercer. Évidemment, le plein emploi et le suremploi limitent le choix des employeurs, d'où leur opposition. Cependant, les employeurs sont moins nombreux que les travailleurs. Cette situation se traduit également par des pressions inflationnistes plus grandes, auxquelles s'opposent certains groupes d'électeurs. Elle peut également être faussement interprétée comme un droit de demeurer à un poste donné, un incitatif à la stagnation.
Outre les aliments, l'eau, la santé, les conditions hygiéniques, le logement, le transport, l'éducation et la protection contre les blessures, les besoins humains fondamentaux comprennent également la sécurité d'emploi. La sécurité d'emploi est aussi importante que la sécurité alimentaire, en soi et en tant que moyen de parvenir à la sécurité alimentaire. Dans une économie progressive, la sécurité d'emploi ne doit pas signifier la permanence dans un emploi donné, qui risque de changer en raison des progrès technologiques, de l'évolution de la demande et de la libéralisation du commerce, mais la possibilité, en cas de mise à pied, de réinsertion professionnelle.
Ce qui justifie actuellement l'existence du chômage généralisé et la tolérance à son égard diffère selon qu'il s'agit d'un pays industrialisé, d'un ancien pays socialiste ou d'un pays en développement. Dans les pays industrialisés, c'est la crainte de l'inflation et des difficultés liées à la balance des paiements qui empêche la réalisation du plein emploi. Au demeurant, l'inflation pourrait frapper durement les mêmes groupes de gens qui sont touchés par le chômage. Il reste donc à concevoir une stratégie qui combine i) le plein emploi ou le suremploi, ii) l'absence d'inflation et iii) la libre négociation des salaires et la démocratie. Jusqu'à maintenant, cette triade s'est révélée insaisissable. Il semble qu'une réserve de chômeurs ou, de façon moins métaphorique, une armée de policiers et de soldats constituent jusqu'à maintenant les seules armes contre l'inflation6.
Les auteurs qui traitent des salaires basés sur le rendement invoquent plusieurs raisons pour expliquer comment l'existence du chômage (et la crainte du chômage chez les personnes ayant un emploi) pouvait contribuer à améliorer la qualité de la main-d'œuvre et les efforts des travailleurs. Cette justification supplémentaire du chômage est tout à fait différente de l'explication précédente (crainte de l'inflation). Précurseur important de cette théorie, Karl Marx avait déjà écrit sur la nécessité d'une réserve de chômeurs pour que le capitalisme fonctionne. Des ouvrages récents proposent d'actualiser l'analyse de Marx et de l'examiner sous l'angle de la relation mandantmandataire et de l'incapacité de contrôler comme il convient les efforts que chaque travailleur consacre à son travail. À moins que les travailleurs ne craignent le chômage, ils ralentiront et feront moins d'efforts. Les salaires supérieurs aux salaires d'équilibre ont pour fonction de discipliner les travailleurs.
Outre les occasions moins nombreuses d'exercer le libre choix, le chômage diminue également la propension des personnes qui ont un emploi à accepter des innovations leur permettant des économies de main-d'œuvre, si elles risquent de perdre leur emploi en conséquence. Les travaux traitant des salaires basés sur le rendement semblent avoir négligé cet effet. Par ailleurs, comme le montrent les données sur l'Europe de l'Est, le suremploi peut avoir des effets négatifs sur la qualité et la variété des produits, sur les innovations touchant les produits et les procédés ainsi que sur la discipline des travailleurs et des gestionnaires.
Une autre approche, fondée sur le modèle initié-profane, arrive à des conclusions semblables. Une main-d'œuvre réduite composée d'initiés d'élite, surtout des hommes, cohabite avec des profanes sous-payés et négligés. Les initiés ne constituent pas un substitut parfait aux profanes, qui peuvent être des chômeurs. Ils ont plus d'expérience et sont plus motivés et plus engagés envers l'entreprise. Avec le capital et la direction de l'entreprise, ils génèrent une rente dont ils négocient une partie. Leurs salaires plus élevés
6 Hans Singer a souligné que l'âge d'or du consensus keynésien des années 50 et 60 prouvait que cette triade est possible si les contrôles nécessaires des pressions inflationnistes sont acceptés. Les opposants rétorqueront qu'il a fallu deux décennies pour que les travailleurs comprennent qu'il s'agissait d'une illusion monétaire.
et leur opposition à l'embauche de profanes contribuent à l'exclusion de ces derniers. Une telle polarisation s'est produite aux États-Unis, du moins jusqu'à la seconde moitié des années 80. Depuis lors, on préconise de plus en plus de réduire le nombre d'initiés et d'augmenter celui des profanes, pour des raisons de « souplesse ». En Europe, par contre, l'après-guerre a vu une plus grande sécurité d'emploi, des salaires plus élevés et des avantages sociaux importants, mais aussi une croissance plus rapide du chômage.
La troisième approche, présentée par Robert Solow (1990), consiste à analyser le marché du travail comme une institution sociale et d'adjoindre la notion d'équité à un salaire plus élevé que celui qui ferait correspondre la demande et l'offre de main-d'œuvre. Dans leur propre intérêt, les chômeurs ne se vendront pas à rabais, parce qu'ils espèrent tôt ou tard profiter du salaire normal. S'ils se vendaient à un salaire inférieur maintenant, tous les travailleurs verraient leur situation se dégrader par la suite. Bien que cette forme de surenchère serve les intérêts de tout travailleur, que les autres fassent la même chose ou non, elle conduit au dilemme du prisonnier, où chacun se retrouve dans une situation pire que celle où il aurait été s'il s'était abstenu de surenchérir. Les « jeux » à répétition, cependant, favorisent l'adhésion à la norme, qui prévient ce genre de résultat négatif.
La réponse au problème du chômage créé par la mondialisation se trouve dans la combinaison appropriée de politiques gouvernementales. Des solutions keynésiennes simples, comme l'augmentation de la demande effective, sont devenues inefficaces. Beaucoup de chômeurs sont des chômeurs chroniques. L'augmentation de la demande produirait rapidement une demande excessive de main-d'œuvre, puisque les employeurs ne voudraient pas embaucher les chômeurs de longue durée, jugés inaptes. On assisterait alors à une augmentation des salaires et des prix sans réduction du chômage. Les importations augmenteraient (et des emplois seraient créés à l'étranger) sans qu'il soit possible de les harmoniser aux exportations. Parmi les autres mesures mentionnées, on retrouve habituellement les programmes d'éducation et de formation des travailleurs pour améliorer la productivité et réduire le chômage, le soutien du revenu des travailleurs à faible revenu, des politiques fiscales qui contribuent à la création d'emplois et à la protection de l'environnement, des contrôles démographiques et des mesures de protection sociale.
Par ailleurs, d'autres soutiennent qu'il n'y a pas lieu de craindre l'inflation, que ce phénomène est chose du passé. La concurrence mondiale et la restructuration des entreprises contribueront à maintenir les prix à un faible niveau tandis que les gains réalisés au chapitre de la productivité favoriseront une croissance soutenue.
Qu'en est-il alors de ceux qui, incapables de composer avec la mondialisation, la révolution informatique et les changements technologiques rapides (en raison de difficultés d'apprentissage, ou par manque de confiance en soi ou d'auto-discipline), se retrouvent en chômage et risquent de devenir inaptes au travail ? Cette question remet en évidence les problèmes que l'on examinait concernant le chômage structurel puis, plus tard, surtout en Amérique latine, la marginalisation ou l'exclusion sociales7.
Dans le cas d'une pénurie de main-d'œuvre qualifiée s'accompagnant d'un excédent de main-d'œuvre non qualifiée, on offre habituellement une forme d'éducation, une formation professionnelle et une aide à l'adaptation, et on cherche à améliorer la souplesse (ainsi que, bien sûr, la demande totale). Cependant, l'expérience démontre que ces mesures sont efficaces pour les personnes intelligentes et motivées, alors que chez les personnes moins intelligentes et peu engagées envers l'éthique du travail, elles ne font que renforcer le sentiment d'échec. Comme l'a dit Ronald Dore (1996), la loi de Say ne s'applique pas à la formation professionnelle ; l'offre ne crée absolument pas sa propre demande. Les nouvelles technologies dans les domaines de l'information et des communications ainsi que leur propagation à l'échelle mondiale comportent des inégalités liées à la capacité d'apprentissage. Nous devrions nous intéresser à la nouvelle classe d'exclus, composée des personnes les moins éduquées, de travailleurs âgés et de quelques femmes, par sympathie et par solidarité mais aussi par crainte que leur situation n'exacerbe les problèmes sociaux tels que la criminalité et la toxicomanie. Les coûts humains du chômage endémique ne se limitent pas à la perte de revenu et de production ; ils comprennent un sentiment d'inutilité, le divorce, la maladie mentale, la violence conjugale et familiale, le suicide et d'autres coûts sociaux.
Les importations à bas prix provenant des pays à faible revenu causent également du chômage. Même si ces importations ne représentent qu'un faible pourcentage des importations totales, elles concernent les secteurs à fort coefficient de main-d'œuvre, et les entreprises remplacent souvent leur main-d'œuvre par du capital afin de demeurer compétitives.
En résumé, les causes du chômage dans les pays de l'OCDE sont la mondialisation sous forme d'importations en provenance de pays à faible revenu et d'exportation des emplois, l'absence de compétences à une époque d'évolution technologique rapide et majeure, la faible croissance de la demande, la migration des travailleurs et l'arrivée des femmes sur le marché du travail.
7 Dore (1996) a écrit des ouvrages brillants à propos de ces problèmes. Voir, par exemple, ses commentaires sur la conférence de Lord Dahrendorf (mimeo).
Peu de gens soutiennent aujourd'hui qu'une augmentation de la demande effective (par exemple, par l'entremise d'investissements publics), même appuyée par une politique sur les revenus visant à contenir l'inflation, constituerait la seule solution au chômage structurel. Par contre, elle contribuerait à le réduire dans le cadre d'autres mesures. En outre, rien ne prouve qu'il n'y a pas de place dans notre société pour les travailleurs de la santé, les infirmières, les puériculteurs, les jardiniers, les plombiers, les balayeurs, les spécialistes de la protection et du rétablissement de l'environnement, et pour tous les autres travailleurs qui n'ont pas besoin des compétences spécialisées et tellement rares qu'exige la technologie moderne et dont les services ne peuvent être remplacés par des ordinateurs ou des biens importés à bas prix des pays à faible revenu (bien qu'il soit utile de profiter de la main-d'œuvre à bon marché provenant de pays en développement). Cependant, beaucoup de ces emplois se trouvent dans le secteur public, qui est actuellement méprisé ou négligé, et peuvent donner lieu à une hausse des impôts, que l'on déteste encore plus. Certains de ces emplois sont également mal payés et jugés inutiles. Nous devons accorder plus de valeur à ce genre d'emplois et garantir des normes minimales de travail aux travailleurs qui les occupent.
Dans les anciens pays socialistes, le chômage s'explique par la nécessité de fermer des entreprises publiques qui sont inefficaces ou qui ont trop de travailleurs à leur emploi ainsi que des entreprises militaires, et de déplacer les travailleurs vers des activités plus efficaces et vers la production de biens en demande. L'éclatement des institutions est en grande partie responsable du chômage élevé, souvent non consigné dans les statistiques.
Dans les pays en développement, les causes du chômage sont multiples. Les facteurs suivants ont un rôle particulièrement important :
i) l'absence de facteurs de coopération tels que le capital, les matériaux, la gestion, l'infrastructure, etc. ;
ii) les obstacles que représente l'absence de bourses du travail, d'institutions de crédit, de programmes de formation, de régimes fonciers stables et de systèmes de propriété foncière généralisée ;
iii) les inhibitions et les aspirations qui touchent aux attitudes face au travail et qui empêchent certains travailleurs d'accepter certains emplois, si bien que le chômage s'accompagne d'une pénurie de main-d'œuvre ;
iv) les obstacles au travail qui résultent d'un faible niveau de vie ainsi que d'une alimentation déficiente et de services de santé et d'éducation lacunaires ;
v) la faible demande, dans les pays industrialisés, d'exportations des pays en développement, résultant de la faible croissance, des progrès techniques et des obstacles au commerce ;
vi) les politiques des pays en développement, qui fixent le prix de la main-d'œuvre à un niveau trop élevé et celui du capital à un niveau trop faible et qui surestiment les taux de change. Ces politiques entravent l'utilisation complète et efficace de la main-d'œuvre8.
En outre, dans de nombreux pays à faible revenu, il existe des cas où des salaires supérieurs permettent aux travailleurs de mieux se nourrir et donc d'être plus productifs. L'absence de malnutrition augmente leur vigilance et leur force physique, tout en réduisant l'absentéisme causé par la maladie. Cependant, les entreprises sont mal placées pour décider seules de payer des salaires plus élevés, en partie parce qu'elles risquent de perdre leur main-d'œuvre la plus productive et de contribuer à financer les profits des autres, et en partie parce qu'elles ne se rendent pas compte qu'offrir des salaires élevés leur permettrait de réaliser des profits et des économies. Lorsque la législation sur les usines a été adoptée en Angleterre au XIXe siècle, les industriels britanniques avaient prédit que la hausse des coûts ruinerait l'industrie britannique. En fait, celle-ci a pris de l'expansion.
Comment la mondialisation influe-t-elle sur la répartition des revenus à l'intérieur des pays riches et des pays pauvres et entre ceux-ci ?
Les arguments théoriques donnent à penser que l'expansion du commerce de biens manufacturés et de services entre le Sud et le Nord réduit les inégalités dans le Sud entre les travailleurs qualifiés et les ouvriers spécialisés (ayant atteint le niveau d'études secondaires) qui peuvent trouver un emploi, tandis qu'elle augmente ces inégalités dans le Nord (Wood, 1994). Cela s'explique par le fait que l'exportation d'un plus grand nombre de produits du Sud accroît la demande de travailleurs ayant une scolarité de base, et leurs salaires, par rapport aux travailleurs ayant des compétences spécialisées, dans le Sud (sauf lorsque l'abrogation des lois touchant le salaire minimum et l'affaiblissement des syndicats et des niveaux de salaire hérités de l'époque coloniale à la suite de la concurrence internationale diminuent
8 Card et Krueger (1995) ont constaté que pour certains restaurants à service rapide du New Jersey et de l'État voisin de Pennsylvanie (qui ont servi de groupe témoin) des salaires minimums supérieurs donnent lieu à un niveau d'emploi supérieur. Ces constatations ont provoqué une controverse importante.
les salaires des travailleurs d'usines et des fonctionnaires). Dans le Nord, c'est le contraire qui se produit. Les écarts salariaux attribuables aux compétences risquent de s'élargir, entraînant une baisse de salaire relative pour les ouvriers spécialisés ou un risque accru de chômage lorsque les salaires sont stables. L'ouverture au commerce international profite aux catégories où les travailleurs sont relativement nombreux, mais défavorise les catégories où ils sont relativement rares.
Les données empiriques confirment l'augmentation des inégalités salariales dans le Nord. La libéralisation du commerce contribue à augmenter les salaires des ouvriers qualifiés dans les pays riches, où ces travailleurs sont relativement nombreux, et à faire baisser le salaire des employés non qualifiés. Cependant, cette théorie ne semble pas s'appliquer au Sud. Des changements semblables à ceux observés dans le Nord se sont toutefois produits dans certains pays en développement. Au Mexique, par exemple, la différence entre le salaire typique d'un travailleur ayant fait des études universitaires et celui d'un manœuvre a augmenté du tiers entre 1987 et 1993. On signale des écarts similaires au Brésil, en Argentine, au Chili, en Uruguay, en Colombie, au Costa Rica, en Thaïlande et aux Philippines (The Economist, 1996, p. 74 ; Robbins, 1996).
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène. Premièrement, des facteurs autres que la libéralisation du commerce influent sur les écarts salariaux, notamment la croissance économique, l'accumulation de capital, les nouvelles technologies, l'inflation, la récession, l'entrée de capitaux étrangers, etc. Deuxièmement, la théorie suppose que les mêmes fonctions de production technologique existent dans tous les pays et qu'il y ait absence de mobilité du capital. Or, l'élimination des obstacles au commerce peut entraîner l'arrivée de nouveaux biens d'équipement et de nouvelles technologies qui tend à faire augmenter la demande de travailleurs qualifiés. Troisièmement, dans certains pays en développement, notamment les plus avancés, on trouve des bassins de travailleurs qualifiés beaucoup plus importants que dans d'autres. L'incidence de la libéralisation du commerce sur ces pays sera donc semblable à celle que connaissent les pays riches du Nord. Maintenant que la Chine et d'autres grands pays à faible revenu pénètrent les marchés mondiaux de produits à fort coefficient de main-d'œuvre, l'avantage comparatif des pays à revenu moyen réside dans les produits qui nécessitent une spécialisation moyenne. Malheureusement, seuls quelques pays recueillent des données sur les écarts salariaux et il n'y a pas de chiffres permettant de faire des comparaisons à grande échelle.
L'augmentation de la demande de travailleurs qualifiés dans les pays du Nord ne peut être imputée que partiellement à l'augmentation des importations de biens manufacturés des pays étrangers, ou à la menace qu'elle représente. Les progrès techniques, qui diminuent le recours à la main-d'œuvre spécialisée, constituent une autre explication importante. Dans une certaine mesure, ces deux facteurs sont interdépendants. Pour faire face à la concurrence étrangère, les entreprises doivent implanter de nouvelles technologies qui les rendent plus compétitives. Cependant, une bonne partie des progrès techniques est indépendante du commerce. L'énergie à bon marché et la première vague d'automatisation ont éliminé la plupart des emplois manuels. L'électronique fait maintenant disparaître les emplois courants de col blanc. Cependant, les progrès techniques contribuent également à éliminer certains genres d'emplois spécialisés, voire hautement spécialisés, comme le démontre « Deep Blue », le super-ordinateur joueur d'échecs mis au point par IBM. Garry Kasparov a trouvé en Deep Blue un adversaire de taille. Les activités qui peuvent être réduites à des règles simples, même si celles-ci peuvent donner lieu à une infinité de possibilités, sont des cibles pour l'automatisation (Kolata, 1996).
L'écart entre le revenu des ouvriers spécialisés et celui des manœuvres devrait s'accroître dans le Sud, mais les manœuvres se retrouvent surtout dans le secteur de l'agriculture, non dans le secteur manufacturier, qui exige un minimum de compétences. Les pays qui comptent beaucoup de manœuvres exportent peu de biens manufacturés. La situation est différente pour les pays qui exportent des biens primaires et qui comptent souvent parmi les nations les plus pauvres (Bourgignon et Morrisson, 1989, p. 273-281 ; Wood, 1994, p. 244). Les exportations de minéraux ont tendance à accroître les inégalités, parce qu'elles exigent peu de manœuvres et que la propriété des minéraux est habituellement très concentrée. La réduction des inégalités dans ces secteurs repose sur la capacité des gouvernements de saisir une part importante de la rente des sociétés d'exploitation minière et de la consacrer aux pauvres. L'effet des exportations agricoles sur la répartition des revenus dépend du modèle de propriété foncière. Lorsque les produits exportés proviennent de plantations ou de grandes exploitations agricoles appartenant à des intérêts privés, l'augmentation des exportations se traduit généralement par une aggravation des inégalités, à moins que les travailleurs ne soient regroupés au sein de puissants syndicats. En revanche, si les produits exportés proviennent de petites fermes familiales, les inégalités sont généralement réduites.
Cette analyse présente certaines limites. Selon le théorème de Stolper-Samuelson, l'avantage absolu du facteur rare disparaît avec le libre-échange. Dans le contexte actuel, les salaires réels absolus des manœuvres et des ouvriers spécialisés du Nord diminueraient. Cependant, les hypothèses sur lesquelles repose ce théorème sont très restrictives. Il serait peut-être plus réaliste de supposer que ce sont les salaires relatifs qui diminueraient. Nous serions alors préoccupés par les inégalités, que beaucoup jugent pernicieuses, plutôt que par la pauvreté absolue, que ces mêmes personnes et beaucoup d'autres jugent plus pernicieuse encore. Dans une économie en croissance, il n'est pas surprenant de constater que certains groupes en dépassent d'autres, ce qui, au demeurant, importe peu et est même salutaire, dans la mesure où il n'y a pas augmentation de la pauvreté absolue, et où ceux qui ont été dépassés finissent par rattraper, voire dépasser, ceux-là même qui les ont précédés. Le développement représente un changement dans la structure de production. L'emploi dans l'industrie et les services augmente et, après avoir atteint un certain seuil, diminue de façon absolue. Les salaires dans l'industrie et les services sont plus élevés que ceux du secteur de l'agriculture. Il en résulte une augmentation des inégalités, mais personne ne s'en trouve plus mal.
Cette analyse est également limitée par le fait qu'elle ne s'intéresse qu'aux différents salaires et non aux autres formes de revenus, telles que les profits et les rentes (outre le bref examen des exportateurs de biens primaires). Beaucoup d'indications laissent croire que la mondialisation a conduit à un écart croissant entre les revenus tirés du travail et ceux générés par le capital.
Jusqu'à maintenant, nous avons examiné l'incidence de la mondialisation sur la répartition des revenus à l'intérieur des pays. On peut aborder la répartition des revenus entre les pays en examinant l'incidence des multinationales, dont le rôle dans le processus de mondialisation s'est accru de façon considérable. Le savoir-faire, l'entreprise, la gestion, la commercialisation et les capitaux étrangers sont très mobiles sur le plan international et s'allient à la multitude d'ouvriers spécialisés du pays, qui sont beaucoup moins mobiles internationalement. L'offre de certains de ces facteurs (entreprise, gestion, savoir et capital) est relativement inélastique au total, mais si ces facteurs ne sont pas tributaires du capital naturel local tel que les mines ou les plantations, ils peuvent facilement être déplacés d'un bout à l'autre de la planète moyennant de légers avantages. Leur offre est donc très élastique dans un pays donné. Pour ce qui est de l'autre facteur, la main-d'œuvre, l'offre est très élastique à l'intérieur du pays, mais relativement immobile internationalement. La situation est exacerbée par le fait que si les travailleurs produisent des biens manufacturés pouvant être fabriqués ailleurs dans le monde, la demande de main-d'œuvre devient aussi élastique, si bien que la hausse de leurs salaires ne peut que conduire au chômage. Cette situation rappelle celle où on exporte un bassin important d'ouvriers qualifiés plutôt que le fruit de leur travail. Le produit excédentaire du travail en sus des salaires, qui résulte de la combinaison des autres facteurs, dont l'offre est moins élastique, profite aux étrangers. Les écarts entre l'élasticité internationale et l'élasticité interne en réaction aux écarts entre les avantages et les rentes de monopole qui constituent l'avantage de ces facteurs, ont d'importantes répercussions sur la répartition internationale des gains tirés de l'investissement.
Comme les entreprises évoluent dans des marchés oligopoles et oligopsones, les avantages à l'égard des coûts ne reviennent pas nécessairement aux consommateurs sous forme d'une baisse des prix ni aux travailleurs sous forme d'une hausse des salaires ; les profits reviennent alors aux sociétés mères. Pour que ce genre de spécialisation internationale fonctionne, il faut maintenir de larges écarts salariaux (d'où la nécessité de syndicats faibles dans le pays hôte pour maintenir les salaires bas), assurer l'accès continu aux marchés des sociétés mères (d'où la nécessité pour les intérêts importateurs d'exercer des pressions politiques plus fortes que les producteurs locaux déplacés par les composantes et processus à faible coût, y compris les syndicats dans les pays importateurs riches) et jouir dans le pays hôte d'un minimum d'impôts, de tarifs, de réglementation et de bureaucratie.
Comme l'apport de l'entreprise transnationale se présente sous la forme d'un ensemble, que l'on juge souvent comme son principal avantage, il devient alors la cause de la répartition inégale des gains à l'échelle internationale. Si l'ensemble se brisait, ou fuyait, certaines des rentes et certains des avantages monopolistiques qu'il comporte se répandraient dans le pays hôte. Cependant, s'il est bien stable, seuls les facteurs les moins rares et les plus faibles du pays hôte tirent un revenu limité des opérations de la société transnationale.
Ces tendances peuvent être compensées, et l'ont été dans certains cas, par plusieurs facteurs. Le pays en développement peut recourir à son pouvoir de négocier pour toucher une part de ces rentes (bien que la question de savoir s'il faut ou non taxer les sociétés transnationales sans attaches aboutisse au dilemme du prisonnier dont on a discuté précédemment) et les appliquer aux services sociaux ou aux travaux publics à l'intention des pauvres, ou encore l'investissement dans le capital humain peut créer à l'intérieur du pays certains facteurs rares et éliminer une partie des rentes. Cela s'est produit dans les pays en développement qui ont le mieux réussi. C'est en fait la raison d'être du développement. À mesure que le pays en développement rehausse la valeur ajoutée intérieure de ses exportations, son taux de croissance augmente. C'est l'une des forces qui interviennent dans la mondialisation. Cela montre également les limites de la distinction traditionnelle entre les succédanés de produits importés et l'orientation vers les exportations. En effet, la valeur ajoutée intérieure est une forme de remplacement des importations, tandis que l'augmentation des exportations représente en même temps une orientation vers l'exportation.
Supposons maintenant que l'ensemble soit défait et qu'une partie de son contenu, comme les compétences spécialisées, puisse être transférée au pays en développement. Prenons un modèle, par exemple le transport aérien, où deux genres de services doivent être combinés, le premier hautement spécialisé et le second moins spécialisé. Les fournisseurs de services spécialisés, tels les pilotes, sont relativement rares globalement, mais très mobiles entre les pays en réponse à des incitatifs financiers. Par une journée claire, un pilote de ligne aérienne peut voir le monde, tandis que les personnes négligées qui vident les cendriers et nettoient les avions au sol ont les deux pieds sur terre. L'offre de services de spécialisation moyenne, par exemple ceux du personnel au sol, est très élastique localement, mais immobile entre les pays. Il en va de même pour la publicité transnationale, les chaînes d'hôtels, les enclaves touristiques, etc. Il en résulte que les pilotes toucheront des rentes élevées tandis que le personnel au sol gagnera à peine le salaire minimum. Tout pays, même très pauvre, qui souhaite avoir une ligne aérienne, devra verser à ses pilotes le salaire qu'ils toucheraient dans une grande ligne aérienne internationale, faute de quoi il risque de les perdre. Une politique intérieure de revenus égalitaires est impossible à mettre en œuvre, non pas à cause de l'exode des cerveaux, c'est-à-dire la perte de travailleurs professionnels qualifiés au profit de pays étrangers, mais parce qu'il faut contrer l'exode déjà en cours. Les inégalités internationales et intérieures devront être importantes. Encore une fois, l'intégration internationale partielle (celle des ouvriers qualifiés et des professionnels) conduit à la désintégration nationale. De plus en plus, on trouve des enclaves industrialisées dans les pays du Tiers-Monde, « des Belgique dans les Indes ».
Les institutions accusent du retard par rapport à la technologie. Les révolutions qu'ont connues les technologies des domaines des transports, du voyage, des communications et de l'information ont unifié et rapetissé la planète9, mais notre division en États-nations remonte aux époques de la paix de Westphalie en 1648, de la constitution américaine et de la Révolution française en 1789, de l'unification de l'Allemagne et de l'Italie au
9 Cela ne signifie pas que les gens ont nécessairement profité de la mondialisation technologique. Les progrès économiques et techniques ne se traduisent pas, à l'échelle mondiale encore moins qu'à l'échelle nationale, automatiquement en bien-être humain.
XIXe siècle et de l'émiettement des empires en États-nations après la Première Guerre mondiale. Alors que la technologie continue de s'étendre et d'unifier le monde, les nations se multiplient et sont plus intensément conscientes de leur existence propre. Ou, pour paraphraser Marx, il existe une contradiction entre les forces de production, qui ont été mondialisées, et les relations de production, qui reflètent les États-nations.
La biotechnologie et la technologie des matériaux devraient déboucher sur de grands progrès, mais c'est la microélectronique dans le domaine de la technologie de l'information et des communications qui est plus pertinente à la mondialisation. Peu d'industries manufacturières et d'industries de services ont échappé à l'application du microprocesseur aux nouveaux produits et procédés (Oman, 1996). Les communications, l'information et les médias ont été transformés par son avènement. Les progrès dans le domaine des télécommunications et de la technologie de l'information font disparaître les frontières qui entravent le commerce des services, la composante du commerce et de l'investissement étranger direct qui croît le plus rapidement.
Lorsque les États-nations ont été constitués, les cités-États et les fiefs qui les avaient précédés étaient devenus trop petits pour l'ensemble des opérations requises par la révolution industrielle. L'institution politique a donc été adaptée à la nouvelle technologie industrielle, aux routes, aux chemins de fer et aux canaux. L'État-nation était alors une institution progressive. Cependant, je ne suis pas un déterministe technologique. L'adaptation des institutions à la technologie n'est pas un processus inévitable. Par exemple, le Moyen-Âge a vu disparaître la technologie romaine qui avait donné les routes, les thermes, les aqueducs et les amphithéâtres, qu'on a laissés à l'abandon. Cependant, l'État-nation d'aujourd'hui, avec l'importance qu'il accorde à la souveraineté complète, est devenu, du moins à certains égards, un obstacle au progrès. Il nous a placés devant plusieurs dilemmes du prisonnier : chaque pays agit dans son propre intérêt, et il en découle que la situation de chacun s'aggrave. Chaque nation gagne à poursuivre cette voie destructrice, que les autres fassent la même chose ou non. Pour contrer ces résultats destructeurs, il faut beaucoup de confiance, de motivation morale (même si, comme dans le cas du dilemme du prisonnier, on parle ici d'honneur parmi les voleurs), de collaboration ou de compulsion.
Au palier international, à cause des effets du dilemme du prisonnier, la répartition des ressources devient moins efficace. Il y a donc possibilité de gains si l'on revient à une affectation plus efficace des ressources. Selon le théorème de Coase, l'absence de frais de transaction et une information complète, un cadre juridique et des droits de propriété bien définis permettent à chaque État de parvenir à des ententes avec d'autres États pour éviter,
par le versement d'indemnités, ce dommage et rendre leur situation meilleure qu'elle ne l'aurait été si les effets du dilemme du prisonnier s'étaient fait sentir10. Par exemple, les États-Unis sont responsables de pluies acides qui affectent le Canada. Si les dommages pour le Canada sont plus grands que les bénéfices pour les États-Unis, le Canada pourrait offrir d'indemniser les États-Unis pour l'abandon des émissions d'anhydride sulfureux, le principal composant des pluies acides, et se trouver tout de même dans une meilleure situation que s'il acceptait les pluies acides ; de même, si les bénéfices sont plus grands que les dommages, les États-Unis pourraient offrir une indemnisation au Canada pour l'acceptation des pluies acides et se retrouver dans une meilleure situation qu'ils ne l'auraient été s'ils avaient empêché ces dommages. Cependant, comme nous le savons tous malheureusement, nous sommes loin des résultats prévus par le théorème de Coase, même si nous ne sommes pas toujours à l'extrémité du spectre, c'est-à-dire devant le dilemme du prisonnier. Le théorème de Coase demeure utile, en dépit de ses hypothèses irréalistes, car il attire notre attention sur le fait qu'il existe des possibilités de profit mutuel inexploitées lorsque nous nous trouvons en face d'un dilemme du prisonnier. Je ne souhaite évidemment pas qu'une indemnisation soit toujours, ni même souvent, versée. Les perdants, tels que les propriétaires britanniques après l'abrogation des lois sur les céréales en 1846, ne méritent peut-être pas d'être indemnisés, et même s'ils le méritaient, les coûts administratifs et les pertes qui découleraient de l'imposition de taxes pour financer cette indemnisation pourraient être tellement élevés qu'ils rendraient l'indemnisation antiéconomique. Cependant, le fait qu'une indemnité puisse être versée nous fait prendre conscience de la possibilité de réaliser des gains.
Si l'on ajoute au dilemme du prisonnier le problème de l'abstentionnisme, en vertu duquel chaque pays compte sur les autres pour supporter les coûts de mesures qui profitent à tous, on se trouve alors avec une offre déficitaire d'éléments publics positifs, tels que la paix, un système de commerce ouvert, des normes communes de poids et de mesures, la liberté de la mer, des droits de propriété bien définis, la stabilité internationale, un système monétaire efficace et la conservation de l'environnement, tandis qu'il y a offre excédentaire d'éléments négatifs tels que les guerres, la pollution et la
10 Je remercie Michael Lipton pour son analyse de la relation entre le dilemme du prisonnier et le théorème de Coase dans un contexte différent (voir Lipton, 1985). Farrell (1987) a démontré l'inexactitude du théorème de Coase, selon lequel les particuliers pourraient résoudre les problèmes d'externalités et de biens publics aussi bien que les gouvernements pourvu que leur soient conférés des droits de propriété (p. 113-129).
pauvreté. Des métaphores et comparaisons illustrent cette situation : tragédie des biens communs, pièges sociaux, paradoxe de l'isolement, etc.
Dans le système actuel, l'action non concertée semble rentable. Tout pays gagne à ériger des barrières protectionnistes, que les autres fassent de même ou non ; à renforcer ses forces armées, que d'autres fassent de même ou non ; tout pays peut, à son avantage, polluer l'air et les eaux communes, que les autres l'imitent ou non. Tout pays a avantage à attirer des capitaux étrangers au moyen d'incitatifs fiscaux, quoi que fassent les autres, contribuant du coup à l'érosion de l'assiette fiscale de tous les pays. Ces actions mutuellement dommageables et, en définitive, autodestructrices, ne peuvent être évitées, faute d'autodiscipline, que par une force mondiale dominante qui imposera des limites ou encore par la collaboration ou, plus efficacement, par la délégation de certains pouvoirs décisionnels à une instance supranationale dotée du pouvoir d'appliquer des limites ou de surveiller les contributions.
Les contributions à un bien public commun par chaque pays sont classées comme suit, par ordre de préférence :
1. Mon pays ne contribue pas alors que les autres le font (abstentionnisme).
2. Mon pays contribue avec les autres (collaboration).
3. Aucun pays ne contribue (effet du dilemme du prisonnier).
4. Mon pays contribue alors qu'aucun autre ne contribue.
Le comportement de chacun selon le point 1, par crainte du point 4, conduit au résultat 3. Bien que 2 soit préférable à 3, nous aboutissons à la situation 3, la moins préférable, à moins que des récompenses et des pénalités ou des motivations autonomes à la collaboration ne conduisent à 2. Les attentes et les incitatifs doivent être tels qu'ils éliminent les résultats 4 et 1 pour éviter qu'un pays qui contribue ne se retrouve dans la situation 4. Faute de telles motivations, il en résulte que l'offre d'éléments publics positifs tels que la paix, la stabilité monétaire, l'absence d'inflation, l'augmentation de la production et de l'emploi, une économie mondiale ouverte, la protection de l'environnement, l'élimination de la dette, la conservation des matières premières, la réduction de la pauvreté et le développement mondial risque de devenir déficitaire.
On a démontré que les jeux itératifs du dilemme du prisonnier conduisent à des résultats non destructeurs (Axelrod, 1984). Les partenaires apprennent et adoptent des stratégies mutuellement avantageuses. J'ai déjà mentionné que nous nous retrouvons entre les deux extrêmes que sont le dilemme du prisonnier et les résultats prévus par le théorème de Coase. Pour plusieurs raisons, il est plus difficile de parvenir à des ententes de collaboration dans les transactions internationales que dans les autres, où la confiance mutuelle et le sens du devoir jouent un rôle plus important. Il y a maintenant beaucoup d'États, près de 200, et leur nombre rend les ententes difficiles et les défections plus probables. Il n'y a pas de police ni de gouvernement mondiaux pour mettre en application les ententes, dont la stabilité est d'ailleurs minée par des changements rapides. L'absence de pouvoir hégémonique fait également disparaître les sanctions pour non-respect des ententes. Tous ces facteurs empêchent la confiance de s'établir, alors qu'il s'agit pourtant d'un préalable essentiel aux ententes internationales.
Les exemples de dilemme du prisonnier à l'échelle de la planète sont fort nombreux. Mentionnons d'abord la course aux armements. Sans causer de guerre nucléaire, elle a contribué à des centaines de guerres mineures, particulièrement dans le Tiers-Monde. On peut ensuite cité : le protectionnisme concurrentiel, par l'entremise duquel chaque pays rejette son chômage sur le dos des autres; les fluctuations concurrentielles du taux de change, par lesquelles s'exportent le chômage ou l'inflation ; les guerres d'investissement, au cours desquelles les pays renoncent à l'impôt pour attirer des investissements limités ; les guerres de R-D et les cauchemars technologiques qui en découlent ; le refus des banques d'alléger la dette et des gouvernements de donner des garanties ; la pollution de l'environnement ; les hausses concurrentielles des taux d'intérêt ; la surpêche, l'épuisement des stocks de poissons et la destruction des espèces ; autant de secteurs où se livrent maintenant ces batailles.
Ce problème s'applique non seulement aux politiques gouvernementales, mais également à celles des entreprises. Dans le domaine de la technologie, les entreprises (et les pays) ont tendance à abandonner la recherche fondamentale, qui donne des résultats à long terme qu'il est difficile de s'approprier et qui profitent à d'autres entreprises et pays, pour se tourner vers la recherche commerciale à court terme dont les résultats se manifestent rapidement en profits pour l'entreprise. Par exemple, la recherche fondamentale pour trouver de nouvelles variétés de blé et de riz plus productives, qui a donné lieu à la révolution verte dans les années 60, n'était financée ni par des entreprises privées, ni par les gouvernements nationaux, mais devait compter sur les fondations philanthropiques Ford et Rockefeller, dont les ressources sont nettement insuffisantes pour mener des recherches sur les problèmes modernes de haute technologie qui guideront la mondialisation dans le prochain siècle.
Pour éviter ces pièges, la coordination, la collaboration et l'application des politiques sont nécessaires. Cependant, la coordination suppose que chaque pays doit poser des actes qu'il ne veut pas poser. Les États-Unis doivent équilibrer leur budget pour faire baisser les taux d'intérêt mondiaux ; en Allemagne, la croissance doit s'accélérer, mais ce pays ne veut pas absorber les travailleurs de la Turquie et de la Yougoslavie ; beaucoup sont d'avis que le Japon devrait importer davantage, mais il ne veut pas nuire à ses industries intérieures ; et ainsi de suite.
Il s'agit donc de remplacer les ordres internationaux du passé fondés sur la domination et la dépendance, comme celles qu'imposaient la GrandeBretagne et les États-Unis, ou sur les problèmes qui témoignent d'une fragmentation ou d'un manque de coordination, par un nouvel ordre mondial pluraliste fondé sur l'égalité et la justice.
Pour la plupart des économistes, la mondialisation devrait aller de pair avec une réduction de l'appareil gouvernemental ; plus le gouvernement serait petit, plus l'économie serait ouverte11. Cela s'explique par deux raisons. Premièrement, les politiques de libéralisation vont habituellement de concert avec une préférence pour les marchés et, donc, un appareil gouvernemental réduit. Deuxièmement, la mondialisation a rendu moins efficaces les politiques monétaires et financières des gouvernements, ce qui devrait conduire à un gouvernement plus petit. Pourtant, Rodrik (1996) a démontré que la portée du gouvernement s'est amplifiée au lieu de diminuer dans les économies qui ont le plus profité des marchés mondiaux. Il existe une corrélation positive entre l'ouverture, mesurée par la part du PIB occupée par le commerce, et la portée du gouvernement, mesurée par la proportion du PIB que représentent les dépenses gouvernementales. Les petites économies ouvertes comme la Suède, l'Autriche, la Suisse, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas ont d'importants gouvernements. Rodrik laisse entendre que ce phénomène s'explique par le rôle du gouvernement, qui protège contre les chocs extérieurs et les risques externes et atténue les bouleversements du marché. Il propose deux mesures pour se prémunir contre les risques externes : la volatilité des termes de l'échange et la concentration par produit d'exportation (c'est-à-dire le rapport de la valeur d'un ou de deux produits
11 Cette section s'inspire de Rodrik (1996). Voir également Garrett et Lange (1995) et Garrett (1995). Je remercie James Robinson d'avoir attiré mon attention sur ces articles.
sur la valeur totale des exportations). Selon la nouvelle théorie de la croissance, on peut également soutenir que, face à une concurrence plus féroce, les gouvernements consacrent plus d'argent aux biens publics comme l'éducation, la R-D et les infrastructures.
La théorie de Rodrik repose sur trois hypothèses. Premièrement, l'expansion du commerce donne lieu à des risques externes plus grands ; deuxièmement, l'augmentation des risques externes donne lieu à une plus grande volatilité des revenus ; troisièmement, l'augmentation de la part du PIB que représentent les achats du gouvernement réduit la volatilité des revenus. La première hypothèse est douteuse. Un commerce international diversifié (selon les biens, les services, les pays d'origine et les pays de destination) peut constituer une bonne protection contre les risques. Par exemple, un pays qui dépend entièrement de la production intérieure d'aliments se trouve en bien mauvaise posture si les récoltes sont mauvaises, tout comme un pays qui dépend de son charbon pour son énergie si les mineurs font la grève. Si l'exploitation du charbon relève du secteur public, la propriété gouvernementale présente des risques plus grands qu'une politique diversifiée d'importation de combustibles. L'autonomie est parfois confondue avec l'autosuffisance, mais celle-ci peut se faire au détriment de celle-là. Cependant, il est vrai que certains chocs, tels que la hausse des prix du pétrole dans les années 70, sont le fruit du commerce international.
Rodrik rejette d'autres explications possibles du lien positif entre l'ouverture et le gouvernement, tel le fait que les petits pays sont à la fois plus ouverts et ont tendance à avoir des dépenses gouvernementales plus élevées que les grands, et que les pays d'Europe ont un important appareil gouvernemental et sont plus ouverts que les autres en raison de l'Union européenne. Sa conclusion selon laquelle la mondialisation pourrait bien nécessiter des gouvernements forts concorde avec l'argument que je défends ailleurs voulant que les marchés et la théorie des prix ne demandent pas un État minimaliste, mais un État actif et interventionniste (Streeten, 1993).
Les points de vue sur la mondialisation et le séparatisme ainsi que sur le gouvernement et la non-intervention peuvent être classés en quatre groupes :
Séparatisme | Mondialisation | |
Intervention gouverne mentale (gouv. national et mondial) | Dirigisme national | Position énoncée dans le présent chapitre |
Laisser-faire | Libéraux nationalistes (classiques) | Libéraux mondiaux (classiques) |
Sir John Hicks a déjà dit que la meilleure récompense du monopoliste est souvent une vie paisible. L'effort qu'il faut déployer pour maximiser les profits en égalisant les rendements marginaux se solde souvent par une perte de tranquillité d'esprit. Le dogme du libre-échange, fondé sur la doctrine de l'avantage comparatif, nous incite à toujours nous battre pour obtenir de meilleurs revenus de la division internationale du travail. On a dit que la technologie de l'information nous rapproche du modèle théorique de l'économique : elle fournit plus de renseignements, réduit les coûts de transaction et élimine les obstacles à l'entrée. Les ordinateurs et les télécommunications avancées rendent ces hypothèses beaucoup plus réalistes (Woodall, 1996, p. 46). Cependant, les adaptations nécessaires pour réagir aux nouveaux avantages comparatifs sont coûteuses et leur nécessité a été accélérée par les nouvelles technologies. Dans un contexte international, où les avantages comparatifs changent rapidement, la politique commerciale peut, comme nous l'avons vu, devenir une politique d'errance, nécessitant le déplacement d'un emploi à un autre, d'une résidence à une autre, pas une ou deux fois, mais continuellement. Les citoyens d'un pays déjà relativement riche, ou d'un groupe de pays riches, peuvent dire : « Nous avons déjà beaucoup de biens matériels. Nous préférons abandonner quelques revenus supplémentaires du commerce international pour vivre une vie plus paisible, pour ne pas avoir à apprendre un nouveau métier, pour ne pas être déracinés de notre communauté. » Il n'y a rien d'irrationnel ou d'antiéconomique dans un tel choix. Une autre solution consisterait à former un bassin de travailleurs prêts à déménager et à acquérir de nouvelles compétences pour réagir à la nouvelle scène internationale. Ces « commandos » seraient mieux payés et jouiraient de meilleures conditions. Ce genre de vie pourrait intéresser de jeunes célibataires ou les personnes qui aiment le changement. Cependant, comme le souligne Dore (1996), compte tenu de l'importance décroissante des ouvriers spécialisés et des manœuvres et de l'importance accrue des travailleurs hautement spécialisés, le recyclage est difficile, voire impossible.
Évidemment, la tranquillité d'esprit repose sur la place qu'occupe le commerce international dans l'économie du pays. Ce pays ne doit pas souffrir des réductions de revenus découlant de son choix de ne pas demeurer compétitif sur les marchés internationaux, ne serait-ce que de façon marginale. Cela dépendra également de la mesure dans laquelle un pays parvient à empêcher les grands intérêts (capitalistes, gestionnaires et syndicats) profitant de cette protection de devenir si puissants que l'économie vienne à dépasser le seuil où le manque à gagner de la spécialisation internationale ne fait qu'équilibrer les avantages d'une vie un peu plus paisible. Il est probable que de nombreux pays ont demandé une protection au-delà de ce seuil optimal et que les coûts réels qu'entraîne, pour la collectivité, le fait de garder des travailleurs à l'emploi d'industries qui devraient être rationalisées dépassent largement les avantages que pourrait procurer un redéploiement des travailleurs.
Les réserves présentées ci-dessus concernant les pays qui dépendent grandement du commerce international devraient à leur tour faire l'objet de réserves si l'on pouvait collaborer à l'échelle internationale pour définir le taux optimal de progrès techniques, lorsque ceux-ci suscitent des bouleversements. Dans la plupart des autres secteurs de progrès, nous acceptons l'application d'une forme quelconque de calcul des coûts et avantages, mais ce n'est qu'au regard des progrès dans les connaissances et de leurs applications techniques et commerciales que nous nous abstenons de poser des questions sur les coûts sociaux et humains. Lorsque les progrès technologiques dans les matières synthétiques éliminent des gammes d'exportations de matières premières dont un pays est largement tributaire pour l'obtention de devises, les coûts d'adaptation du pays exportateur peuvent grandement dépasser les avantages pour les acheteurs des pays importateurs, sans compter l'évaluation des effets de répartition. Il serait alors raisonnable soit de réclamer une forme quelconque d'entente internationale pour ralentir le rythme des progrès scientifiques et technologiques, soit de se retirer de la concurrence internationale. L'enjeu ici n'est pas d'abandonner quelques revenus pour obtenir la tranquillité d'esprit, mais bien, par la collaboration internationale, d'éviter l'appauvrissement qui découlerait d'une détérioration des termes de l'échange ou d'une hausse du chômage.
Des travaux ont déjà été réalisés sur les objectifs soi-disant non économiques des décideurs, tels que le maintien d'un secteur agricole (ou d'un secteur industriel) important en tant que fin en soi, et sur la façon de modifier la politique de libre-échange pour les atteindre12. Cependant, je ne veux pas présenter d'objectifs non économiques. Les loisirs font partie des objectifs économiques classiques tout comme le fait d'éviter les coûts financiers et psychologiques des bouleversements : ce qu'il en coûte pour s'établir ailleurs, se trouver un nouveau logement, suivre une nouvelle formation, etc. Ces avantages et ces coûts, qui relèvent entièrement du domaine normalement imparti aux économistes, ont été négligés dans le contexte de commerce
12 Parmi les collaborateurs à ces travaux dans les années 50 et 60, on retrouve Jagdish Bhagwati, Max Corden, Harry Johnson et T.N. Srinivasan.
international. Leur prise en considération contribuerait à modifier les conclusions que l'on peut tirer du libre-échange et se révèlerait justifiée.
Dans la Communauté européenne, les gens aspirent à plus de loisirs, à des vacances plus longues, à des mécanismes de sécurité sociale plus généreux, à des salaires minimums plus élevés et à une plus grande participation à la gestion des entreprises par les travailleurs. Dans la mesure où ces aspirations n'entravent pas la capacité de maintenir des taux élevés de croissance, on peut continuer de rechercher le libre-échange. Cependant, si elles sont mises en œuvre au détriment de la croissance et donc d'une certaine réduction des revenus par rapport au libre-échange, une certaine fermeture et une certaine gestion des relations commerciales seraient légitimes si elles permettaient d'éviter ou de réduire les pertes et les coûts générés par le libreéchange. Les avantages et les coûts privés peuvent différer des avantages et des coûts sociaux ; citons à titre d'exemple de coût social excessif le chômage, la désintégration de collectivités complètes ou les dommages faits à l'environnement à la suite d'un changement technologique.
Il se pourrait que l'harmonie et l'homogénéité sociales obtenues par le maintien de valeurs semblables ajoutent à l'efficacité et contribuent à une plus grande croissance économique. Le cas échéant, les interventions dans le commerce qui conduisent à la formation de blocs commerciaux « orwelliens » peuvent donner lieu à un plus grand volume d'échanges commerciaux entre les blocs. La proportion du commerce au revenu national serait réduite, mais, grâce à des revenus plus élevés, il y aurait plus de commerce.
Dans le présent chapitre, j'ai tenté de montrer que l'intégration internationale peut donner lieu à la désintégration nationale, qui peut se manifester par une hausse du chômage, de la pauvreté, de l'exclusion ou de la marginalisation.
Le pouvoir des gouvernements nationaux et leur capacité d'adopter des politiques nationales et de payer les services sociaux a été réduite sans qu'il y ait eu expansion correspondante d'un gouvernement supranational ou d'une collaboration internationale efficace. Les dépenses au titre du bien-être social et les subventions pour les programmes d'aide aux pauvres ont été comprimées ou les services privatisés, si bien que ceux qui n'ont pas d'argent pour les payer doivent s'en passer. Le retard qu'accusent les institutions politiques par rapport à la mondialisation de la technologie, à la déréglementation et à la libéralisation entraîne une perte de la capacité de gouverner. Karl Polanyi (1944) a écrit que le marché national est enchâssé dans la société et l'État, mais qu'aucune autorité de ce genre ne régit le marché international13. L'État favorisait le bien public du marché tout en combattant les problèmes qu'il comportait. Cependant, nous n'avons pas d'équivalent mondial ; à l'échelle internationale, le marché règne en maître. Il y a bien quelques règlements, politiques et mécanismes de protection mondiaux, mais les gouvernements nationaux battent en retraite, réduisant les services sociaux, l'assiette fiscale et les filets de sécurité, quoique les grands discours devancent les actions concrètes.
Les forces mondiales diminuent le pouvoir des gens d'influer sur les politiques de manière démocratique au palier national. Par ailleurs, à l'échelle mondiale, il n'existe pas d'institutions démocratiques qui permettraient aux gens de maîtriser ou même d'influencer leur destinée. Ces phénomènes doivent être analysés et faire l'objet de politiques.
Ainsi, il faut d'abord explorer comment différents pays, régions, secteurs et groupes sont touchés par la mondialisation, déterminer les gagnants et les perdants (en termes absolus et relatifs) et voir comment les mécanismes visant à protéger les faibles, les pauvres et les exclus peuvent être enchâssés d'emblée dans le processus de mondialisation. On devrait établir des stratégies pour déterminer et favoriser les aspects positifs de la mondialisation, tout en minimisant les aspects négatifs ou en protégeant les perdants contre les retombées. Cela ne peut se faire en combinant mondialisation et laisserfaire.
Afin d'éviter les contrecoups du protectionnisme, il est nécessaire, voire essentiel, de s'occuper des victimes de la concurrence et des groupes touchés. Comment réduire l'insécurité accrue issue du chômage, de la précarité de l'emploi, de la pauvreté, des inégalités, de la marginalisation et de l'exclusion ? Comment harmoniser la mondialisation économique et la mondialisation sociale ? Comment intégrer la mondialisation des institutions à vocation sociale ? Toutes ces questions supposent deux choses. Premièrement, il faut déterminer à quel rythme la mondialisation devrait se faire. Un rythme plus lent facilite l'adaptation. Deuxièmement, là où la mondialisation et la libéralisation du commerce et des marchés financiers ont causé le chômage, la pauvreté, l'exclusion et la marginalisation, l'État devrait fournir différents mécanismes de soutien du revenu et filets de sécurité sociale, notamment des programmes de travaux publics, des installations et services d'éducation et de recyclage des travailleurs, un programme visant à
13 Je dois cet argument à Mohan Rao. Voir également Rao (1995). La notion de « libéralisme enchâssé » pour décrire l'équilibre entre la libéralisation du commerce et les politiques sociales gouvernementales d'après-guerre est attribuable à Ruggie (1995, p. 507-526).
changer les attitudes et la motivation, etc. Pour contrer les effets négatifs de la mondialisation, il ne s'agit pas de mettre un terme à ce processus, mais de lutter contre ses effets, idéalement à l'échelle mondiale mais, en attendant que cela soit possible, au palier national. Comme la mondialisation réduit les ressources publiques disponibles, on devrait envisager la levée de taxes mondiales.
Au chapitre des politiques et des mesures à prendre, il faut établir non seulement des institutions locales et internationales, mais également des institutions transnationales et mondiales (ou régionales). J'ai soutenu un peu plus haut que la technologie a devancé les institutions. Les bouleversements dans les transports, les voyages, les communications et l'information ont en partie unifié le monde. Cependant, au palier des institutions, nous sommes toujours à l'ère de l'État-nation. L'État-nation s'est accaparé d'un trop grand nombre de fonctions, qu'il ne peut plus remplir de façon efficiente ou humaine. Certaines de ces fonctions devraient être déléguées vers le haut, d'autres vers le bas. La délégation vers le haut est nécessaire parce que la technologie et l'entreprise privée sont devenues mondiales, tandis que leur supervision et leur réglementation sont demeurées nationales. Une politique mondiale contre le trust, le cartel et les pratiques restrictives, par exemple, harmoniserait les politiques internationales aux politiques nationales. À l'heure actuelle, il est interdit aux sociétés américaines de conclure des collusions ou de former des cartels dans leur pays, mais la loi Webb Pomerane les encourage à le faire contre les pays étrangers. Les réseaux de distribution des sociétés japonaises constituent des obstacles au commerce. De nombreuses entreprises japonaises comptent sur des fournisseurs locaux exclusifs. L'Organisation mondiale du commerce devrait pouvoir en principe s'occuper de ces questions. À l'heure actuelle, seule la discrimination par les prix dans le commerce international est éliminée par l'autorisation d'imposer des droits antidumping. Cependant, la plupart des gouvernements invoquent ces droits comme mécanisme protectionniste, non pas pour favoriser la concurrence, mais pour la contrecarrer. Il est évident que l'établissement d'une politique sur la concurrence devrait relever d'un organisme supranational, car les gouvernements nationaux seraient tentés d'adapter une telle politique aux besoins de leurs entreprises nationales. Par ailleurs, la diminution du pouvoir de monopole aura pour effet de réduire les incitatifs et la capacité de faire des recherches fondamentales, le moteur de croissance le plus important à notre époque de haute technologie. Peut-être que ces recherches devront être prises en charge par des organismes supranationaux ou des consortiums de recherche internationaux. On devrait conduire des
recherches pour déterminer si cela est nécessaire et, le cas échéant, pour établir les façons d'y parvenir.
Enfin, il conviendrait d'examiner l'interaction des politiques et des institutions à cinq niveaux : au niveau micro-microéconomique (ce qui se passe à l'intérieur de l'entreprise, de la ferme, du ménage), au niveau microéconomique, au niveau mésoéconomique (l'incidence des politiques et des institutions sur différents groupes et régions), au niveau macroéconomique et au niveau macro-macroéconomique (mondial). Il faudra également explorer la répartition des tâches à chaque niveau entre le secteur privé, le secteur public (national, international et mondial) et les organismes bénévoles.
Quelle que soit l'utilité des divers critères de définition, la mondialisation est un phénomène bien réel lorsqu'on l'envisage sous l'angle de l'accroissement des échanges commerciaux et des investissements entre les pays. Entre 1985 et 1994, par exemple, la contribution du commerce mondial au produit intérieur brut (PIB) a augmenté plus de trois fois plus rapidement que pendant les dix années précédentes, tandis que celle de l'investissement étranger direct (IED) a doublé (Banque mondiale, 1996b). En ce sens, la mondialisation est une notion tout aussi utile lorsqu'on l'aborde du point de vue des pays en développement que de celui de l'économie mondiale dans son ensemble. En effet, non seulement la proportion globale du commerce au PIB dans ces pays a connu une hausse de 1,2 p. 100 par année au cours de la dernière décennie, mais la part de l'investissement étranger total détenue par ces pays a augmenté pour passer à plus du tiers (Banque mondiale, 1996b).
Cependant, la subdivision de ces données révèle que les pays en développement ne participent pas tous dans la même mesure au processus de mondialisation. Au contraire, une étude récente de la Banque mondiale dresse un bilan troublant de l'intégration du Tiers-Monde dans l'économie mondiale (Banque mondiale, 1996b). On observe des écarts importants dans l'augmentation moyenne de la contribution du commerce au PIB parmi les pays en développement ; par exemple, cette contribution diminué dans 44 pays en développement sur 93, tandis qu'environ les deux tiers de la totalité de l'IED se concentrent dans 8 pays seulement (Banque mondiale, 1996b). Le présent chapitre a pour objet d'examiner le rôle que jouent les nouvelles technologies de l'information dans ces modèles divergents d'intégration mondiale qui, comme le montre la section suivante, annoncent la marginalisation d'un grand nombre de pays en développement.
Selon l'étude de la Banque mondiale (1996b) sur les perspectives économiques mondiales des pays en développement, l'intégration de ces pays dans l'économie mondiale au cours des dernières années s'est effectuée de façon très inégale. Le tableau 1, tiré de ce rapport, témoigne de l'étendue de cette inégalité. Il montre notamment que dans certaines régions en développement, et plus particulièrement en Asie de l'Est, en Asie du Sud et en Amérique latine, le degré d'intégration dans l'économie mondiale (mesuré par la croissance des exportations et la croissance de l'IED) a connu une hausse marquée, tandis qu'ailleurs, notamment au Moyen-Orient et en Afrique, l'intégration a été beaucoup plus lente. Le tableau 1 révèle également une nette corrélation entre ces différences et les taux de croissance économique. Ainsi, les pays où l'intégration a été la plus intense enregistrent la croissance plus rapide, tandis que ceux où elle a été la plus lente affichent le taux de croissance économique le moins rapide.
Tableau 1. Inégalité de l'intégration des pays en développement dans l'économie mondiale | |||
Régions | Croissance réelle du PIB par habitant, 1991-1995 (%) | Croissance des exportations par habitant, 1991-1995 (%) | IED d'entrée en proportion du PIB, 1993-1995 (%) |
Asie de l'Est | 8,0 | 14,1 | 3,1 |
Asie du Sud | 2,2 | 8,4 | 0,3 |
Amérique latine et Caraïbes | 1,1 | 7,2 | 1,1 |
Moyen-Orient et Afrique du Nord | -0,2 | 0,4 | 0,4 |
Afrique subsaharienne | -1,5 | -1,6 | 0,9 |
Source : Banque mondiale (1996b). | |||
D'autres données tirées du même rapport nous permettent d'examiner plus attentivement le processus de marginalisation mondiale, en vertu duquel les contributions du commerce et de l'IED au PIB diminuent dans certains pays. En ce qui concerne la première proportion, les données de la Banque mondiale révèlent une baisse dans 44 pays en développement sur 93, ce qui touche plus d'un milliard de personnes, soit 26 p. 100 de la population qui compose l'échantillon (Banque mondiale, 1996b, p. 21). La majorité de ces 44 pays se trouvent au Moyen-Orient et en Afrique. De même, au cours de la dernière décennie, la contribution de l'IED au PIB a chuté dans 37 des 93 pays étudiés (Banque mondiale, 1996b, p. 22). De ce nombre, 20 se trouvent en Afrique subsaharienne, 9 en Amérique latine et aux Caraïbes et 7 au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
En général, c'est donc le continent africain qui est le plus marqué par la marginalisation (voir chapitre 6). De fait, un article récent sur ce sujet conclut que l'Afrique est actuellement plus marginalisée au sein de l'économie mondiale qu'à tout autre moment au cours des cinquante dernières années et que sa contribution au commerce mondial, à l'investissement et à la production avait décliné au point d'atteindre des proportions négligeables (Collier, 1995, p. 556).
De nombreuses raisons peuvent certainement expliquer ces modèles divergents d'intégration mondiale, la plus évidente étant peut-être la différence de politiques macroéconomiques, commerciales et industrielles qui existe entre les pays. On soutient souvent, par exemple, que les nouvelles économies industrielles d'Asie ont adopté des politiques commerciales et industrielles beaucoup plus tournées vers l'extérieur que les autres pays en développement en général et que ceux de l'Afrique subsaharienne en particulier. Le fait que certaines régions sont beaucoup plus vulnérables à l'incertitude et aux dangers politiques (l'Afrique étant encore une fois très présente dans cette catégorie) pourrait également représenter un élément d'explication. Nous n'avons pas l'intention de réfuter de tels arguments. Cependant, nous croyons que l'influence de la technologie de l'information n'a pas fait l'objet de toute l'attention qu'elle mérite dans ce contexte. Nous montrerons donc qu'il existe un ensemble de mécanismes par lesquels la technologie de l'information influe sur le processus de mondialisation. Dans chaque cas, la nature de cette influence semble correspondre de façon générale aux modèles de mondialisation que nous venons de décrire. Nous démontrerons également que ces mécanismes d'influence tendent à accroître l'étendue de la mondialisation. Ainsi, la technologie de l'information et la mondialisation s'alimentent mutuellement.
Comme nous avons défini la mondialisation et la marginalisation sous l'angle des échanges commerciaux et de l'investissement étranger, c'est en fonction de ces facteurs que nous devons examiner le rôle joué par les nouvelles technologies de l'information. Nous nous pencherons d'abord sur les mécanismes par l'intermédiaire desquels la technologie influe sur le commerce extérieur.
La technologie de l'information exerce une influence non seulement sur l'étendue du commerce international, mais également sur la mesure dans laquelle différents pays (et différentes entreprises dans ces pays) profitent des liens ainsi créés. Ces influences de la technologie s'exercent aussi indirectement par l'entremise de deux mécanismes différents. L'un de ces mécanismes touche l'adoption de la technologie de l'information et sa diffusion d'un pays à l'autre et d'une entreprise à l'autre à l'intérieur d'un même pays. En réduisant les coûts de production ou de communication et en améliorant la qualité des produits, ces technologies tendent à créer de nouvelles occasions d'échanges commerciaux pour les groupes qui les adoptent (pour une description détaillée de ces changements, voir James, 1985) ; cependant, ceux qui ne les adoptent pas risquent d'être défavorisés par rapport à la concurrence et, avec le temps, de devenir de plus en plus marginalisés. Le second mécanisme, contrairement au premier, concerne la production plutôt que l'adoption de la technologie de l'information. La croissance rapide de la demande de produits électroniques présente des occasions d'exportation intéressantes pour les entreprises et les pays qui peuvent vendre ces produits sur les marchés internationaux.
Avant d'examiner séparément chacun de ces mécanismes, parlons d'abord d'un lien important qui pourrait exister entre les deux et qui tiendrait au fait que les compétences nécessaires pour utiliser efficacement les nouvelles technologies sont peut-être également requises pour les produire. Cette possibilité repose sur l'hypothèse selon laquelle les capacités technologiques s'acquièrent de façon successive : on apprend d'abord comment utiliser efficacement la machinerie importée, puis, habituellement, comment réparer et entretenir les appareils et, finalement, comment produire et exporter la machinerie. Ainsi, peu importe qu'il s'agisse de nouvelles technologies en général ou de technologies de l'information en particulier, les habiletés de l'utilisateur et celles du producteur sont indissociables. De fait, l'expérience des pays de l'OCDE donne à penser que les utilisateurs intensifs de technologie de l'information deviennent souvent des fournisseurs compétitifs de systèmes informatiques dans leur propre secteur d'activités, tels les services bancaires et les services aériens (Hanna et Dugonjic, 1995, p. 38).
Nous commencerons par les télécommunications, non seulement parce que cette forme de technologie de l'information influe sur la mesure dans laquelle certaines nouvelles technologies industrielles peuvent être adoptées, par exemple, dans le secteur du textile et du vêtement (Mody et Dahlman, 1992), mais également parce que de nombreux observateurs voyaient dans la commutation électronique une occasion unique que pouvaient saisir les pays en développement pour faire un bond technologique et assimiler cette technologie peut-être plus rapidement que les pays déjà industrialisés. En améliorant leurs lignes téléphoniques principales, les pays en développement pouvaient donc devenir plus concurrentiels sur les marchés internationaux. (La commutation électronique ou numérique fait appel à la microélectronique pour connecter les terminaux et coordonner tout le réseau de télécommunications plutôt que d'utiliser des composantes électromécaniques. Elle est généralement moins coûteuse que la technologie électromécanique et nécessite moins d'entretien parce qu'elle n'utilise pas de composantes mobiles.)
La possibilité de faire un bond technologique en adoptant la commutation électronique se fonde sur deux grandes constatations : d'une part, cette technologie est moins coûteuse, moins complexe et plus facile à assimiler à partir de zéro que si on l'ajoute aux réseaux électromécaniques existants et, d'autre part, ce sont les pays développés qui possèdent généralement les grands réseaux de ce genre plutôt que les pays en développement. Ces derniers avaient donc une occasion idéale de sauter complètement l'étape de la technologie électromécanique, évitant les dépenses associées au remplacement de matériel désuet, bien que récent, et les problèmes de cumulativité technologique, et de bâtir leur infrastructure de télécommunication à partir de zéro (Antonelli, 1991, p. 71).
Cependant, les pays en développement n'étaient pas tous aussi bien placés pour profiter de cette occasion, bien au contraire. En effet, si certains de ces pays étaient en mesure d'assimiler la nouvelle technologie de commutation plus rapidement que les pays développés, d'autres tiraient encore de l'arrière.
Le tableau 2 montre que la majorité des pays ayant adopté la technologie numérique le plus rapidement (selon le rapport entre les lignes numériques et la capacité de commutation totale) ont été les nouveaux pays industrialisés de deuxième et de troisième palier d'Extrême-Orient. Eu égard aux taux élevés d'investissement, aux compétences techniques et à d'autres facteurs, ces pays étaient généralement en mesure d'atteindre des taux de pénétration plus rapides que les pays développés et, en ce sens, un bond technologique s'est effectivement produit (Antonelli, 1991). Par ailleurs, en l'absence de ces caractéristiques, de nombreux autres pays en développement, notamment ceux d'Afrique subsaharienne, semblent avoir adopté la technologie numérique à un taux très faible, voire nul, ce qui explique pourquoi le nombre total de lignes et leur qualité y demeurent aussi faibles. Par exemple, il n'y a que 0,3 téléphone par 100 habitants en Afrique subsaharienne. Ce chiffre est deux fois plus élevé en Asie (sauf au Japon), 16 fois plus élevé en Amérique latine et 60 fois plus élevé dans les pays industrialisés d'Europe (Moussa et Schware, 1992, p. 1738). En outre, l'équipement est souvent hors service pendant de longues périodes, notamment à cause de câbles défectueux. Les lignes sont bruyantes ; les nouvelles connections sont limitées et les listes d'attente sont longues ; les tarifs sont élevés ; les nouveaux services ne sont pas facilement accessibles et ceux qui sont offerts ne le sont généralement que dans les grands centres urbains. En
Tableau 2. Adoption de la commutation électronique dans les pays en développement, 1987 | |||
Amérique latine | Asie | Afrique | |
Chefs de filea |
| Singapour | Maroc |
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| Thaïlande |
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| Malaisie |
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| Hong-Kong |
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| République de Corée |
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| Sri Lanka |
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Suivent de prèsb | Chili | Philippines |
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| Colombie |
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Pérou | |||
Source : Antonelli (1991, p. 50). | |||
a Pays où le rapport entre le nombre de lignes électroniques et la capacité totale de commutation était supérieur à 50 p. 100 en 1987. | |||
b Pays où le rapport entre le nombre de lignes électroniques et la capacité totale de commutation se situait entre 35 p. 100 et 50 p. 100 en 1987. | |||
outre, le service international est souvent meilleur que le service national (Winsbury, 1995, p. 233-234). Winsbury fait également remarquer que les pays à faible revenu détiennent toujours moins de 5 p. 100 des lignes téléphoniques principales même s'ils comptent 55 p. 100 de la population mondiale.
Compte tenu du fait que les écarts (que nous venons de décrire) dans l'adoption de la technologie de commutation varient directement selon le niveau de revenu par habitant et que cette technologie a favorisé le commerce et la croissance dans les pays qui l'ont adoptée, cette technologie aurait donc contribué de façon inégale à la répartition mondiale des revenus. En outre, selon certains observateurs, les effets de la technologie sur la répartition des revenus ont peut-être été négatifs à l'intérieur même de ces pays. Les Philippines, par exemple, font partie des pays qui « suivent de près » les chefs de file (voir tableau 2), mais la croissance que l'on y constate semble favoriser les entreprises étrangères plutôt que locales, les centres urbains plutôt que les régions rurales et ceux qui font des appels interurbains plutôt que des appels locaux (Sussman, 1991 ; voir également O'Siochru, 1993).
Même s'il y a encore beaucoup de recherches à faire concernant la répartition des nouvelles technologies industrielles (telles que la conception assistée par ordinateur et les machines-outils commandées par ordinateur), deux grandes tendances se dessinent déjà : i) Parce qu'elles exigent des compétences et une infrastructure de haut niveau et qu'elles sont généralement associées aux produits complexes destinés aux acheteurs à revenu élevé, les nouvelles technologies industrielles sont adoptées surtout dans les plus industrialisés des pays en développement, particulièrement mais pas exclusivement en Asie1. ii) Pour les mêmes raisons, ces technologies semblent être adoptées par les entreprises de grande envergure, orientées vers les exportations et souvent de propriété étrangère2.
Cependant, il est difficile d'établir avec précision à quel point l'adoption ou la non-adoption de ces technologies influent sur la compétitivité des
1 Selon Watanabe (1995), par exemple, l'utilisation de la machinerie industrielle microélectronique dans le Tiers-Monde est surtout concentrée dans un petit nombre d'économies. La plupart d'entre elles ont déjà été classées « économies à revenu élevé » par la Banque mondiale (Singapour et Hong-Kong), ou sont sur le point de faire partie du « club des riches » (République de Corée et Taïwan). Exception faite de ces pays, la diffusion de la nouvelle technologie est négligeable (p. 345).
2 Bhalla (1996) présente quelques données à l'appui de cette hypothèse.
entreprises et des pays. Autrement dit, en quoi la position concurrentielle des entreprises et des pays qui n'adoptent pas ces technologies est-elle compromise ou marginalisée par le comportement technologique des entreprises et des pays qui les adoptent ? Pour répondre à cette question, il faut tenir compte du fait qu'à l'intérieur de grandes catégories de produits, telles que le textile et la chaussure, certains produits se substituent aisément aux autres, tandis que d'autres sont totalement irremplaçables (ce peut être le cas, par exemple, des produits qui comportent des caractéristiques essentielles et de luxe dans des proportions très différentes). Les changements techniques qui influent sur un produit (par exemple, si une entreprise adopte une machine-outil commandée par ordinateur pour sa production) auront généralement une incidence très différente sur les autres produits de la catégorie donnée selon la possibilité de substitution qu'ils comportent. Examinons à ce sujet la situation présentée à la figure 1, où trois différents produits, A, B et C comportent deux caractéristiques dans des proportions différentes.
Dans la situation initiale, avant les changements techniques, nous supposons que les prix des produits et le revenu disponible sont tels que le seuil d'efficience est représenté par OPQ. Selon leurs préférences, les consommateurs choisiront un point particulier sur ce seuil. Par exemple, lorsque les préférences sont représentées par IC2, un point entre O et P sera choisi,

Figure 1. Adoption de nouvelles technologies et compétitivité des produits
tandis que le consommateur associé à la courbe d'indifférence IC1 consommera le produit C. On peut facilement concevoir que ces deux schémas d'indifférence représentent deux marchés différents, le premier ayant une préférence marquée pour une combinaison de caractéristiques et le second une préférence également marquée pour une combinaison de caractéristiques totalement différente. Supposons maintenant qu'un changement technique ajoute au produit A deux caractéristiques supplémentaires, de sorte que le nouveau seuil d'efficience devient par exemple O1PQ (c'estàdire qu'avec un revenu donné, le consommateur obtient plus de caractéristiques du même produit). Comme on peut s'y attendre, le changement technique en question améliore la position concurrentielle du fabricant du produit A3 ; cependant, les effets de ce changement technologique sur les fabricants des produits B et C ne sont pas les mêmes, les produits A et B pouvant facilement se substituer l'un à l'autre, contrairement aux produits A et C. Ainsi, dans le marché où les produits A et B sont en concurrence, le produit B perd du terrain par rapport au produit A dans la nouvelle situation, parce que le consommateur passe au point O1. Par ailleurs, le changement technique ne touche en rien le consommateur du produit C qui demeure à sa position initiale Q (comme cela peut être le cas, en pratique, pour le consommateur d'un vêtement standardisé et peu coûteux lorsque des changements techniques surviennent à l'extrémité du continuum où se fait la majeure partie de la conception).
Il découle de cette analyse qu'on devra déterminé au cas par cas, au moyen d'une grande quantité de renseignements fragmentés sur les catégories de produits particuliers, le degré de détérioration de la situation dans différents pays en développement due à l'adoption de nouvelles technologies industrielles dans les pays développés et les nouveaux pays industrialisés. La classification actuelle à quatre chiffres des données sur le commerce est beaucoup trop générale à cet égard.
3 Les données prouvant que l'adoption de la technologie de l'information améliore la compétitivité sur les marchés internationaux se présentent sous différentes formes. D'une part, on retrouve les évaluations économétriques des liens entre le rendement d'un pays au plan des exportations et les taux de diffusion technologique. Antonelli, Petit et Tahar (1992), par exemple, constatent que la compétitivité internationale sur le marché des tissus de coton est grandement et positivement influencée par le taux d'adoption du métier à tisser sans navette. D'autre part, il y a des études de cas fondées sur des enquêtes statistiques menées auprès d'entreprises. Voir, par exemple, la série d'études de cas menées par le Bureau international du Travail (BIT) dont il est question dans James (1994).
Outre les technologies industrielles dont nous venons de parler, les entreprises des pays en développement peuvent également adopter des technologies de communication électronique telles qu'Internet et le courrier électronique. Ces technologies peuvent améliorer la situation concurrentielle des entreprises qui les adoptent en leur fournissant notamment des renseignements sur les prix et les marchés et en leur permettant de passer des commandes plus rapidement. Comme l'adoption de technologies de communication électronique est plus simple et moins coûteuse que l'adoption de nouvelles technologies industrielles, on peut s'attendre que les technologies du premier groupe se diffusent plus également parmi les entreprises de différentes tailles que celles du second. Cependant, il n'existe pas encore de données permettant de vérifier cette hypothèse.
Comme nous venons de le voir, la technologie de l'information permet aux pays en développement de participer davantage à l'économie mondiale non seulement parce que les entreprises l'ont adoptée, mais aussi parce qu'elles ont la possibilité de produire et d'exporter ces nouvelles technologies. La croissance très rapide de la demande de nombreux produits, qui constituent ensemble le secteur de l'électronique, avive l'intérêt pour ces nouvelles possibilités4. Quels pays en développement ont le mieux réussi à répondre à cette demande en croissance rapide ?
Puisque la capacité de production et d'exportation de la technologie de l'information suppose l'acquisition préalable de capacités d'utilisation, on pourrait s'attendre que les pays en développement qui parviennent à exporter les technologies sont également ceux où le taux d'utilisation par habitant est le plus élevé.
Le tableau 3 tend à confirmer cette hypothèse en montrant que pour un éventail de sous-secteurs de l'industrie de l'électronique, les exportations sont concentrées dans un petit groupe de nouveaux pays industrialisés (NPI), qui se trouvent surtout, mais non exclusivement, dans la région de
4 La valeur du marché mondial dans le domaine des microcircuits électroniques, par exemple, a augmenté de près de 7 p. 100 entre 1989 et 1993. Les diodes et les transistors ont connu une croissance semblable pendant cette période (voir ONU, 1993). Freeman et al. (1995) mettent en relief la croissance rapide de la demande mondiale de produits électroniques et le rôle central qu'ont joué dans cette croissance les NPI d'Asie de l'Est.
Tableau 3. Exportations de certains produits électroniques par les pays en développement (1993) | ||
Principaux exportateurs | % du marché mondial | |
Microcircuits électroniques | Rép. Corée | 9,5 |
| Singapour | 7,6 |
| Malaisie | 7,5 |
| Hong-Kong | 4,3 |
| Thaïlande | 1,6 |
| Philippines | 0,9 |
| Total | 31,4 |
| Exportations d'Afrique | 0,0 |
| Exportations d'Afrique du Nord | 0,0 |
| Exportations de l'Association latino-américaine d'intégration | 0,5 |
Diodes, transistors, etc. | Malaisie | 8,6 |
| Hong-Kong | 6,3 |
| Singapour | 6,0 |
| Rép. Corée | 4,7 |
| Mexique | 2,6 |
| Philippines | 2,1 |
| Total | 30,3 |
| Exportations d'Afrique | 0,4 |
| Exportations d'Afrique du Nord | 0,4 |
| Exportations de l'Association latino-américaine d'intégration | 2,7 |
Périphériques de TADa | Singapour | 27,2 |
| Rép. Corée | 6,1 |
| Malaisie | 2,6 |
| Chine | 1,5 |
| Hong-Kong | 1,4 |
| Mexique | 0,7 |
| Total | 39,5 |
| Exportations d'Afrique | 0,0 |
| Exportations d'Afrique du Nord | 0,0 |
| Exportations de l'Association latino-américaine d'intégration | 0,9 |
Ordinateurs numériques | Singapour | 24,0 |
| Mexique | 3,2 |
| Rép. Corée | 3,1 |
| Hong-Kong | 0,6 |
| Malaisie | 0,4 |
| Chine | 0,3 |
| Total | 31,6 |
| Exportations d'Afrique | 0,0 |
| Exportations d'Afrique du Nord | 0,0 |
Exportations de l'Association latino-américaine d'intégration | 3,3 | |
Source : ONU (1993). | ||
a TAD = traitement automatique des données. | ||
l'Asie de l'Est. Dans un certain nombre de ces pays, les exportations de produits électroniques représentent en effet une proportion importante des exportations de produits manufacturés, se chiffrant, par exemple, à 45 p. 100 et 50 p. 100 respectivement pour Singapour et la Malaisie (ONU, 1995). En revanche, le tableau 3 révèle que la région de l'Afrique a peu participé au marché international des produits électroniques. La part du marché total que cette région détient est de fait inférieure à sa part des exportations de produits manufacturés en général — qui était de 0,4 p. 100 entre 1970 et 1990 (CNUCED, 1995a) — ce qui donne à penser qu'il est plus difficile de soutenir la concurrence dans le domaine de l'électronique que dans le secteur manufacturier en général.
L'investissement étranger direct a généré, dans une large mesure, l'exportation de produits électroniques par les pays en développement et c'est donc vers les facteurs qui déterminent l'emplacement de cet investissement qu'il faut se tourner pour expliquer les tendances résumées au tableau 3. Dans les années 60 et 70, l'Asie de l'Est attirait les investisseurs étrangers dans la production de semi-conducteurs, par exemple, non seulement en raison de la disponibilité d'une main-d'œuvre peu spécialisée à bon marché, mais également en raison de la stabilité économique, de l'ouverture des systèmes financiers et de l'excellence des systèmes de télécommunications (Henderson, 1989). Par la suite, avec l'automatisation de la production de produits électroniques, ces mêmes entreprises se sont intéressées à la main-d'œuvre peu coûteuse spécialisée et semi-spécialisée des nouveaux pays industrialisés de premier et de second palier de l'Asie de l'Est. Dépourvue de ces atouts, l'Afrique subsaharienne et d'autres régions n'ont en revanche pas réussi à attirer les investisseurs étrangers dans l'industrie de l'électronique, sauf l'île Maurice, qui est parvenue à pénétrer le marché des exportations de l'électronique en partie grâce aux investissements étrangers (Moyo, 1996). Cela s'explique en bonne partie par le fait que l'île Maurice est la seule zone franche industrielle de la région.
Les mécanismes qui agissent sur le commerce ont eux-mêmes des répercussions sur l'investissement étranger dans les pays en développement et, partant, sur le degré de mondialisation de ces pays. En effet, les échanges commerciaux favorisent généralement la croissance économique (rappelons-nous de la corrélation entre ces variables présentée au tableau 1) et les pays qui connaissent une croissance rapide attirent davantage l'investissement étranger que ceux qui présentent une expansion nulle ou lente. De plus, en raison des économies d'urbanisation (Wheeler et Mody, 1988), l'investissement étranger supplémentaire qui revient donc aux économies à croissance rapide a tendance, à son tour, à attirer de nouveaux capitaux étrangers et ainsi de suite, dans un cycle de causalité cumulative. Dans la mesure où elle contribue à déterminer les modèles de commerce international qui donnent lieu à ces résultats cumulatifs, on peut donc dire que la technologie de l'information influe indirectement sur l'investissement étranger. Cependant, l'influence de la technologie s'exerce également par plusieurs mécanismes directs et c'est vers ces mécanismes que nous nous tournerons maintenant.
Il se trouve que ces mécanismes exercent deux influences diamétralement opposées sur les sociétés transnationales. Une force pousse ce genre d'entreprise à disperser ses activités dans un plus grand nombre de pays en développement tandis que l'autre incite au contraire à la concentration géographique de l'investissement étranger dans un groupe de pays relativement restreint (OCDE, 1993). La première de ces tendances a surtout trait à des facteurs traditionnels liés à l'approvisionnement ou aux coûts tandis que la seconde concerne davantage des facteurs liés à la demande, et particulièrement à la « nouvelle concurrence » (voir plus loin). Dans un cas comme dans l'autre, il semble encore une fois que les pays en développement les plus avancés pourront mieux tirer leur épingle du jeu.
Comme ces nouvelles technologies contribuent à réduire les coûts des communications, de la coordination et du contrôle au sein de l'entreprise5, elles rendent possible et intéressante pour les multinationales la déconcentration géographique des activités économiques. Sur le plan de la production, l'élimination virtuelle des distances qu'entraîne la technologie de l'information permet aux entreprises de réduire les coûts dans un certain nombre d'industries et particulièrement dans celles dont la production repose sur des composantes et des opérations distinctes qui peuvent être séparées (OCDE, 1993). Selon Spinanger (1992, p. 99), l'une des utilités essentielles d'un système de conception assistée par ordinateur relié à un réseau de télécommunications moderne dans l'industrie du vêtement, c'est qu'il permet de séparer les activités à fort coefficient de capital humain des activités de production à fort coefficient de main-d'œuvre, puisque ces deux catégories
5 ONU (1992), qui fait remarquer que les récents développements dans le domaine de la technologie de l'information ont tendance à accroître les avantages des sociétés transnationales reliés à l'internationalisation.
d'activités peuvent s'exécuter dans des endroits différents, sans qu'il soit nécessaire de sacrifier des liens d'information indispensables. Toujours selon Spinanger, l'avènement de la microélectronique ayant peu influé sur la majeure partie des activités de fabrication des vêtements à fort coefficient de main-d'œuvre, les changements en matière de microélectronique et de télécommunication peuvent accélérer la migration des industries du vêtement vers les secteurs à faibles coûts de main-d'œuvre en réduisant les obstacles naturels au commerce, c'est-à-dire ceux liés à la communication. Le logiciel informatique est un autre secteur où la technologie de l'information a un effet sur la répartition géographique de la production dans un sens qui favorise certains pays en développement. Les États-Unis ont déjà commencé, par exemple, à déplacer les activités courantes de traitement des données vers les Caraïbes, où il existe des installations de télécommunication avancées et une abondance d'opérateurs spécialisés à un coût relativement faible, notamment à la Barbade et à la Jamaïque (voir Howland, 1995 ; Schware et Hume, 1995).
Appliquée à la recherche-développement (R-D), la technologie de l'information permet aux sociétés transnationales d'entreprendre des activités autonomes divisibles qui peuvent se faire en des endroits distincts pour ensuite les intégrer ou, au besoin, de mener les activités de R-D de façon coordonnée, en ligne, au-delà des frontières (ONU, 1995, p. 151). Texas Instruments, par exemple, a réussi à mener des activités de recherchedéveloppement de façon synergique mais géographiquement dispersée à cause des technologies de l'information et des communications qui permettent d'effectuer sans délai l'échange de modèles détaillés de puces intégrées et des simulations scientifiques d'un bout à l'autre de la planète. Texas Instruments (Inde) dispose des plus récents postes de travail HP et Sun et d'une variété d'ordinateurs formant un réseau local, qui est relié à son tour au réseau mondial de transmission de données de Texas Instruments. C'est par l'entremise d'une ligne spécialisée de 128 Ko que Texas Instruments (Inde) est relié à ce réseau en temps réel ; cela permet à la société d'envoyer et de recevoir les informations de soutien les plus récentes, la nouvelle technologie de conception et les derniers renseignements sur les applications pour ses produits et services (ONU, 1995, p. 153).
Même s'il est difficile d'évaluer le degré actuel de participation de chaque pays en développement à des initiatives de ce genre, des données portant sur la période allant de 1982 à 1989 (tableau 4) révèlent que c'est surtout dans les pays d'Asie, particulièrement en Inde et à Hong-Kong, que les sociétés transnationales américaines ont accru leurs dépenses en R-D effectuée dans le Tiers-Monde. De fait, ces deux pays semblent les deux
Tableau 4. Dépenses en recherche-développement des sociétés filiales à participation américaine majoritaire exprimées en pourcentage des ventes, par région en développement | ||
Régions ou pays en développement | 1982 | 1989 |
Amérique latine | 0,2 | 0,2 |
Argentine | 0,4 | 0,25 |
Brésil | 0,4 | 0,3 |
Mexique | 0,3 | 0,2 |
Afrique | 0,01 | 0,02 |
Asie et Pacifique | 0,04 | 0,2 |
Hong-Kong | — | 0,1 |
Inde | 0,5 | 0,6 |
Indonésie | 0,02 | 0,03 |
République de Corée | —. | 0,3 |
Malaisie | — | 0,1 |
Singapour | — | 0,3 |
Thaïlande | 0,03 | 0,02 |
Taïwan | 0,3 | 0,4 |
Source : Centre des Nations Unies sur les sociétés transnationales (1992). | ||
Note : — = non disponible | ||
principaux types de bénéficiaires des nouvelles dépenses des sociétés transnationales en R-D suscitées par la technologie. Ainsi, tandis que la R-D aux fins de la conception et de l'élaboration directes des produits semble favoriser les nouveaux pays industrialisés (NPI) de premier palier — lesquels disposent d'une base technologique perfectionnée, mais d'une base scientifique relativement limitée —, la R-D aux fins de la technologie générique et virtuelle favorise les pays en développement avancés, dotés d'une forte base scientifique par rapport à leur base technologique (Reddy et Sigurdson, 1994). (L'Inde, qui dispose d'un bassin particulièrement important de travailleurs spécialisés en recherche, est devenue un bénéficiaire privilégié de ce genre de R-D.)
Même si elle ne se pratique encore qu'à petite échelle, la déconcentration de la R-D des pays développés vers les pays en développement représente une rupture fondamentale par rapport au modèle traditionnel d'investissement international fondé sur la courbe d'utilisation du produit (Reddy et Sigurdson, 1994). Rappelons qu'en vertu de ce modèle, on n'entreprend des activités de R-D à l'étranger que si un nouveau produit ou procédé est devenu standard au point où la production se fait à l'étranger. Ce type de R-D porte principalement sur l'adaptation des produits (pour tenir compte des différences dans les goûts des consommateurs, par exemple) et des procédés de fabrication (pour tenir compte des différences dans le marché du travail, par exemple) aux conditions locales (Patel, 1995, p. 172). Comme ces travaux de R-D donnent lieu à des produits et à des procédés qui profitent à la majorité de la population, on peut affirmer qu'ils conviennent aux pays en développement.
Par ailleurs, les formes de R-D en émergence semblent guidées par des facteurs très différents, ce qui a des conséquences importantes sur la nature des innovations qui en résultent et la répartition des avantages que ces innovations procurent. D'une part, ce sont les facteurs liés à l'approvisionnement plutôt qu'à la demande qui dominent maintenant le choix de l'emplacement d'une société transnationale. Ainsi, on suppose que les entreprises évaluent un large éventail d'emplacements géographiques possibles uniquement en fonction de la solidité de leur base scientifique et technologique et de la disponibilité de scientifiques et d'ingénieurs suffisamment qualifiés. Dans un tel contexte, on évalue le pays d'origine de l'entreprise selon les mêmes critères que tous les autres emplacements possibles (Patel, 1995, p. 153). Une distinction connexe veut qu'aujourd'hui, la R-D à l'étranger ait pour but non plus de mettre au point des produits et des procédés adaptés aux besoins locaux mais bien de produire des technologies qui pourront être utilisées à l'échelle internationale dans toute la société transnationale. Par exemple, dans le cas de Texas Instruments dont nous venons de parler, toutes les innovations créées par la société affiliée de l'Inde sont exportées par satellite à la société mère des États-Unis afin d'être distribuées dans l'ensemble de l'entreprise (ONU, 1995). Par ailleurs, la société affiliée indienne peut profiter des renseignements qui proviennent d'autres centres de R-D au sein du réseau de communication de l'entreprise. Selon Cantwell (1995, p. 172), il est aujourd'hui pertinent de qualifier d'internationale ou de « mondialisée » les innovation effectuées dans les principales sociétés transnationales.
Cependant, la R-D n'est pas le seul mécanisme par l'intermédiaire duquel les nouvelles technologies de l'information encouragent la mondialisation des activités menées par les sociétés transnationales. Au contraire, toute une série de recherches récentes mettent en lumière un large éventail d'autres mécanismes, collectivement regroupés sous le nom d'alliances stratégiques internationales, tels les coentreprises de recherche, les échanges technologiques et la circulation unidirectionnelle de la technologie (Hagedoorn et Schakenraad, 1990). De fait, beaucoup d'observateurs considèrent la croissance de ces alliances comme l'une des principales caractéristiques de la mondialisation économique (Freeman et Hagedoorn, 1995, p. 41) et la majeure partie de cette croissance, comme le montre le tableau 5, concerne les nouvelles technologies de l'information elles-mêmes.
Comme le montre également ce tableau, les pays en développement, à l'exception des NPI, sont toutefois presque entièrement exclus de ces
Tableau 5. Répartition internationale des alliances stratégiques dans le domaine de la technologie de l'information (1980-1989) | ||||||
Secteur de la technologie de l'information | Nombre d'alliances | Économies développées (%) | Triade (%) | Triade et les NPI (%) | Triade et PED (%) | Autre |
Ordinateurs | 199 | 98,0 | 96,0 | 1,5 | 0,5 | — |
Automatisation industrielle | 281 | 96,1 | 95,0 | 2,1 | 1,8 | — |
Micro-électronique | 387 | 95,9 | 95,1 | 3,6 | — | 0,5 |
Logiciels | 346 | 99,1 | 96,2 | 0,6 | 0,3 | — |
Télécommunications | 368 | 97,5 | 92,1 | 1,6 | 0,3 | 0,5 |
Divers | 148 | 93,3 | 92,6 | 5,4 | 0,7 | 0,7 |
Électronique lourde | 141 | 96,5 | 92,2 | 1,4 | 2,1 | — |
Source : Freeman et Hagedoorn (1995, p. 44). | ||||||
Note : — = non disponible. | ||||||
initiatives, qui sont conclues pour la plupart entre les entreprises de la « Triade » (Europe, Japon, États-Unis). Combiné aux données présentées au tableau 4 concernant la nouvelle répartition des investissements mondiaux en R-D, ce modèle de relations technologiques semble mettre en relief ce que certains auteurs qualifient, à juste titre, de divergence mondiale au chapitre du développement technologique (Freeman et Hagedoorn, 1995, p. 55).
Alors que les mécanismes de l'« offre » facilitent la déconcentration des activités économiques par les sociétés transnationales, du côté de la demande, les technologies de l'information donnent lieu à la tendance inverse. Lorsqu'on les définit de façon globale, en incluant les changements organisationnels, ces technologies permettent aux entreprises de s'engager dans ce que Best (1990) appelle « la nouvelle concurrence », c'est-à-dire le nouveau paradigme compétitif en émergence selon lequel il ne s'agit pas de maxi-miser les profits engendrés par un matériel, un produit, un procédé ou une méthode organisationnelle donnés, mais plutôt de rechercher un avantage concurrentiel en améliorant continuellement ses produits, ses procédés et son organisation (Best, 1990, p. 144).
Selon ce nouveau processus de concurrence, il ne suffit plus pour réussir d'être le producteur le moins coûteux (comme c'est le cas du point de vue de l'offre dont il a été question dans la section précédente), mais il faut également minimiser les délais de développement et de permutation des produits (Best, 1990, p. 14).
Un élément essentiel de la « nouvelle concurrence » est l'utilisation de nouvelles pratiques organisationnelles — souvent en parallèle avec la technologie de l'information —, qui regroupent les systèmes de production que l'on appelle post-fordiens, rationnels ou flexibles. Grâce à des techniques telles que la production juste-à-temps et les cercles de qualité, les entreprises qui adoptent les nouvelles pratiques organisationnelles ont tendance à être plus concurrentielles, surtout parce qu'elles peuvent habituellement mieux réagir à l'évolution de la demande que les entreprises qui n'adoptent pas ces pratiques. Dans ce cas, les nouvelles technologies se traduisent toutefois, du point de vue géographique, par une concentration plutôt que par une déconcentration. Les sociétés transnationales qui s'engagent dans ce genre de compétition, qui n'est pas fondée sur les prix mais plutôt sur des systèmes de production souples, sont susceptibles de concentrer leurs investissements dans les pays en développement (et dans les pays développés) qui sont physiquement proches de leurs principaux marchés. Une telle proximité est importante parce qu'un des éléments essentiels de la force concurrentielle de la production « post-fordienne » est sa souplesse et l'innovation continue qu'elle comporte, qui dépendent en grande partie de la synergie entre les entreprises et leurs fournisseurs, et du système de production juste-à-temps. La proximité des clients est également importante pour établir l'échange de renseignements bidirectionnel, qui permet aux producteurs de s'adapter rapidement aux nouvelles demandes du marché et aux préférences des consommateurs. L'importance de la proximité, pour une unité de production donnée, s'oppose encore une fois à l'impartition mondiale, c'est-à-dire au recours à des fournisseurs disséminés d'un bout à l'autre de la planète. Elle favorise plutôt la constitution de réseaux de producteurs dans chacun des grands marchés du monde : Europe, Amérique du Nord et Asie du Pacifique (Oman, 1994, p. 90).
Les industries du textile et de l'automobile sont particulièrement soumises à la nouvelle concurrence et, pour les raisons précitées, on trouve justement une concentration d'investissements étrangers à proximité des plus grands marchés (ONU, 1995). Dans le cas des États-Unis, par exemple, le Mexique et les Caraïbes sont deux bénéficiaires importants des investissements étrangers dans les secteurs de l'automobile et du textile respectivement, tandis que la décision récente de General Motors d'établir une usine de montage complet en Thaïlande ou dans les Philippines témoigne de l'importance grandissante du marché asiatique pour l'industrie de l'automobile (The International Herald Tribune, 29 mai 1996).
Il est maintenant opportun de résumer les nombreux mécanismes par l'intermédiaire desquels la technologie influence le commerce ou l'investissement étranger ; ces mécanismes font intervenir différentes formes de technologie de l'information et profitent à différents groupes de pays en développement (voir tableau 6). Notre analyse distingue quatre groupes de pays en développement qui profitent d'au moins un des mécanismes présentés au tableau 6, à savoir les NPI de premier palier (tels que la Corée et Taïwan), les NPI de deuxième palier (tels que la Malaisie et les Philippines), les grands pays en développement dotés d'une base scientifique ou technologique avancée (tels que l'Inde et le Brésil) et les pays situés à proximité des principaux marchés de consommation qui, en vertu de leurs compétences particulières, peuvent participer à la nouvelle concurrence. Certains de ces groupes de pays, particulièrement les NPI de premier palier, ont tendance à profiter de presque tous les mécanismes, tandis que les autres groupes ne profitent que de quelques-uns d'entre eux. Si l'on examine plutôt les groupes de pays les moins susceptibles de profiter des mécanismes décrits au tableau 6, l'Afrique subsaharienne est le choix évident parce qu'il s'agit de la région la plus dépourvue des capacités technologiques nécessaires. Cette absence de capacités signifie que la situation des pays d'Afrique pourrait se dégrader en raison de l'adoption, dans d'autres régions, de technologies de l'information selon la formule décrite à la figure 1 (voir également cidessous la section intitulée « Répercussions pour la recherche et la formulation des politiques »).
Nous en arrivons à la conclusion que les différents modèles de mondialisation, présentés au tableau 1 — particulièrement les expériences extrêmes de l'Asie de l'Est, d'une part, et de l'Afrique subsaharienne, d'autre part —, procèdent dans une certaine mesure de l'influence exercée par la technologie de l'information6. En outre, certains des renseignements figurant dans le tableau 6 donnent à penser qu'une influence similaire peut s'exercer à l'intérieur des pays, où les entreprises de grande envergure, de propriété étrangère et établies en milieu urbain sont avantagées au détriment des petites entreprises établies en milieu rural. Ainsi, les technologies de l'information peuvent également avoir contribué à la disparité des revenus à l'intérieur même des pays en développement. À cet égard, il faut cependant remarquer que les liens entre les entreprises ne constituent qu'un élément de l'influence globale des changements technologiques sur les inégalités dans un pays. On doit également s'interroger sur la façon dont les nouvelles technologies influencent la répartition des salaires à l'intérieur de ce pays. Cette question concerne surtout le niveau de compétences et, plus précisément, le type de main-d'œuvre (spécialisée ou non spécialisée) requis pour mettre
6 Castells et Tyson (1988) sont parvenus à une conclusion semblable pour la période précédant les années 80.
Tableau 6. Résumé des mécanismes d'influence technologique sur la mondialisation liés au commerce et à l'investissement étranger | |||
Forme de technologie de l'information | Mécanisme d'influence | Pays en développement et entreprises les plus susceptibles d'en profiter | Pays en développement et entreprises les moins susceptibles d'en profiter (ou dont la situation risque d'empirer) |
Télécommunications | Bond technologique par la commutation numérique | Pays ayant un taux élevé d'investissement, des compétences adéquates et des transnationales en milieu urbain (p. ex. NPI asiatiques) | Pays ayant un faible taux d'investissement, des compétences inadéquates et de petites entreprises situées en milieu rural |
Technologies industrielles (p. ex. CAO, machinesoutils commandées par ordinateur) | Les pays et les entreprises qui adoptent ces technologies ont un avantage concurrentiel sur les autres | Pays ayant des entreprises de grande envergure se trouvant sur les marchés d'acheteurs à revenu élevé (p. ex. PED plus industrialisés) | Pays ayant de petites entreprises se trouvant sur des marchés d'ache-teurs attentifs aux prix |
Électronique (p. ex. diodes, périphériques, ordinateurs) | Exportation de produits électroniques sur les marchés mondiaux | Pays et entreprises ayant des capacités de production avancées (p. ex. NPI asiatiques) | Pays et entreprises dépourvus de capacités de production avancées |
Technologie de communication (télécommunications et ordinateurs) | La technologie de l'information favorise la dispersion de la production par les sociétés transnationales | Pays ayant une abondance de main-d'œuvre spécialisée peu coûteuse (p. ex. les Caraïbes pour le traitement des données) | Pays ayant un faible bassin de main-d'œuvre spécialisée ou dont les coûts de main-d'œuvre sont élevés |
Technologie de communication (télécommunications et ordinateurs) | La technologie de l'information favorise la dispersion de la R-D par les sociétés transnationales | Pays ayant une base scientifique ou technologique avancée (p. ex., Inde, Hong-Kong) | Pays n'ayant pas de base scientifique ou technologique avancée |
Technologie organisationnelle et technologie de l'information | Favorise la concentration des investissements par les sociétés transnationales près des principaux marches | Pays situés à proximité des grands marchés qui sont capables de participer aux systèmes de production post-fordiens (p. ex. le Mexique) | Pays éloignés des grands marchés |
Technologie de l'information en general | Les alliances stratégiques internationales dans le domaine de la technologie de l'information favorisent la mondialisation (p. ex. NPI) | Pays ayant des capacités d'innovation ou de recherches avancées en technologie de l'information (p. ex. NPI) | Pays dépourvus de capacités d'innovation ou de recherches avancées en technologie de l'information |
en œuvre le changement technologique. Si, comme on le croit généralement, la technologie de l'information tend à accroître la demande relative de main-d'œuvre spécialisée, le salaire de ce groupe augmentera par rapport à celui des travailleurs non spécialisés. Selon une étude exhaustive de la répartition des salaires aux États-Unis, les changements technologiques à fort coefficient de compétences sont les principaux responsables des inégalités salariales (Davis et Haltiwanger, 1991, p. 174).
Cette caractéristique particulière de la technologie de l'information pourrait également expliquer en partie la récente et brusque aggravation des inégalités salariales dans certains pays d'Amérique latine, tels que le Mexique et le Chili (Banque mondiale, 1995c), même s'il reste encore à recueillir des données empiriques fiables pour étayer cette hypothèse. Il faut également conduire des recherches sur une autre forme d'influence que la technologie de l'information exerce sur les inégalités dans un pays en développement. En effet, outre son influence sur les entreprises et les travailleurs, cette technologie peut également avoir une incidence sur les consommateurs, qui peuvent profiter des améliorations apportées aux produits (par exemple sur le plan de la durabilité) et de réductions des prix. À cet égard, il faudrait pouvoir déterminer si les bénéficiaires se trouvent en milieu rural ou urbain et si leur revenu est relativement élevé ou faible.
Jusqu'à maintenant, nos conclusions reposent sur un aspect de chacun des mécanismes présentés au tableau 6. Ces conclusions n'en sont que renforcées si l'on examine les liens entre ces mécanismes plutôt que chaque mécanisme individuellement. En effet, les processus technologiques qui sous-tendent l'intégration des pays en développement dans l'économie mondiale sont cumulatifs. Cela est attribuable en partie aux synergies qui existent entre les différentes technologies, comme dans le cas, par exemple, de l'intégration des ordinateurs, des télécommunications et de la bureau-tique dans un réseau numérique à intégration de services. Cependant, ce phénomène s'explique dans une large mesure par la notion « myrdalienne » de causalité cumulative qui prévoit un élargissement plutôt qu'un rétrécissement de tout écart initial entre des concurrents de force inégale. Nous avons déjà soutenu, par exemple, que l'investissement étranger est plus susceptible de revenir aux économies qui connaissent une croissance rapide qu'à celles qui croissent lentement et d'être dirigé vers les pays en développement déjà dotés d'une infrastructure de télécommunication bien développée. Il se peut également que les pays ou les entreprises qui, à un moment donné, sont capables d'utiliser les technologies de l'information efficacement soient également plus susceptibles de profiter des occasions de production et d'exportation que permettent ces technologies.
Il faudrait effectuer des recherches supplémentaires sur les mécanismes d'influence technologique sur les récents modèles d'intégration mondiale, qui forment la plus grande partie du présent chapitre et qui sont résumés au tableau 6. À notre avis, il est d'abord nécessaire de mieux comprendre certains de ces mécanismes. En ce qui concerne l'un d'entre eux, par exemple, nous avons laissé entendre que la façon dont la technologie de l'information influe sur la formation des perdants et des gagnants est plus complexe que ce que l'on croit habituellement. Nous avons notamment soutenu que les caractéristiques des produits fabriqués par les unités en concurrence déterminent en grande partie l'adoption ou la non-adoption de certaines technologies de l'information par des entreprises et des pays. On doit étudier les relations de causalité concernant la demande de façon empirique, en se fondant sur des données beaucoup plus désagrégées que celles actuellement disponibles dans les statistiques sur le commerce international. Certains autres mécanismes nécessitent d'autres recherches parce qu'ils commencent tout juste à émerger. Nous faisons particulièrement allusion ici à la façon dont la technologie de l'information permet aux sociétés transnationales de déconcentrer leurs activités économiques à une échelle plus grande que jamais. Il conviendrait de poursuivre les recherche sur ce nouveau phénomène et de découvrir comment la déconcentration transformera la nature des innovations produites par les sociétés transnationales dans les pays en développement. En effet, bien qu'une partie des investissements soit consacrée à l'adaptation des produits et des procédés à la situation du pays hôte, la R-D menée actuellement semble plutôt orientée vers les produits plus « mondiaux », qui peuvent être utilisés dans l'ensemble de l'entreprise. Si l'on réoriente la R-D dans ce sens, on peut craindre que les changements techniques issus de l'investissement étranger direct soient encore moins appropriés aux besoins de la majorité des habitants du Tiers-Monde qu'ils ne l'étaient auparavant. Cette question mérite un examen théorique et empirique. Il serait souhaitable, par ailleurs, que l'étude s'étende à un contexte plus général et que l'on s'emploie à trouver des solutions de rechange à la courbe d'utilisation du produit comme modèle d'investissement étranger en cette époque de technologie de l'information. Parmi les travaux récents portant sur la pertinence de la courbe d'utilisation des produits figurent ceux de Patel (1995) et de Cantwell (1995).
Le deuxième secteur important qui nécessite des recherches supplémentaires concerne le rôle des politiques gouvernementales dans le mouvement de marginalisation croissant de certains pays en développement, attribuable à la technologie de l'information. En effet, même s'il est vrai que ces technologies sont plus accessibles aux pays en développement relativement avancés, en raison de caractéristiques telles que la concentration de compétences et une tendance à être associées aux produits plus complexes destinés aux acheteurs à revenu élevé, il n'en demeure pas moins que les politiques gouvernementales influent sur l'accessibilité. Nous savons, par exemple, que les pays de l'OCDE ont eu recours à une variété de politiques nationales pour faciliter la diffusion de la technologie de l'information et qu'il est fort probable que ces politiques ont amélioré la compétitivité des pays de l'OCDE sur les marchés mondiaux7. Nous en connaissons également bien les politiques sur la technologie de l'information mises en œuvre dans les NPI et dans les grands pays en développement qui sont avancés sur le plan industriel tels que l'Inde, le Brésil et la Chine8. Cependant, nous connaissons moins les politiques des pays qui ont moins bien réussi à s'intégrer dans l'économie mondiale au cours de la dernière décennie. Il est donc difficile d'évaluer dans quelle mesure l'absence d'intégration peut être attribuée aux gouvernements de ces pays, malgré l'importance évidente de cette question.
Il nous faut ensuite examiner une question normative connexe : comment les pays marginalisés (situés principalement mais non exclusivement en Afrique subsaharienne) devraient-ils utiliser à meilleur escient la technologie dans leurs rapports avec les autres pays ? Ce qui semble le plus crucial à cet égard est la formulation d'une stratégie nationale visant à examiner les contraintes systémiques qui entravent l'utilisation efficace et la diffusion à large échelle de la technologie de l'information, ce qui suppose des adaptations organisationnelles et des mesures concertées aux différents paliers de l'entreprise, de l'industrie et du pays, avec des investissements dans la gestion et la restructuration. Une perspective à long terme et un cadre cohérent sont requis pour déterminer les besoins en technologie de l'information et de communication à l'échelle de l'économie, pour cibler les secteurs d'application à grande échelle afin d'obtenir des effets stratégiques et pour créer les mécanismes de financement, l'environnement stratégique et les services communs nécessaires pour soutenir une combinaison d'initiatives en aval et en amont et de projets pilotes, accélérer l'apprentissage et répondre aux besoins des organisations plus petites (Hanna et Dugonjic, 1995, p. 36).
7 Voir, par exemple, Hanna, Guy et Arnold (1995).
8 Voir les études analysées dans James (1994) et les différents chapitres dans Brundenius et Goransson (1993).
Un tel cadre serait particulièrement nécessaire pour les petits pays et les pays à faible revenu (en Afrique subsaharienne, par exemple) qui dépendent dans une grande mesure des bailleurs de fonds étrangers pour la technologie de l'information. Toutefois, il arrive souvent que ces interventions ne soient pas coordonnées et soient exécutées en réaction à des événements plutôt que dans un cadre de politiques cohérent.
L'établissement de certaines priorités stratégiques ne pourra jamais être relégué au dernier plan d'une stratégie nationale relative à la technologie de l'information. Il est en effet irréaliste d'espérer réaliser des progrès simultanément dans tous les éléments technologiques qui influent sur le degré d'intégration du pays dans l'économie mondiale (même si la plupart des conseils donnés dans les pays en développement relativement aux politiques dans ce secteur et dans d'autres ne tiennent malheureusement pas compte de ce besoin). À cet égard, l'infrastructure de télécommunication mérite une attention particulière en raison, notamment, des effets importants que cette variable a non pas sur un seul mais sur plusieurs des autres mécanismes résumés au tableau 6. Cette infrastructure influe sur les mécanismes d'influence technologique liés au commerce (une plus grande capacité d'adopter des technologies d'information industrielles, par exemple), mais aussi sur les mécanismes qui interviennent par l'entremise des investissements étrangers (notamment une meilleure capacité d'attirer des activités dispersées de traitement des données).
Deux genres de systèmes de communications électroniques semblent particulièrement prometteurs dans le contexte de l'Afrique subsaharienne et d'autres régions marginalisées du Tiers-Monde. Le premier, appelé « FidoNet », est une méthode peu coûteuse de relier des babillards électroniques par lignes téléphoniques ordinaires. L'avantage de ce système, et son utilité dans les pays en développement, réside dans le fait qu'il peut surmonter les limites des réseaux téléphoniques inadéquats. Les systèmes FidoNet communiquent automatiquement entre eux pendant la nuit, lorsque les tarifs téléphoniques sont bas, pour échanger des articles de conférence et des messages électroniques. Ils composent tant que la communication n'a pas été établie et transmettent les messages jusqu'à ce que l'appareil récepteur confirme que tous les messages ont été reçus sans erreur. Des connexions appelées passerelles entre les ordinateurs de FidoNet et d'autres systèmes tels qu'Internet et les réseaux de l'Association for Progressive Communications (APC) permettent aux utilisateurs de FidoNet de communiquer avec presque toute personne qui a une adresse électronique, la plupart des messages parvenant à destination en 24 heures (Young, 1993, p. 33).
Les ordinateurs reliés à FidoNet peuvent fonctionner même par l'entremise d'un réseau téléphonique au moyen de terminaux en mode paquet, qui sont de petits appareils reliés à un ordinateur, semblables à un modem, permettant l'échange automatique de courrier électronique et d'autres données.
Le deuxième type de système de communications, qui semble convenir parfaitement à la situation africaine, fait appel à la technologie des satellites sur orbite basse terrestre, relativement peu coûteuse, plutôt qu'au réseau téléphonique. Pendant qu'il est en orbite polaire, le satellite passe au-dessus de chaque point de la terre au moins deux fois par jour et, à chacun de ces passages, des données peuvent être téléchargées dans d'autres parties du monde au moyen de la technologie de communication radioélectrique par paquets. Un satellite sur orbite basse terrestre forme déjà la base d'un important réseau médical en Afrique, qui permet à des milliers de médecins et de travailleurs en soins de santé de communiquer avec des collègues d'autres régions du monde et de transmettre des renseignements médicaux récents sous forme électronique (The New York Times, 22 janvier 1996).
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Les deux dernières décennies ont été marquées par deux grands phénomènes : la « mondialisation » et la « révolution de l'information » sur laquelle repose la fameuse « inforoute ». À l'instar de celles qui l'ont précédée, cette révolution technologique contribue à créer de nombreux emplois, mais elle en supprime aussi beaucoup, ce qui donne lieu au changement et à l'incertitude, aussi bien sur le marché du travail que dans la société. Il en va de même de la mondialisation. Les effets à long terme de ces deux phénomènes sur les revenus moyens, la répartition des revenus, la pauvreté et la marginalisation n'étant pas encore connus, il est normal que les espoirs et les attentes que ces phénomènes engendrent s'accompagnent de nombreuses craintes et incertitudes. Eu égard aux bouleversements économiques qui ont touché l'Amérique latine au cours des deux dernières décennies, il est normal également que ces sentiments mêlés se manifestent dans toute cette région.
L'inquiétude que suscite la mondialisation repose en partie sur l'idée suivante : les gains que ce phénomène contribue à procurer au niveau du revenu national sont étroitement liés à la réduction des coûts par la rationalisation des effectifs et de l'appareil gouvernemental (afin d'éviter de paralyser les entreprises par des taux d'imposition élevés), aux pressions vigoureuses visant à augmenter la productivité ainsi qu'à une baisse des salaires ou à un ralentissement de leur augmentation. Beaucoup se demandent si le jeu en vaut la chandelle. Ces craintes sont d'ailleurs exacerbées par les doutes que les pays en développement entretiennent souvent quant à leur compétitivité sur les marchés ouverts. Paradoxalement, ce qui est malheureux, la hausse de la compétitivité nationale en passant par la productivité accrue et la réduction des coûts (qui toutes deux peuvent rapporter des avantages) est peu judicieuse. En rejetant implicitement la théorie de l'avantage comparatif, cette vision reflète une méconnaissance fondamentale de la façon dont un pays profite du commerce international (Berry, 1996).
En Amérique latine, ces questions se posent dans le contexte d'un niveau élevé d'inégalité, lequel peut, à l'heure actuelle, être associé aux disparités en matière d'éducation — ou, plus généralement, de capital humain — et, traditionnellement, à la concentration des terres. Il faut tenir compte de ces facteurs déterminants de l'inégalité et, partant, de la pauvreté, pour évaluer les mécanismes qui lient la mondialisation et la technologie de l'information à la pauvreté (que ces liens soient positifs ou négatifs) et pour définir des politiques susceptibles d'améliorer les effets de ces deux phénomènes.
Comme en fait état Streeten au chapitre 1, la mondialisation et la révolution de l'information sont liées de différentes façons. Le présent chapitre porte sur la façon dont ces deux phénomènes, qu'ils soient pris ensemble ou isolément, influent actuellement, et influeront à l'avenir sur l'évolution sociale et économique des pays d'Amérique latine, en particulier sur les niveaux de pauvreté et la marginalisation. Le terme « marginalisation » désigne ici le phénomène selon lequel certains segments de la population ne profitent pas des avantages de la croissance économique et des changements sociaux. Dans les cas extrêmes, la situation de certains groupes peut même s'aggraver. La marginalisation économique se mesure au moyen des indicateurs standard de pauvreté matérielle, à savoir déficience sur le plan du revenu, de l'éducation, de la santé, de la nutrition et du logement. Elle s'accompagne souvent d'une marginalisation sociale et politique. La plupart des nombreux travaux sur la marginalisation en Amérique latine mettent en évidence les processus économiques qui procurent des avantages à certains groupes tout en délaissant d'autres groupes. À différents degrés, cette notion peut s'appliquer à des pays, à des régions, à des catégories de professions et à des particuliers.
Pour l'Amérique latine et les Caraïbes, la part des exportations (mesurée en prix constants de 1980) dans le produit intérieur brut (PIB) se situait en moyenne à 14 p. 100 dans les années 70 ; depuis, elle a connu une hausse constante pour atteindre plus de 23 p. 100 en 1994 (voir tableau 1). Cependant, mesurée selon les prix courants, cette proportion est tout à fait différente1. Les chiffres de la Banque mondiale (1996e, p. 213) révèlent que cette proportion a baissé de 1 p. 100 entre 1980 et 1994, passant de 16 à 15 p. 100. La différence entre ces deux modèles reflète l'effet très négatif des
Tableau 1. Part relative des composantes du produit intérieur brut et du produit national brut : Amérique latine et Caraïbesa (aux prix du marché) (PIB = 100) | ||||||||
Consommation finale totaleb | Formation brute de capital fixe | Demande intérieure | Exportations de biens et de services | Importations de biens et de services | Effet des termes de l'échange | Rémunération nette des facteurs au reste du monde | Revenu national brut réel | |
1980 | 78,2 | 23,5 | 101,7 | 14,1 | 15,8 | — | 2,6 | 97,6 |
1981 | 77,9 | 23,3 | 101,2 | 15,0 | 16,2 | –0,8 | 3,7 | 95,7 |
1982 | 77,2 | 20,7 | 97,9 | 15,5 | 13,3 | –2,4 | 5,1 | 92,7 |
1983 | 76,2 | 17,2 | 93,4 | 17,1 | 10,5 | –2,7 | 4,9 | 92,6 |
1984 | 76,3 | 16,6 | 92,9 | 17,9 | 10,8 | –2,3 | 5,2 | 92,8 |
1985 | 76,3 | 16,6 | 93,0 | 17,6 | 10,6 | –3,0 | 4,9 | 92,5 |
1986 | 76,9 | 17,2 | 94,1 | 16,8 | 11,0 | –4,1 | 4,5 | 91,8 |
1987 | 76,4 | 17,2 | 93,6 | 17,5 | 11,2 | –4,2 | 3,9 | 92,3 |
1988 | 76,2 | 17,0 | 93,2 | 18,9 | 12,1 | –4,4 | 4,1 | 91,9 |
1989 | 76,1 | 16,3 | 92,4 | 19,8 | 12,2 | –4,7 | 4,3 | 91,5 |
1990 | 76,6 | 15,9 | 92,5 | 20,7 | 13,2 | –5,0 | 3,7 | 92,0 |
1991 | 77,4 | 16,4 | 93,8 | 20,9 | 14,7 | –5,5 | 3,4 | 91,9 |
1992 | 78,0 | 17,5 | 95,5 | 21,6 | 17,1 | –5,6 | 3,1 | 92,2 |
1993 | 77,6 | 18,1 | 95,7 | 22,4 | 18,1 | –6,0 | 3,2 | 91,5 |
1994c | 77,2 | 19,0 | 96,1 | 23,2 | 19,3 | –5,7 | 3,1 | 92,1 |
Source : CEPALC (1995a, p. 62). | ||||||||
Note : Chiffres officiels convertis en dollars aux prix constants de 1980. | ||||||||
a Dix-neuf pays. | ||||||||
b Y compris variations dans les actions. | ||||||||
c Chiffres préliminaires. | ||||||||
1 Les tendances mesurées selon les prix courants sont différentes de celles mesurées en prix constants pour deux raisons : premièrement, le prix relatif des biens d'équipement varie d'un pays à un autre et, deuxièmement, le prix des devises change également, si bien que leur poids dans les totaux régionaux varie aussi.
Tableau 2. Exportations de biens manufacturés de l'Amérique latine, par pays (pourcentages) | ||||||||
Pays | 1970 | 1980 | 1985 | 1990 | 1991 | 1992 | 1993 | 1994 |
Argentine | 13,9 | 23,1 | 20,8 | 29,1 | 28,2 | 26,3 | 31,9 | 32,7 |
Barbade | 25,3 | 52,5 | 83,8 | 43,3 | 58,7 | 54,7 | 61,7 | — |
Belize | — | 17,6 | 24,9 | 15,4 | — | 18,2 | 20,6 | 17,0 |
Bolivie | 3,2 | 2,9 | 0,4 | 4,7 | 3,8 | 12,5 | 17,0 | 22,2 |
Brésil | 13,4 | 37,1 | 43,7 | 51,9 | 54,8 | 56,9 | 58,8 | 54,8 |
Chili | 4,8 | 11,3 | 6,7 | 10,9 | 12,7 | 13,2 | 16,1 | 16,4 |
Colombie | 9,0 | 19,7 | 16,9 | 25,1 | 33,3 | 31,8 | 39,9 | 36,9 |
Costa Rica | 18,7 | 29,8 | 22,3 | 27,4 | 24,5 | 25,6 | — | — |
Équateur | 1,8 | 3,0 | 0,8 | 2,3 | 2,4 | 4,0 | 7,1 | 7,4 |
Salvador | 28,7 | 35,4 | 25,7 | 35,5 | 40,6 | 47,8 | 46,1 | 44,7 |
Guatemala | 28,1 | 24,4 | 20,2 | 24,5 | 27,9 | 29,9 | 30,7 | 31,3 |
Honduras | 8,2 | 12,8 | 4,0 | 9,5 | 11,6 | 12,9 | 12,8 | 15,0 |
Mexique | 33,3 | 12,1 | 20,6 | 43,3a | 50,8a | 71,1b | 74,6b | 77,4b |
Nicaragua | 17,8 | 18,1 | 8,9 | 8,2 | 9,1 | 7,0 | 9,4 | 13,1 |
Panama | 3,5c | 8,9 | 12,8 | 17,0 | 20,8 | 16,7 | 16,4 | 17,7 |
Paraguay | 9,0 | 11,8 | 5,5 | 9,9 | 11,3 | 15,2 | 16,7 | 21,3 |
Pérou | 1,8 | 16,9 | 11,8 | 18,4 | 22,6 | 16,7a | 15,8 | 13,9 |
Trinidad et Tobago | 12,8 | 5,0 | 18,2 | 26,7 | 28,5 | 29,9 | 34,2 | 42,5 |
Uruguay | 17,6 | 38,2 | 35,0 | 38,5 | 40,1 | 40,8 | 42,2 | 42,9 |
Venezuela | 1,0 | 1,5 | 10,0 | 10,9 | 9,6 | 11,0 | 13,3 | 13,8 |
Total régional | 10,8d | 17,4 | 23,4 | 32,8 | 36,4d | 45,8 | 50,1e | 50,0f |
Source : CEPALC (1995b, p. 111). | ||||||||
Note : — = non disponible. | ||||||||
a Chiffres préliminaires. | ||||||||
b Y compris les biens à conditionner (maquila). | ||||||||
c À l'exclusion de la zone du Canal. | ||||||||
d À l'exclusion du Belize. | ||||||||
e À l'exclusion du Costa Rica. | ||||||||
f À l'exclusion de la Barbade et du Costa Rica. | ||||||||
Tableau 3. Destination et composition du commerce des pays d'Amérique latine | |||||
Année | Monde | Pays développésa | Pays en développement | Amérique latineb | Autres pays en développement |
(valeurs absolues en milliards $) | |||||
1970 | 17,5 | 14,1 | 3,4 | 3,0 | 0,4 |
1980 | 107,9 | 79,0 | 28,9 | 23,0 | 5,9 |
1991 | 136,6 | 103,7 | 32,9 | 23,1 | 9,8 |
(Pourcentages) | |||||
1970 | 1,86 | 1,04 | 0,82 | 0,76 | 0,06 |
1980 | 15,86 | 7,68 | 8,18 | 6,98 | 1,20 |
1991 | 42,63 | 26,94 | 15,69 | 11,60 | 4,09 |
Source : CNUCED (1993). | |||||
a Y compris les pays d'Europe de l'Est et les pays communistes d'Asie (ces derniers faisant très peu de commerce avec l'Amérique latine). | |||||
b Y compris les exportations de chaque pays d'Amérique latine vers les autres pays de la région. | |||||
termes de l'échange estimés par la CEPALC (1995a), équivalant à 5,7 p. 100 du PIB en 1994 (par rapport à 1980), soit environ 30 p. 100 de la valeur des importations cette année-là. La contribution des importations au PIB (encore une fois mesurée en prix constants de 1980) se situait en moyenne à environ 14 p. 100 pendant les années 70, pour atteindre un sommet d'environ 16 p. 100 en 1980-1981, baisser à moins de 11 p. 100 en 1984-1985, et remonter systématiquement depuis. Parce qu'au début des années 90 l'effet des termes de l'échange avait atteint un nombre négatif élevé d'environ 6 p. 100 du PIB, ce n'est qu'en 1992 que la part des importations en prix constants a dépassé celle de 1980-1981. Entre 1980 et 1994, la part des exportations occupée par les biens manufacturés dans la région a augmenté, passant de 17,4 p. 100 à environ 50 p. 100 (tableau 2), en partie à cause de la baisse des prix des exportations de biens primaires. La part des biens manufacturés dans les exportations totales a progressé pour tous les groupes de partenaires commerciaux (tableau 3) et plus particulièrement pour les pays industrialisés, où les chiffres, encore bas en 1980 (7,7 p. 100), ont augmenté rapidement pour atteindre près de 27 p. 100 en 1991 et demeurent à la hausse depuis.
L'entrée nette de capitaux, faible dans les années 80 sauf en 1980-1981 (avec un sommet, en 1981, de 40,1 milliards de dollars), a connu une hausse spectaculaire en 1991-1992 et a dépassé 60 milliards de dollars en 1992 et 1993 (tableau 4). Par conséquent, le transfert net de ressources (incluant la rémunération nette courante des facteurs de production), qui a été négatif de 1982 à 1990, est redevenu positif, se situant à environ 20 p. 100 de la valeur des exportations dans ces deux années, soit environ au niveau de 1980-1981. Cependant, ce transfert s'est de nouveau affaibli en 1994 (voir tableau 2). L'investissement étranger direct (IED) a également connu une hausse marquée au début des années 90, passant de 6 à 7 milliards de dollars en 1989-1990 à environ 18 milliards de dollars en 1994 (tableau 5).
Les effets de la révolution de l'information et de l'intégration accrue dans l'économie mondiale ont commencé à se faire sentir en Amérique latine à un moment où la plupart des pays de cette région émergeaient à peine du ralentissement macroéconomique des années 80, provoqué par la crise de l'endettement, ou en subissaient encore les contrecoups. À la suite de cette crise, la plupart des pays ont adopté un ensemble de politiques favorables au
Tableau 4. Entrées nettes de capitaux et transferts de ressourcesa : Amérique latine et Caraïbes (milliards $ et pourcentages) | ||||||||||
| Entrée nette effective de capitauxb | Transactions non enregistréesc | Entrée nette de capitaux (1 + 2) | 2/1 (%) | Paiements nets des profits et intérêts | Transferts de ressources | Exportations de biens et services | 6/8 (%) | 7/8 (%) | |
| (1) | (2) | (3) | (4) | (5) | (1-5) (6) | (3-5) (7) | (8) | (9) | (10) |
1980 | 33,6 | -2,3 | 31,3 | -6,8 | 18,8 | 14,8 | 12,5 | 101,6 | 14,6 | 12,3 |
1981 | 51,8 | -11,7 | 40,1 | -22,6 | 28,9 | 22,9 | 11,2 | 109,6 | 20,9 | 10,2 |
1982 | 32,7 | -13,1 | 19,6 | -40,1 | 38,8 | -6,1 | -19,2 | 99,6 | -6,1 | -19,3 |
1983 | 6,8 | -4,1 | 2,7 | -60,3 | 34,8 | -28,0 | -32,1 | 99,5 | -28,1 | -32,2 |
1984 | 13,6 | -3,1 | 10,5 | -22,8 | 37,5 | -23,9 | -27,0 | 110,8 | -21,6 | -24,4 |
1985 | 8,5 | -4,9 | 3,6 | -57,0 | 35,7 | -27,2 | -32,1 | 105,6 | -25,8 | -30,4 |
1986 | 11,0 | -1,3 | 9,7 | -11,8 | 32,4 | -21,4 | -22,7 | 91,3 | -23,4 | -24,9 |
1987 | 13,6 | 1,6 | 15,2 | 11,8 | 31,1 | -17,5 | -15,9 | 104,1 | -16,8 | -15,3 |
1988 | 7,9 | -2,0 | 5,9 | -25,3 | 34,3 | -26,4 | -28,4 | 119,4 | -22,1 | -23,8 |
1989 | 7,6 | 4,5 | 12,1 | 60,0 | 38,3 | -30,7 | -26,2 | 132,7 | -23,1 | -19,7 |
1990 | 17,8 | 0,1 | 17,9 | 0,6 | 33,8 | -16,0 | -15,9 | 146,0 | -11,0 | -1 |
1991 | 37,0 | 0,4 | 37,4 | 1,1 | 31,0 | 6,0 | 6,4 | 146,0 | 4,1 | 4,4 |
1992 | 59,8 | 1,5 | 61,3 | 2,5 | 30,9 | 28,9 | 30,4 | 154,5 | 18,7 | 19,7 |
1993 | 66,5 | 0,2 | 66,7 | 0,3 | 33,0 | 33,5 | 33,7 | 164,9 | 20,3 | 20,4 |
1994d | 43,3 | — | — | — | 34,2 | 9,1 | — | 189,2 | 4,8 | — |
Source : CEPALC (1995a, p. 106). | ||||||||||
Note : — = non disponible. | ||||||||||
aConcerne 16 pays hispanophones (à l'exclusion de Cuba et de Panama), plus le Brésil et Haïti. | ||||||||||
bÉquivalant à l'entrée nette de capitaux moins les transactions non enregistrées. | ||||||||||
cCorrespond à l'écriture « erreurs et omissions » dans la balance des paiements. | ||||||||||
dChiffres préliminaires. | ||||||||||
Tableau 5. Sources de financement externes : Amérique latine et Caraïbes (en millions de dollars) | ||||||
1989 | 1990 | 1991 | 1992 | 1993 | 1994a | |
A. Dette Obligationsb | 833 | 2 760 | 7 242 | 14 018 | 29 404 | 19 866 |
Banquesc | –6 497 | 8 559 | 6 800 | 10 943 | 1 636 | 3 200 |
Billets de trésorerie | 127 | — | 1 212 | 840 | 315 | 400 |
Certificats de dépôt | — | — | 670 | 1 100 | 65 | — |
B. Investissement directd | 6 134 | 6 728 | 10 830 | 12 727 | 13 805 | 18 057 |
ADR/GDRe | — | 98 | 4 120 | 4 063 | 5 726 | 4 689 |
Fonds externesf | 416 | 575 | 727 | 293 | 10 | 565g |
Source : CEPALC (1995a, p. 104). | ||||||
Note : — = non disponible. | ||||||
a Estimations préliminaires. | ||||||
b Valeur brute. | ||||||
c Net, court et moyen termes. | ||||||
d Y compris le réinvestissement des profits. | ||||||
e ADR = certificats américains d'actions étrangères; GDR = certificats mondiaux d'actions étrangères. | ||||||
f Fonds fermés; capital initial. | ||||||
g Six premiers mois. | ||||||
marché, qui constituaient un virage décisif, et se sont intégrés rapidement dans l'économie mondiale. Les niveaux absolus de commerce, de flux de capitaux et d'investissement étranger direct ont connu une hausse importante au cours de la dernière décennie, résultat combiné de la reprise qui a suivi la récession provoquée par la crise de l'endettement, de la libéralisation des politiques et du processus plus général de mondialisation associé à la chute des coûts du transport et des communications, à la formation de blocs commerciaux et à la réduction des tarifs par l'entremise de l'Uruguay Round.
Le degré de diffusion et d'utilisation de la technologie de l'information en Amérique latine est plus difficile à évaluer quantitativement. Dans cette région, les réseaux de télécommunications ont perdu du terrain comparativement à de nombreuses parties du monde au cours des deux dernières décennies, en raison de la faible croissance économique associée à la crise de l'endettement. Dans des pays comme l'Argentine et le Venezuela, des entreprises du secteur public très inefficaces ont également contribué au retard. Le Mexique, le Brésil et l'Argentine sont des exportateurs de produits électroniques, le Mexique manifestant un dynamisme particulier dans les années 90, surtout, peut-on supposer, à cause des maquiladores. La faiblesse des dépenses de la région au titre de la recherche-développement (R-D) en proportion du PIB a limité le développement d'une capacité technologique indépendante. Ces dépenses sont encore plus loin de la moyenne des pays en développement depuis 1970, alors que les deux étaient presque égaux à 0,3 p. 100 (voir chapitre 7, tableau 9).
Les effets globaux de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la marginalisation et la pauvreté peuvent être envisagés sous l'angle de la productivité et de la répartition2, notamment en fonction de la part des revenus que détient le groupe se trouvant dans la catégorie de la pauvreté ou proche de celle-ci. (À l'heure actuelle, les études donnent à penser qu'environ le tiers de la population de la région vit dans la pauvreté.) Dans le cas des pays les plus pauvres, la croissance est particulièrement importante pour atténuer la pauvreté. Si son incidence sur la pauvreté matérielle est assez positive, les effets d'une augmentation des inégalités pourront être plus que compensés. Du point de vue des politiques, ce ne sont pas tant les effets globaux de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la pauvreté qui importent, mais plutôt la façon dont les politiques influent sur la progression de ces phénomènes et peuvent modifier leurs effets, compte tenu du degré de mondialisation et de propagation de la technologie de l'information qui est souhaitable ou inévitable. Les principales politiques influant sur la vitesse et les caractéristiques de la mondialisation sont celles qui touchent les flux commerciaux, l'investissement étranger direct et les flux de capitaux. Les principales influences sur l'évolution de la technologie de l'information, au demeurant plutôt difficiles à déterminer de façon absolue, comprennent de toute évidence les politiques de R-D ainsi que le rythme et les caractéristiques de formation du capital humain.
À l'heure actuelle, on ne peut que présumer grossièrement les effets sur la société latino-américaine de la mondialisation et de la technologie de l'information. Les tentatives visant à déterminer ces effets en sont aux stades préliminaires. Cependant, cette question mérite qu'on s'y attarde parce que ces effets pourraient être marqués, parce qu'ils pourraient être positifs ou négatifs et parce qu'il est possible que les politiques aient sur eux une forte incidence.
La prochaine section donne un aperçu de la nature des processus de mondialisation et de changement technologique dans le domaine de l'information, et de leurs effets possibles. Dans une autre section, nous nous penchons sur les résultats finaux dans la région : taux de croissance, niveaux d'emploi, taux de chômage et répartition des revenus. Ces résultats nous permettent d'évaluer les prévisions de façon rétrospective et de déterminer les mécanismes qui sont les plus susceptibles d'être à leur origine. C'est au moment des réformes économiques que la répartition des revenus a
2 Comme la pauvreté est déterminée à la fois par le pouvoir d'achat privé et par ce que les gouvernements fournissent, on peut distinguer également les dépenses et les revenus privés, d'une part, et les dépenses et les revenus publics, d'autre part. La mondialisation peut toucher la part des dépenses publiques ainsi que la façon dont ses avantages sont répartis entre les gens.
commencé à se concentrer dans les pays d'Amérique latine, et notamment au moment où l'on a réduit les obstacles au commerce, ce qui a entraîné l'ouverture des économies et la hausse des rapports commerciaux. Il est également possible que les changements technologiques aient eu une incidence dans ce sens.
Chacun des arguments habituels voulant que l'intégration internationale et les nouvelles technologies comportent des avantages peut être valable (voir Streeten, chapitre 1), mais il y a des raisons de craindre que les attentes n'aient été exagérées. Jusqu'à maintenant, les données empiriques sont ambiguës et les résultats observés en Amérique latine après la crise et les réformes sont inquiétants aussi bien sur le plan de la croissance que sur celui de la répartition.
Comme nous l'avons mentionné précédemment, les changements technologiques (et surtout les technologies reliées à l'information) et l'intégration dans les marchés internationaux sont susceptibles d'avoir des effets importants sur la croissance et la répartition des revenus dans la région.
Pendant les premières décennies de l'après-guerre, on s'est beaucoup inquiété de la dépendance des économies de l'Amérique latine envers les puissances industrielles. Frank (1969) a donné une interprétation marxiste classique. Sunkel (1973), quant à lui, a posé un regard non marxiste sur la question à l'instar de plusieurs penseurs d'après-guerre qui, à la suite de Prebisch (1950) — qui craignait que les pays exportateurs de matières premières comme ceux d'Amérique latine ne réussissent pas à se tirer d'affaire à cause d'une baisse de longue durée dans les termes de l'échange pour ces biens —, jugeaient nécessaire d'intervenir dans les marchés. Sunkel soutenait que l'Amérique latine courait le risque de s'enliser dans une dépendance permanente et que les écarts de revenus et de productivité pouvaient s'élargir, les effets de remous contrecarrant la croissance économique dans les pays du Centre. Il associait ce résultat à la difficulté accrue d'accéder aux composantes du développement, qu'il fallait se procurer à prix fort auprès des sociétés transnationales. Ces dernières profitaient de la protection du marché
local en vertu de l'industrialisation fondée sur le remplacement des importations pour obtenir de bons rendements sur leurs investissements tout en centralisant toute la R-D dans leurs propres pays et en refusant de diffuser leurs connaissances technologiques. Les estimations très élevées que Vaitsos (1974) a faites des rendements obtenus par des entreprises pharmaceutiques en Colombie, notamment par l'établissement de prix de cession interne et d'autres mécanismes, ont mis en relief ces inquiétudes. À l'époque, les travaux sur la marginalité débattaient de la mesure dans laquelle il fallait attribuer l'expansion des bidonvilles (et la pauvreté en général) aux processus d'accumulation capitaliste et de croissance dans ces économies dépendantes3.
Ni les recherches, ni les événements subséquents n'ont confirmé les points de vue plus pessimistes exprimés au sujet de la marginalisation et des effets de la dépendance, à moins que l'on interprète la crise des années 80 comme l'aboutissement naturel des mécanismes décrits par ces auteurs plutôt que comme un événement historique fortuit qui a touché la région. Bien que la croissance ait considérablement varié entre les pays, elle était généralement bonne jusqu'à ce que la crise ne survienne au début des années 80, la moyenne de la région se situant à 5,5 p. 100 par année entre 1950 et 1980, une performance qui n'a été surpassée de façon importante par aucun autre groupe de pays, industrialisés ou non (Teitel, 1992, p. 356). Certains pays ont particulièrement bien réussi, notamment le Brésil et le Mexique. Les exportations de biens manufacturés ont connu une hausse importante, en dépit d'une base relativement restreinte. Aucune donnée systématique ne témoignait d'un retard technologique tel que celui avancé par les théoriciens de la dépendance4. Pour la plupart des pays de la région, la répartition des revenus n'a pas connu de changement marqué pendant cette période ; la situation de certains pays s'est légèrement aggravée (par exemple, au Brésil dans les années 60), mais pas assez pour contrecarrer de façon significative les effets positifs de la croissance. La création d'emplois s'est produite à un rythme suffisant pour faire augmenter la part de la main-d'œuvre travaillant
3 La déclaration de Nun (1969) est particulièrement éloquente. Perlman (1976) a fait une critique intéressante.
4 Évidemment, les progrès technologiques sont plus difficiles à évaluer que la plupart des autres variables examinées. Les données microéconomiques qui contredisent cette théorie proviennent d'études comme celles de Fairchild (1979, p. 135), dont la comparaison entre les entreprises nationales et les coentreprises à Monterrey n'a révélé aucune innovation technique dans ces dernières, même si les entreprises mexicaines comptent beaucoup plus sur les fondateurs ou d'autres habitants de la région pour obtenir des renseignements techniques que les coentreprises. Les données globales, bien que sujettes à des contraintes qualitatives, ne révèlent pas non plus un taux de changement technologique faible dans le secteur manufacturier d'Amérique latine.
dans le secteur moderne, avec une productivité relativement élevée, et pour causer une baisse continue (pour l'ensemble de la région) de la part de la population vivant dans la pauvreté. En d'autres termes, les décennies qui ont précédé les années 80 ont connu un effet de ruissellement très important. Le revenu par habitant ayant augmenté d'environ 3 p. 100 par année de 1950 à 1980, l'incidence de la pauvreté, mesurée selon le seuil de pauvreté d'Altimir (Altimir, 1982), est rapidement passée de 65 p. 100 en 1950 à 38 p. 100 en 1970 et à environ 25 p. 100 en 1980 (Berry, 1997).
Cependant, le traumatisme de la crise de l'endettement a eu tôt fait d'éclipser les inquiétudes suscitées par les dependistas concernant l'incapacité de la région de choisir sa propre destinée et d'abandonner les anciens modes d'interaction avec les pays industrialisés, reléguant au second plan les préoccupations concernant la trop grande présence de sociétés transnationales ou d'IED. Au lieu d'affluer, les capitaux étrangers se sont échappés. De graves récessions ont frappé les principaux pays à l'exception de la Colombie, le chômage a augmenté et la plupart des pays ont connu d'importants épisodes d'inflation. Entre-temps, les politiques ont été réorientées vers l'extérieur, leurs partisans les plus farouches soutenant que la stratégie d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations n'était pas judicieuse et qu'elle avait contribué au ralentissement de la croissance et à une concentration des revenus inutilement élevée (Corbo, 1988). Ce nouveau point de vue, à l'instar de celui des dependistas, doit être envisagé avec prudence. La croissance appréciable et la répartition relativement stable des revenus pendant la période d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations semblent contredire ces deux prises de position (Berry et al., 1997). Maintenant que la région pénètre à nouveau les marchés mondiaux et que les capitaux ont recommencé à circuler, il faut réévaluer les rôles du commerce extérieur, des capitaux étrangers et des sociétés transnationales.
Bien que les pires craintes d'autrefois aient été exagérées, certaines préoccupations étaient sans doute justifiées dans une certaine mesure (par exemple la croyance persistante selon laquelle les changements technologiques ont empêché la croissance en Amérique latine de générer le nombre souhaité d'emplois et, partant, de réduire la concentration des revenus). Pinto (1965) soutenait que la technologie mise au point dans les pays industrialisés ne convenait pas à la proportion des facteurs de la région et qu'elle était habituellement transférée sans être adaptée. Souscrivant à ce point de vue, Tokman (1989) souligne que des études (par exemple OIT-PREALC, 1980) concluent généralement que l'élasticité des produits de remplacement des importations était faible et que la prévalence de technologie étrangère avait joué un rôle dans la chute des salaires réels des manœuvres dans un certain nombre de pays d'Amérique latine. Comme nous le verrons plus loin, la question de savoir quelle technologie est appropriée est particulièrement épineuse en Amérique latine. Comme la main-d'œuvre y est moins abondante que dans les pays asiatiques, elle ne représente manifestement pas un avantage comparatif.
La vision optimiste actuelle de la mondialisation et du libre-échange laisse présager des avantages sur le plan de la croissance en raison de plusieurs facteurs : gains d'efficacité et d'efficience X (parce que le libre-échange implique une concurrence accrue, qui favorise l'efficience), entrée de capitaux, qui vient accroître le stock de capital total et, partant, la production ; transferts technologiques plus importants par l'entremise des sociétés transnationales ; importations accrues de biens d'équipement ; plus grande circulation des idées résultant d'un contact global plus étendu et d'autres mécanismes positifs. Tous ces facteurs contribuent à rendre plausible la théorie de la convergence, selon laquelle l'écart dans les revenus entre les pays et entre les régions d'un même pays est en voie de se rétrécir. Entretemps, la vision optimiste des effets distributifs du libre-échange procède de la croyance voulant que la demande de main-d'œuvre moins spécialisée augmentera et que les perspectives s'amélioreront dans le secteur de l'agriculture, lequel dans l'ensemble tend à être pénalisé par le remplacement des importations. Les optimistes croient également que la réduction de l'activité du secteur public et l'avènement d'un plus grand nombre de principes de marché dans ce qui subsiste renforceront grandement l'efficacité de ce secteur pour la fourniture de biens et de services publics, y compris les services de redressement de la pauvreté.
Comme la mondialisation et la libéralisation des échanges n'ont pas eu, jusqu'à présent, d'incidence notable sur la performance de l'Amérique latine par rapport au modèle de l'industrialisation fondé sur le remplacement des importations, il est utile de s'inspirer de l'expérience de l'ensemble des pays en développement, même si elle aussi demeure étonnamment ambiguë à maints égards. Un large éventail d'études empiriques portant sur plusieurs pays démontrent que la croissance des exportations et la croissance économique globale ont tendance à aller de pair. Cependant, il reste à déterminer dans quelle mesure ce lien est systématique d'un groupe de pays à l'autre et d'une période à l'autre, dans quelle mesure il est attribuable à une causalité inverse entre la croissance de la production et la croissance des exportations5 et dans quelle mesure il est attribuable à une causalité directe6. Malgré l'absence de données qui confirmeraient de façon irréfutable le rôle positif des exportations dans la croissance à l'échelon des pays, peu d'études du développement réfutent leur validité pour chaque pays et dans une variété de contextes. Deux autres réserves ont été exprimées. Premièrement, l'élasticité de la demande mondiale de produits exportés en provenance des pays en développement peut être trop faible pour généraliser les avantages tirés des exportations. Deuxièmement, même si le commerce est souvent très bénéfique, il ne faut pas nécessairement en conclure que l'absence virtuelle d'obstacles au commerce représente un objectif idéal. Cela reviendrait à invalider l'argument touchant la protection des industries naissantes7. Cette réserve peut également avoir de l'importance pour l'Amérique latine. Malgré les indications contradictoires qui se dégagent de l'analyse empirique des mécanismes reliant les niveaux de commerce et de croissance, les chercheurs ont à peine tenté (au moyen d'analyses entre pays ou de séries chronologiques) d'analyser plus à fond les effets du degré et du genre d'obstacles au commerce sur la croissance. Les études chronologiques sur l'Asie de l'Est contiennent surtout des données qui prouvent que les politiques d'une industrialisation fondée sur le remplacement des importations ont constitué à la fois le prélude et le complément aux solides performances en matière d'exportations. On peut soutenir que les succès de la région (à commencer par le Japon) doivent beaucoup à une gestion efficace du commerce dans le contexte de politiques industrielles structurées (Wade, 1990). Les données sur les pays (voir en particulier Helleiner, 1994) selon lesquelles le taux de change constitue la variable clé pour déterminer le succès des exportations et de la croissance cadrent bien avec la proposition voulant que la libéralisation du commerce ne soit ni nécessairement, ni généralement, la meilleure façon de parvenir aux avantages possibles du commerce.
5 Par exemple, si un pays tend à exporter ce que la demande intérieure ne peut absorber. Les principaux tests de causalité ont été menés à l'intérieur des pays (par exemple Sharma et Dhakal, 1995) ; bien qu'ils souffrent clairement d'une série de limites méthodologiques et de lacunes qui leur sont propres, ils viennent s'opposer à l'hypothèse précitée.
6 Dans la plupart des études qui signalent cette corrélation positive, on a préféré soumettre l'hypothèse de référence à un contrôle de cohérence au lieu de la comparer avec d'autres variables, notamment les importations. Fishlow (1994) critique à ce sujet une déclaration de la Banque mondiale (1991) sur le bien-fondé de l'ouverture.
7 Une telle dénégation peut être fondée soit sur le fait que l'apprentissage pratique sur lequel repose cet argument n'est pas significatif au plan quantitatif, position très difficile à soutenir à une époque où l'on insiste sur l'importance d'apprendre par ce moyen et d'autres, soit sur le fait que les gouvernements n'ont pas la compétence nécessaire pour mettre en œuvre une telle protection. La seconde possibilité semble généralement plus plausible.
Les effets des entrées de capitaux dans les pays en développement ont fait l'objet d'encore moins d'analyses. Comme pour le commerce, le débat le plus sérieux consiste à savoir s'il faudrait les restreindre véritablement pour des motifs autres que ceux qui s'imposent d'emblée, comme la protection de l'environnement. Au même titre que de nombreuses données micro-économiques attestent les avantages importants de l'IED, on craint que ces capitaux ne soient orientés vers les activités très rentables du pays hôte et qu'en raison de la lutte que se livrent les pays en développement pour attirer les capitaux étrangers, ils n'en viennent à absorber presque toutes les rentes qu'ils génèrent.
De toute évidence, les entrées de capitaux à court terme s'accompagnent non seulement d'avantages, mais également d'effets négatifs. Elles ont contribué à l'instabilité macroéconomique dans certains pays d'Amérique latine, découragé la production de produits pour l'exportation et, par conséquent, ralenti le taux de croissance (comme au Mexique et en Argentine). La plupart du commerce international et de l'IED émane des sociétés transnationales, qui sont en majorité des grandes sociétés dotées de pouvoirs oligopolistiques considérables. Bien que l'IED effectué par les sociétés transnationales contribue à générer du commerce, il tend à affecter à certains pays une spécialisation commerciale dans la répartition internationale du travail et confine souvent le pays dans ce rôle. Dans le cas des produits primaires, les pays sont vulnérables au remplacement des produits qu'ils exportent par des substituts synthétiques. Dans le cas des produits manufacturés d'exportation, ils sont vulnérables aux stratégies des sociétés transnationales. Pour ces raisons, entre autres, le Japon et, plus tard, la Corée, ont choisi de se développer sans faire appel de façon intensive à l'IED. Il est particulièrement important pour les pays à revenu moyen comme ceux d'Amérique latine de ne pas être confinés.
Les progrès réalisés dans la technologie et la gestion au cours des 15 dernières années ainsi que la déréglementation et la libéralisation ont renforcé la position des grandes entreprises internationales. Un processus de commerce intrarégional, intrabranche et intra-entreprise, guidé par l'IED, est illustré par la croissance rapide du commerce entre le Mexique et les ÉtatsUnis. Pendant la seconde moitié des années 80, le Mexique représentait deux tiers de tous les emplois des PED grâce aux sociétés affiliées de sociétés transnationales américaines (Chesnais, 1995, p. 20). Ces sociétés affiliées ont quadruplé leur part des exportations mexicaines vers les États-Unis (laquelle a atteint plus de 25 p. 100) ainsi que leur part des importations mexicaines en provenance des États-unis (passée à plus de 40 p. 100). Cependant, le travailleur des PED dépend davantage du fait que les petites entreprises occupent encore une place importante dans la structure industrielle. Certaines sociétés transnationales, mais pas toutes, ont la capacité d'attirer de petites entreprises à fort coefficient de main-d'œuvre dans le circuit international par l'entremise de la sous-traitance et d'autres mesures contractuelles.
L'une des contraintes actuelles de la mondialisation qui pourrait se révéler dommageable est la pression que ce phénomène exerce sur les pays pour qu'ils maîtrisent leur inflation, en fonction de normes historiques. En Asie de l'Est, le processus de développement macroéconomique fondé sur l'investissement a connu de longues périodes d'importants déficits financiers, de déficits de comptes courants, de répression financière et de pressions inflationnistes (CNUCED, 1996, p. 128). Ces pays ont généralement tenté de donner confiance aux investisseurs par d'autres moyens, notamment en évitant de faire des changements draconiens dans leurs politiques. La mise en œuvre de quelques incitatifs favorables à l'investissement peut avoir des effets inflationnistes, et un certain taux d'inflation peut faciliter les changements dans les prix relatifs (mouvements des salaires réels par exemple) tandis qu'une politique de faible inflation pourrait se révéler coûteuse. L'expérience à long terme du Brésil, où la croissance et l'inflation sont élevées, cadre bien avec cette hypothèse.
La plus grande crainte que suscite la mondialisation concerne ses effets sur la répartition des revenus ; cette crainte trouve sa base empirique la plus solide en Amérique latine, où le passage à une stratégie plus ouverte et davantage orientée vers les marchés s'est accompagné d'une hausse marquée des inégalités dans la majorité des pays (Berry, 1997a ; Bulmer-Thomas, 1996). La possibilité que la libéralisation des échanges fasse augmenter les salaires a été l'exception plutôt que la règle. La domination du commerce international par les grandes entreprises, une combinaison de sociétés transnationales et de grandes sociétés nationales, dont la main-d'œuvre à productivité élevée limite la création d'emplois, intervient probablement à cet égard.
Aussi vrai que les changements technologiques donnent à réfléchir et suscitent des protestations, on s'attend généralement à ce que la révolution de l'information ait sur la productivité et la croissance un effet positif qui s'accompagnera cependant d'un effet distributif négatif. Les effets de la révolution de l'information, à l'instar de tout progrès technologique, reposent sur qui adopte les nouvelles techniques et dans quelle mesure celles-ci cadrent avec les proportions de facteurs des pays qui les adoptent. Les pays industrialisés les adoptant en premier, il faut ensuite déterminer : la vitesse avec laquelle elles se propageront dans d'autres pays ; leurs conséquences sur le rôle des sociétés transnationales, les grandes sociétés nationales et les petites entreprises ; leur incidence globale sur la demande de différents genres de main-d'œuvre. Les effets de la technologie de l'information sur le revenu national dépendent de la mesure dans laquelle elle contribue à hausser la productivité totale des facteurs. Ses effets distributifs reposent sur les proportions de facteurs de la technologie adoptée et sur qui l'adopte. On peut supposer d'emblée que plus l'on cherche à réduire la main-d'œuvre non spécialisée et plus l'adoption favorise les grandes entreprises, plus ces effets sont négatifs. À moyen et à long terme, les effets distributifs de la technologie reflètent également son incidence possible sur les stocks de facteurs d'un pays. Certaines nouvelles technologies donnent lieu à d'importantes vagues d'investissement ou à des changements dans les niveaux d'éducation et de formation et, partant, influent sur les proportions de facteurs.
L'évolution de la technologie de l'information en Amérique latine semble se faire selon les scénarios suivants :
i) Bien qu'elle soit révolutionnaire à plus d'un titre, la technologie de l'information représente essentiellement une vague de progrès technologiques qui diffère peu des vagues qui l'ont précédée quant aux mécanismes et au rythme de sa propagation ou à la nature de ses effets. L'Amérique latine a emprunté des technologies à un rythme effréné pendant la majeure partie de l'après-guerre (c'est-à-dire jusqu'à la crise de l'endettement des années 80), la croissance globale a été relativement rapide et la région n'a pas souffert d'une détérioration de la répartition des revenus (Berry, 1997a). Une poursuite de ces tendances passées serait donc relativement satisfaisante. Bien que la plupart des pays aient investi, du moins modestement, dans les sciences et la technologie, et que certains (surtout le Brésil) aient entrepris de sérieux efforts dans ce sens, la crise de l'endettement a sapé ce travail qui, de toute façon, n'avait pas l'ampleur envisagée par les auteurs qui soulignent l'importance de ce domaine pour les progrès économiques futurs de l'Amérique latine (Perez, 1992 ; Teitel, 1992).
ii) La région pourrait continuer d'emprunter avec succès comme par le passé sans organiser d'importantes activités locales de R-D, mais seule la formation de capital humain est assez rapide pour permettre l'emprunt, la diffusion et l'utilisation efficaces des nouvelles technologies. Dans ce scénario, il faudrait des compétences nouvelles et plus nombreuses que par le passé pour intégrer efficacement les nouvelles technologies.
iii) Il est possible qu'aucune de ces options ne puisse être mise en œuvre ou qu'elles se révèlent moins fructueuses qu'une politique technologique plus dynamique. Cette dernière pourrait viser aussi bien la tenue à jour technologique par tous les moyens possibles (licences, rétroingénierie, etc.) que l'adaptation efficace des technologies, notamment la combinaison de nouvelles technologies de l'information et de technologies traditionnelles, ou le bond technologique.
iv) La pire situation serait celle où on peut facilement prendre du retard dans la course technologique et, partant, perdre sa capacité de produire des revenus. Elle est plus susceptible de se produire si le rythme global des changements technologiques s'accélère (ce que traduit le mot « révolution »), si l'information est plus étroitement détenue (si les alliances stratégiques entre les sociétés transnationales retardent la diffusion plus longtemps) ou si l'intensité factorielle de la technologie qui se propage relativement rapidement est plus dommageable qu'auparavant. Dans ce scénario, la technologie de l'information et les changements technologiques en général pourraient être néfastes pour la région. Ceux qui envisagent avec optimisme les technologies qui pourraient se révéler « inappropriées » soulignent que les proportions de facteurs influent effectivement sur les orientations de R-D (Hayami et Ruttan, 1971 ; Binswanger et Ruttan, 1978). Bien que l'innovation induite existe — puisque la demande effective de nouvelles technologies influe sur les grandes orientations de la recherche et les changements technologiques qui en résultent — cette demande effective reflète le poids économique qui la sous-tend et les ressources disponibles pour la compléter. Cela explique le fait qu'une si grande proportion de la recherche ait cours dans les pays industrialisés, que cette recherche se concentre tant sur des produits qui profiteront aux groupes ayant un pouvoir d'achat élevé, que si peu de recherches visent les producteurs de cultures moins importantes, les petites et moyennes entreprises et les PED et enfin, que la plupart des innovations tendent à économiser la main-d'œuvre. Tout à fait à l'opposé de l'innovation induite se trouve la description de Fransman (1991, p. 2, cité par James, 1993, p. 406), selon laquelle le rythme et l'orientation de la R-D ne reflètent pas la rareté des facteurs, mais traduisent plutôt différentes trajectoires et impulsions technologiques sur lesquelles les facteurs économiques ont peu d'influence8.
L'interface entre la mondialisation et la technologie de l'information est importante parce que la mondialisation influe sur les choix de politiques technologiques. Avec une stratégie fermée, les coûts d'une mauvaise décision concernant une nouvelle technologie ne représentent que les avantages perdus de son application locale. Dans l'économie mondiale, une erreur peut coûter pour le pays les rentes élevées qu'il pourrait obtenir en lançant au bon moment les bons produits sur le marché mondial. En Amérique latine, peutêtre plus que dans n'importe quelle autre région importante du Tiers-Monde, le degré approprié de capacité scientifique et technologique constitue une question complexe et controversée, comme en témoigne la diversité des points de vue exprimés dans la documentation. En Asie de l'Est, la capacité requise est en place dans plusieurs pays, particulièrement en Corée ; l'Afrique ne l'obtiendra pas dans l'avenir immédiat. L'Amérique latine serait en mesure de passer à un niveau supérieur de capacité technologique, mais la question est de savoir s'il s'agirait là d'une utilisation judicieuse des ressources.
Comme James (1993) le fait remarquer, compte tenu de ces risques, il est important de bien saisir la rentabilité des nouvelles technologies et leur pertinence pour les pays en développement. Les alliances des sociétés transnationales constituent un sujet d'inquiétudes à ce chapitre. Cependant, il se peut que les technologies qui importent réellement pour les pays d'Amérique latine (tant du point de vue de la consommation que de celui de la production) ne soient pas les technologies de pointe, mais bien celles dont les prix tendent à baisser rapidement avec les nouvelles percées et la concurrence. Le CD-ROM permet de stocker de grandes quantités de renseignements médicaux et bibliographiques qui profiteront aux chercheurs dans les domaines de l'agriculture, de la santé et de la médecine ainsi qu'au développement des bibliothèques (Mody et Dahlman, 1992, p. 1714). L'éditique contribue à diminuer les coûts fixes des publications à faible tirage. Grâce à la baisse des coûts du matériel, la faisabilité des projets de démonstration s'améliore. Le fait que des petites entreprises des pays
8 Dans son enquête sur l'évolution de l'économique de la R-D, Stiglitz (1987, p. 75) fait remarquer que, dans ce domaine, l'influence d'Adam Smith est non seulement imperceptible, mais carrément nulle.
industrialisés concèdent des droits d'utilisation exclusive de technologies microélectroniques pourrait favoriser un accès plus prometteur pour certains pays en développement (Evans et Tigre, 1989). La diffusion de certaines techniques d'automatisation peut dépendre de la volonté des vendeurs d'équipement d'envoyer du personnel de service dans les marchés marginaux, dont l'évolution est donc importante (James, 1993, p. 420).
Couplée aux proportions de facteurs qui caractérisent les nouvelles technologies, la façon dont les gouvernements et d'autres institutions réagissent à la technologie de l'information peut être un facteur clé pour déterminer si ses effets distributifs seront positifs ou négatifs. James (1993, p. 413) évoque le secteur de la biotechnologie, où une série d'études de cas de l'Organisation internationale du travail (OIT) démontrent clairement que les capacités actuelles dans le Tiers-Monde ne sont généralement pas exploitées en vue d'atténuer la pauvreté de masse, en dépit du potentiel important que présentent à cette fin de nombreuses techniques nouvelles. Ainsi, la capacité des pays en développement au chapitre des techniques de micropropagation est surtout appliquée aux cultures commerciales et vise à répondre aux besoins du secteur commercial à grande échelle de l'agriculture. La politique publique (y compris les règlements établis pour les participants du secteur privé à la R-D) part du principe que les intervenants privés se concentreront sur les domaines qui profitent à ceux qui peuvent se permettre de financer la recherche. Tout avantage qui reviendra finalement aux pauvres résultera alors d'un « effet de ruissellement », qui ne sera pas nécessairement important.
Dans le cas de la nouvelle technologie de l'information, on s'est beau-coup intéressé à la hausse de productivité et de revenu des personnes dotées de compétences nécessaires pour utiliser l'information, ainsi qu'à la nécessité de faire preuve de souplesse mentale pour acquérir et apprendre à utiliser les nouveaux outils permettant de répondre à la demande changeante de compétences9. C'est un fait connu, en Amérique latine comme ailleurs, qu'il faut repenser l'éducation et la formation de façon à reconnaître l'intérêt des compétences reliées à l'information. Il est toutefois très difficile de traduire cette reconnaissance en mesures concrètes, particulièrement dans le contexte de budgets serrés et de ministères de l'éducation et du travail généralement inadéquats. À mesure que les compétences supérieures prennent de la valeur
9 Freeman et al. (1995, p. 600) prévoient que la tendance, apparue au cours des 10 à 15 dernières années, à employer de moins en moins de travailleurs non spécialisés, ou de travailleurs qui ne possèdent pas les compétences adaptées à la nouvelle conjoncture et qui sont peu aptes à entreprendre une nouvelle formation, s'accentuera au cours de la prochaine décennie.
sur le marché, il est important de combler les écarts dans les compétences, qui sont actuellement très larges dans certains pays comme le Brésil, faute de quoi la révolution de l'information risque d'accroître sérieusement les inégalités, la pauvreté et la marginalisation. En outre, le système devrait faciliter la réinsertion des travailleurs déplacés par la technologie de l'information10. Les optimistes soulignent qu'aucune des révolutions technologiques antérieures n'a donné lieu à une répartition permanente des revenus plus asymétrique.
La technologie de l'information pourrait accentuer les inégalités en améliorant la situation relative des travailleurs plus spécialisés ou celle des grandes entreprises. Jusqu'à maintenant, les grandes organisations utilisent plus la technologie de l'information que les petites, tant dans le domaine des télécommunications que dans celui des services informatiques. Il reste à voir comment cet écart évoluera avec le temps. Mody et al. (1992, p. 1813) concluent qu'en période d'évolution technologique rapide, des différences de productivité importantes peuvent apparaître entre les entreprises en concurrence et s'amplifier si les acquis facilitent l'adoption d'innovations. Le fait que ces différences initiales favorisent les grandes entreprises réduit la demande de main-d'œuvre. Ces différences pourraient également avoir un caractère régional ; en effet, dans les régions plus pauvres, les effets d'une demande en déclin et les externalités tendent à creuser les écarts dans les revenus à la productivité. La persistance des écarts de revenus entre le nordest et le sud du Brésil donne à penser que des mécanismes d'équilibrage du revenu, tels que la migration de forts contingents de travailleurs du nord-est, sont modérément efficaces.
L'incidence globale de la technologie de l'information en Amérique latine et ailleurs dépendra de l'influence que cette technologie exercera sur le commerce de la région. Jusqu'à présent, même si rien n'atteste une augmentation spectaculaire des possibilités en Asie de l'Est, certains indices laissent croire à un potentiel sérieux. Si l'on veut être plus prudent, disons que la technologie de l'information est devenue un facteur clé dans de nombreux marchés. Certains y perçoivent des avantages stratégiques, c'est-à-dire horsprix. Les effets qu'aura sur l'emploi l'augmentation des échanges, notamment lorsqu'elle repose sur la propagation de la technologie de l'information, dépendent de la mesure dans laquelle cette technologie
10 Freeman et Soete (1994) mettent en évidence l'éventuel intérêt pour ces travailleurs des programmes de création d'emplois dans les services personnels et communautaires. Ce secteur présente en effet un potentiel de croissance élevé en partie parce que, même si la technologie de l'information y est utilisée dans une certaine mesure, il n'est pas aussi tributaire des impératifs de la concurrence internationale que le secteur des produits et services exportables.
permettra de déplacer des composantes courantes de la production vers des pays ou régions à faible revenu11.
Il est évident que de nombreux éléments de la technologie de l'information sont transférés vers l'Amérique latine, mais beaucoup sont loin d'être répandus. Si les éléments qui ont surtout des effets bénéfiques sont intérieurs, si leurs prix sont en baisse et s'ils peuvent être diffusés sur une large échelle (par exemple vers les petites entreprises), l'incidence sera alors très positive. Dans le cas contraire, elle pourrait être négative.
Les sociétés transnationales jouent un rôle important dans la R-D, qui affaiblit l'exportation de produits primaires et de produits manufacturés légers des pays en développement. En revanche, la technologie de l'information réduit les coûts des communications internes et favorise donc une déconcentration géographique des activités dans les entreprises (voir chapitre 2). Cette situation a contribué au maintien relatif des activités à fort coefficient de main-d'œuvre de l'industrie du vêtement en dépit de l'avènement de la technologie moderne et des délais d'exécution plus courts. Elle explique également le déplacement d'activités informatiques impliquant un processus courant de traitement de données, des États-Unis vers les Caraïbes (Barbade, Jamaïque), où existent des installations de télécommunications avancées et une réserve importante de travailleurs qualifiés. Ce potentiel présente un intérêt spécial pour l'Amérique latine, dont une partie est à proximité des États-Unis, en raison de ses télécommunications relativement avancées et de l'offre croissante d'opérateurs spécialisés.
Il s'agit donc de déterminer comment l'évolution de la technologie de l'information influera sur la décision des sociétés transnationales de déplacer plus ou moins des activités de production qu'elles contrôlent dans des régions comme l'Amérique latine. Il faut également se pencher sur les répercussions des orientations adoptées par les sociétés transnationales et d'autres aspects du contexte actuel sur le bien-fondé d'un développement technologique important dans la région. Patel (1995, p. 151) conclut qu'il n'existe pas de données systématiques prouvant qu'il y a eu décentralisation généralisée des activités de R-D des sociétés transnationales dans les années 80. Une très grande majorité des activités technologiques se font encore à proximité
11 Ce processus peut expliquer pourquoi des pays comme la Chine, l'Indonésie, la Thaïlande et les Philippines ont connu une croissance très rapide du commerce des produits liés à l'information et aux communications.
du pays d'origine. Cependant, les activités qui sont déplacées dans les pays en développement sont très importantes pour ces derniers (par exemple la R-D en microélectronique et en biotechnologie en Inde, en biotechnologie au Mexique et dans d'autres pays). Si ces activités visent davantage la production de produits plus pertinents sur le plan international que ceux fabriqués en vertu de la courbe d'utilisation du produit (dont le principal objectif était d'adapter les produits ou les procédés aux conditions de production et aux goûts locaux), il en résulte moins d'effets positifs pour le pays hôte (voir chapitre 2).
Pour le moment, l'Amérique latine ne peut invoquer les activités internationales des sociétés transnationales pour négliger l'importance de développer sa propre capacité technologique. Pack et Westphal (1986, p. 111) soutiennent que les externalités pécuniaires touchant les investissements dans la technologie, c'est-à-dire dans l'acquisition d'une capacité technologique et dans l'effort technologique, sont très répandues dans l'industrialisation. James (1993, p. 411) fait remarquer que la convergence des nouvelles technologies importantes renforce l'importance de ces activités. Ainsi, les technologies de communication et la microélectronique convergent et cette dernière interagit également de façon importante avec la biotechnologie (par exemple le contrôle informatisé des procédés biotechnologiques, les synthétiseurs d'ADN). Il reste cependant à évaluer les rôles distincts des activités qui ne sont que complémentaires à la recherche internationale, c'est-à-dire celles qui facilitent les achats intérieurs, l'adaptation et la diffusion, par rapport à celles qui entrent davantage en concurrence avec les activités des agents internationaux ou, à tout le moins, qui ne font pas qu'en découler. L'opinion générale est que la première fonction est très importante et nécessite en soi des efforts et des dépenses considérables dans le domaine technologique. Pour ce qui est de la seconde fonction, à laquelle se livrent un nombre restreint de pays, il est plus difficile de se prononcer dans le contexte latino-américain. Dans leur comparaison de l'industrie des superminis en Corée et au Brésil, Evans et Tigre (1989, p. 1752) font remarquer que l'État coréen fait montre d'une cohésion de loin supérieure à celle du Brésil, ce qui lui permet de se concentrer et de coordonner différentes organisations et divers instruments dans un secteur de politiques connexe.
Chesnais (1995, p. 28) résume la question comme suit : l'avenir des pays dans le système de commerce international dépend essentiellement de leur capacité de bâtir localement (ou dans un contexte de protection et de coopération régionale serré) les compétences et les mécanismes interactifs dont dépendent l'accumulation technologique et la formation de capital. Chesnais poursuit en disant que même si la possession de ces attributs rend, au moment opportun, ces pays intéressants pour les multinationales, les priorités actuelles de celles-ci et le fondement sur lequel reposent les décisions en matière d'investissement international laissent croire qu'il est préférable pour les pays de ne pas trop fonder d'espoir sur l'IED.
Comme nous venons de le voir, la technologie de l'information et le récent modèle de mondialisation se sont manifestés en Amérique latine à peu près au même moment. Dans de nombreuses autres régions du monde, notamment dans les pays industrialisés et les économies de l'Asie de l'Est en croissance rapide, l'évolution de la technologie de l'information a fait partie du processus d'investissement et de changement technologique pendant une plus longue période. Cependant, en Amérique latine, les taux d'investissement ont été faibles pendant les années 80 (tableau 1), de sorte que les progrès technologiques ont été lents. Avec la reprise économique, qui s'est accompagnée de la libéralisation du commerce et de la hausse des proportions du commerce à l'investissement étranger, on a commencé à combler le retard accumulé. À cause de cette simultanéité, il est particulièrement difficile de déterminer, à partir des données globales sur la croissance, la répartition et la pauvreté, ce qui peut être attribuable aux changements dans les politiques commerciales et autres, à la technologie de l'information et à d'autres aspects des changements technologiques ou à d'autres facteurs, notamment à la reprise qui a suivi la crise.
Les années 90, bien que moins catastrophiques que les années 80, ont tout de même été décevantes puisque la région n'a pu reprendre la croissance soutenue qui la caractérisait avant les années 80 (tableau 6). Qui plus est, le chômage s'est maintenu aux seuils élevés atteints dans la plupart des pays au milieu des années 80. Dans la plupart des pays, le taux de chômage a même progressé à nouveau au cours des années 90, la moyenne régionale se situant à 7,7 p. 100 en 1996 (tableau 7). La production par habitant en 1995 était encore légèrement inférieure à celle de 1980 et le revenu par habitant près de 10 p. 100 inférieur ; le taux de croissance régionale en 1996 s'élevait à près de 3 p. 100, ce qui n'est pas spectaculaire mais suffisant pour faire grimper le revenu par habitant d'environ 6 p. 100 depuis 1990 (CEPALC, 1996, p. 14) et pour susciter un nouvel optimisme concernant
Tableau 6. Taux de croissance du PIB pour les pays d'Amérique latine (en pourcentage par année) | ||||
Pays | 1970-1980 | 1980-1990 | 1990-1994 | 1995 |
Argentine | 2,5 | –0,3 | 7,6 | –4,6 |
Bolivie | 4,5 | –0,4 | 3,8 | 3,7 |
Brésil | 8,1 | 2,7 | 2,2 | 3,9 |
Chili | 1,8 | 4,1 | 7,5 | 8,2 |
Colombie | 5,4 | 3,7 | 4,3 | 5,7 |
Costa Rica | 5,7 | 3,0 | 5,6 | 2,3 |
République dominicaine | 6,5 | 2,7 | 4,2 | 4,7 |
Équateur | 9,5 | 2,0 | 3,5 | 2,7 |
Mexique | 6,3 | 1,0 | 2,5 | –6,6 |
Pérou | 3,5 | –0,2 | 4,2 | 7,7 |
Uruguay | 3,1 | 0,4 | 4,4 | –2,8 |
Venezuela | 3,5 | 1,1 | 3,2 | 2,3 |
Amérique latine | 5,4 | 1,7 | 3,6 | 0,3 |
Sources : Données pour 1970-1980, Banque mondiale (1995c); pour 1980-1990 et 1990-1994, Banque mondiale (1996e); pour 1995, CEPALC (1996a). | ||||
l'avenir économique de la région. Cet optimisme repose essentiellement sur la conviction que les politiques économiques actuelles, plus favorables au marché, représentent un virage positif par rapport à celles qui étaient en place avant la crise.
Dans quelle mesure cet optimisme est-il justifié ? Sur le plan de la croissance, on relève plusieurs sources d'inquiétude. Premièrement, la performance du Chili, bien que spectaculaire à maints égards, est celle d'un petit pays riche en minéraux qui a réussi à mettre en place ses réformes en dépit de l'insatisfaction populaire et qui a finalement obtenu beaucoup de sa politique microéconomique du point de vue de la croissance. Il y a peu de chances que la région dans son ensemble s'en tire aussi bien. Deuxièmement, les pays qui optent pour les marchés de change non contrôlés risquent de continuer à subir l'instabilité des taux de change et la surévaluation périodique qui entravent leurs tentatives d'assurer une bonne croissance des exportations. Troisièmement, il demeure possible que la protection, telle qu'elle a été mise en œuvre précédemment dans les principaux pays de la région, ait contribué au succès économique considérable obtenu pendant la période d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations au lieu d'avoir été une entrave. Ceci pourrait s'expliquer, comme le laisse entendre Khan au chapitre 4, par le fait que cette mesure a suscité une confiance en l'avenir qui a favorisé les niveaux élevés d'investissement, par l'expérience ou par d'autres mécanismes. Si tel était le cas, il sera peut-être difficile d'égaler ces performances antérieures. Le MERCOSUR (marché commun du Cône sud) et d'autres mécanismes du même genre peuvent constituer la
Tableau 7. Taux de chômage en milieu urbain pour l'Amérique latine, par pays (taux annuel moyen) | ||||||||||
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| 1980 | 1985 | 1990 | 1991 | 1992 | 1993 | 1994 | 1995 | 1996a |
Amérique latine et Caraïbes | (moyenne régionale) | 6,2 | 7,3 | 5,8 | 5,8 | 6,3 | 6,3 | 6,4 | 7,3 | 7,7 |
Argentine | (taux urbain total) | 2,6 | 6,1 | 7,5 | 6,5 | 7,0 | 9,6 | 11,5 | 17,5 | 17,2 |
Bolivie | (capitales de départements) | — | 5,8 | 7,3 | 5,8 | 5,4 | 5,8 | 3,1 | 3,6 | 3,5 |
Brésil | (six régions métropolitaines) | 6,3 | 5,3 | 4,3 | 4,8 | 5,8 | 5,4 | 5,1 | 4,6 | ,7b |
Chilic | (région métropolitaine) | 11,7 | 17,2 | 6,5 | 9,3 | 7,0 | 6,2 | 8,3 | 7,4 | 7,2d |
Colombiee | (sept régions métropolitaines) | 10,0 | 13,9 | 10,5 | 10,2 | 10,2 | 8,6 | 8,9 | 8,9 | 11,4f |
Costa Rica | (taux urbain total) | 6,0 | 6,7 | 5,4 | 6,0 | 4,3 | 4,0 | 4,3 | 5,7 | — |
Équateure | (taux urbain total) | 5,7 | 10,4 | 6,1 | 8,5 | 8,9 | 8,9 | 7,8 | 7,7 | — |
El Salvador | (taux urbain total) | — | — | 10,0 | 7,9 | 8,2 | 8,1 | 7,0 | 7,0 | 7,5g |
Guatemala | (total national) | 2,2 | 12,1 | 6,5 | 6,4 | 5,7 | 5,5 | 5,2 | 4,3 | — |
Honduras | (taux urbain total) | 8,8 | 11,7 | 7,8 | 7,4 | 6,0 | 7,1 | 4,0 | 6,0 | 6,3 |
Mexique | (taux urbain total) | 4,5 | 4,4 | 2,7 | 2,7 | 2,8 | 3,4 | 3,7 | 6,3 | 5,7b |
Nicaragua | (total national) | — | 3,2 | 11,1 | 14,2 | 17,8 | 21,8 | 20,7 | 18,2 | 16,1 |
Panamae | (région métropolitaine) | 9,9 | 15,6 | 20,0 | 19,3 | 17,5 | 15,6 | 16,0 | 16,2 | 16,4 |
Paraguayh | (région métropolitaine d'Asuncion) | 4,1 | 5,2 | 6,6 | 5,1 | 5,3 | 5,1 | 4,4 | 5,3 | — |
Pérouf | (région métropolitaine de Lima) | 7,1 | 10,1 | 8,3 | 5,9 | 9,4 | 9,9 | 8,8 | 8,8 | 8,7 |
Uruguay | (Montevideo) | 7,4 | 13,1 | 9,2 | 8,9 | 9,0 | 8,4 | 9,2 | 10,8 | 12,6d |
Venezuela | (taux urbain total) | 6,6 | 14,3 | 11,0 | 10,1 | 8,1 | 6,8 | 8,9 | 10,9 | 11,9g |
Source : CEPALC (1996b, p. 40). | ||||||||||
Note : — = non disponible. | ||||||||||
a Chiffres préliminaires. | ||||||||||
b Janvier-octobre. | ||||||||||
c À partir de 1991, données tirées d'un nouvel échantillon. | ||||||||||
d Janvier-septembre. | ||||||||||
e Y compris le chômage camouflé. | ||||||||||
f Moyenne pour les taux de mars, juin et octobre. | ||||||||||
g Première moitié de l'année. | ||||||||||
h À partir de 1994, les chiffres correspondent au taux urbain total. | ||||||||||
protection recherchée contre la concurrence industrie-pays, du moins pour certains pays. Quatrièmement, dans la mesure où les niveaux élevés d'investissement dans le capital humain, surtout ceux à grande échelle, constituent un élément essentiel de la croissance, comme on le croit généralement, il reste à voir combien de pays, à notre époque de compressions budgétaires, rempliront cette condition, à partir d'une base modeste de surcroît. Enfin, comme on le fait souvent remarquer ces derniers temps, les inégalités croissantes peuvent entraver directement une croissance soutenue. Même si, pour l'heure, il est impossible de conclure à une croissance régionale forte (la moyenne pour 1990-1996 n'a été que de 3 p. 100), il est raisonnable de s'attendre à une croissance annuelle de 4 à 5 p. 100. Compte tenu du ralentissement marqué de la croissance démographique, qui se situe actuellement à moins de 2 p. 100 par année, une telle croissance économique se traduirait par une augmentation appréciable du revenu par habitant et diminuerait l'incidence de la pauvreté sauf si, bien sûr, le niveau d'inégalité augmentait.
Du point de vue de la répartition, la situation est presque partout déplorable. Les réformes économiques, notamment la libéralisation du commerce et les réformes du marché du travail, ont coïncidé presque systématiquement avec une accentuation importante des inégalités dans les revenus primaires ; l'accroissement « normal » des inégalités qui ont accompagné les réformes est de 5 à 10 points de pourcentage selon le coefficient de Gini des revenus primaires. Parmi les pays d'Amérique latine pour lesquels il existe des données statistiques suffisantes sur le sujet, les seules exceptions semblent être le Costa Rica, la Jamaïque et le Pérou (Berry, 1997a). Les données disponibles ne permettent pas de déterminer si le même phénomène s'est produit dans le cas des revenus secondaires (après avoir tenu compte des impôts, des transferts, de la fourniture publique de biens). Un ciblage efficace a eu des effets positifs dans certains cas, mais la réduction de l'activité gouvernementale pourrait avoir eu un effet régressif, tout comme le recours accru aux impôts indirects.
Il semble probable que l'accroissement observé des inégalités soit le fruit d'un bond dans la part du décile supérieur, la majeure partie de ce bond se produisant dans les 5 p. 100 supérieurs, voire dans les 1 p. 100 supérieurs (comme ce fut la cas pour les ménages de la Colombie et de l'Équateur), tandis que la majeure partie des déciles inférieurs sortent perdants. Compte tenu d'un taux modeste de croissance du PIB par habitant se situant à 2 p. 100 par année, il faudrait près de dix ans de croissance sans effet distributif pour que le décile inférieur en Colombie urbaine rattrape le terrain perdu. En Équateur urbain, où la baisse en pourcentage pour le décile inférieur a été plus prononcée (il est passé de 2,2 p. 100 à 1,5 p. 100), il faudrait qu'une telle croissance persiste pendant près de 20 ans.
Trop peu de recherches ont été conduites à ce jour pour établir un lien de causalité entre l'augmentation de la concentration des revenus et certaines réformes précises ou les changements (tels que les changements technologiques rapides) qui les accompagnent. Le cycle économique semble avoir joué un rôle, mais il ne peut expliquer l'augmentation majeure et durable (du moins jusqu'à présent) des inégalités12. Parmi les autres facteurs possibles, on relève les changements technologiques et les éléments de la mondialisation (l'augmentation du nombre de régimes axés sur le commerce ouvert et de l'investissement étranger13 ainsi que les réformes connexes favorables au marché), le démantèlement des institutions du travail et la « socialisation » des dettes (en vertu de laquelle l'État prend en charge certaines dettes privées qui pourraient menacer la stabilité macroéconomique ou financière).
Tous les programmes de réforme institués dans les pays d'Amérique latine où la répartition des revenus s'est aggravée de façon significative comprennent des réformes liées au commerce et au marché du travail. La prédiction selon laquelle le renforcement et la libéralisation du commerce contribueraient à une hausse des salaires au détriment du capital ne s'est pas réalisée ; les inégalités salariales semblent plutôt s'être accentuées dans un certain nombre de pays, notamment au Chili, au Costa Rica, en Colombie et en Équateur, à mesure que le commerce s'est accru ou libéralisé14. Parmi les autres théories avancées pour expliquer l'association entre l'élimination des distorsions commerciales et l'augmentation des inégalités, plusieurs auteurs (par exemple Wood, 1994) supposent que le travail requis pour la production de biens d'exportation est relativement spécialisé, si bien que
12 En Argentine, au Chili et au Mexique, par exemple, l'augmentation des inégalités s'est produite surtout pendant le ralentissement ou la crise économiques, contrairement à la Colombie et à l'Équateur. Même dans les premiers cas, les inégalités d'après la crise, bien qu'inférieures au sommet atteint pendant la crise, sont généralement plus marquées qu'avant la réforme.
13 A également été suggéré comme cause de l'aggravation de la conjoncture au Mexique (Feenstra et Hanson, 1995).
14 En ce qui concerne l'expérience de l'Amérique latine, voir Berry (1997a) et Robbins (1995a, 1995b). L'augmentation des inégalités a également coïncidé avec la libéralisation à Hong-Kong et à Taïwan dans les années 80, mais pas en Corée ni à Singapour, où l'offre relative de travailleurs plus instruits s'est considérablement accrue (Wood, 1995).
l'augmentation du commerce élargit les écarts dans les revenus selon le niveau d'éducation. D'autres soutiennent que le commerce contribue à rehausser les compétences (Robbins, 1995a) et d'autres encore qu'une augmentation des importations de biens d'équipement associée à la libéralisation du commerce peut accroître les bénéfices de la main-d'œuvre spécialisée, qui est complémentaire des biens d'équipement (Hamermesh, 1993 ; Stokey, 1994). Beaucoup ont également noté que la mondialisation tend à favoriser le secteur de l'économie à grande échelle : grandes entreprises, grandes villes, régions les plus développées, etc.
Comme la production de biens manufacturés d'exportation est dominée par les grandes entreprises, elle crée moins d'emplois que ce à quoi on s'attendrait (Berry, 1992). Comme les écarts de revenus associés à la taille d'une entreprise (y compris ceux qui se situent à la frontière des secteurs formel et informel) et à la région sont souvent importants dans les pays en développement, une accentuation de cette tendance pose un risque réel. Un troisième mécanisme qui contribue à creuser les inégalités liées au commerce international est le fait que la libéralisation des importations semble faire passer le vecteur de prix en faveur des familles mieux nanties. Bien que les optimistes soutiennent que l'ouverture du commerce devrait contribuer à hausser les revenus relatifs des travailleurs agricoles, les données portant sur cette question sont également décourageantes. Au Mexique, de 1984 à 1989, l'écart croissant entre les revenus urbains et ruraux a contribué à l'augmentation globale des inégalités et à la baisse majeure des revenus tirés de l'agriculture et de l'élevage en tant que part des revenus ruraux (Alarcon, 1993, p. 139, 148). En Colombie, un élargissement sans précédent de l'écart entre les revenus urbains et ruraux a coïncidé, au début des années 90, avec le processus de libéralisation. Dans ces pays, il semble qu'une grande partie du secteur agricole ne puisse soutenir la concurrence causée par l'arrivée massive de produits importés et que les ressources humaines de ce secteur ne soient ni polyvalentes ni mobiles. Le cas du Paraguay nous permet d'évaluer les répercussions à long terme d'une politique d'ouverture, notamment sur le secteur de l'agriculture, puisque ce pays est le seul en Amérique latine à appliquer systématiquement depuis les années 50 une telle stratégie (Weisskoff, 1992, p. 1531). Certains produits d'exportation, notamment le coton, sont produits par de petits agriculteurs paysans ; d'autres, comme le soya et le blé, sont cultivés dans des fermes de taille moyenne avec de la machinerie et de la technologie internationales, tandis que l'élevage est du ressort des latifundia. Bien que tous les groupes aient fait leur part, Weisskoff conclut que la croissance fondée sur les exportations a accentué les inégalités structurelles de l'économie. Même si l'étude de Carter et al. (1996), portant sur trois pays, donne à penser que l'expérience du Paraguay relativement à la croissance agricole orientée vers les exportations est probablement l'une des plus négatives pour ce qui est des effets distributifs, elle présente quelques motifs d'optimisme : l'aspect ruro-agricole de l'ouverture sera suffisamment positif pour modifier de façon marquée les conclusions négatives tirées surtout d'après des données urbaines.
Certaines politiques que les pays adoptent pour compléter leurs politiques sur la libéralisation (du commerce et de l'investissement étranger) peuvent également aggraver les inégalités. Parmi ces politiques, on relève la privatisation, la réforme financière et la réforme du marché du travail.
Bien que la privatisation ne soit pas nécessairement associée à la libéralisation du commerce et de l'investissement, les institutions financières internationales l'ont fortement encouragée comme complément aux programmes de libéralisation, et des mesures importantes de privatisation ont été prises dans les pays d'Amérique latine dans le cadre de la libéralisation. La Banque mondiale (1996c, p. 53) met en garde contre une privatisation mal gérée, même si elle donne lieu à court terme à des hausses de revenus ou de performance, car elle pourrait être perçue comme vénale ou très injuste, en concentrant le pouvoir économique et politique dans les mains d'une élite d'investisseurs nationaux ou étrangers. La privatisation au Chili a de toute évidence contribué à la concentration de la richesse et des revenus ; les ventes ont donné lieu à une concentration marquée de la propriété et à la formation de grands conglomérats qui continuent à dominer l'économie (Meller, 1992, p. 27).
Par ailleurs, la socialisation des dettes internationales et autres afin de sauver des entreprises financières et non financières en difficulté a probablement eu elle aussi d'importants effets distributifs négatifs, comme l'explique avec éloquence Meller (1992) dans son étude sur le Chili. Cette politique a été adoptée en partie en réaction à une crise. Cependant, une telle libéralisation a elle-même contribué aux crises financières, aussi bien pendant les années 70 que pendant les années 80 (Diaz-Alejandro, 1985). Plus récemment, le Mexique a fourni à son tour un exemple spectaculaire. L'Argentine et le Mexique ont dû recevoir de l'aide pour juguler des crises bancaires. Des données probantes doivent encore paraître sur les effets distributifs de la libéralisation financière outre ceux des crises financières, mais on est en droit de craindre que ces effets ne soient eux aussi négatifs.
La réforme du marché du travail, qui diminue la sécurité d'emploi et le pouvoir de négociation des travailleurs, semble ouvrir la voie à des écarts salariaux plus grands. Les données portant sur l'Amérique latine, de même que certaines sur les pays développés, qui supposent que cette réforme est un facteur déterminant des inégalités salariales, donnent à penser que la réforme et le fonctionnement du marché du travail en général doivent être attentivement évalués comme facteurs des inégalités.
À l'instar des autres pays qui ont adopté la technologie de l'information, l'Amérique latine attend les retombées de cette technologie sur la croissance. Dans les pays industrialisés, on souligne souvent qu'aucun effet positif significatif sur la croissance de la production ou sur la productivité totale des facteurs (PTF) n'a encore été établi (voir chapitre 7, tableau 8, pour une évaluation de la PTF sur une certaine période), ce qui semble étrange à certains observateurs compte tenu du consensus selon lequel nous traversons actuellement une révolution technologique. Cependant, ceux qui ont étudié des poussées précédentes de changements technologiques font remarquer qu'il faut beaucoup de temps avant que leurs conséquences ne se fassent sentir, les principaux effets sur la productivité se manifestant uniquement après que la diffusion a atteint un niveau relativement élevé. Il n'est donc pas étonnant qu'aucun effet positif sur la production ne ressorte pour l'instant des chiffres globaux nationaux sur les comptes d'Amérique latine.
Du point de vue de la répartition, nous avons déjà dit qu'il est difficile de déterminer les sources de l'augmentation généralisée des inégalités. Cependant, la technologie de l'information et les changements technologiques en général semblent des causes évidentes. Les données portant sur d'autres pays sont peu utiles. Dans les pays industrialisés, on soupçonne que les nouvelles technologies et l'augmentation des importations de biens à fort coefficient de main-d'œuvre sont les principales causes de la tendance généralisée vers une augmentation des inégalités au cours des 15 dernières années. Comme il en est question au chapitre 7, l'expérience des pays d'Asie de l'Est démontre clairement qu'on peut éviter cette tendance.
On suppose que la stratégie orientée vers l'ouverture adoptée par la plupart des pays d'Amérique latine sera maintenue pendant un certain temps, même si la combinaison exacte de mesures de libéralisation unilatérale du commerce et de l'investissement, du maintien de certaines restrictions et de la participation à des blocs commerciaux reste à déterminer. Ainsi, la majeure partie des préoccupations en matière de politiques, y compris celles qui portent sur la technologie, viseront à compléter une stratégie de libre-échange relatif dans un contexte de mondialisation. Bien que les pressions externes exercées par les pays industrialisés laissent moins de marge de manœuvre qu'avant, il reste à prendre des décisions importantes concernant la conception et la mise en œuvre d'une politique économique dans ce nouveau contexte. Pour la plupart des secteurs de politiques examinés dans le présent document, le fait que l'on mette maintenant davantage l'accent sur les exportations influe sur l'élaboration des politiques.
Le secteur de la technologie de l'information se caractérise lui aussi par une marge de manœuvre limitée en matière de politiques. Les politiques ne peuvent avoir qu'une incidence modérée sur l'adoption ou la non-adoption de certaines nouvelles technologies. Elles peuvent certainement influer sur le rythme et l'étendue de la diffusion des nouvelles technologies, ce qui peut se répercuter sur leurs effets globaux. Dans ce cas, comme dans celui du commerce, il faut déterminer avant tout : i) le genre de technologie de l'information qui profitera au pays ; ii) les outils d'intervention propres à orienter l'adoption dans le sens voulu ; iii) les politiques touchant les secteurs complémentaires de l'infrastructure, de l'éducation et de la formation ; iv) l'aide spéciale à apporter aux petites et moyennes entreprises pour qu'elles adoptent la technologie de l'information.
Il existe des similitudes frappantes entre la mondialisation et la technologie de l'information en ce qui concerne l'élaboration des politiques. Premièrement, rien ne garantit que les effets généraux de la mondialisation et de la technologie de l'information seront positifs en Amérique latine, même si beaucoup de décideurs ont fait d'une plus grande ouverture une condition souhaitable et accepté la technologie de l'information comme inévitable. Deuxièmement, on croit généralement que ces deux phénomènes auront des effets marqués. Si ces effets sont à la fois importants (attente générale) et imprévisibles (point de vue que je partage et que j'ai exposé précédemment), il est donc primordial que les décideurs continuent d'en surveiller attentivement les effets pour réviser les politiques ou en concevoir de nouvelles15. Troisièmement, il est probable que ces deux phénomènes auront des effets positifs sur la production (efficience), mais leurs effets distributifs sont inquiétants et les politiques devraient viser à les contrer ou du moins à les atténuer. Dans le cas de l'Amérique latine, dont les niveaux
15 James (1993, p. 425) parle de l'absence frappante d'équilibre général entre les modèles macroéconomiques touchant les effets de la microélectronique et de la biotechnologie dans les pays en développement malgré leur adoption généralisée.
d'inégalité sont déjà légendaires, les gouvernements devront s'employer davantage à concevoir de bonnes politiques de lutte contre la pauvreté et les inégalités en général.
En ce qui concerne la technologie de l'information plus particulièrement, il faudra estimer du mieux possible s'il est justifié d'accorder une aide importante pour améliorer la capacité locale. Il semble que sans de telles mesures, certains avantages ne se matérialiseront pas, mais comme les effets d'ensemble de la technologie de l'information restent vagues, on ne peut déterminer s'il faut vraiment les prendre.
Un ensemble optimal de politiques visant à aider l'Amérique latine à réagir au processus de mondialisation et à en tirer le meilleur parti possible comprend des mesures qui influent sur le rythme et l'étendue de l'intégration dans l'économie internationale, certaines lignes de conduite connexes et d'autres qui ne sont pas directement reliées à la mondialisation ou à la technologie de l'information, mais qui touchent la pauvreté et dont l'importance s'accroît en raison des risques associés à ces deux phénomènes.
Une gestion judicieuse du nouveau système de libéralisation du commerce, de l'investissement et des flux de capitaux est nécessaire pour que ce système ne donne pas lieu à une instabilité ou à la perte prématurée de capacité productive, particulièrement dans les activités et les entreprises susceptibles de créer bon nombre des emplois faiblement rémunérés. Pour ce faire, il faudra mettre en place des instruments auxquels les pays industrialisés ont couramment recours pour se défendre contre le « dumping » et autres pratiques déloyales, ainsi que les afflux d'importations, etc. Le secteur des petites et moyennes entreprises, qui crée le plus grand nombre d'emplois, peut être vulnérable aux afflux d'importations.
La gestion des comptes de capital devra s'effectuer avec minutie pour éviter la surévaluation et l'instabilité du taux de change réel, puisque ces deux phénomènes tendent à décourager les exportations, à ralentir la croissance et à augmenter le chômage. Les deux pays qui ont obtenu la meilleure performance en matière de croissance en Amérique latine au cours des dernières années, le Chili et la Colombie, imposent tous deux des contrôles dans ce marché.
Une planification attentive des politiques visant à assurer une saine demande de main-d'œuvre supposera qu'on accorde l'attention qu'elles méritent aux principales sources probables d'emplois productifs au cours de la prochaine décennie : un développement rural soutenu et un secteur vigoureux des petites et moyennes entreprises (PME). Les expériences de développement les plus réussies du monde, notamment au Costa Rica, en Indonésie, au Japon et à Taïwan, se caractérisent par un secteur rural fort, qui constitue le précurseur normal d'un développement global sain. La plupart des pays d'Amérique latine accusent beaucoup de retard dans ce domaine, en raison de la distribution très inégale des terres qui perdure. Cependant, il y a suffisamment d'expériences positives dans la région à ce jour, même si elles sont de faible ampleur, pour justifier un certain optimisme.
Le soutien général des petites et moyennes entreprises (y compris les microentreprises), sous forme d'institutions de crédit améliorées, d'aide à la commercialisation (foires, par exemple) et d'aide technique et de formation représente une autre priorité. À la partie de ce secteur qui présente un potentiel d'exportation, il faudra donner un soutien spécial, faute de quoi les exportations, qui seront alors dominées par les grandes entreprises, ne créeront pas beaucoup d'emplois. L'expérience de nombreux pays, notamment le Japon et certains de ses voisins asiatiques, illustre l'importance possible de liens entre une industrie moderne efficiente et les petites entreprises. Malgré leur rareté, les données sur l'Amérique latine portent à croire que les synergies de ce genre, bénéfiques pour tous les joueurs, sont généralement moins fréquentes dans cette région. L'utilité de tels liens prend probablement plus d'importance dans une économie ouverte que dans une économie fermée. Lorsque ce sont les grandes entreprises qui font la majeure partie des exportations (comme au Brésil, par exemple ; voir Silber, 1987), il se peut que le succès des exportations génère peu d'emplois productifs à moins que des sous-traitants n'interviennent en cours de route.
En plus de favoriser une saine demande de main-d'œuvre, il est important de renforcer le capital humain, au bas de l'échelle des revenus, en amélio-rant l'accessibilité et la qualité de l'éducation primaire, en offrant une formation professionnelle plus pertinente et en prévoyant la formation en cours d'emploi des personnes les moins spécialisées. Il conviendrait en outre, dans certains pays, de réformer les institutions du travail, dont les lacunes pourraient nuire au succès de ces pays sur les marchés mondiaux. Une partie de la protection contre le chômage devrait passer de l'entreprise à un système d'assurance-chômage ; un certain nombre de pays d'Amérique latine ont fait un pas dans cette direction. Le plus important, peut-être, est de repenser les institutions du travail en tenant compte des besoins des PME et de ceux des travailleurs, notamment par le recours éventuel aux normes du travail dans les pays à faible revenu comme dans ceux à revenu élevé. Si les PME participent intensivement au commerce, comme elles devront le faire dans certains pays pour que la création d'emplois soit satisfaisante, ces questions peuvent soulever beaucoup de controverse.
On s'entend généralement pour dire que, dans la plupart des pays en développement, les changements technologiques sont tributaires d'une solide capacité technologique ; ce sur quoi on s'entend moins, c'est la nature de ces changements (par exemple, est-ce vraiment important qu'ils permettent de réaliser des économies de main-d'œuvre ?) et le genre de capacité institutionnelle nécessaire pour produire les changements nécessaires16. Comme Lall (1992, p. 171) le fait remarquer, un développement industriel sain nécessite un processus continu d'apprentissage, d'adaptation et d'amélioration technologiques, processus pour lequel on n'a pas encore trouvé de mécanismes d'induction adéquats.
Pour les pays d'Amérique latine, on peut dégager trois niveaux ou domaines de politiques. Le premier concerne les politiques qui contribueraient à l'établissement et à la diffusion efficaces des éléments désirables de la technologie de l'information qui seraient mis en place par transfert. Le deuxième prévoit que les capacités internes compléteront le processus de transfert et serviront à élaborer des technologies pertinentes localement, où la majeure partie des progrès repose sur les capacités locales et moins sur les connaissances empruntées (dans cette catégorie, on peut voir ou non le bond technologique). Le troisième niveau fait intervenir un rôle non local pour le pays ou la région, en vertu duquel celui-ci ou celle-ci développe ses capacités au point de favoriser les exportations. Ce niveau peut comprendre les exportations de technologies ou de produits qui comprennent une technologie développée localement. Aux deux premiers niveaux, la principale tâche de la capacité scientifique et technologique locale serait d'améliorer la sélectivité qui détermine les technologies à emprunter, à adapter et à adopter localement et de renforcer la capacité d'adaptation pour éliminer les éléments indésirables des technologies étrangères avant qu'elles ne soient utilisées localement. Les interprètes de cette théorie craignent que ne soient introduites des technologies inappropriées dans des régions qui n'ont guère de capacité locale.
Dans son argumentation en faveur d'une stratégie de soutien solide, Teitel (1992, p. 366) note la tendance à long terme vers une capacité d'exportation de produits manufacturés au-delà de la région, même dans les
16 La question de la capacité technologique locale a été exposée en détail par Lall (1993, 1995b) et Bruton (1985) dans le contexte des pays du Tiers-Monde en général et par Perez (1985) et Teitel (1992) dans le contexte des pays d'Amérique latine.
gammes de produits qui font intervenir des stades relativement avancés de valeur ajoutée, de compétences et de technologie. Bien que la performance récente en matière d'exportation témoigne du potentiel compétitif des industries favorisées en vertu des anciennes politiques, Teitel (1992, p. 374) fait remarquer qu'une discontinuité technologique importante semble s'être produite en Amérique latine entre les années 1975 et 1980. Pour les applications industrielles requises dans les nouveaux secteurs d'activité, l'apprentissage enchâssé dans le stock de capital humain acquis pendant l'industrialisation fondée sur le remplacement des importations est de peu d'utilité. Il estime que pour faire sortir la région du marasme dans lequel elle se trouve actuellement, il faudra peut-être que le secteur public joue un rôle plus grand.
Ardent défenseur de ce point de vue, Perez (1985) juge que l'Amérique latine devrait tenter de s'intégrer rapidement dans l'actuelle révolution de l'information ; cela est à la fois possible et souhaitable, compte tenu des facteurs dont cette région est dotée. Les points de vue implicitement ou explicitement interventionnistes d'auteurs tels que Perez et Teitel s'opposent aux opinions néolibérales selon lesquelles le processus de changement technique doit relever du marché, en particulier lorsqu'il fait intervenir la haute technologie.
Le niveau optimal d'activité dans les domaines du développement technologique et de la création de capacités, et dans le soutien connexe, varie beaucoup d'un pays à l'autre. Seuls quelques-uns ont le potentiel voulu pour fonctionner au troisième niveau mentionné précédemment : le Brésil, et peut-être le Mexique et l'Argentine. Pourtant, la recette permettant de tirer le meilleur parti possible de la technologie de l'information peut être semblable au plan qualitatif d'un pays à l'autre. Étant donné la nouveauté de la technologie, les lacunes dans les renseignements qui circulent à son sujet entre les nombreux agents économiques et le risque qui y est associé, on devrait axer l'éducation et la formation sur les compétences complémentaires à la technologie de l'information et fournir le soutien public requis pour améliorer les renseignements, assumer les risques, etc., ceci en vue de pouvoir appliquer la technologie de l'information partout où elle serait avantageuse.
Comme l'application généralisée est importante pour éviter une dichotomie technologique croissante entre les entreprises (en fonction de leur taille), mais comme une adoption rapide suppose un degré élevé de déplacement global de la main-d'œuvre, l'économie doit croître rapidement afin que les occasions d'emploi se multiplient dans les secteurs les plus touchés ou dans d'autres. Cette recette semble avoir donné de bons résultats dans plusieurs pays d'Asie de l'Est. Les inégalités distributives ne semblent pas s'être aggravées de façon significative pendant l'expansion rapide de la technologie de l'information dans les quatre NPI du Pacifique (Hong-Kong, Singapour, Corée du Sud et Taïwan) ; elles se sont même résorbées en Corée, peut-être en partie à cause de l'essor de la sous-traitance, qui a permis d'établir des liens solides entre le secteur des PME et le commerce international. Malgré ces succès, on ignore quelle sera l'ampleur des effets de la technologie de l'information en Amérique latine et à quels moments ils se feront sentir. Il existe un risque d'échec : si les travailleurs sont déplacés sans que l'on assiste à une croissance rapide correspondante, ce processus pourrait se solder par une détérioration au plan de la répartition. En Amérique latine, le sentier de la haute technologie présente plus d'écueils qu'en Asie de l'Est à cause des coûts connexes liés à la probabilité que des gens soient laissés pour compte. Cette probabilité est plus grande parce que rien n'indique que la croissance économique sera très rapide et parce que les coûts seraient plus élevés à cause du degré initial élevé d'inégalité. Cependant, le statu quo pose aussi de graves dangers, notamment : la perte de compétitivité sur les marchés internationaux, si ces technologies deviennent effectivement de plus en plus essentielles à cette compétitivité ; la perte d'un moyen possible d'augmenter la productivité relative des PME, s'il s'avère que la technologie peut facilement être mise en œuvre à petite échelle de production et, donc, être propice aux PME.
Même les niveaux de capacité technologique les plus faibles, auxquels les pays d'Amérique latine devraient aspirer, nécessitent parfois le développement considérable des infrastructures et du capital humain. Une infrastructure de télécommunication efficace est essentielle à la conduite des affaires quotidiennes et, partant, à la réussite des exportations. Elle constitue également le fondement d'un réseau en expansion rapide de nouveaux services qui peuvent faire l'objet d'échanges internationaux et améliorer grandement l'efficacité de nombreux autres services, particulièrement l'éducation et la santé (Freeman et al., 1995, p. 592). L'argument souvent invoqué (par exemple Kaplinsky, 1990) selon lequel les nouvelles technologies rendent possible la production à plus petite échelle que les technologies antérieures demeure controversé. James (1993, p. 432) fait remarquer qu'il n'existe actuellement aucune donnée empirique pour l'étayer ; Alcorta (1992) laisse entendre qu'au palier de l'entreprise, les nouvelles technologies pourraient plutôt se solder par une production à plus grande échelle. Il faudra déter-miner si les grandes entreprises adoptent la technologie de l'information pour réaliser des économies d'échelle ou en raison de l'asymétrie de l'information et des retards dans la mise en œuvre de cette technologie. Il est également pertinent à ce chapitre de savoir si les banques et autres institutions financières peuvent faire appel à la technologie de l'information pour mieux répondre aux besoins des PME en réduisant les coûts de transaction. Une performance accrue dans la vérification du crédit, secteur généralement à fort coefficient d'information, pourrait leur permettre de mieux atteindre les PME. Certes, l'une des principales tâches au regard des efforts technologiques locaux dans les pays d'Amérique latine devrait consister à atteindre les petites et moyennes entreprises, qui se trouvent souvent en périphérie des grands centres, et à accroître leurs options, notamment en améliorant l'accès aux nouvelles technologies, en les adaptant ou en les combinant avec des technologies traditionnelles. Bien que l'objectif soit évident, on ignore dans quelle mesure il sera atteint et quelles politiques sont les plus susceptibles d'en assurer la réalisation. Plusieurs points peuvent être soulevés à ce sujet.
Premièrement, le développement de l'infrastructure dans les petites régions rurales et urbaines de nombreux pays d'Amérique latine, souvent souhaitable en soi, indépendamment de la nouvelle technologie de l'information, peut se révéler encore plus nécessaire en raison de ces options. L'un des aspects les plus frappants du développement réussi observé dans certains pays d'Asie de l'Est (particulièrement à Taïwan) est le rôle de l'électrification et de l'industrialisation en milieu rural et du dynamisme non agricole général qui les a accompagnées. L'amélioration des communications en milieu rural pourrait-elle avoir des effets semblables ? Celles-ci sont particulièrement importantes pour relier les petites entreprises aux marchés inter-nationaux. Les télécopieurs sont maintenant de rigueur pour beaucoup de petits exportateurs ; ils améliorent considérablement leur capacité de communication et d'information (Levy et al., 1994).
Deuxièmement, la combinaison des technologies modernes et traditionnelles mérite considération. Comme le fait remarquer Bhalla (1996, p. 13), l'intégration appropriée des nouvelles technologies dans les modes traditionnels de production présente des perspectives d'apprentissage pratique et d'expériences locales d'adaptation et de développement des capacités beaucoup plus intéressantes que l'utilisation irrationnelle de nouvelles technologies dans les secteurs avancés de l'activité économique.
Malheureusement, peu de ressources sont dirigées vers ce genre de combinaison ou d'autres approches qui favoriseraient l'avancement des technologies appropriées en Amérique latine. Les dépenses au titre de la R-D sont faibles et celles portant sur la composante orientée vers les PME encore plus maigres. Les indications sur les différentes activités qui contribuent à cette orientation sont plutôt éparses.
Bruton (1985, p. 81) soutient que l'avancement technologique doit se produire en réaction à la conjoncture socioéconomique du pays et non être imposé ou simplement rendu possible par des sources extérieures. Il ajoute que la création de capacités locales repose avant tout sur la demande, c'està-dire qu'elle se produit lorsque les utilisateurs recherchent de nouvelles connaissances pour amorcer leur processus de production dans les grands secteurs de l'économie17. Pour qu'il y ait une réaction adéquate du côté de l'offre, il est essentiel de disposer d'une industrie intérieure de biens d'équipement — bien qu'il ne soit pas évident, en cette époque de libéralisation du commerce (et de blocs commerciaux), qu'elle permette de mieux répondre à ce besoin. Il y a lieu également de s'interroger sur l'aide à l'importation et à la remise à neuf d'équipement d'occasion, non seulement pour élargir la portée des technologies disponibles (en ouvrant habituellement la voie à des technologies plus appropriées) mais également pour faciliter la création et la survie des petites entreprises, qui sont les principaux producteurs à fort coefficient de main-d'œuvre dans la plupart des pays18.
La propagation réussie de la technologie de l'information repose sur une politique active de soutien, comme le font valoir des auteurs tels que Mody et Dahlman (1992, p. 1703), qui concluent que l'adoption fructueuse des nouvelles technologies de l'information nécessite des capacités de planification et d'organisation efficaces. Bien que les sociétés transnationales transfèrent beaucoup de connaissances techniques, il est peu probable qu'elles répondent aux besoins du pays hôte parce qu'elles transfèrent des technologies inappropriées ou davantage orientées vers le secteur, moins utile, des produits plutôt que celui des procédés19 et, plus généralement, parce qu'elles
17 Bruton cite l'étude de Freeman (1973) sur les succès et les échecs des innovations au R.-U. selon laquelle le succès était surtout fonction de la compréhension des besoins de l'utilisateur, l'innovation étant alors conçue pour répondre à un besoin d'un utilisateur éventuel.
18 Le rôle des spécialistes en équipement qui ont importé, réparé, installé et garanti la machinerie utilisée par les petites et moyennes entreprises en Colombie est discuté dans Cortes et al. (1987) et dans Escandon (1981).
19 Les sociétés transnationales dépendent beaucoup du marché intérieur pour développer leurs nouveaux produits et apportent souvent dans le pays en développement un nouveau produit (souvent de luxe) qui a peu de liens avec l'économie intérieure. La technologie de système, par exemple, conception, procédures de test, propriétés des matériaux, etc., est plus susceptible d'être utile dans les pays en développement que les nouveaux produits, puisqu'elle peut avoir une application plus grande et être dénuée des caractéristiques indésirables dont nous venons de parler.
ne peuvent contribuer à la création d'un processus d'accumulation de connaissances au palier local20 et de la capacité technologique interne connexe. En fait, il est facile de prouver que ces sociétés peuvent entraver les efforts déployés dans ce sens (Bruton, 1985, p. 101). Lall (1992, p. 198) fait remarquer que, malgré sa taille et sa base de biens d'équipement, le Brésil a conservé une forte dépendance envers la technologie étrangère sous forme d'IED. Son secteur privé dynamique est coincé entre la domination des sociétés transnationales dans certaines industries et celle des entreprises du secteur public dans d'autres. Malgré certaines réussites, la stratégie brésilienne a été jusqu'à maintenant incapable d'améliorer le dynamisme et la compétitivité des grands secteurs de l'industrie. Le Mexique n'a pas choisi l'interventionnisme à la brésilienne pour élaborer des technologies spécifiques.
20 Une manifestation, répandue dans les pays riches, est la rareté d'ingénieurs ou d'autres travailleurs spécialisés qui quittent la société mère pour créer leur propre entreprise (Bruton, 1985, p. 100). On peut s'attendre à ce que cette situation soit moins courante dans les sociétés transnationales car une plus forte proportion des travailleurs sont des étrangers et sont susceptibles de vouloir travailler pour l'entreprise pendant une longue période. Soulignons que les entreprises nationales donnent lieu à la création de nombreuses entreprises de ce genre. Cortes et al. (1987) soulignent l'importance et le nombre de nouvelles entreprises créées de cette façon dans le secteur de la machinerie agricole et de l'industrie du meuble en Colombie. Dans le premier cas, ces nouvelles entreprises faisaient partie intégrante du processus d'amélioration de la qualité et de réduction des prix, car elles augmentent la concurrence et favorisent l'application de bonnes idées dont la société mère n'était pas en mesure de profiter.
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Le présent chapitre a pour objet d'analyser l'incidence de la mondialisation croissante de l'économie en Asie du Sud. Cinq grands pays sont au cœur de cette analyse : le Bangladesh, l'Inde, le Népal, le Pakistan et Sri Lanka, qui représentent une très forte proportion de la population d'Asie du Sud1. En 1994, ces cinq pays réunis comptaient 1,2 milliard d'habitants, soit 21 p. 100 de la population mondiale et 38 p. 100 de la population des pays à faible revenu, catégorie à laquelle ils appartiennent tous2. En vertu des normes
1 Il est difficile de délimiter avec précision l'Asie du Sud, mais on inclut souvent dans cette région les pays membres de l'Association sud-asiatique de coopération régionale (ASACR). Outre les cinq pays mentionnés, l'ASACR comprend le Bhoutan et les Maldives qui, ensemble, ne représentent que 0,08 p. 100 de la population des pays de l'ASACR. Nous avons exclu ces deux pays de la présente analyse parce que, outre leur taille minuscule, très peu des renseignements qui les concernent proviennent de sources internationales. Par ailleurs, certains se demandent si le Myanmar devrait être considéré comme un pays d'Asie du Sud. Le cas échéant, il ne serait guère logique de l'inclure dans une étude de la mondialisation, non seulement à cause de l'absence de données pertinentes, mais également parce que le Myanmar commence à peine à abandonner la stratégie économique autarcique qu'il poursuivait depuis des décennies.
2 Dans les pays qui entrent dans cette catégorie de la Banque mondiale, le revenu par habitant était inférieur à 725 $ en 1994 selon la méthode Atlas de la Banque mondiale. Parmis les 133 pays comptant chacun au moins un million d'habitants, compris dans Banque mondiale (1996e), 51 appartenaient à cette catégorie.
absolues de pauvreté, ces cinq pays d'Asie du Sud abritent près de la moitié des pauvres de la planète3.
Dans le présent chapitre, le terme « mondialisation » désigne l'élimination tendancielle des obstacles à la circulation internationale des biens, des services, des capitaux et de la technologie. Il y a longtemps que l'économie mondiale a amorcé ce virage, mais le processus s'est accéléré au cours des années 80. Deux événements ont favorisé l'essor de cette tendance : i) le rejet graduel des restrictions commerciales issues de la stratégie d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations qu'une très grande majorité de pays en développement (PED) avaient adoptée après la Deuxième Guerre mondiale ; ii) la chute du régime socialiste qui avait isolé ses membres de l'économie mondiale et les avait même séparés les uns des autres. Le premier de ces phénomènes a pris de l'ampleur à la suite de la crise de l'endettement et des rajustements subséquents que les pays en développement ont dû effectuer, souvent sur l'ordre des organismes multilatéraux de développement, à compter du début des années 80. Le second phénomène a pratiquement coïncidé avec le lancement des réformes post-maoïstes en Chine, mais est parvenu à englober l'ensemble du monde socialiste à la fin des années 80. Par le passé, la libéralisation du commerce international avait été amorcée par les pays industrialisés, mais ce sont les mesures prises par les pays en développement qui ont provoqué le mouvement actuel de mondialisation de l'économie.
Il faut déterminer clairement les principaux éléments de ce mouvement de mondialisation. Premièrement, on assiste à une plus grande circulation des biens et des services entre les nations en raison d'une réduction du protectionnisme sous toutes ses formes : restrictions commerciales quantitatives, obstacles tarifaires et non tarifaires. Deuxièmement, on observe une augmentation de la mobilité internationale des capitaux attribuable à la levée des obstacles à la circulation. Cependant, on remarque qu'il n'y a pas eu d'accroissement correspondant de la mobilité de la main-d'œuvre, et particulièrement de la main-d'œuvre non spécialisée, abondante dans les PED. Le troisième élément de la mondialisation concerne la circulation de la technologie. L'augmentation du commerce et des flux de capitaux s'est généralement traduite par une circulation accrue de la technologie entre les pays. Cependant, la mondialisation n'a pas eu que des effets positifs sur la technologie. En effet, aux termes des règles de la mondialisation, chaque pays s'est engagé à respecter davantage les droits de propriété intellectuelle, ce qui
3 La Banque mondiale (1990) estime que l'Asie du Sud comptait 47 p. 100 des pauvres de la planète en 1985.
peut avoir fait grimper le coût de la technologie pour de nombreux PED. Enfin, l'ère de la mondialisation a coïncidé avec la révolution de la technologie de l'information, qui a sensiblement réduit le coût de circulation des informations à l'échelle internationale et qui, de ce fait, a facilité les échanges commerciaux et les flux de capitaux. En outre, les échanges culturels entre les pays se sont considérablement intensifiés, avec des conséquences sociales et politiques d'une très grande portée.
Un pays, ou un groupe de pays, a le choix de s'intégrer dans l'économie mondiale ou de s'en isoler. Cependant, il ne peut freiner le processus de mondialisation, car la majeure partie du monde en est devenue partie intégrante. Chaque pays doit maintenant livrer une concurrence plus féroce que par le passé pour s'accaparer une part du marché mondial des biens et services en pleine expansion, parce que plus de pays ont abandonné l'industrialisation fondée sur le remplacement des importations. De même, chaque pays doit se battre avec plus de vigueur qu'autrefois pour obtenir une part des capitaux internationaux, parce que bien plus de pays ont réduit de façon draconienne les obstacles au mouvement des capitaux. En ce sens, aucun PED ne peut faire fi du processus de mondialisation et chacun doit trouver un moyen d'y faire face.
Bien sûr, un pays en développement peut refuser de s'intégrer dans l'économie mondiale en perpétuant certaines variantes du régime d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations ou en continuant de mettre des obstacles aux flux de capitaux. L'intégration, comme on peut l'imaginer, aura des effets négatifs sur d'importants groupes sociaux de nombreux pays, à tout le moins pendant la transition entre la structure de production actuelle, entretenue par l'autarcie du passé, et la structure de production plus efficace qui émergerait de l'intégration réussie dans l'économie mondiale. La décision des pays de s'intégrer ou non dans l'économie mondiale reposera sur leur estimation relative des pertes qui pourraient découler du bouleversement de la structure existante de production et des gains que pourrait leur procurer l'intégration.
Le pays qui décide de s'intégrer dans l'économie mondiale ne reçoit pas une garantie de prospérité. Il doit entreprendre un programme de réformes économiques qui lui permettra de s'intégrer, c'est-à-dire accroître la part de commerce extérieur dans l'ensemble de son PIB et avoir accès à une entrée accrue de technologies et de capitaux étrangers. En outre, l'intégration réussie dans l'économie mondiale selon les indicateurs précités ne garantit pas que l'on puisse réaliser les objectifs socioéconomiques qui ont motivé l'intégration. Il est possible que l'estimation initiale des gains et des pertes possibles soit erronée. Et même si elle s'avérait, la croissance accélérée du PIB global pourrait entraîner une répartition du supplément de production qui va à l'encontre des objectifs sociaux du pays.
La section qui suit examine brièvement les programmes de réforme que les pays d'Asie du Sud ont mis en œuvre pour faciliter leur intégration dans l'économie mondiale et analyse le succès des pays qui sont parvenus à s'intégrer. La section suivante traite des conséquences sur la croissance et des effets distributifs du processus d'intégration. La dernière section résume les principales constatations touchant les réussites et les échecs que les pays d'Asie du Sud ont connus dans leur quête d'une plus grande intégration dans l'économie mondiale.
À l'époque postcoloniale, les pays d'Asie du Sud avaient suivi une stratégie de développement semblable : une industrialisation fondée sur le remplacement des importations qui a connu un succès variable selon le pays. C'est l'Inde qui a connu le plus de succès, suivie du Pakistan et de Sri Lanka, puis loin derrière du Bangladesh et du Népal. En ce qui concerne la croissance du PIB, le Pakistan est le seul pays où le taux de croissance annuel moyen a dépassé 5 p. 100 entre 1965 et 1980. Sri Lanka et l'Inde ont connu des taux moyens de 4 p. 100 ou un peu moins, tandis que le Bangladesh et le Népal connaissaient en moyenne des taux de croissance inférieurs à 2,5 p. 100 (voir Khan, 1994, p. 53).
Cependant, contrairement à la majorité des autres pays en développement, l'Asie du Sud n'a pas été durement frappée par la crise de l'endettement du début des années 80. Le Bangladesh est le seul pays dont le rapport du service de la dette (RSD) était supérieur à 25 p. 100, le Pakistan venant au deuxième rang avec 18 p. 100. Pour les autres pays, le fardeau de la dette était très raisonnable.
Cependant, il est devenu évident que le taux de croissance de ces pays était inférieur à ce dont ils avaient besoin pour régler l'urgent problème de pauvreté et s'attaquer au développement social. Même si les limites du développement fermé, favorisé par la stratégie d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations, avaient commencé à se manifester plus tôt dans certains pays, c'est dans les années 80 que tous les pays d'Asie du Sud ont commencé à adopter une stratégie de développement orientée vers l'extérieur, insistant sur la croissance des exportations, l'ouverture à la technologie et aux capitaux étrangers et, généralement, une plus grande intégration dans l'économie mondiale4.
Pour réorienter la stratégie de développement, ces pays ont apporté d'importantes réformes à leurs politiques et à leurs institutions. Le premier secteur de réforme, et de toute évidence le plus important, a été le régime commercial. Tous ces pays sont graduellement passés d'un régime fondé sur la surévaluation de leur taux de change à un régime fondé sur la détermination de la valeur de leur monnaie en fonction du marché. Cette réforme a été combinée à une réduction marquée des restrictions quantitatives aux importations et à une diminution des tarifs douaniers. On a également uniformisé les tarifs s'appliquant à différentes importations. Toutes ces mesures ont permis de réduire la discrimination contre les exportations et à exposer les industries intérieures à une concurrence accrue des producteurs étrangers.
Ces pays ont également adopté toute une série de mesures visant à attirer les investisseurs étrangers. Ainsi, les restrictions prévoyant une participation intérieure minimale au capital ont également été assouplies, des concessions fiscales ont été accordées, des dispositions concernant le rapatriement des profits ont été adoptées et des zones franches industrielles ont été créées. Les marchés boursiers intérieurs ont été ouverts aux investisseurs étrangers en même temps que des mesures étaient adoptées pour leur expansion.
Outre la réduction draconienne du nombre de monopoles publics, la réglementation industrielle a été grandement assouplie, notamment au niveau de l'accès aux devises pour l'acquisition de matières premières, d'équipement et matériel et pièces de rechange. À différents degrés, ces pays ont encouragé la privatisation d'industries nationalisées et élargi le secteur d'activités de l'entreprise privée, aussi bien intérieure qu'étrangère.
La déréglementation s'est également étendue au marché des facteurs. Les forces du marché ont eu un plus grand rôle à jouer dans la détermination des prix et l'affectation du crédit. On a également tenté d'accroître la souplesse du marché du travail, mais à ce chapitre, les résultats se sont généralement révélés incertains.
Comme ces politiques d'ouverture visaient un objectif plus général, à savoir d'adopter un système davantage orienté vers le marché, elles se sont accompagnées d'une vaste réforme des politiques régissant les prix et la
4 Bhagwati (1993) dresse un excellent bilan de l'ancienne stratégie de développement dans le contexte indien.
répartition, et d'une politique macroéconomique. Les subventions au titre des intrants et des services publics dans le domaine de l'agriculture ont été réduites ou abolies. L'approvisionnement public et la distribution d'aliments et d'autres biens ont subi des compressions draconiennes. Avec plus ou moins de succès, on a mis l'accent sur la stabilisation macroéconomique par la réduction du déficit et le contrôle de l'expansion monétaire.
Ces réformes n'ont pas été mises en œuvre à un rythme uniforme ou stable dans tous les pays. Cependant, les contrôles et incitatifs avait été fondamentalement modifiés partout entre la fin des années 70 et le début des années 90 par les éléments suivants : i) la monnaie de ces pays était presque devenue convertible par rapport au compte courant ; ii) les restrictions quantitatives aux importations avaient été considérablement réduites, de même que le taux de protection tarifaire, ouvrant de façon significative le marché intérieur aux importations ; iii) les incitatifs aux exportations avaient été beaucoup améliorés et les facteurs de dissuasion atténués ; iv) il était devenu possible pour les investisseurs étrangers d'évoluer dans un secteur beaucoup plus large de l'économie de ces pays en vertu de modalités plus intéressantes qu'auparavant5.
Il est difficile d'analyser en profondeur l'efficacité des réformes d'ouverture dans chaque pays, faute de pouvoir dater avec précision leur mise en œuvre. Ces réformes ont été amorcées relativement tôt à Sri Lanka et au Bangladesh, à la fin des années 70. Au Pakistan, leur mise en œuvre a débuté au début des années 80, mais s'est accélérée en 1987-1988. En Inde, elle a commencé au début des années 80 pour s'intensifier en 1991. Au Népal, les réformes ont été entreprises au milieu des années 80. Toutes ces réformes devaient porter fruit dans la seconde moitié des années 80, plus tard dans le cas de l'Inde. Comme le montrent les tableaux 1, 2 et 3, les pays d'Asie du Sud ont obtenu d'excellents résultats pour ce qui est de plusieurs indicateurs d'intégration, mais une performance plutôt médiocre pour d'autres.
Tous les pays d'Asie du Sud étaient beaucoup plus orientés vers les exportations en 1994 qu'en 1980. Le taux de croissance des exportations a été particulièrement rapide au début des années 90. Non seulement les exportations
5 On retrouve des chroniques plus circonstanciées des réformes mises en œuvre dans chacun des pays dans les mémorandums économiques que publie périodiquement la Banque mondiale. Pour des comptes rendus indépendants des réformes indiennes, donnant un point de vue différent, voir Bhagwati et Srinivasan (1993) et Bhaduri et Nayyar (1996). Pour un compte rendu indépendant des réformes au Bangladesh, voir Centre for Policy Dialogue (1995).
Tableau 1. Indicateurs de la croissance des exportations des pays de l'Asie du Sud | |||||||
| Exportations en % du PIB | Taux de croissance des exportations (% par année) | Exportations de biens manufacturés en % des exportations totales | ||||
1980 | 1994 | 1970-1980 | 1980-1990 | 1990-1994 | 1986 | 1993 | |
(1) | (2) | (3) | (4) | (5) | (6) | (7) | |
Bangladesh | 6 | 12 | 3,8 | 7,5 | 12,7 | 73 | 81 |
Inde | 7 | 12 | 4,3 | 6,3 | 7,0 | 62 | 75 |
Népal | 12 | 24 | 10,9 | 7,8 | 22,1 | 68 | 84 |
Pakistan | 12 | 16 | 0,7 | 9,5 | 8,8 | 68 | 85 |
SriLanka | 32 | 34 | 2,0 | 6,3 | 17,0 | 41 | 71 |
Source : Colonnes 1, 2, 4 et 5, Banque mondiale (1996e) ; colonne 3, Banque mondiale (1993d) ; colonne 6, Banque mondiale (1988) ; colonne 7, Banque mondiale (1995c). | |||||||
Note : Les deux premières colonnes désignent les exportations de biens et de services non facteurs. Toutes les autres colonnes désignent les exportations de marchandises. | |||||||
ont augmenté par rapport à l'ensemble du PIB et des exportations mondiales, mais la composition des exportations s'est également considérablement modifiée, laissant plus de place aux biens manufacturés et moins aux matières premières (tableau 1).
Il faut cependant expliquer le contexte dans lequel s'est produite l'amélioration de la performance commerciale des pays d'Asie du Sud au cours de la période de mondialisation. Soulignons d'abord que le rapport pondéré exportations-PIB de ces pays en 1994 (13,4 p. 100) est bien inférieur à celui des 51 PED à faible revenu (19 p. 100) (voir Banque mondiale, 1996e). En fait, ces pays ont accru leur part des exportations mondiales pendant la période de mondialisation, mais leurs exportations combinées sont passées de 0,66 p. 100 des exportations mondiales en 1980 à seulement 0,89 p. 100 en 1994 (voir données de la Banque mondiale, 1996e, p. 216-217).
Deuxièmement, dans bien des cas, l'espoir que la diversification accrue des exportations de biens manufacturés protégerait ces pays contre une baisse des termes de l'échange a été vain. Exception faite de l'Inde, tous ces pays ont subi une détérioration significative des termes de l'échange pendant la période de mondialisation6.
Troisièmement, les pays d'Asie du Sud ont connu une faible croissance du commerce entre eux. Paradoxalement, ces pays, qui se complètent ou
6 Entre 1985 et 1994, les termes de l'échange ont baissé de 13 p. 100 au Népal, de 25 p. 100 au Bangladesh, de 10 p. 100 au Pakistan et de 17 p. 100 à Sri Lanka. En Inde, par contre, ils ont connu une hausse d'environ 9 p. 100. Voir Banque mondiale (1996e, p. 192).
pourraient se compléter à maints égards, se tournent vers une stratégie de développement axée sur les exportations tout en demeurant pratiquement autarciques les uns par rapport aux autres. Comme le montre le tableau 2, le commerce entre ces pays est extrêmement faible. Au cours des dernières années, la part des exportations vers d'autres pays d'Asie du Sud a chuté pour le Bangladesh, le Pakistan et Sri Lanka et a connu une hausse minime pour le Népal. Seule l'Inde a enregistré une hausse significative de sa part des exportations vers ses voisins d'Asie du Sud, mais cette part demeure pitoyablement faible. Il faut reconnaître que la période visée par le tableau est courte. Il existe des renseignements concernant la part du commerce interrégional pour l'ensemble de la région portant sur une plus longue période, mais ils ne révèlent aucune croissance dynamique tendancielle. Ensemble, les cinq pays d'Asie du Sud ont envoyé 3,3 p. 100 de leurs exportations globales vers d'autres pays d'Asie du Sud en 1980. En 1994, cette proportion se situait à 4,1 p. 100. Il est vrai qu'il existe des échanges commerciaux non comptabilisés et illicites entre le Bangladesh et l'Inde, entre le Pakistan et l'Inde, ainsi qu'entre l'Inde et le Népal. Ce fait témoigne que les politiques publiques s'opposent à l'intégration, ce qui est paradoxal puisque ces pays sont membres de l'Association sud-asiatique de coopération régionale (ASACR).
Tableau 2. Commerce entre les pays de l'Asie du Sud (en pourcentage des exportations totales du pays d'origine) | ||||||
| Destination | Total Asie du Sud | ||||
Origine | Bangladesh | Inde | Népal | Pakistan | Sri Lanka | |
Bangladesh | ||||||
1990 | — | 1,3 | 0,7 | 1,3 | 0,1 | 3,4 |
1993 | — | 0,4 | 0,2 | 1,3 | 0,6 | 2,5 |
Inde | ||||||
1990 | 1,7 | — | 0,3 | 0,2 | 0,7 | 2,9 |
1994 | 2,5 | — | 0,5 | 0,2 | 1,4 | 4,6 |
Népal | ||||||
1990 | 1,6 | 12,2 | — | — | — | 13,8 |
1993 | 0,3 | 9,9 | — | 0,2 | 4,5 | 14,9 |
Pakistan | ||||||
1990 | 1,8 | 0,9 | — | — | 1,2 | 3,9 |
1994 | 1,6 | 0,6 | — | — | 0,9 | 3,1 |
Sri Lanka | ||||||
1990 | 0,5 | 1,1 | 0,1 | 1,7 | — | 3,4 |
1994 | 0,2 | 0,7 | — | 1,3 | — | 2,2 |
Source : ONU (1995). | ||||||
Note : — = non disponible. | ||||||
Le tableau 3 montre la tendance dans les flux de capitaux privés, c'est-à-dire l'investissement étranger direc