INTERDÉPENDANCE,
DÉSÉQUILIBRE ET CROISSANCE
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Réflexions sur l’économie politique
des relations Nord–Sud à l’aube
du prochain siècle
CENTRE DE RECHERCHES POUR LE DÉVELOPPEMENT INTERNATIONAL
Ottawa • Dakar • Johannesburg • Le Caire • Montevideo • Nairobi • New Delhi • Singapour
Publié par le Centre de recherches pour le développement international
BP 8500, Ottawa, ON, Canada K1G 3H9
© Centre de recherches pour le développement international 1999
Données de catalogage avant publication ( Canada )
Loxley, John, 1942–
Interdépendance, déséquilibre et croissance : réflexions sur l’économie politique des
relations Nord–Sud à l’aube du prochain siècle
Publié aussi en anglais sous le titre: Interdependence, disequilibrium and growth.
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 0-88936-864-3
1. Hémisphère sud — Relations économiques extérieures.
2. Relations économiques internationales.
3. Relations internationales.
I. Centre de recherches pour le développement international ( Canada ).
II. Titre.
HF1359.L69141998 337.1’1814 C98-901314-6
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Remerciements. | |
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Chapitre 1 | |
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Chapitre 2 | |
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Chapitre 3 | |
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Déséquilibresdespaiementsdansle Sud | |
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Gestion de la dette et déséquilibres des paiements dans les années 1980 | |
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Gestion de la dette des pays très endettés jusqu’en 1989 | |
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Gestion de la dette des pays très endettés depuis 1989 | |
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Gestion de la crise de l’endettement des pays les plus pauvres | |
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Aide internationale dans les années 1980 | |
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Programmes d’ajustement structurel | |
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Chapitre 4 | |
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Liquidation du déficit de la balance des paiements américaine | |
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Des blocs commerciaux régionaux ? | |
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Uruguay Round du GATT et ses répercussions sur le Tiers-Monde | |
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Conséquences de la réforme du bloc de l’Est sur les relations Sud–Nord |
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Chapitre 5 | |
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Solutions de rechange au fétiche de la croissance : vues périphériques du centre | |
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État stationnaire | |
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Économie stable | |
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Entropie et mythe de la stabilité | |
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Vers l’homéostasie ? | |
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Les Rouges, les Verts et le développement durable | |
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Apprendre des huttériens : ascétisme et croissance | |
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Notion autochtone d’économie et de modération | |
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Autres paradigmes : vues de la périphérie | |
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South Commission et coopération Sud–Sud. | |
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Déconnexion | |
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Au-delà de la déconnexion : solutions de rechange du secteur autonome, de l’écologie et des vues féministes | |
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Reconnaissance et promotion du secteur autonome | |
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Écologie et économie de subsistance | |
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Vue féministe du développement | |
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Synthèse : une vision autre | |
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Annexe 1 | |
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Bibliographie |
La rédaction de cet ouvrage relevait au départ d’un grand projet parrainé par le Centre de recherches pour le développement international ( CRDI ) où on devait consacrer six études aux relations Nord–Sud. Il s’agissait d’études conçues et pilotées par M. Ivan Head, alors président du CRDI et auteur du livre On a Hinge of History: The Mutual Vulnerability of South and North ( 1991 ), qui représentait un important fruit du projet. L’aide, les conseils et les encouragements prodigués par M. Head pendant la longue genèse de la présente étude ont été très utiles et vivement appréciés, tout comme l’appui et la patience du personnel du CRDI, et notamment de Paz Buttedahl, d’Irina Pinkney et de Bev Chataway. Les frères Hudson, Ian, Mark et Brett, ont mené des recherches et apporté d’autres contributions. Non seulement ils offrent de grandes qualités de chercheurs, mais ils sont le pilier de la « brigade des jeunes » du CSSC. Je désire aussi remercier Haroun Ackram-Lodhi, Carol-Anne O’Brien, Fidelis Harrison, Anthony Waterman, Caroline Lobson, Betty McGregor, Jean Wilson et Angel Busch. Mille mercis enfin à Aurelie, Raina et Matthew pour leur patience et leur compréhension.
Cette étude a pour principal objet de tracer l’évolution de l’interaction économique entre le Sud et le Nord depuis le début des années 1980. Nous commencerons toutefois par examiner l’évolution structurelle des régimes mondiaux de production, de commerce et de finances depuis le milieu des années 1950, afin de bien situer l’hétérogénéité croissante des pays du Sud et l’importance de ce phénomène dans l’articulation des activités économiques du Sud et du Nord. Il est essentiel de distinguer les groupes de pays pour saisir clairement les conséquences que les politiques des États du Nord et des institutions internationales qu’ils dominent ont sur la population du Sud au plan du commerce, de l’endettement et de l’aide internationale. Cette distinction est également nécessaire si l’on entend expliquer les différentes tendances de la croissance et des déséquilibres qui se font jour dans le Sud et évaluer avec justesse les perspectives d’amélioration.
L’industrialisation rapide d’une poignée de pays du Sud a obligé à revoir la théorie du développement et à remettre en question la sagesse héritée de l’école de la dépendance, qui voit les relations avec le Nord comme restreignant sérieusement la capacité des pays du Sud à assurer un développement capitaliste indépendant. Dans la suite de cet exposé, nous jaugerons l’importance de cette industrialisation, tout comme la possibilité pour les autres pays du Sud de la reproduire. Nous
examinerons comment différents groupes de pays du Sud ont ressenti, depuis les années 1970, l’instabilité croissante des économies des grandes puissances capitalistes Les variations de la demande à l’exportation, sur le plan des courants d’échanges et de capitaux privés et publics, ont eu des conséquences très diverses dans les pays du Sud, selon la structure de production, l’importance et la nature de l’intégration de leur économie avec les économies avancées. Pour nombre de ces pays, la crise de l’endettement et l’imposition consécutive de programmes d’ajustement structurel par les institutions financières internationales agissant au nom des gouvernements des économies capitalistes avancées sont l’indice qu’on a peut-être écarté trop tôt des versions moins grossières de la théorie de la dépendance.
Le Nord est lui aussi hautement hétérogène et les immenses déséquilibres des échanges et des paiements entre les grands pays capitalistes nous rappellent les rivalités grandissantes qui les divisent. Et pourtant, en raison de l’interdépendance des économies, les solutions précises retenues en vue de corriger ces déséquilibres présentent autant d’intérêt pour les pays du Sud que pour ceux du Nord. Dans ce livre, nous examinerons les conséquences probables sur le Sud des différentes solutions avancées pour la liquidation du déficit de la balance des paiements américaine au compte courant. Nous explorerons aussi les implications que représentent pour les pays du Sud l’éventuelle formation de puissants blocs commerciaux régionaux dans le Nord et la libéralisation des relations économiques sous les auspices du GATT ( Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce ), ainsi que l’effondrement du bloc soviétique.
Nous nous interrogerons finalement, dans ce qui sera très nettement une démarche de réflexion, sur les impératifs de croissance sous-tendant les politiques économiques du Nord et du Sud, leur opportunité et leur faisabilité à long terme. On a fait valoir que la généralisation du modèle dominant de consommation du Nord à l’échelle de la planète était incompatible avec l’équilibre écologique et la loi de l’entropie. D’autres orientations de développement en provenance aussi bien du Sud que de la « périphérie » intellectuelle du Nord peuvent nous guider dans nos actions futures. Elles auraient de vastes conséquences sur les futures relations économiques des pays du Nord et du Sud pour ce qui est des échanges, des flux financiers et des mouvements de population. Ces orientations parallèles supposent une transformation radicale des foyers du pouvoir politique, de la distribution de la richesse et des principes moraux sur lesquels repose le comportement économique et social. Elles remettent en question la nécessité et l’opportunité de la croissance économique, de notre mode patriarcal, concurrentiel et inéquitable d’organisation économique, ainsi que la sagesse des vues dominantes sur une grande diversité de questions : développement, paupérisme, nature du secteur parallèle, exploitation du sol et des ressources, libéralisation des échanges, etc. Comme la forme bureaucratique, centriste et non démocratique du communisme soviétique et est-européen appartient désormais au passé et que le capitalisme
avancé ne pourra sans doute durer longtemps avec son instabilité, sa propension à l’hyperaccumulation et ses iniquités profondes, il faudra absolument songer à d’autres formes d’organisation économique plus stables, moins acquisitives, plus équitables et plus sensibles aux contraintes écologiques. Leur adoption modifierait radicalement les relations économiques entre pays du Nord et du Sud.
L’atténuation récente des tensions Est–Ouest est l’occasion unique de transférer au Sud — et à l’Est — d’énormes quantités de ressources auparavant affectées à l’activité militaire sans sacrifier les niveaux de revenu ni de consommation du Nord. La volonté d’apporter ou non ces changements nous indiquera s’il est possible que des orientations plus éclairées en matière de développement soient adoptées à plus long terme dans le Nord et dans le Sud.
La présente étude porte donc principalement sur les aspects économiques de l’interdépendance mondiale, et ce, tout à fait délibérément et sans chercher à s’en excuser. Cette orientation ne tient absolument pas à un parti pris idéologique contre l’étude interdisciplinaire des questions mondiales, l’auteur ayant plutôt un penchant pour interdisciplinarité. C’est le contexte où s’insère cette étude qui en explique l’optique quelque peu étroite. Elle a été conçue au départ comme un élément d’une série d’études lancée par le Centre de recherches pour le développement international à Ottawa, sous la direction de son président d’alors, Ivan Head, sur le thème de l’interdépendance des nations du globe. Ces études visaient à approfondir les multiples aspects de la réalité internationale, chacune se concentrant sur une discipline en particulier avec les chevauchements qui devaient nécessairement s’ensuivre. Les auteurs se sont rencontrés à plusieurs reprises pour échanger leurs points de vue et lancer des idées, si bien que les diverses études ont inévitablement subi l’influence de l’orientation disciplinaire de chacun ( Hall et Hanson, 1992 ; Legault, 1992 ; Taylor et Taylor, 1992 ; Taylor, 1994 ; Nef, 1995 ). Ivan Head ( 1991 ) en a réuni les riches matériaux dans un ouvrage qui, par-delà la volonté de synthèse, exposait les propres vues de l’auteur sur le présent et l’avenir de l’interdépendance des nations. Notre exposé devrait donc être lu avec ces autres études si on entend en venir à une juste appréciation de la riche complexité des relations Nord–Sud.
Head ( 1991 ) et Nef ( 1995 ) ont approfondi les aspects politiques de ces relations. Dans la présente étude, nous examinons les conséquences politiques de l’ajustement structurel ( chapitre 3 ), tout comme les répercussions politiques générales de l’adoption de systèmes sociaux obéissant à des objectifs autres que celui de la maximisation de la croissance ( chapitre 5 ). Dans un traitement plus complet des aspects politiques, on devrait cependant aborder des questions comme celle de la puissance grandissante de l’Asie dans l’économie mondiale avec ses conséquences sur le plan de la diplomatie, de la paix et de la direction des affaires internationales. La politique de l’intégration économique en Europe, en Asie et en Amérique du Nord, et celle de groupements plus petits et plus régionaux comme
la Communauté pour le développement de l’Afrique australe ( SADC ), la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ( CEDEAO ), l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ( ANASE ) ou le marché commun du Cône sud ( MERCOSUR ) se révèlent fort complexes et rendent incertaine et purement spéculative toute analyse économique étroite.
Les pressions qui s’exercent sur l’État-nation ne sont cependant pas toutes « ascendantes » comme la tendance à la régionalisation ou à la mondialisation. Les mouvements ethniques et régionalistes risquent de faire apparaître des États-nations plus petits ou de morceler les États nationaux dans bien des régions du globe, qu’elles se situent dans le Nord comme dans le Sud. De l’effondrement de l’URSS ( Union des Républiques socialistes soviétiques ) et de la Yougoslavie sont nées des entités nationales elles-mêmes parfois en proie à l’instabilité, à cause de conflits ethniques complexes, hérités d’un lointain passé. L’Afrique occidentale, l’Afrique centrale et la Corne de l’Afrique subissent par endroits une désintégration semblable doublée d’une sanglante guerre civile ; mais si tragiques soient-ils pour les populations victimes de l’instabilité et de la violence, ces conflits demeurent l’exception plutôt que la règle et ne sont pas nécessairement annonciateurs, comme certains voudraient nous le faire croire ( Kaplan, 1994, par exemple ), de l’avenir en Afrique ou ailleurs dans le Tiers-Monde. Les mouvements indépendantistes en Écosse, au Québec ou en Italie du Nord ne semblent pas devoir mener à l’anarchie violente. Ils nous indiquent néanmoins que les tendances politiques de l’économie mondiale sont souvent complexes et que le nationalisme a sûrement encore sa place en dépit d’une « mondialisation » croissante. Ils montrent aussi que les caractérisations nationales à des fins d’analyse économique, qui souvent représentent une amélioration par rapport à une simple dichotomie Nord–Sud, peuvent elles-mêmes se révéler éphémères et problématiques.
La vulnérabilité réciproque du Nord et du Sud est manifeste dans le phénomène de la transmission internationale des maladies. La propagation mondiale de la tuberculose et la très forte incidence des maladies liées au paupérisme et à l’absence d’hygiène publique comme le choléra et le paludisme ( Nef, 1995, p. 30- 33 ) sont un énorme défi à relever pour la politique publique intérieure et la coopération internationale. L’épidémie du VIH-SIDA (virus d’immunodéficience humaine–syndrome d’immunodéficience acquise) constitue le défi par excellence en une ère de mobilité internationale ( Head, 1991 ). Elle met en relief les immenses différences de niveaux de vie dans le monde. En effet, 90 % des 17 millions de gens que l’on estime être infectés par le VIH en 1995 habitent dans le Sud ( PNUD, 1995, p. 15 ), mais les médicaments destinés à atténuer les effets de la maladie et, peut-on ajouter, les agents prophylactiques propres à en prévenir la propagation sont trop chers pour eux, sauf pour les plus fortunés. Selon les estimations, l’Afrique est la plus durement touchée avec plus de 11 millions de personnes infectées, dont 60 % sont des femmes ( PNUD, 1995, p. 28 ), et la moins
capable de faire face au problème. L’épidémie risque d’avoir sur la démographie du continent et l’équilibre des sexes un effet aussi grand que celui de la traite des esclaves. L’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est se heurtent à la même difficulté, mais la gravité du problème est moindre et les ressources, plus abondantes.
Il est difficile de prévoir l’évolution de cette épidémie, et les estimations varient considérablement selon le point de vue adopté. Pour les optimistes, l’infection a atteint son paroxysme et cesse peu à peu, tandis que pour les plus pessimistes, la croissance démographique mondiale sera réduite à néant au bout de 25 ans et les porteurs du VIH et les personnes atteintes du SIDA représenteront respectivement 30 à 58 % et 4 à 12 % de la population ( Cohen, 1995, p. 340- 351 ). D’après les estimations des Nations Unies, la hausse des taux de mortalité attribuable au SIDA ne suffira pas à contrebalancer les taux élevés de fécondité des pays où sévit particulièrement l’épidémie ( Afrique subsaharienne ), si bien que leur population sera en l’an 2005 inférieure de 4 % seulement à ce qu’elle aurait été sans l’infection et que, en réalité, la population continuera de plus que doubler en 25 ans. Selon des prévisions officielles des États-Unis, les taux de croissance démographique diminueront dans un groupe semblable de pays à forte incidence du VIH-SIDA, mais sans tomber à moins de 2 % par an ( Cohen, 1995, p. 349 ). Il reste que les répercussions sur le tissu social de ces pays seront énormes même si on adopte les scénarios relativement optimistes et peut-être erronés. Les taux de mortalité infantile devraient presque doubler dans des pays comme la Zambie et le Zimbabwe ; en outre, la proportion d’orphelins chez les enfants de moins de 15 ans dans les pays d’Afrique subsaharienne à forte incidence devrait se situer entre 1 enfant pour 9 et 1 enfant pour 15 avant la fin de ce siècle ( Cohen, 1995, p. 350 ).
Si les décès imputables au SIDA dans les pays d’Afrique les plus touchés ne se comparent guère aux décès causés par la tuberculose ( 3 millions par an ) et le paludisme ( 1 million à 2 millions par an ), il y a le danger que ces maladies entrent en interaction avec des conséquences catastrophiques non seulement pour l’Afrique, mais aussi pour le reste du monde.
On ne connaît pas encore les solutions à la crise, mais il faudra sûrement des transferts accrus de ressources du monde industrialisé vers le Sud, ainsi qu’une restructuration plus ambitieuse des budgets des services d’hygiène publique dans les pays les plus touchés.
Précisons enfin que, dans la présente étude, nous n’abordons les aspects démographiques et écologiques des relations internationales que de façon superficielle au chapitre 3, où l’on évalue l’incidence des programmes d’ajustement structurel, et au chapitre 5, où l’on prend en compte des paradigmes autres que celui de la croissance. On trouvera une analyse plus détaillée de ces questions, et plus particulièrement de leurs aspects empiriques, dans Hall et Hanson ( 1992 ), Taylor et Taylor ( 1992 ), Taylor ( 1994 ) et Nef ( 1995 ). Les questions « économiques » peut-être
les plus importantes de notre époque sont celles de la durabilité du régime de production et de consommation du Nord et de sa reproductibilité ailleurs dans le monde. Pourtant, les économistes les examinent rarement. Ils sont en effet mal outillés pour le faire, les outils dont ils disposent étant principalement axés sur les questions d’efficience à court terme. En dernière analyse, les problèmes de durabilité et de reproductibilité sont des questions d’éthique et de distribution dans l’espace et le temps, entre pays et régions, et entre classes et générations. Elles sont donc éminemment politiques par définition et ne sauraient être tranchées « par défaut » par les économistes. Il ne faut pas s’attendre non plus à ce que des institutions internationales dominées par le Nord et les impératifs de croissance du capitalisme soient capables de s’attaquer aux problèmes à long terme de durabilité et d’équité internationale. De même que la réalisation de paradigmes nouveaux exigera de nouveaux régimes sociaux d’accumulation, de même une transformation des structures des institutions internationales s’imposera si on veut que celles-ci soient plus représentatives et mieux armées pour aborder les aspects politiques et diplomatiques de la gestion des ressources finies du globe. Il est regrettable que cette transformation ne puisse naître harmonieusement d’un débat rationnel. On peut plutôt penser que, si elle devait advenir, elle naîtra de crises économiques, sociales et politiques dans la structure actuelle d’accumulation dans le monde.
Depuis 1950, les échanges, les investissements et les prêts bancaires internationaux ont pris beaucoup d’ampleur. Il y a 60 fois plus d’échanges mondiaux en dollars courants et six fois plus en valeur réelle ( Nations Unies, EEM, 1994, p. 2, 42 ). On ne dispose pas de données comparables pour les investissements et les prêts internationaux, mais de 1970 à 1986, les avoirs américains de toute nature à l’étranger ont augmenté 6,5 fois pour atteindre 1,07 billion de dollars1, alors que les avoirs étrangers aux États-Unis se sont multipliés par 12,5, atteignant 1,3 billion de dollars ( Fieleke, 1988 ). Il semblerait que les stocks d’investissements directs étrangers dans le monde sont passés, dans l’ensemble, de 68 milliards en 1960 à 714 milliards en 1985 ( Nations Unies, 1988, p. 24 ) et se sont établis à au
1 Sauf indication contraire, il s’agira de dollars américains dans tout l’ouvrage, y compris les tableaux.
moins 1,94 billion en 1992 ( Nations Unies, 1994, p. 19 ). En outre, les avoirs étrangers des établissements bancaires de dépôt sont 18,4 fois plus importants en 1992 qu’en 1973, avec une valeur de 6,9 billions de dollars ( FMI, SFI, 1993 ).
La croissance des échanges mondiaux a été stimulée au départ par la reprise de l’après-guerre et la stabilité du régime des changes. Une disposition primordiale des accords de Bretton Woods était que l’on devait grandement restreindre la mobilité des capitaux pour favoriser une expansion ordonnée du commerce mondial et sauvegarder l’autonomie nationale en matière de politiques socio-économiques intérieures ( Helleiner, 1994 ). Par suite de la décroissance des marges bénéficiaires aux États-Unis vers la fin des années 1960 et de la perte consécutive de confiance dans le dollar, ces accords soutenus par le dollar se sont effondrés pour céder la place à un régime de flottement des cours du change. Son hégémonie étant désormais entamée par la puissance grandissante de la Communauté européenne et du Japon, le gouvernement américain a commencé, sur les instances des sociétés multinationales ayant leur siège en territoire américain, à revendiquer une libéralisation des règles des échanges et des mouvements de capitaux, espérant en tirer un avantage concurrentiel. Dans le domaine du commerce, ce mouvement de libéralisation était à la fois sélectif et pragmatique, traduisant la diversité des pressions que subissent les autorités américaines et laissant jusqu’à tout récemment l’agriculture de côté. On a cependant réduit considérablement les tarifs sur les produits manufacturés dans le cadre du Kennedy Round ( 1963–1967 ) et du Tokyo Round ( 1974–1979 ) du GATT. L’expansion mondiale des échanges de biens de fabrication s’en est trouvée stimulée bien que les États-Unis, comme nous le verrons au chapitre 4, aient fréquemment eu recours à des barrières non tarifaires pour protéger leurs intérêts.
La libéralisation financière a aussi largement découlé d’une réorientation délibérée des politiques de l’État sous les pressions du capital privé et à la faveur du succès du néolibéralisme sur les théories keynésiennes. La décision d’abolir les contrôles des changes aux États-Unis ( 1974 ) et en Grande-Bretagne ( 1979 ) a joué un rôle primordial à cet égard, préparant des mesures semblables en Australie et en Nouvelle-Zélande en 1984–1985, dans la Communauté européenne entre 1980 et 1992, en Suède, en Norvège et en Finlande en 1989–1990 et au Japon, en partie du moins, tout au long des années 1980. Ce mouvement s’est accompagné d’une libéralisation de l’activité des banques et des bourses et des activités financières en général. Bien que cette évolution ait été favorisée par des éléments techniques et conjoncturels — comme la révolution des télécommunications, l’apparition de surplus pétroliers dans les années 1970 et la nécessité de protéger et de diversifier les avoirs financiers dans un régime de flottement des changes —, cette vaste progression des mouvements de capitaux n’aurait certainement pas eu lieu sans la transformation des politiques d’État ( Helleiner, 1994 ). Les pays capitalistes du monde industrialisé étaient donc prêts à renoncer à la stabilité des changes et à un
certain degré d’autonomie en matière de politique intérieure pour ce que l’on considérait comme une façon plus efficiente d’aborder la question des mouvements de capitaux. En toile de fond, il y avait des aspirations nationales bien précises comme le désir du Royaume-Uni de maintenir Londres comme centre de l’eurodollar et celui des États-Unis de voir se perpétuer le vaste usage international du dollar américain avec les importants déficits de balance des paiements qui l’accompagnent.
Par suite de la libéralisation financière, les mouvements de capitaux dans le monde se sont à ce point multipliés que, en 1992, les opérations des grands marchés de changes dans le monde s’élevaient à 1 billion de dollars par jour, ce qui représente quelque 250 billions par an ( FMI, 1993a, p. 24 ) et correspond à 33 fois la valeur totale des échanges mondiaux cette année-là, exportations et importations confondues. La masse quotidienne des opérations était quadruple de celle de 1986.
Les avantages tirés par les pays du Tiers-Monde de l’expansion des échanges et des mouvements internationaux de capitaux ont été à la fois restreints et inégalement répartis. Ils ont été restreints parce que, sauf de 1970 à 1980 et de 1990 à 1992, le commerce extérieur des pays capitalistes industrialisés a plus augmenté en valeur que celui du Tiers-Monde tout entier ( tableau 1 ), la part du Tiers-Monde dans les échanges internationaux passant d’environ 32 % en 1955 à 25 % en 1992 ( tableau 2 ). Notons par ailleurs que 78 % des investissements des sociétés multinationales se font dans les économies industrialisées ( tableau 3 ), proportion qui n’a guère évolué depuis les années 1970 ( Commission Brandt, 1980 ). Les banques transnationales ont en outre consenti presque les trois quarts de leurs prêts aux pays industrialisés.
Le développement a aussi été inégal au sein du Tiers-Monde, puisqu’une poignée de nouveaux pays industriels ( NPI ) et de pays exportateurs de pétrole ont reçu la majeure partie des avantages de l’expansion du commerce mondial jusqu’au début des années 1980 et que ces mêmes pays nouvellement industrialisés en sont
Tableau 1. Croissance du commerce mondial en dollars courants, 1950–1992
|
Croissance annuelle ( % ) | |||||
|
1950–1960 |
1960–1970 |
1970–1980 |
1980–1990 |
1990–1992 | |
|
Pays capitalistes industrialisés |
7,1 |
10,0 |
18,8 |
7,8 |
3,7 |
|
Europe orientale et URSS |
10,8 |
8,7 |
18,0 |
2,3 |
–38,0 |
|
Pays en développement |
4,6 |
6,9 |
25,5 |
3,1 |
6,6 |
|
Exportateurs de pétrole |
7,8 |
8,1 |
32,1 |
–6,8 |
2,7 |
|
Exportateurs de produits manufacturés |
0,8 |
8,8 |
25,1 |
11,1 |
10,9 |
|
Très endettés |
3,2 |
6,0 |
21,5 |
1,2 |
–1,3 |
|
Les moins développés |
3,5 |
5,8 |
10,1 |
1,5 |
2,2 |
Source : CNUCED ( 1993 ).
Tableau 2. Parts du commerce mondial, 1950–1992
|
Part des exportations mondiales ( % ) | ||||||
|
1950 |
1960 |
1970 |
1980 |
1990 |
1992 | |
|
Pays capitalistes industrialisés |
66,1 |
72,5 |
75,7 |
69,1 |
65,5 |
69,9 |
|
Europe orientale et URSS |
6,8 |
10,1 |
9,8 |
7,7 |
5,0 |
2,5 |
|
Pays en développement |
32,4 |
24,0 |
19,3 |
29,7 |
23,5 |
25,1 |
|
Exportateurs de pétrole |
6,3 |
6,8 |
6,3 |
16,4 |
6,1 |
5,4 |
|
Exportateurs de produits manufacturés |
8,8 |
5,1 |
4,8 |
7,3 |
11,7 |
13,6 |
|
Très endettés |
10,9 |
7,4 |
5,8 |
6,5 |
4,6 |
4,2 |
|
Les moins développés |
2,8 |
2,3 |
1,6 |
0,6 |
0,4 |
0,4 |
|
Exportations mondiales | ||||||
|
( milliards $ courants ) |
61 |
129 |
315 |
1 998 |
3 447 |
3 662 |
Source : CNUCED ( 1993 ).
Tableau 3. Stocks d’investissements extérieurs directs, 1980 et 1992
|
1980 |
1992 | |||||
|
Milliards $ |
% |
% |
Milliards $ |
% |
% | |
|
Ensemble des pays |
503 |
100 |
1 948 |
100 | ||
|
Pays capitalistes industrialisés |
394 |
78 |
1 520 |
78 | ||
|
Pays en développement |
108 |
22 |
100 |
420 |
22 |
100 |
|
Exportateurs de pétrole |
24 |
5 |
23 |
94 |
5 |
23 |
|
Exportateurs de produits manufacturés |
45 |
9 |
41 |
193 |
10 |
45 |
Source : WIS ( Nations Unies, 1994, p. 415 ).
restés les principaux bénéficiaires depuis lors. Depuis les dernières années de la décennie 1960, ces pays ont présenté les taux moyens de croissance commerciale les plus élevés — plus élevés même que ceux des pays industrialisés —, portant leur part des exportations dans le monde de 5,1 % en 1960 à 13,6 % en 1992. En valeur réelle, leur commerce a augmenté 20 fois de 1960 à 1992, soit plus de quatre fois plus que tout le commerce mondial ( tableau 4 ). Ces taux de croissance sont inégalés dans l’histoire. Les pays exportateurs de pétrole ont vu leur commerce croître rapidement pendant les années 1970, ce qui a bouleversé la répartition du commerce mondial ( tableau 1 ), mais depuis l’effondrement des cours pétroliers, leurs revenus totaux à l’exportation ont radicalement diminué ( tableau 5 ) et leur part du commerce mondial est même inférieure aujourd’hui à ce qu’elle était dans les années 1960. Les NPI et les pays exportateurs de pétrole rendent collectivement compte de plus des deux tiers des investissements des sociétés multinationales dans le Tiers-Monde ( plus de 75 % selon certaines définitions adoptées par ces groupes de pays [ Andreff, 1984 ] ), ainsi que de plus de 80 % des prêts extérieurs des banques transnationales et des autres prêteurs privés aux pays du Tiers-Monde ( FMI, 1989 ).
Tableau 4. Commerce mondial : volume et termes de l’échange, 1960 et 1992
|
Indices de volume |
Termes de l’échange | |||
|
1960 |
1992 |
1960 |
1992 | |
|
Exportations mondiales |
35 |
163 |
83 |
100 |
|
Pays capitalistes industrialisés |
24 |
166 |
117 |
113 |
|
Pays en développement |
45 |
167 |
45 |
73 |
|
Exportateurs de pétrole |
54 |
86 |
21 |
58 |
|
Exportateurs de produits manufacturés |
18 |
355 |
87 |
84 |
|
Très endettés |
58 |
137 |
53 |
73 |
|
Les moins développés |
37 |
118 |
118 |
78 |
Source : EEM ( Nations Unies, 1994, p. 42 et 47 ).
Nota : 1980 = 100.
Tableau 5. Croissance des revenus à l’exportation, 1980–1992
|
1980 |
1992 |
Variation |
Variation | |||
|
Milliards $ |
% |
Milliards $ |
% |
1980–1992 |
( % ) | |
|
Pays industriels |
1 252 |
2 652 |
+1 400 |
+120,0 | ||
|
Pays en développement |
594 |
100,0 |
919 |
100,0 |
+325 |
+54,7 |
|
Pays exportateurs de pétrole |
328 |
55,2 |
199 |
21,6 |
–129 |
–39,4 |
|
Pays exportateurs de produits manufacturés |
145 |
24,4 |
498 |
54,2 |
+353 |
+143,4 |
|
4 NPI est-asiatiques |
76 |
12,7 |
340 |
37,0 |
+264 |
+347,4 |
|
Chine |
18 |
3,0 |
85 |
9,2 |
+67 |
+372,2 |
|
Pays très endettés |
129 |
21,7 |
182 |
19,8 |
+53 |
+41,1 |
|
Pays les moins développés |
13 |
2,2 |
14 |
1,4 |
+1 |
+6,2 |
Source : EEM ( Nations Unies, 1994 ).
Nota : La somme des parts des groupes de pays ne donne pas 100 %, car certains pays font partie de plusieurs groupes et d’autres ne figurent dans aucun des groupes précités. NPI, nouveaux pays industriels.
Dans le cas des 47 pays les moins développés, qui sont pour la plupart de petits pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne, le taux annuel moyen de croissance du commerce de 1950 à 1992 a été bien inférieur à celui des pays capitalistes du monde industrialisé, tout comme du reste du Tiers-Monde. C’est ainsi que leur part des exportations dans le monde a constamment baissé, passant de 2,8 % en 1950 à 0,4 % en 1987 ( tableau 2 ). Si leur performance à l’exportation l’a cédé en volume à celle des pays en développement en général, les plus pauvres ont ressenti plus vivement que tout autre groupe la détérioration des termes de l’échange depuis 1960 ( tableau 4 ). Ces pays figuraient pour moins de 6 % des stocks d’investissements directs extérieurs dans le Tiers-Monde et pour 1,6 % seulement de l’encours des prêts extérieurs privés consentis aux pays en développement en 1983, ce qui confirme la justesse de l’argument d’Andreff selon lequel les prêts extérieurs des banques ont généralement suivi les investissements directs des sociétés multinationales dans les années 1970. En 1992, leur part de l’endettement international
privé était tombée à 0,8 % ( valeur calculée à l’aide des World debt tables, Banque mondiale, 1993b ). Il s’agit de pays qui dépendent étroitement des mouvements de l’aide publique au développement et, comme nous le verrons au chapitre 3, c’est de ce seul fait que leurs importations ont pu se multiplier plus rapidement que leurs exportations. En réalité, ils se trouvent de plus en plus marginalisés dans l’économie mondiale et tributaires de la générosité des riches pays donateurs. Le régime commercial et financier mondial a été particulièrement préjudiciable aux perspectives de développement des pays d’Afrique subsaharienne ( Barratt Brown et Tiffen, 1992 ).
La grande diversité des expériences des différents groupes de pays du Tiers-Monde pour ce qui est de l’intégration à l’économie mondiale a suscité des théories rivales du développement et du sous-développement. Il y a ceux qui font valoir qu’une nouvelle division internationale du travail se fonde sur l’industrialisation des pays en développement qui produisent des biens de fabrication concurrentiels sur le marché mondial ( Fröbel et Kreye, 1980, p. 12 ). Ils voient qu’on déplace les capitaux du Nord au Sud pour profiter d’un réservoir international de main-d’oeuvre bon marché. De nouveaux régimes internationaux de production deviennent possibles grâce aux nouvelles technologies et aux nouveaux modes d’organisation du travail, qui diminuent les compétences exigées de la main-d’oeuvre, ainsi qu’à l’innovation en technologie des transports, qui réduit l’importance des lieux d’implantation de l’industrie. Pour les tenants de ce point de vue, les crises économiques qui ont régulièrement secoué le Nord depuis les dernières années de la décennie 1960 ne sont pas la cause de la nouvelle division internationale du travail, mais plutôt son résultat. ( Nous verrons plus loin, lorsqu’il sera question du déficit de la balance américaine des paiements, que cet argument ne vaut guère sauf pour quelques industries en particulier. ) En outre, on considère que cette forme d’industrialisation n’est pas très profitable à la population du Sud et qu’elle représente seulement une autre forme de développement axée sur la dépendance et caractérisée par une main-d’oeuvre peu nombreuse et mal rémunérée, une faible valeur ajoutée localement, une proportion élevée de matières importées et des taux élevés de rapatriement des bénéfices. La nouvelle division internationale du travail ne fait donc que recréer le sous-développement sous une nouvelle forme industrialisée ( Fröbel et Kreye, 1980, partie III ).
D’autres voient dans les nouvelles tendances des échanges internationaux de produits manufacturés une autre réfutation de la théorie du sous-développement de l’école de la dépendance ( Harris, 1986 ). Ils concluent que la prospérité des pays en développement tient à une intégration plus poussée avec le Nord par les exportations manufacturières, et non pas à une plus grande autarcie comme peut le faire croire l’école de la dépendance ( Harris, 1986, p. 123-124 ). De plus, l’installation d’une capacité de fabrication est source d’un énorme espoir dans les régions où la pauvreté a jusqu’ici paru irrémédiable, bien que cet espoir ne soit pas
matérialisé pour de grands pans de la population ( Harris, 1986, p. 117, 202 ). L’avènement d’un réseau manufacturier mondial est vu comme un phénomène général auquel participent un grand nombre d’économies en développement, mais non les pays les plus pauvres. Pour cette raison et comme chaque pays en développement qui réussit à s’industrialiser le fait pour des motifs qui lui sont propres — d’ordre historique, stratégique, politique, social et économique —, il n’est plus convenable de généraliser ( et cela ne l’a peut-être jamais été ) au sujet des pays du Sud. C’est ce qui a amené Harris à proclamer la « fin du Tiers-Monde ».
D’autres critiques de la théorie de la dépendance invoquent l’accroissement de la part de la valeur ajoutée de fabrication dans le PIB ( produit intérieur brut ) de la plupart des pays en développement pour démontrer la possibilité d’un développement à orientation capitaliste dans ces pays. La majorité de la production manufacturière n’est pas destinée à être écoulée dans le Nord, mais principalement sur le marché intérieur ; grâce à l’industrialisation, les pays en développement acquièrent donc de plus en plus d’indépendance par rapport aux pays capitalistes industrialisés ( Warren, 1980 ).
On doit toutefois se garder d’exagérer le degré d’industrialisation du Sud, ou le degré de désindustrialisation du Nord qui en résulte. Il faut aussi mettre la croissance des échanges internationaux de produits manufacturés dans une juste perspective. En 1984, la part des pays en développement dans la production industrielle mondiale restait un peu inférieure à celle de 1948 ( Gordon, 1988 ). Il semblerait donc qu’en 40 ans les pays est-asiatiques ont tout simplement accru leur part du commerce mondial au détriment des autres pays du Tiers-Monde, et notamment de ceux d’Amérique du Sud. Pendant cette période, cette même production industrielle s’est pourtant surtout déplacée des pays capitalistes industrialisés ( sauf le Japon ) vers l’archipel japonais et les économies dirigées de l’Europe orientale et de l’URSS. Le tableau 6, qui décrit plus en détail l’évolution récente du secteur de la fabrication dans le monde ( période 1975–1992 ), révèle que la part des « pays industriels » dans la valeur ajoutée de fabrication dans le monde est tombée de 87,4 à 74,5 % au cours de la période. Ceci s’explique principalement par l’effondrement du bloc de l’URSS et des pays d’Europe de l’Est et par la diminution de la part de la Communauté européenne. La part du Japon a en réalité augmenté de près de 50 %, alors que celle de l’Amérique du Nord est demeurée plus ou moins stable. Si la part des pays en développement a presque doublé, c’est principalement à cause de la Chine, d’autres nouveaux pays industriels ayant aussi fait quelques gains modestes. Par ailleurs, la valeur totale ajoutée en dollars constants ( 1980 ) s’est accrue de 76 %, si bien que, malgré la décroissance de leur part totale, les pays industrialisés en tant que groupe et la Communauté européenne n’en ont pas moins respectivement accru leur valeur ajoutée de fabrication de 50 % et de 44 % environ pendant cette période.
Tableau 6. Répartition de la valeur ajoutée manufacturière, 1975–1992
|
1975 |
1981 |
1985 |
1990 |
1992a | |
|
VAM totale dans le monde ( milliards $ ) | |||||
|
2 325 |
3 012 |
3 456 |
4 116 |
4 086 | |
|
Répartition ( % ) | |||||
|
Pays industrialisés |
87,4 |
82,9 |
81,1 |
78,3 |
74,5 |
|
Pays en développement |
12,6 |
17,1 |
18,9 |
21,7 |
25,5 |
|
Pays industriels sans l’ex-bloc communisteb |
68,9 |
64,3 |
62,5 |
61,8 |
64,3 |
|
Amérique du Nord |
22,5 |
21,2 |
21,6 |
21,3 |
21,4 |
|
Communauté européenne |
30,8 |
27,5 |
24,5 |
23,3 |
25,2c |
|
Japon |
9,8 |
10,4 |
11,8 |
13,3 |
14,0 |
|
Ex-bloc communisteb |
18,5 |
18,6 |
18,6 |
16,5 |
10,2 |
|
NPI |
7,7 |
8,1 |
7,9 |
8,2 |
8,3 |
|
NPI de deuxième génération |
1,7 |
1,8 |
2,1 |
2,8 |
3,2 |
|
Chine |
ND |
3,9 |
5,5 |
7,5 |
10,5 |
Source : Statistiques financières internationales : Annuaire ( ONUDI, 1995 ).
Nota : En prix constants de 1980. NPI, nouveaux pays industriels ; ND, non disponible ; VAM, valeur ajoutée manufacturière.
a Données provisoires.
b Union des républiques socialistes soviétiques et Europe de l’Est.
c Avec des estimations pour l’ex-République démocratique allemande.
De plus, les produits manufacturés du Tiers-Monde ne représentaient en 1991 que 3,1 % de la consommation totale des économies capitalistes industrialisées, incluant le Japon ( Nations Unies, WIR, 1994 ). La part n’était appréciable ( 22,4 % ) que dans le cas des vêtements ( Nations Unies, WIR, p. 539 ). Les pays industrialisés plus anciens continuent de dominer la production mondiale pour une grande diversité de biens de fabrication, alors que l’on attribue souvent à tort ce rôle aux pays du Tiers-Monde. Ainsi, les États-Unis sont le premier producteur de textiles au monde avec une part de 18,2 % en 1992. Ils sont suivis de l’Italie ( 9,7 % ) et du Japon ( 9,1 % ). Le pays du Tiers-Monde qui arrive en tête dans ce secteur est l’Inde avec une part de 5,9 %. Les États-Unis ont également dominé la production d’articles vestimentaires ( 25,9 % ), suivis de l’Italie, du Japon, de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la France. Ensemble, ces pays fournissent 58 % de la production mondiale de vêtements. Il en va de même des secteurs du cuir et de la fourrure, les six premiers producteurs étant des pays industrialisés avec 56 % de la production mondiale. On peut aussi citer le cas de l’industrie de la chaussure où l’Italie, la France et les États-Unis détiennent collectivement une part de 37 %. Dans la fabrication lourde, les États-Unis mènent dans le monde pour ce qui est des produits chimiques ( 25,8 % ), du papier ( 30,8 % ), des produits du caoutchouc ( 21,9 % ), des produits métalliques non ferreux ( 26,3 % ) et des appareils non électriques ( 35,7 % ). Le Japon arrive en tête pour la sidérurgie ( 23 % ) et la fabrication d’appareils électriques ( 28,5 % ). D’autres pays industrialisés ont bien plus d’importance que n’importe lequel des producteurs du
Tiers-Monde dans tous ces secteurs de production ; en outre, la part des premiers producteurs est en hausse depuis 1980 dans plusieurs de ces secteurs notamment le vêtement, la maroquinerie, le textile, ( ONUDI, SFIA, 1995, p. 42-48 ).
La contribution de la valeur ajoutée du secteur manufacturier au PIB a décru dans presque toutes les économies capitalistes industrialisées de 1975 à 1990 si l’on calcule en prix courants, mais non pas en prix constants. En valeur réelle, les parts de l’Autriche, de la Belgique, des États-Unis, de l’Italie, du Japon et des Pays-Bas ont en effet augmenté au cours de cette période ( ONUDI, SFIA, 1992, p. 55 ). De 1975 à 1992, seule l’Amérique du Nord a dépassé l’ensemble du Tiers-Monde ( à l’exclusion de la Chine ) pour la progression du PIB manufacturier en valeur réelle. Il n’y a pas de pays industrialisés où la valeur réelle ajoutée du secteur manufacturier a en réalité baissé pendant cette période ( Banque mondiale, RDM, 1994, p. 165 ).
Ces données nous rappellent que, si le taux d’accroissement des exportations manufacturières des NPI a été extrêmement élevé et que d’importants changements structurels s’opèrent dans l’économie mondiale, la mondialisation est loin d’être effectuée et que le Nord demeure le principal foyer de la fabrication. Sur le plan politique, on peut aussi constater que, contrairement à l’impression qu’a pu donner Harris, ni les travailleurs ni les gouvernants du Nord et du Sud ne devraient se déclarer impuissants devant la mobilité des capitaux. Il y a encore beaucoup de jeu pour les politiques industrielles intérieures dans le Nord et, en fait, l’internationalisation de l’économie demeure fortement régie par les politiques étatiques. Qui plus est, la concurrence étrangère et la mobilité des capitaux ne représentent jamais un obstacle absolu pour les travailleurs du Nord en ce qui concerne la sauvegarde ou l’amélioration de leur niveau de vie ou de leurs conditions de travail, bien que la chose soit possible dans certains cas. Il est donc nécessaire de remettre en contexte le phénomène de la croissance du secteur manufacturier dans le monde pour éviter le « fatalisme politique » du Nord ( Gordon, 1988 ).
On doit tout autant se garder cependant de sous-estimer l’évolution structurelle de l’économie mondiale, que ne dévoilent pas nécessairement plusieurs de ces valeurs simples — parts et taux de croissance — que nous venons de citer. L’industrialisation des NPI et surtout la croissance phénoménale des quatre NPI est-asiatiques et de la Chine ont d’importantes conséquences sur l’interdépendance Sud–Nord. Les implications sont profondes, pour certaines industries du Nord en particulier. La tendance à concentrer les industries de capital, de savoir-faire et de recherche au « centre » et à distribuer les industries ( ou activités ) de main-d’oeuvre et de technologie à la périphérie, que ce soit dans le Sud ou à la lisière « méridionale » du Nord, représente un phénomène bien réel ( Cox, 1987, ch. 7 et 9 ). Cette évolution, jointe à l’intensification de la concurrence dans le secteur de la fabrication, a largement contribué à un déclin de 11,5 % dans l’emploi manufacturier du monde capitaliste industrialisé ( Nations Unies, WIR, 1994, p. 480 ),
et ce, malgré la progression de 64 % de la valeur réelle ajoutée du secteur pendant cette période. Dans le Tiers-Monde, l’emploi manufacturier s’est accru de 137 % de 1970 à 1990, tandis que la valeur ajoutée du secteur manufacturier a fait un bond de 256 %. Les pertes d’emplois, ainsi que la croissance de productivité manifestement supérieure dans le Tiers-Monde depuis 20 ans, inquiètent vivement les travailleurs des pays industriels plus anciens.
Il semblerait cependant que seule une poignée de pays du Sud ont profité de cette évolution. Dans l’ensemble, ce sont les NPI, principaux bénéficiaires avec la Chine des capitaux et des prêts internationaux dans les années 1970 et des investissements directs extérieurs dans les années 1980, qui dominent aujourd’hui au chapitre de la croissance des revenus à l’exportation ( tableau 5 ). Seuls 10 pays sont considérés par les Nations Unies comme de grands exportateurs de produits manufacturés et l’accroissement de leurs revenus à l’exportation dépasse toute la croissance nette des exportations du Tiers-Monde de 1980 à 1992. Les trois quarts de cette progression sont à mettre au compte des quatre « tigres asiatiques », à savoir la Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour et Taiwan. Avec la Chine, dont les exportations ont augmenté encore plus que celles des tigres depuis 1980, ces quatre pays sont maintenant responsables de 46 % de toutes les exportations du Tiers-Monde. Pour l’exprimer autrement, disons que 18 pays désignés par les Nations Unies comme NPI de première ou de deuxième génération, Chine comprise, comptent aujourd’hui pour 86 % de toute la production manufacturière des pays en développement ( tableau 6 ).
On ne peut généraliser l’expérience des NPI à l’échelle du Tiers-Monde. Les secteurs manufacturiers de la plupart des pays en développement répondent surtout à la demande locale et dépendent souvent étroitement des importations. Leur croissance tend à modifier les habitudes d’achat ( exportations ) des pays capitalistes industrialisés — qui achètent désormais plus de produits intermédiaires et de biens d’équipement que de biens de consommation — plutôt que d’en réduire les acquisitions ou, plus justement, de menacer de remplacer les industries qui leur font pendant dans les pays capitalistes industrialisés et desservent le marché intérieur, ce qu’on reproche aux importations en provenance des NPI. De plus, nombreux sont les pays du Sud qui ont subi une forte contraction industrielle au début des années 1980 en raison de pénuries de devises. Ainsi, de 1980 à 1985, 18 des 57 pays à revenu faible ou intermédiaire pour lesquels nous disposons de données ( proportion de 32 % ) ont vu leur secteur manufacturier décroître en valeur absolue, alors que 7 autres présentaient un taux annuel de croissance de moins de 1 % ( Banque mondiale, RDM, 1987, p. 204-205 ). Malgré une amélioration de leur performance manufacturière dans la seconde moitié de la décennie, 11 pays ont reculé sur le plan de la valeur ajoutée et presque la moitié des pays en développement à revenu faible ou moyen ont présenté un taux annuel de croissance manufacturière inférieur au taux moyen des pays de l’OCDE ( Organisation
de coopération et de développement économiques ) à revenu élevé ( 3,3 % par an ) pour toute la décennie ( Banque mondiale, RDM, 1992, p. 220-221 ). Il importe donc de ne pas exagérer l’ampleur de la transformation manufacturière du Sud, ni d’attribuer à tous le succès qu’ont pu avoir une poignée de pays asiatiques dans l’exportation de biens de fabrication vers le Nord.
La différenciation croissante du Tiers-Monde sur le plan de la production, des échanges, des investissements extérieurs et des prêts se manifeste aussi, tant tendanciellement que cycliquement, dans l’évolution des niveaux de vie. Les pays exportateurs de produits manufacturés ont affiché des taux de croissance soutenus et le revenu par habitant a presque doublé pendant toute cette période ( tableau 7 ). Les quatre NPI est-asiatiques ont constamment devancé le reste du Tiers-Monde en ce qui concerne la hausse du revenu par habitant depuis 1970, les autres pays manufacturiers compris. Les revenus y ont plus que quadruplé de 1970 à 1992, mais leur population n’est que de 73 millions, soit moins de 1,8 % de toute la population des pays en développement. La croissance rapide de la Chine pendant cette période où le revenu par habitant a plus que triplé est bien plus significative quant à son incidence mondiale, puisque ce pays abrite 27 % de la population du globe. Les pays les plus pauvres, qui regroupent plus d’un demi-milliard de gens ou 12,6 % de la population du Tiers-Monde, ont subi par contre une décroissance des niveaux de vie de 1970 à 1992, les taux modérés de croissance de la production se trouvant annulés par les très forts taux de croissance démographique, de 3 % en moyenne par an. Pour leur part, les exportateurs de pétrole et les 15 pays les plus endettés ont vu leur revenu par habitant progresser de façon notable dans les années 1970 ; toutefois, le niveau de vie s’est détérioré au cours des années 1980, particulièrement dans les pays pétroliers à vocation exportatrice. Nous ne disposons malheureusement pas de données dans ces groupes de pays sur l’évolution de la distribution des revenus par quintile, par région ou selon le sexe. Bien que les variations du revenu moyen par habitant ne nous renseignent que de
Tableau 7. Revenu réel par habitant, 1970–1992
|
1980 |
1992 | |
|
Pays exportateurs de pétrole |
129,3 |
117,5 |
|
Pays exportateurs de produits manufacturés |
164,4 |
205,9 |
|
4 NPI est-asiatiques |
191,3 |
409,9 |
|
Chine |
142,4 |
340,4 |
|
Pays très endettés |
135,7 |
125,8 |
|
Pays les moins développés |
96,1 |
89,3 |
|
Pays en développement |
135,7 |
147,8 |
Source : CNUCED ( 1993, p. 445 ) ; les chiffres relatifs aux quatre NPI est-asiatiques sont tirés de PEM ( FMI, octobre 1993, p. 136 ).
Nota : 1970 = 100. NPI, nouveaux pays industriels.
façon très sommaire sur les variations des revenus dans le monde, elles suggèrent des différences appréciables entre groupes de pays en développement depuis 1970.
Les variations des tendances du bien-être pendant cette période ne devraient pas être très différentes si l’on a recours à la mesure plus complexe du PIB que représente la méthode de la parité des pouvoirs d’achat ( PPA ). Avec cette mesure, on tient plus fidèlement compte de l’incidence des variations des taux de change sur l’échelle de répartition des revenus et les inégalités de distribution mondiale des revenus sont bien moindres qu’avec la mesure du PIB figurant au tableau 7 ( voir PNUD, 1995, p. 21-22 ). Cette mesure et l’indice du développement humain ( IDH ), lequel réunit les indicateurs de l’espérance de vie, de l’alphabétisation, de l’accès à l’éducation et du revenu par habitant, montrent que les tigres asiatiques ont rapidement progressé ces dernières années, leurs niveaux de vie approchant ceux de certains pays industrialisés, alors que l’Afrique subsaharienne comme région est largement distancée par le reste du monde. Si les pays industrialisés présentaient un IDH de 0,916 en 1995, la moyenne était de 0,874 pour l’Asie de l’Est sans la Chine, de 0,823 pour l’Amérique latine et les Antilles et de 0,389 seulement pour l’Afrique subsaharienne. Si on ajuste ce même indice en fonction des différences entre les sexes, on constate que tous les pays du Tiers-Monde ont fait des progrès pendant les années 1970, principalement au chapitre de la fréquentation féminine des établissements d’enseignement primaire et secondaire. On ne sait cependant pas si ce mouvement s’est poursuivi pendant les années 1980, puisque, comme nous le verrons au chapitre 3, les programmes d’ajustement structurel ont nui à la prestation publique de services sociaux et les compressions pourraient avoir touché plus les femmes que les hommes dans certains pays. Deux autres constatations sont d’un intérêt considérable pour le calcul d’un « indicateur des disparités des sexes dans le développement » ( IDSD ). La première est que les femmes sont défavorisées par rapport aux hommes dans tous les pays du monde, aussi l’IDSD est-il partout inférieur à l’IDH. La seconde constatation est que les progrès menant à l’égalité des sexes ne dépendent pas des hausses de revenu. Ainsi, la Chine présente une valeur IDSD supérieure à celle de l’Arabie saoudite, mais n’a que le cinquième de son revenu par habitant selon la parité des pouvoirs d’achat ( PNUD, 1995, p. 74-78 ). L’Afrique gagne du terrain par rapport à l’Amérique latine après prise en compte des différences entre les sexes dans l’IDH et, dans le cas des tigres asiatiques, la progression n’est pas uniforme : Hong-Kong et Singapour détiennent un meilleur rang dans le monde pour l’IDSD que pour l’IDH tandis que la Corée du Sud occupe un rang inférieur ( PNUD, 1995 ).
Il faut se garder, par conséquent, d’interpréter trop à la lettre les statistiques brutes du revenu régional moyen par habitant. Elles semblent indiquer une différenciation croissante dans le monde, mais les structures et les politiques intérieures de distribution varient amplement selon les pays tant pour les classes
que pour les sexes, ce qui réduit l’intérêt du revenu moyen comme mesure internationale du bien-être social.
Les tendances de la croissance commerciale et financière et de l’élévation des revenus font voir que l’interdépendance Nord–Sud ne saurait être considérée comme un phénomène statique. Les relations économiques subissent une transformation structurelle depuis la Seconde Guerre mondiale et ont été marquées, surtout depuis les dernières années de la décennie 1960, de profonds changements cycliques. Les surplus pétroliers des années 1970 et l’explosion de l’endettement des pays du Tiers-Monde étaient révélateurs de cette évolution structurelle et cyclique, tout comme l’abandon des accords de Bretton Woods et la dévalorisation de la livre sterling, puis du dollar. Ces chocs et la crise économique sous-jacente de la rentabilité, ainsi que la crise politique d’une hégémonie américaine en déclin qui a pu leur donner naissance, ont rendu la gestion des politiques économiques fort difficile dans le Nord pendant les années 1970. Une fois de plus, l’activité économique a acquis un caractère cyclique prononcé et, si la récession de 1974–1975 a été de brève durée, les taux de chômage et d’inflation devaient se fixer pour le reste de la décennie à des niveaux bien supérieurs à ceux des années 1960 ( Loxley, 1986, ch. 1 ).
La crise économique du début des années 1980 a mis fin au régime social d’accumulation dans les pays capitalistes industrialisés et motivé les efforts en vue d’édifier un autre système capable de favoriser la reprise des marges bénéficiaires et de jeter les bases d’une période de croissance économique soutenue. Divers gouvernements se sont mis, les uns après les autres, à déchirer les contrats sociaux en abandonnant les politiques keynésiennes d’emploi, en resserrant le crédit, en comprimant les dépenses sociales, en s’attaquant aux syndicats et en redistribuant inéquitablement les revenus. Ce néoconservatisme, qui cultivait des politiques économiques monétaristes et néolibérales, visait essentiellement à la rentabilisation par l’élimination des entreprises non concurrentielles, l’abaissement des coûts de main-d’oeuvre et l’instauration d’un nouveau climat de croissance et d’esprit d’acquisition. Les répercussions de cette façon de gérer les politiques au centre ont été catastrophiques et persistantes pour la plupart des pays du Tiers-Monde.
La prééminence idéologique du monétarisme et son adoption simultanée comme politique dans la plupart des grands pays capitalistes ont eu, bien sûr, pour conséquence immédiate un marasme de la demande dans le Nord et une majoration des taux d’intérêt réels, qui ont atteint des niveaux records. Ce phénomène s’est traduit par d’énormes déficits de balance des paiements dans les pays du Sud par suite de la diminution des revenus à l’exportation et de l’alourdissement des charges de service de la dette extérieure. Ce sont ces facteurs conjugués qui ont précipité la crise de l’endettement, le déficit de compte courant des 15 pays très endettés ayant atteint 50 milliards de dollars en 1981 ( tableau 8 ). De 1981 à 1983, les
Tableau 8. Balance des paiements, 1981–1993
|
Balance des paiements ( milliards $ ) | ||||
|
1981 |
1986 |
1989 |
1993 | |
|
Pays industriels |
–23,7 |
–27,1 |
–84,2 |
–51,2 |
|
Pays en développement |
–43,3 |
–46,4 |
–16,2 |
–80,1 |
|
Pays non exportateurs de pétrole |
–76,5 |
–9,3 |
–6,0 |
–39,8 |
|
Pays exportateurs de pétrole |
+33,2 |
–37,1 |
–10,2 |
–40,4 |
|
Pays exportateurs de produits manufacturés |
–31,4 |
+5,1 |
+12,8 |
–10,8 |
|
4 NPI est-asiatiques |
–7,2 |
+23,9 |
–24,3 |
+4,9 |
|
15 pays très endettés |
–50,4 |
–17,4 |
–6,9 |
–39,9 |
|
Petits pays à faible revenu |
–10,5 |
–7,1 |
–9,8 |
–11,1 |
Source : PEM ( FMI, diverses années ).
Nota : NPI, nouveaux pays industriels.
revenus réels par habitant ont décru ( de 1,8 % ) dans les pays du Tiers-Monde ; ce recul est particulièrement important en Afrique subsaharienne ( 11 % ) et en Amérique latine ( 10 % ) en raison de la régression des exportations, de la hausse considérable des frais de service de la dette et de la contraction de l’aide publique au développement ( FIM, PEM, octobre 1989 ). Seuls les pays d’Asie s’en sont sortis relativement indemnes grâce à une économie intérieure plus forte, à des charges moindres de service de la dette extérieure et à la proximité du Japon, pays qui a su éviter le pire de la récession. Leur revenu par habitant s’est élevé de 13,9 % de 1981 à 1983.
En 1986, les déficits globaux du Tiers-Monde et des pays capitalistes industrialisés n’avaient guère évolué, mais les tendances des déséquilibres dans le monde s’étaient radicalement transformées. L’effondrement des cours pétroliers a fait une ponction de quelque 70 milliards sur les soldes de compte courant des pays exportateurs de pétrole de 1981 à 1993, créant ainsi un déficit de 37 milliards de dollars. Les pays non exportateurs de pétrole ont abaissé leurs déficits de presque 70 milliards, dont 30 milliards dans les quatre NPI asiatiques qui, en 1986, connaissaient déjà des excédents de 23 milliards, alors que les 15 pays très endettés réussissaient pour leur part à réduire leurs déficits de 33 milliards encore. On constate cependant une nette asymétrie dans la façon dont les quatre tigres asiatiques et les pays très endettés ont pu régler leurs problèmes de balance des paiements.
Les premiers sont parvenus à ce résultat presque entièrement en accroissant leur excédent commercial par l’expansion des exportations ( et des importations ) et les seconds, en restreignant exportations et importations, mais bien plus celles-ci ( 54 milliards de moins ) que celles-là ( 27 milliards de moins ) ( FMI, PEM, octobre 1989, p. 119 ). Les pays endettés se sont donc adaptés au marché extérieur de 1981 à 1986 en s’efforçant surtout de réduire les importations en valeur réelle et en retranchant de la sorte une incroyable fraction de 35 % ( calcul à partir de
FMI, PEM, octobre 1989, p. 99 ). Ainsi, la stagnation des exportations et les politiques d’austérité visant à réduire la demande intérieure expliquent ensemble la très faible performance de ces pays ces années-là sur le plan de la croissance.
Cette situation a eu pour résultat de largement diminuer la part du Sud dans les exportations mondiales pendant les années 1980, cette proportion passant de 29,7 % en 1980 à 23,5 % en 1990 ( tableau 2 ). Sauf pour leur commerce avec les NPI, les pays industrialisés ont consolidé leurs échanges mutuels pendant cette période. Un important facteur contributif a certes été l’effondrement des cours pétroliers, mais les prix des marchandises hors pétrole ont aussi fortement baissé du quart de 1981 à 1986 ( calcul à partir de FMI, PEM, octobre 1989, p. 103 ). Ce recul a été quelque peu modéré par la baisse des prix à l’importation, mais il reste que les termes de l’échange se sont contractés de 1981 à 1987 de 18,3 % dans l’ensemble des pays en développement, de 42,2 % dans les pays exportateurs de pétrole et de 7,4 % dans les pays non exportateurs de pétrole ( FMI, PEM, octobre 1989, p. 102 ). Tout compte fait, l’évolution des prix relatifs dans les années 1980 a joué contre le Sud.
La réduction des déficits de balance des paiements du Sud de 1986 à 1989 ( tableau 8 ) a pris la forme, contrairement à ce qui s’était passé antérieurement, d’une expansion générale des revenus à l’exportation. Tous les groupes de pays du Sud ont été associés à cette croissance des exportations. Les pays exportateurs de pétrole ont haussé leurs exportations de 38 % et les autres, de 60 %. Les exportations de produits manufacturés ont crû plus rapidement ( de 71 % ! ), comptant pour presque 70 % dans la progression des exportations du Sud. Les quatre « tigres asiatiques » sont responsables de plus des deux tiers de l’augmentation, ayant presque doublé leurs exportations pendant ces trois ans. Les 15 pays très endettés ont mis fin à la contraction de leurs exportations. En 1988, leurs revenus à l’exportation étaient retournés à leur niveau de 1981 et, en 1989, dépassaient de 38 % leur minimum de 1986. Même les petits pays à faible revenu ont vu leurs exportations largement s’accroître de 28 %, bien que leur déficit ait pris de l’ampleur à cause de la croissance plus rapide des importations.
Il semblerait donc que la très vive reprise du commerce mondial en 1986–1987 a contribué à effacer en partie les dégâts causés par la récession mondiale du début de la décennie. Les parts de marché du Sud, qui étaient tombées à 21,6 % en 1986, ont repris leur mouvement ascendant pour représenter 23,5 % des exportations totales à la fin de la décennie.
Il faut cependant considérer avec circonspection les valeurs commerciales en dollars du fait de la dévalorisation de ce dernier de 1985 à 1987. On mesure plus exactement les avantages du commerce avec l’indice de volume des marchandises que les pays en développement ont pu se procurer sur une certaine période. Le tableau 9 indique ce qu’il est advenu des importations en valeur réelle pendant la décennie et révèle que la reprise à l’exportation depuis 1986 a mené à une hausse
Tableau 9. Importations en valeur réelle, 1980–1992
|
1980 |
1983 |
1986 |
1992 | |
|
Pays en développement |
100 |
101,2 |
102,0 |
171,1 |
|
Pays exportateurs de pétrole |
100 |
107,1 |
73,3 |
104,8 |
|
Pays exportateurs de produits manufacturés |
100 |
104,0 |
129,1 |
226,2 |
|
4 NPI est-asiatiques |
100 |
116,5 |
145,3 |
347,2 |
|
15 pays très endettés |
100 |
67,9 |
65,6 |
96,7 |
|
Petits pays à faible revenu |
100 |
96,0 |
109,4 |
114,0 |
|
Afrique subsaharienne |
100 |
87,8 |
90,7 |
92,0 |
Source : Calcul à partir de PEM ( FMI, mai 1992 ).
Nota : NPI, nouveaux pays industriels.
modeste, voire nulle des importations réelles dans tous les groupes sauf celui des pays exportateurs de produits manufacturés. Aspect particulièrement troublant à cet égard, la valeur réelle en 1992 des importations des pays très endettés et de l’Afrique subsaharienne ( sans les pays pétroliers ni l’Afrique du Sud ) restait moindre qu’en 1980. Cette circonstance est encore plus troublante si on considère que la population de ces deux groupes de pays s’est respectivement accrue de quelque 35 % et 25 % pendant cette période ( Nations Unies, EEM, 1993, p. 209 ). Dans des économies si tributaires des importations tant pour la consommation que pour l’investissement, c’est très nettement l’indice que la reprise économique a été restreinte par des pénuries de devises, ce que confirme le constant effritement des revenus par habitant dans cette période ( tableau 7 ). La longue compression des importations de ces groupes nous amène à nous interroger sur la façon dont on a géré depuis 10 ans la crise de l’endettement — et les problèmes financiers du Sud en général —, question à laquelle nous nous attacherons maintenant.
La crise de l’endettement du Tiers-Monde n’a pas sévi dans l’ensemble des pays et des groupes de pays du Sud. Au début des années 1980, les pays exportateurs de pétrole et les quatre pays est-asiatiques d’exportation manufacturière comme groupe avaient un fardeau de la dette relativement ténu par rapport à leur PIB ou à leurs exportations, ainsi que de très légères charges annuelles de service de la dette ( tableau 10 ). Toutefois, dans ces groupes, le Mexique et le Venezuela étaient des débiteurs problèmes et la Corée du Sud était en passe de le devenir ( voir Loxley, 1986, ch. 3 ). La crise de l’endettement a particulièrement touché les pays très endettés et les pays les plus pauvres du Tiers-Monde, la dette avoisinant ou dépassant 40 % du PIB et le double des exportations annuelles. Même là, les charges
Tableau 10. Endettement et fardeau de la dette et de son service, 1981–1992
|
Endettement total ( milliards $ ) |
Endettement total en proportion du PIB |
Endettement total en proportion des exportations |
Service annuel de la dette en proportion des exportations | ||||||||||||
|
1981 |
1986 |
1992 |
1981 |
1986 |
1992 |
1981 |
1986 |
1992 |
1981 |
1986 |
1992 | ||||
|
Pays en développement |
732 |
1 087 |
1 388 |
28 |
38 |
29 |
95 |
171 |
120 |
16 |
23 |
15 | |||
|
Pays exportateurs de pétrole |
217 |
300 |
463 |
24 |
37 |
27 |
60 |
179 |
167 |
11 |
26 |
19 | |||
|
Pays exportateurs de produits manufacturés |
260 |
392 |
539 |
23 |
27 |
23 |
102 |
122 |
76 |
19 |
18 |
12 | |||
|
4 NPI est-asiatiques |
43 |
62 |
62 |
29 |
29 |
10 |
39 |
38 |
15 |
8 |
9 |
3 | |||
|
15 pays très endettés |
334 |
449 |
493 |
38 |
45 |
38 |
203 |
349 |
239 |
41 |
46 |
35 | |||
|
Petits pays à faible revenu |
60 |
98 |
157 |
42 |
59 |
50 |
258 |
416 |
439 |
20 |
26 |
24 | |||
|
Afrique subsaharienne |
49 |
81 |
133 |
46 |
67 |
75 |
182 |
305 |
368 |
21 |
26 |
23 | |||
Source : PEM ( FMI, octobre 1989, mai 1992 ).
Nota : NPI, nouveaux pays industriels.
annuelles de service de la dette des 15 pays les plus endettés étaient le double de celles des pays les plus pauvres, les trois quarts des dettes des seconds ayant été contractées auprès d’organismes officiels, souvent à des conditions de faveur.
De 1981 ( début de la crise ) à 1992, la dette du Tiers-Monde a crû de 90 % et tous les groupes se sont endettés davantage sauf les quatre NPI est-asiatiques. Il est difficile de discerner dans quelle mesure cet endettement croissant est dû à de nouveaux emprunts ou à l’accumulation des intérêts impayés et à la dévalorisation du dollar, mais le résultat net apparaît clairement, lui. Le fardeau de la dette des pays les plus endettés n’a pas diminué depuis 1981 par rapport au PIB et a augmenté grandement en proportion des revenus à l’exportation. Les charges d’endettement des pays exportateurs de pétrole se sont beaucoup alourdies depuis le début de la décennie et un grand nombre de ces pays doivent aujourd’hui être considérés comme des débiteurs problèmes, alors que le fardeau de la dette des pays les plus pauvres excède aujourd’hui largement même celui des pays les plus endettés du monde. Les charges annuelles de service de la dette des pays les plus endettés se sont allégées depuis 1986, mais demeurent énormes — représentant environ 35 % de la valeur des exportations — sans avoir grandement baissé depuis le début de la crise de l’endettement. Le fardeau du service de la dette des pays les plus pauvres reste inférieur à celui des pays les plus endettés, mais a crû depuis 1981 ; celui des pays exportateurs de pétrole s’est nettement alourdi depuis cette même année.
La gestion de l’endettement du Tiers-Monde a sûrement donné des résultats, puisqu’on a prévenu l’effondrement du système bancaire international dans les années 1980, mais elle n’a guère réussi à alléger le fardeau de la dette des pays très endettés. À certains égards, la situation a en fait empiré entre le début et la fin de la décennie. Le fardeau de la dette des pays les plus pauvres est tel qu’on ne réussira probablement pas à remédier à la situation sans recourir à des mesures extraordinaires de remise partielle ou totale de dette, alors qu’on peut constater, à l’issue d’une décennie d’austérité, que les pays très endettés ont accompli l’exploit de continuer à assurer le service de leur dette. En regardant de plus près l’évolution de la balance des paiements de ces deux groupes, on verra mieux comment leurs liens financiers avec le Nord ont changé pendant la décennie.
Ce qui ressort du tableau 11, c’est que les soldes du compte courant de la plupart des groupes de pays en développement, et plus particulièrement des pays débiteurs nets dans l’ensemble, se sont améliorés de 1981 à 1989 malgré une hausse appréciable des intérêts payés sur la dette extérieure. Ces paiements, qui totalisaient 100 milliards par an en 1989, se sont élevés à 773 milliards de 1981 à 1989, ce qui est plus que l’encours total de la dette en 1971. Les paiements d’intérêts ont atteint le double de la valeur du compte de la balance commerciale du Sud tout entier, et presque le septuple de la valeur des balances commerciales des pays débiteurs nets. Environ la moitié de ces paiements d’intérêts émanaient des 15 pays très endettés. Ceux des pays les plus pauvres ont doublé de 1981 à 1989.
Tableau 11. Financement extérieur, 1981–1992
|
Financement extérieur ( milliards $ ) | |||||||||||||||
|
Pays en développement |
Pays débiteurs nets |
15 pays très endettés |
Petits pays à faible revenu | ||||||||||||
|
1981 |
1989 |
1992 |
1981 |
1989 |
1992 |
1981 |
1989 |
1992 |
1981 |
1989 |
1992 | ||||
|
Balance commerciale |
48,3 |
50,7 |
–8,0 |
–63,8 |
14,4 |
–57,7 |
–5,6 |
35,4 |
8,6 |
–13, 5 |
–14,5 |
–17,7 | |||
|
Service de la dette en valeur nette |
–106, 3 |
–84,3 |
–80,0 |
–74,3 |
–78,1 |
–54,6 |
–47,9 |
–50,2 |
–44,8 |
–4,8 |
–8,2 |
–8,2 | |||
|
( paiements d’intérêts ) |
( –74, 0 ) |
( –100 ,0 ) |
( –81, 4 ) |
( –71 ,1 ) |
( –96, 8 ) |
( –77, 0 ) |
( –37 ,8 ) |
( –47 ,3 ) |
( –35, 8 ) |
( –2, 8 ) |
( –5,5 ) |
( –5,5 ) | |||
|
Transferts privés |
7,7 |
11,3 |
22,2 |
17,7 |
23,5 |
32,4 |
2,4 |
5,3 |
9,7 |
3,5 |
5,0 |
5,4 | |||
|
Solde du compte courant |
–50,3 |
–22,4 |
–65,9 |
–121, 0 |
–40,2 |
–79,9 |
–51,1 |
–9,5 |
–26,6 |
–14, 8 |
–17,7 |
–20,5 | |||
|
Transferts publics |
7,0 |
15,1 |
14,1 |
13,1 |
17,4 |
19,7 |
0,7 |
0,6 |
0,1 |
4,3 |
7,5 |
7,8 | |||
|
Investissements directs en valeur nette |
17,6 |
13,1 |
36,5 |
13,2 |
15,5 |
34,9 |
6,5 |
7,0 |
16,1 |
0,5 |
0,4 |
1,3 | |||
|
Emprunts extérieurs en valeur nette, dont : |
121,0 |
37,2 |
84 |
112,6 |
39,4 |
78,3 |
60,0 |
11,2 |
23,2 |
10,0 |
10,5 |
9,9 | |||
|
( Crédits du FMI en valeur nette ) |
( 6,6 ) |
( 1,0 ) |
– |
( 6,9 ) |
( 0,7 ) |
– |
( 1,1 ) |
( 1,8 ) |
– |
( 1,8 ) |
( 0,3 ) |
– | |||
|
( Emprunts publics à long terme ) |
( 30,6 ) |
( 29,2 ) |
( –35, 7 ) |
( 29,4 ) |
( 28,9 ) |
( 26,6 ) |
( 5,2 ) |
( 9,2 ) |
( 6,6 ) |
( 7,6 ) |
( 8,7 ) |
( 8,4 ) | |||
|
Autres — arriérés d’intérêts compris |
( 83,5 ) |
( 7,3 ) |
( –48, 3 ) |
( 76,3 ) |
( 9,9 ) |
( 51,7 ) |
( 53,6 ) |
( 0,3 ) |
( 16,6 ) |
( 0,4 ) |
( 2,1 ) |
( 1,5 ) | |||
|
( Emprunts à des banques commerciales ) |
( 101,3 ) |
( 6,8 ) |
( –32, 6 ) |
( 91,5 ) |
( 8,8 ) |
( 32,2 ) |
( 63,3 ) |
( 7,2 ) |
( 9,8 ) |
( 2,6 ) |
( 0,1 ) |
( –0,1 ) | |||
|
Variation des réserves |
6,9 |
–31,4 |
–52,1 |
18,5 |
–23,3 |
–36,5 |
8,2 |
–8,0 |
–12,2 |
0,5 |
–0,8 |
1,0 | |||
|
Autres — valeur nette |
–95,6 |
–26,6 |
–16,9 |
–36,5 |
–8,8 |
–16,9 |
–24,3 |
–1,3 |
0,7 |
–0,5 |
+0,1 |
0,2 | |||
Source : PEM ( FMI, octobre 1989 ).
Nota : FMI, Fonds monétaire international.
Les flux financiers vers le Sud ont diminué en valeur nette annuelle de 43 à 7,3 milliards de 1981 à 1989, ce qui représente une baisse de 36 milliards. Les flux annuels de crédit public étaient à peu près les mêmes en 1989 qu’en 1981 ( bien qu’ils aient atteint un creux de 18 milliards en 1988 ), alors que les transferts publics s’élevaient de 8 milliards par an et gagnaient particulièrement en importance dans les pays à faible revenu. Ce sont toutefois les flux privés qui ont le plus changé. Les investissements extérieurs directs ont diminué ( en valeur nette ) de 4,5 milliards par an depuis 1981, alors que les prêts des banques commerciales se contractaient de 94 milliards, dont 60 % dans le cas des emprunts des 15 pays très endettés. Pour compenser l’afflux de crédit bancaire en 1981, il y a cependant eu des remboursements de crédits commerciaux cachés dans « Autres — valeur nette », et la baisse ultérieure de ces paiements a modéré l’incidence des pertes de crédit bancaire du Sud.
Dans l’ensemble, les courants nets de prêts du FMI ( Fonds monétaire international ) n’ont jamais constitué une source appréciable de financement des pays du Tiers-Monde, bien qu’ils aient atteint 11 milliards en 1983. De 1986 à 1988, ils ont été largement négatifs ( –5,9 milliards en 1987 ). Leur importance tient plutôt à ce qu’ils assurent aux débiteurs d’autres sources de financement, tant privées que publiques, et, surtout depuis 1983, des rééchelonnements de dette. Ces mesures de rééchelonnement atteignent au moins 33 milliards de dollars par an depuis 1984. Elles se chiffraient à 49 milliards en 1987 et totalisaient 276 milliards pour les années allant de 1981 à 1989. Ceci révèle la fragilité persistante de la situation de l’endettement du Tiers-Monde du point de vue des pays débiteurs, qui sont finalement réduits à payer tribut au Nord par le service de la dette, sans caresser un véritable espoir de désendettement.
Dans ses manifestations initiales, la crise de l’endettement a été une crise du système bancaire international dont le non-remboursement des dettes des 15 pays les plus endettés allait inévitablement causer l’effondrement. Avec les pressions concurrentielles qui se sont exercées sur les banques pour qu’elles prêtent dans les années 1970 et avec la structure oligopolistique de l’activité bancaire internationale, les signaux émis par le marché n’ont pas permis d’assurer la régulation des courants d’emprunts qui, à toutes fins utiles, étaient mus par l’offre ( Devlin, 1989 ). Au début des années 1980, les banques américaines avaient prêté aux pays du Tiers-Monde plus que le double de l’équivalent de tout leur capital et les prêts consentis aux trois premiers pays emprunteurs latino-américains dépassaient à eux seuls la totalité de leur capital. La sauvegarde du capital financier était le principal objectif de la gestion de l’endettement sans grand souci de son coût pour la population des nations débitrices.
Au début, les grandes puissances ont eu pour stratégie de gestion d’assurer un financement de relais pour que les pays débiteurs ne tombent pas en défaut de paiement. Elles ont ouvertement fait pression sur les banques pour qu’elles prêtent encore plus aux nations débitrices pour le service de leur dette. Pour donner à toute l’opération une meilleure façade, on a renoncé aux règles relatives aux prêts non productifs. On a imposé la concertation du crédit aux banques comme condition de participation du FMI, laquelle était à son tour nécessaire à tout rééchelonnement de la dette par le Club de Londres ( prêts commerciaux ) ou le Club de Paris ( prêts officiels ). Comme ces mesures de rééchelonnement étaient absolument essentielles à la stratégie de gestion de l’endettement et de survie des banques — elles totalisaient 411 milliards de dollars de 1983 à 1989 pour toutes les nations débitrices du Tiers-Monde ( Nations Unies, WIR, 1993, p. 255 ) —, les grandes banques n’avaient guère d’autre choix que d’obéir, bien que les établissements bancaires plus petits aient quitté le marché le plus vite possible et que le surcroît de prêts des gros établissements ait facilité le mouvement. En contrepartie des dispositions de rééchelonnement de la dette et des prêts forcés des banques, le FMI et la Banque mondiale ont pu demander aux nations débitrices de procéder à des réformes de politique économique ou d’adopter des programmes de stabilisation et d’« ajustement structurel » qui soient acceptables tant aux banques qu’aux organismes internationaux. Cette stratégie a profité aux grandes banques en disciplinant les emprunteurs et en faisant croire que les nations débitrices étaient toujours solvables. Les banques ont tiré d’énormes profits des rééchelonnements et des prêts forcés, se soustrayant ainsi à la nécessité de constituer des réserves pour créances douteuses. De 1983 à 1988, elles ont injecté 82,5 milliards de plus dans les 15 pays très endettés, mais en ont reçu pour 227 milliards de capital et d’intérêts, ce qui représente un rapport 2,75:1 ( Loxley, 1994b ).
Un autre volet de cette stratégie a été la socialisation de la dette. Si l’encours net du crédit privé est demeuré pour ainsi dire inchangé de 1983 à 1989, l’endettement bilatéral et multilatéral a augmenté de 81 milliards de dollars, ce qui a contribué à soutenir l’endettement privé et à faciliter le service de cette dette. Une partie de l’opération relevait du Plan Baker avorté ( 1985 ) qui, en phase 1, voulait stimuler des apports de 20 milliards en crédit privé dans les 15 pays très endettés en engageant pour 27 milliards de fonds de la Banque mondiale. Ce crédit privé ne s’est pas matérialisé et les banques ont, en fait, réduit l’encours de leurs prêts en 1985–1986. La dette du Tiers-Monde s’est encore « socialisée », du fait que Citi-corp ait abandonné la fiction du remboursement possible de la dette du Tiers-Monde en 1987 lorsqu’elle a constitué des réserves appréciables pour créances douteuses. D’autres banques l’ont imitée et, dans bien des pays, les provisions pour pertes sur prêts sont déductibles d’impôt, ce qui répercute en partie le coût des créances irrécouvrables sur le contribuable. Il faut bien dire que la constitution de réserves pour pertes n’équivaut pas à une remise de dette. Le plus souvent, les
établissements bancaires ont continué à comptabiliser les dettes du Tiers-Monde à leur valeur nominale, de sorte que les nations débitrices continuent de payer tous les intérêts. Les bénéfices des banques ont toutefois diminué et leurs bilans ont été renforcés.
L’effondrement des banques n’a donc été évité que grâce à une intervention officielle d’envergure. Si on avait laissé les forces du marché agir librement, comme certains — dont Friedman ( 1984 ) — l’avait recommandé, les faillites se seraient inévitablement multipliées dans le système bancaire et le régime international des échanges et des paiements s’en serait trouvé tout à fait bouleversé. Un marché secondaire du crédit bancaire existe depuis le milieu des années 1980 avec des valeurs considérables de réduction des créances, mais son usage a été fort restreint jusqu’en 1988, peut-être parce que les réserves des banques pour pertes sur prêts avaient jusque-là été si faibles. Cette année-là, les opérations sur ce marché ont totalisé 50 milliards de dollars, mais la réduction de l’endettement par ce moyen restait fort modeste, se chiffrant à 18 milliards, dont 6,8 milliards seulement sous forme d’échanges de créances contre des participations ( Loxley, 1994b ).
En 1989, il devint clair pour le gouvernement américain que ce rafistolage ne pouvait suffire, même s’il avait sauvé les banques et le système économique international. Le problème de l’endettement était toujours là et les mesures volontaires de réduction de la dette par le libre marché n’allaient pas le résoudre aussi vite qu’on l’aurait voulu. On constatait en outre que la façon de gérer la crise jusqu’à présent avait représenté un fardeau énorme pour la population des nations débitrices. Les importations le cédaient encore du tiers en valeur réelle à leurs niveaux de 1981 et les taux d’investissement avaient diminué de 20 à 30 % depuis le début de la décennie, suscitant des appréhensions au sujet des effets à long terme des restrictions. Le PIB par habitant avait régressé depuis 1981. Bien des pays très endettés avaient vu littéralement chuter les salaires réels et la plupart souffraient d’une inflation galopante et d’importants déficits budgétaires. Ajoutons que la poursuite des mesures d’austérité et les tentatives de réforme de la politique économique n’ont rien fait pour stopper l’exode caché de capitaux des 15 pays très endettés, une hémorragie de 194 milliards de 1983 à 1989 selon les estimations, ce qui équivaut à 83 % de la dette totale envers les banques commerciales en 1983 ( Loxley, 1994b ).
Il est remarquable que les pays très endettés n’aient pas répudié leurs dettes. On peut penser que, si la crise de l’endettement semble avoir donné pour une fois aux pays du Sud un certain pouvoir sur les pays du Nord dans leurs politiques, les nations débitrices n’ont été en réalité ni capables ni désireuses d’exercer ce pouvoir. Un facteur implicite aurait pu être la crainte de représailles économiques ou militaires de la part des nations industrielles créancières, tout comme la peur commune de plonger le monde dans le chaos économique. Quels que soient leurs motifs, les nations débitrices n’ont jamais sérieusement envisagé cette possibilité et étaient
disposées à faire vivre leur population dans l’austérité plutôt que de rechercher des solutions plus radicales à la crise avec des résultats peut-être moins prévisibles. Elles n’étaient pas prêtes non plus à former un cartel pour se donner un meilleur pouvoir de négociation devant ce qui constituait un véritable cartel des nations créancières. C’est en partie parce que le système bancaire et les gouvernements créanciers ont fait des concessions individuelles à certains débiteurs, empêchant ainsi toute concertation des nations débitrices ; c’est en partie aussi parce que plusieurs pays débiteurs hésitaient à prendre des mesures susceptibles de nuire au mouvement naissant de démocratisation dans les années 1980 ( Devlin et Ffrench-Davis, 1994 ). Le résultat est que les gouvernements débiteurs ont consenti à un transfert net à l’étranger de l’équivalent de 4 % de leur PIB par an, soit proportionnellement bien plus que les réparations payées par l’Allemagne après la Première Guerre mondiale ( Devlin et Ffrench-Davis, 1994 ).
Divers facteurs se sont conjugués depuis 1989 pour améliorer considérablement la situation économique des pays les plus endettés : augmentation constante des réserves des banques pour pertes sur prêts, instauration du Plan Brady, baisse des taux d’intérêt dans les pays créanciers et fin de l’exode des capitaux hors des nations débitrices. En 1989, le Plan Brady entendait recourir aux deniers publics pour inciter les banques à amortir leurs créances sur le marché secondaire, ce que les établissements bancaires sont aujourd’hui plus capables de faire, ayant sans cesse ajouté à leurs réserves pour pertes sur prêts. Il continue donc à socialiser la dette en affectant 20 à 25 milliards de ressources des institutions financières internationales ( FMI et Banque mondiale ) au rachat de créances à rabais. L’avantage de ce plan, qui prévoit en outre de nouveaux prêts des banques commerciales de l’ordre de 10 milliards jusqu’en 1995 et un nouveau financement du même ordre par le Japon, est qu’il réduit l’endettement dans une certaine mesure. À son instauration, il permettait en effet d’escompter les créances à 63 cents environ le dollar ( FMI, PEM, octobre 1989, p. 54 ). Il représente donc un progrès en ce qu’on reconnaît pour la première fois, à l’échelle internationale, la nécessité de réduire les dettes. On a ainsi la possibilité d’abaisser de 10 à 20 % le niveau global d’endettement des pays très endettés, selon le coût effectif de service de la dette. Les paiements de service de la dette diminueraient ainsi de 3,4 milliards à 6,8 milliards de dollars ( Banque mondiale, 1989c ).
Le Plan Brady cherche à mobiliser le plus de banques possible ( pour combattre le problème de l’« abstentionnisme » ) en leur offrant tout un jeu de possibilités. On peut se servir de fonds publics pour racheter des créances à valeur réduite ou les remplacer par des obligations nouvelles — partiellement sur nantissement — avec réduction de leur valeur ou imposition de taux d’intérêt réduits
mais fixes. On encourage les banques à acheter de nouvelles « obligations pécuniaires ». Quant aux nations débitrices, elles doivent poursuivre les réformes de leur politique économique et favoriser le rapatriement des capitaux ayant fui le pays.
De 1989 à 1993, 8 pays, tous comptant parmi les 15 pays très endettés sauf le Costa Rica, ont négocié des programmes de restructuration de leur dette en vertu du Plan Brady. La réduction de la dette a totalisé 46 milliards, soit 42 % de la dette admissible, mais comme on a dû accroître les emprunts officiels pour financer l’opération, l’allégement de l’endettement ne s’élève qu’à 15 % de la dette extérieure totale. À la faveur de ces opérations de restructuration, certaines banques ont pu étoffer les sûretés obtenues par la négociation de clauses d’éventualité qui accroissent le service de la dette en cas d’amélioration économique dans le pays débiteur ou encore par la subordination de l’encours de la dette non structurée à une dette nouvelle ou restructurée.
Bien que les mesures de restructuration n’aient guère réussi à alléger l’endettement total et encore moins à réduire les flux financiers immédiats de service de la dette — à cause de la nécessité de procéder à des rachats initiaux en espèces —, elles ont cependant rendu plus sûr le remboursement du reste de la dette. Elles ont également coïncidé avec divers autres événements qui, collectivement, ont considérablement amélioré le climat d’investissement extérieur et local dans un grand nombre de pays très endettés. Dans plusieurs de ces pays, les autorités ont procédé à des réformes favorables aux investisseurs. Elles ont privatisé des entreprises publiques, comme les établissements bancaires au Mexique et les services de gaz et d’électricité en Argentine, libéralisé les opérations de compte courant et de compte de capital et les institutions financières, amélioré largement les encouragements à l’investissement étranger et maintenu de hauts taux d’intérêt en valeur réelle et des taux de change souples. Conjuguées à la restructuration de la dette, à la baisse des taux d’intérêt de 1989 à 1993 et à la récession qu’ont connue les pays industrialisés en 1991, ces mesures ont radicalement modifié l’attrait relatif que pouvaient présenter pour les prêteurs extérieurs de nombreux marchés de capitaux des pays très endettés. Cette évolution s’est traduite par une forte valorisation des créances bancaires des 15 pays très endettés sur les marchés secondaires, le prix moyen s’élevant de 31 % de la valeur nominale en 1989 à plus de 60 % à la fin de 1993. Le prix moyen des créances des pays associés aux négociations du Plan Brady a été porté de 43 % de leur valeur nominale à plus de 80 % ( Banque mondiale, 1994b ). Cette hausse s’est accompagnée d’une montée en flèche des entrées de capitaux dans ces pays sous forme de nouvelles émissions d’obligations ( accroissement de 67 milliards de 1989 à 1992 ) et d’actions ( accroissement de 13,4 milliards ou 140 % ), ainsi que d’un renversement remarquable du mouvement d’exode des capitaux, puisqu’on est passé d’une sortie nette de 46,5 milliards en 1988 à une entrée nette de 65,8 milliards en 1991, dernière année pour laquelle nous disposions de chiffres à ce sujet. Obligations et actions ont continué à affluer
jusqu’en 1993. Les réserves de devises du groupe ont augmenté de 50 milliards de 1989 à 1992, soit de l’équivalent de trois à cinq mois d’importation, alors que les importations s’accroissaient en gros d’autant en dollars et de plus du tiers en volume ( Loxley, 1994b ).
En très peu de temps donc, un grand nombre de ces pays ont eu à s’occuper non plus de vastes sorties de capitaux, mais plutôt de flambées des apports en capitaux. Un observateur peu averti au début des années 1990 aurait pu avoir l’impression que la crise de l’endettement comme crise des nations débitrices appartenait désormais au passé, tout comme les menaces pesant sur le système bancaire international selon la première représentation que l’on s’était faite du problème de la dette. Toutefois, cette impression aurait été prématurée, car la majeure partie de la dette ancienne reste impayée et les nouvelles formes d’apport de capitaux entraînent leurs propres problèmes, souvent très familiers. Ainsi, les gestionnaires de fonds communs de placement aux États-Unis sont d’importants créanciers dans ces entrées de capitaux et, à l’occasion, se sont montrés plus interventionnistes que les banques commerciales ne l’ont jamais été en faisant pression sur les nations débitrices pour qu’elles maintiennent des politiques commerciales qu’ils jugent favorables à leurs intérêts. Il semblerait que l’hésitation du Mexique à abaisser son taux de change en 1993–1994 soit attribuable aux pressions exercées par les fonds mutuels américains, mais cette situation a mené à d’intenses actions spéculatives en 1995 et à une reprise de l’exode des capitaux ( Loxley, 1994b ). Il reste que les pays très endettés font face aujourd’hui à des difficultés bien moindres que celles auxquelles ils se sont heurtés au plus noir de la crise de l’endettement au début des années 1980. Les problèmes d’endettement sont bien plus graves dans les pays à faible revenu et les efforts de solution y ont été bien plus hésitants et insuffisants, peut-être parce que ces problèmes ne constituaient pas une vive menace pour les institutions financières internationales.
Ce qui caractérise l’endettement des pays les plus pauvres appartenant au groupe des 45 petits pays à faible revenu du FMI ou au groupe légèrement différent des 46 pays les moins développés des Nations Unies, c’est que 80 % à 90 % de leur dette publique se trouve aux mains d’organismes d’aide à vocation bilatérale ou multilatérale. On s’inquiète plus particulièrement de la capacité des 26 membres surendettés de ces groupes à régler leur dette, puisqu’ils présentent aujourd’hui un ratio dette–exportations de 960 % — une valeur incroyable ! — et un ratio dette–PIB de 110 %. Tout au long des premières années de la décennie 1980, on a géré les problèmes de service de la dette des pays les plus pauvres en rééchelonnant la dette publique tous les ans à son exigibilité par les soins du Club de Paris.
En contrepartie de ces mesures de rééchelonnement et de l’aide apportée par le FMI et la Banque mondiale en gestion de balance des paiements, les gouvernements débiteurs ont dû se plier à des conditions comme l’adoption de programmes de stabilisation et d’ajustement structurel.
En 1985, constatant l’insuffisance des ressources disponibles en vue d’aider ces mêmes pays à rembourser leur dette, les responsables de la partie II du Plan Baker ont établi, dans le cadre du FMI, un régime « concessionnel » appelé Facilité d’ajustement structurel ( FAS ), qu’ils ont doté de 2,7 milliards de DTS ( droits de tirage spéciaux ). En 1987, on créait la Facilité d’ajustement structurel renforcée ( FASR ) avec 6 milliards de DTS, soit environ 8,4 milliards de dollars. Les prêts portant intérêt à 0,5 % par an et remboursables sur 10 ans avec délai de grâce de 5,5 ans visaient à aider, dans la gestion de leur balance des paiements, les pays à faible revenu surendettés dans le cadre d’un programme de trois ans de réforme économique et avec des conditions quantitatives moins rigoureuses que celles de la facilité ordinaire des accords de confirmation du FMI. Ces facilités n’ont pas radicalement changé la façon fondamentale de gérer la dette, soit le rééchelonnement dans un cadre de réforme des politiques sous la direction du FMI et de la BIRD ( Banque internationale pour la reconstruction et le développement ). En fait, l’adoption d’un programme d’ajustement structurel approuvé par le FMI constituait un préalable de la conclusion de toute entente par l’intermédiaire du Club de Paris. Tout au long des années 1980, pas moins de 38 pays d’Afrique se sont entendus avec le FMI et 22 d’entre eux ont reçu de la Banque mondiale des prêts-programmes assortis de conditions de réforme des politiques. De 1983 à 1989, 25 pays du continent africain ont été associés à 67 exercices de rééchelonnement de la dette publique par le Club de Paris, ce qui a représenté presque 22 milliards de dollars en allégements de dette ( Sevigny, 1991 ). Ce sont là les deux tiers de tous les rééchelonnements de cette période.
On a pris diverses initiatives ces dernières années pour modérer les charges de service de la dette des nations débitrices à faible revenu. Certains grands donateurs ont pris d’autres mesures pour transformer en subventions les prêts d’aide publique au développement ( APD ) en vertu des dispositions de modification rétroactive des modalités de paiement qui ont été adoptées en 1978 par la CNUCED. L’Allemagne, la France, le Japon et le Royaume-Uni comptent parmi ces pays. Le Canada a consenti à une telle conversion en 1987 et, avec l’Allemagne, le Danemark, la France, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, en a étendu l’application aux pays réalisant des programmes d’ajustement structurel, mais se situant dans des tranches de revenu supérieures à celles du groupe visé par la résolution de la CNUCED ( Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement ) ( OCDE, 1988, p. 114 ). Il convient de souligner à cet égard que les pays incapables ou peu désireux de s’entendre avec le FMI se sont vu refuser toute mesure de conversion
de dette. Ainsi, l’Allemagne de l’Ouest a opposé un tel refus aux demandes de la Zambie vers la fin des années 1980 ( OCDE, 1988, p. 74 ).
Au Sommet de Venise en 1987, on a assoupli les modalités de rééchelonnement du Club de Paris, portant respectivement à 20 et à 10 ans le délai de remboursement de 10 ans et le délai de grâce de 5 ans. L’année suivante au Sommet de Toronto, on proposait de nouvelles mesures d’allégement de dette à l’intention des pays pauvres. Les pays créanciers avaient une triple possibilité d’alléger le fardeau du crédit à l’exportation : ils pouvaient soit consentir des taux d’intérêt spéciaux à 3,5 % de moins que les taux du marché tout en rééchelonnant la dette sur 14 ans avec délai de grâce de 8 ans, soit réduire la dette du tiers avec échéance de 14 ans pour le reste aux taux d’intérêt du marché, soit rééchelonner la dette sur 25 ans avec délai de grâce de 14 ans aux taux d’intérêt du marché. Ces possibilités sont sûrement de nature à aider les pays pauvres à alléger le service de la dette, mais les concessions demeurent relativement modestes compte tenu du peu d’ampleur des réductions de dette et de taux d’intérêt et du fait que les pays pauvres ne paient aujourd’hui de toute manière que la moitié de ce qu’ils doivent. De plus, dans ce nouveau « menu », les mesures de rééchelonnement de dette restaient assujetties à la conclusion d’ententes avec le FMI et, par conséquent, aux conditions de réforme des politiques économiques, approximativement avec les mêmes points annuels de révision et avec toute leur incommodité et leur incertitude pour les pays créanciers ( Helleiner, 1989 ). C’est parce que les conditions de réforme des politiques se situent au coeur de la gestion de la dette que l’on résiste officiellement au rééchelonnement pluriannuel, le but étant de garder les emprunteurs bien en laisse. Il reste que le coût en temps se révèle énorme pour des nations débitrices où le personnel qualifié est rare. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on a estimé que, de 1980 à 1992, les gouvernements africains ont été associés à quelque 8 000 négociations de dette avec les pays créanciers ( Killick, 1993 ).
Les principales nations créancières ont trouvé de plus en plus difficile de justifier leur lenteur à radier la dette des pays les plus pauvres du globe. En 1990, loin d’être acceptées, les propositions des Britanniques en vue de radier les deux tiers de l’encours du crédit bilatéral ( « Conditions de la Trinité » ) et des Néerlandais en vue d’effacer toute la dette publique des pays à faible revenu surendettés ont servi à arracher encore plus de concessions au Club de Paris. En 1991, on a annoncé les « Conditions améliorées de Toronto » qui prévoient, encore sous forme de « menu », une réduction effective de moitié de la valeur actualisée des paiements consolidés de service de la dette hors APD, ainsi qu’un calendrier de remboursement de 23 ans. Ces radiations s’appliquent seulement à l’exigibilité des paiements, mais non pas aux créances visées par les conditions initiales de Toronto, ni à l’endettement des non-membres du Club de Paris comme les pays de l’OPEP ( Organisation des pays exportateurs de pétrole ) ou les ex-pays membres de l’URSS ( Helleiner, 1995b ). On ne s’étonnera donc guère que le fardeau de
l’endettement des pays les plus pauvres demeure par trop élevé et que, même après réduction des paiements de service de la dette, les arriérés atteignent des niveaux excessifs — 14,5 milliards pour les seuls arriérés d’intérêts des pays à faible revenu lourdement endettés en 1993 ( Helleiner, 1995b ), presque 30 milliards en arriérés d’intérêts et de capital en 1992 pour les pays les moins développés ( Loxley, 1994b ), et presque 46 milliards pour toute l’Afrique subsaharienne en 1993 ( Laishley, 1994 ). Par-dessus tout, les « Conditions améliorées de Toronto » n’avaient réussi en mars 1994 qu’à retrancher 2 milliards de dollars en valeur actualisée à une dette de 150 milliards ( ODI, Briefing Paper, mars 1995 ).
Les pressions internationales qui se sont exercées sur les créanciers du Club de Paris pour qu’ils soulagent les pays les plus pauvres du fardeau de leur dette ont mené en décembre 1994 aux « Conditions de Naples » prévoyant un allégement de la dette pouvant atteindre jusqu’à 67 % en valeur actualisée nette et en base de flux pour les pays lourdement endettés. Il était en outre possible de procéder au rééchelonnement concessionnel de toute la dette des pays bien notés pour ce qui est des ententes FMI–Club de Paris si on avait la conviction que ceux-ci continueraient à tenir leurs engagements. En avril 1995, neuf rééchelonnements avaient eu lieu en vertu des Conditions de Naples et une entente de rééchelonnement intégral de la dette avait été conclue avec l’Ouganda ( FMI, avril 1995, p. 15 ). Il reste que peu de nations débitrices pauvres sont susceptibles de venir à bout de leurs problèmes d’endettement par ce moyen et qu’encore moins d’entre elles pourront atteindre la valeur cible dette-exportations de 200 % fixée par la Banque mondiale. Aussi est-on loin d’en avoir fini avec le « manège de la renégociation de la dette » ( ODI, mars 1995, p. 3 ).
Ni les conditions de Toronto ni celles de Naples ne prévoyaient d’allégements de la dette multilatérale, qui se monte à quelque 38 milliards dans le cas des pays les moins développés. En fait, il est impossible de rééchelonner et encore moins de réduire les créances de la Banque mondiale–AID ( Association internationale de développement ) ou du FMI. Ces institutions ont eu pour règle en matière de service de la dette d’établir de nouvelles facilités de refinancement des créances. Ces facilités sont aujourd’hui très importantes pour les pays plus pauvres, et notamment ceux de l’Afrique subsaharienne. Il en sera question au prochain chapitre consacré à l’aide extérieure sauf pour les FAS et les FASR dont nous avons déjà traité ( à cause de la grande place qu’elles tiennent dans les exercices de rééchelonnement de dette ). Ces dernières années, un certain nombre de pays pauvres surendettés ont eu beaucoup de difficulté à assurer le service de leur dette multilatérale, comme en témoigne la multiplication des arriérés au FMI, à la Banque mondiale et à la Banque africaine de développement. En 1990, les arriérés au FMI se chiffraient à 4,5 milliards de dollars. Cet organisme a réagi en instituant un Programme des droits, qui permettait aux pays dont les paiements étaient en retard d’accumuler des droits d’emprunt, par leur « bon comportement » en
matière de politiques, jusqu’à concurrence de leurs arriérés au démarrage du programme et avec une promesse d’accès à des ressources supplémentaires après la liquidation des arriérés. C’était revenir foncièrement aux conditions de réforme des politiques sans accorder d’aide financière et, en réalité, les fonds de règlement des arriérés dans le cadre du Programme des droits du FMI sont venus des budgets publics d’aide bilatérale. On ne s’étonnera donc pas que le FMI ait assorti cette offre moins que généreuse de mesures hautement punitives à l’endroit des pays qui persisteraient à ne pas régler leurs arriérés ( FMI, 1993b, p. 91-92 ). On ne voit pas la logique d’une situation où les créances de tous les créanciers sauf des organismes multilatéraux sont admissibles au rééchelonnement ou à la radiation.
Au milieu de 1996, le FMI a annoncé une initiative destinée à aider une vingtaine de pays pauvres comptant parmi les plus endettés. Ces mesures visent à relever de 67 à 90 % l’allégement intégral de la dette après ajustement structurel. Le FMI allège le service de la dette en rendant les remboursements FASR plus concessionnels, alors que la Banque mondiale envisage d’accroître les affectations AID par des subventions, mais sans que change la politique consistant à interdire tout rééchelonnement ou radiation de créances multilatérales par ces mêmes organismes ( FMI, Survey, 15 juillet 1996 ). Certains donateurs bilatéraux ont cependant offert d’aider les pays « méritants » à s’acquitter d’une lourde dette multilatérale par la création de « Fonds de dette multilatérale », dont le premier a vu le jour en 1995 pour l’Ouganda ( CNUCED, RCD, 1995, p. 48 ).
Les Conditions de Toronto ne visaient pas la dette privée des banques commerciales ni les autres dettes privées, qui figuraient pour plus de 25 milliards dans l’endettement des pays à faible revenu. Toutefois, en 1989, l’AID, organe d’aide concessionnelle de la Banque mondiale, a institué la Facilité de réduction de l’endettement. Doté d’un budget de 100 millions de dollars, ce régime permet de verser des subventions pouvant atteindre 10 millions de dollars aux pays pauvres surendettés qui adoptent des programmes d’ajustement structurel, afin qu’ils puissent racheter leurs créances privées sur le marché secondaire sans augmenter pour autant leur dette publique. Des donateurs bilatéraux cofinancent ce régime dont n’avaient profité que trois pays vers la fin de 1993, à savoir le Mozambique, le Niger et l’Ouganda. Ces opérations, qui consistent en des rachats ou des échanges de créances, ont totalisé presque 400 millions à des prix de 10 à 18 cents pour 1 dollar. On a dit que l’hésitation des pays créanciers expliquait la lenteur des participations. Par son existence même, cette facilité nous porte toutefois à nous interroger sérieusement sur le peu de volonté de radier plus dynamiquement la dette publique, puisque les Conditions améliorées de Toronto sont loin de prévoir une réduction aussi radicale des créances publiques.
Il convient de noter que peu des initiatives que nous venons d’évoquer visent des pays à revenu intermédiaire d’Afrique ou d’ailleurs. On juge que leur dette est insuffisante pour justifier l’instauration de programmes spéciaux du type Baker ou
Brady et que le revenu par habitant est trop élevé pour une conversion CNUCED ( 1978 ), le « menu » d’allégement de la dette de Toronto, les FASR ou la Facilité de réduction de l’endettement. Au départ, les auteurs des stratégies de gestion de l’endettement mondial pensaient que le marché serait là pour combler les besoins. On sait aujourd’hui que ce ne sera pas le cas ( Loxley, 1994b ).
Disons enfin que les initiatives récemment prises à l’intention des pays pauvres n’approchent même pas de ce que demandent les pays débiteurs. L’Organisation de l’unité africaine ( OUA ) a formulé les demandes suivantes : flux nettement accrus de financement concessionnel ; conversion de toutes les créances bilatérales en subventions ou en prêts à très long terme et à faible intérêt ; transformation des créances des banques commerciales en titres à long terme ; assouplissement des modalités de remboursement de la dette multilatérale ( dont un rééchelonnement de la dette contractée auprès du FMI ) ; adoption d’un régime nettement plus favorable de rééchelonnement avec mesures d’étalement pluriannuel par intervalles au moins quinquennaux et échéances de 50 ans et avec un délai de grâce de 10 ans. On devrait en outre suspendre les obligations de service de la dette pour 10 ans et les limiter par la suite à un certain pourcentage des revenus à l’exportation ( Loxley, 1994a ).
Ces propositions sont à la fois radicales, par rapport à ce que les pays créanciers sont susceptibles d’offrir, et prudentes en ce sens qu’on ne tente pas de nier les obligations de remboursement, ni de faire réduire la dette multilatérale, ni d’appeler à la répudiation. Comme leur pendant dans le groupe des 15 pays très endettés, les gouvernements des pays pauvres lourdement endettés semblent se contenter d’allégements partiels au lieu de demander l’entière disparition des mesures d’austérité imposées par la gestion de la dette. En réaction au caractère écrasant du fardeau de leur dette et à l’insuffisance des flux financiers internationaux pour la stimulation de la croissance, certains pays ont décidé unilatéralement de restreindre leurs paiements de service de la dette. Ainsi, la Zambie a ramené ces paiements vers la fin des années 1980 à 10 % de ses exportations après défalcation de certains paiements « critiques ». Ce genre de mesure prise hors de tout refus des engagements de remboursement a tout d’un « défaut conciliateur ». Si les régimes internationaux de réduction de la dette ne vont pas plus loin et que les revenus des pays débiteurs continuent à subir toutes les contraintes du service de la dette, on peut s’attendre à ce que de telles initiatives se multiplient et, à l’extrême, à ce que la discipline du service de la dette se relâche entièrement par lassitude des intéressés. Ceci pourrait se révéler plus difficile pour les pays créanciers qu’une répudiation collective des dettes, qu’au demeurant les pays pauvres lourdement endettés n’ont jamais volontiers envisagée, peut-être parce qu’ils sont bien conscients de leur état de dépendance.
Pour les pays débiteurs les plus pauvres, la crise de l’endettement demeure une réalité qui détermine et restreint leur liberté de manoeuvre en matière économique
et politique. Pourtant, à la différence des 15 pays très endettés, ils ont connu un transfert net sur leur dette au cours des années 1980 et au début des années 1990, tout comme un transfert net de ressources à leur profit dans l’ensemble. Ce transfert a de fait constamment augmenté après 1985. Ce qui explique ce phénomène et distingue les pays débiteurs les plus pauvres des pays très endettés, c’est leur accès à l’aide extérieure qui les a beaucoup aidés à consolider leur capacité de service de la dette dans l’état de leur endettement.
L’effondrement des flux financiers privés vers le Sud et les flux massifs de service de la dette bancaire en sens inverse ont obligé à recourir aux transferts et aux emprunts publics pour mieux combler l’écart. Ce n’est cependant pas ce qui s’est produit pendant la récession de 1981–1983 où l’aide et les autres flux publics ont effectivement décru, aggravant ainsi les ennuis financiers du Sud ( tableau 12 ). Depuis lors, le mouvement s’est renversé et, en dollars courants, l’aide publique a sans cesse augmenté jusqu’à la fin de la décennie. La hausse a été de 85 % de 1983 à 1990. Comme le crédit à l’exportation et les mouvements privés de capitaux ont fléchi après l’éclatement de la crise de l’endettement, la proportion des flux globaux de ressources en valeur nette que représente l’APD s’est accrue de 30 à 54 % de 1981 à 1986. Le pourcentage n’a ensuite diminué que lorsque les flux privés ont
Tableau 12. Flux globaux de ressources en valeur nette, 1981–1992
|
Valeur nette ( milliards $ courants ) |
Pourcentage du total | |||||||
|
1981 |
1983 |
1986 |
1989 |
1992 |
1981 |
1992 | ||
|
I FPD |
45,6 |
42,4 |
56,3 |
69,3 |
67,2 |
35,5 |
42,2 | |
A. APD : |
36,9 |
33,9 |
44,3 |
55,3 |
55,3 |
29,5 |
34,8 | |
Bilatérale |
29,0 |
26,3 |
34,8 |
41,8 |
38,5 |
23,4 |
24,2 | |
Multilatérale |
7,9 |
7,6 |
9,5 |
13,5 |
16,8 |
6,1 |
10,5 | |
B. Autre FPD : |
8,7 |
8,5 |
11,8 |
14,0 |
11,9 |
6,1 |
7,5 | |
Bilatéral |
3,0 |
1,3 |
4,0 |
6,1 |
7,6 |
2,3 |
4,8 | |
Multilatéral |
5,7 |
7,2 |
7,8 |
7,9 |
4,2 |
3,7 |
2,7 | |
|
II Crédits à l’exportation |
17,6 |
4,6 |
–0,6 |
10,7 |
1,4 |
12,9 |
0,9 | |
|
III Flux privés : |
66,2 |
48,1 |
28,2 |
52,5 |
90,5 |
51,6 |
56,9 | |
Prêts bancaires |
52,0 |
34,7 |
5,0 |
12,1 |
37,7 |
38,2 |
23,7 | |
|
Total I + II + III |
128,3 |
95,1 |
83,7 |
132,5 |
159,1 |
100,0 |
100,0 | |
Source : Coopération pour le développement ( OCDE, 1993 ).
Nota : APD, aide publique au développement ; FPD, financement public du développement.
repris après 1988. En 1992, l’APD représentait 35 % environ des flux nets de ressources.
L’aide n’a toutefois pas augmenté de façon appréciable en valeur réelle ( tableau 13 ), en raison d’une chute de 70 % des flux d’aide en provenance des pays arabes, qui sont passés de 9 milliards à 2,7 milliards de dollars de 1991 et dont la part par rapport au total mondial a décliné de 22,9 à 7,1 %. En revanche, les autres grands pays donateurs du Comité d’aide au développement ( CAD ) ont accru considérablement leur aide en valeur réelle au cours des années 1980. Le Japon vient en tête avec une augmentation de 56 %, qui porte ses fonds d’aide à 9,5 milliards de dollars et sa part de l’aide mondiale à 15,8 % en 1990–1991, comparativement à un budget de 11 milliards et une part de 18,5 % pour les États-Unis, le plus important bailleur de fonds de cette période. Parmi les pays donateurs de la CE, la France, l’Allemagne et l’Italie dominaient en 1991, affichant respectivement des totaux de 7,4 milliards, 6,5 milliards et 3,3 milliards et des parts mondiales de 12,2 %, 10,9 % et 5,5 %. Les Pays-Bas, les pays scandinaves et le Canada ont également connu une croissance rapide de leur budget d’aide en valeur réelle pendant cette décennie ( OCDE, 1992 ).
Cependant, par rapport au PNB ( produit national brut ), on ne note aucune amélioration importante des flux d’aide parmi les donateurs du CAD au cours des années 1980. En effet, ces pays n’ont affecté en moyenne que 0,33 % de leur PNB à l’aide publique au développement, soit une proportion nettement en deçà de la valeur cible de 0,7 % fixée par les Nations Unies. Plusieurs pays donateurs d’importance ont en fait réduit leur effort par rapport au PNB : les États-Unis de 0,23 à 2,0 %, l’Allemagne de 0,45 à 0,41 % et le Royaume-Uni — qui accuse en outre une diminution de l’aide en valeur réelle — de 0,39 à 0,30 %. L’aide canadienne a également connu une baisse de 0,5 à 0,45 % du PNB, tendance qui se poursuit depuis.
Par ailleurs, plusieurs pays ont grandement haussé leur aide en proportion du PNB : l’Italie ( 0,16 à 0,30 % ), la France ( 0,31 à 0,55 % ), le Danemark ( 0,74
Tableau 13. Flux globaux de ressources en valeur nette et réelle, 1981–1992
|
Prix et taux de change en milliards $ ( 1989 ) |
Prix et taux de change en milliards $ ( 1991 ) | |||||||
|
1981 |
1983 |
1986 |
1988 |
1989 |
1990 |
1992 | ||
|
Financement public du développement |
66,7 |
64,6 |
68,7 |
64,7 |
69,3 |
71,9 |
67,2 | |
|
Aide publique au développement |
54,0 |
51,7 |
54,0 |
50,8 |
55,3 |
54,4 |
55,3 | |
|
Total, flux nets de ressources |
201,5 |
144,4 |
100,6 |
105,8 |
132,5 |
135,3 |
159,1 | |
Source : Coopération pour le développement ( OCDE, 1991, 1993 ).
à 0,95 p. 100 ), la Norvège ( 0,86 à 1,15 % ) et la Finlande ( 0,24 à 0,70 % ). Bien que ses flux d’aide aient fortement diminué, l’effort relatif de l’Arabie Saoudite, à 2,5 % du PNB, demeure le plus fort au monde. Au sein du CAD, les pays scandinaves et les Pays-Bas ( 0,9 % ) continuent à mener pour l’effort relatif, la Norvège se classant au premier rang. Bien que sa part n’ait que faiblement augmenté au cours de la décennie ( 0,30 à 0,32 % ), le Japon est devenu, au milieu des années 1990, le premier pays donateur au monde.
Ainsi, si les flux d’aide n’ont guère évolué en valeur réelle totale ni en proportion du PNB pendant la décennie, les relations d’aide ont beaucoup changé à certains égards. L’aide Sud–Sud entre les pays producteurs de pétrole et les autres s’est, bien sûr, évanouie et de grands donateurs du passé comme l’Allemagne et le Royaume-Uni ont perdu du terrain au profit du Japon, de la France, de l’Italie, des petits pays européens, des pays scandinaves et du Canada.
La qualité de l’aide a également changé. Les grands pays donateurs — et le Canada depuis 1986 — ont cessé de prêter aux pays les plus pauvres du Tiers-Monde, convertissant leurs prêts en subventions. La France ( 11 % ) est aujourd’hui le seul donateur qui continue à apporter une grande partie de son aide à ces pays sous forme de prêts. La proportion de l’APD totale que représentent les subventions a été à peu près stable depuis 1981, s’établissant à environ 90 % ( OCDE, 1989, p. 208 ).
Bien que les chiffres comparables soient rares, il semblerait qu’un certain nombre de pays ont en réalité haussé la proportion de leur aide conditionnelle de 1981 à 1989. Ainsi, l’Allemagne de l’Ouest l’a portée de 19 à 32 %, l’Italie, de 8,5 à 58 % et la Suède, de 13,8 à 20 % — on peut comparer les chiffres de Loxley ( 1986, p. 170 ) à ceux de l’OCDE ( 1991, p. 206 ). Dans le cas de grands pays donateurs comme les États-Unis et le Royaume-Uni, cette proportion est demeurée très élevée ( plus de 40 % ), alors qu’elle diminuait au Canada, passant de 58 % en 1981 à 36 % environ en 1989.
La destination de cette aide a aussi considérablement évolué depuis 1981 ( tableau 14 ). Les flux d’aide vers l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient sont tombés de 9 milliards à 8 milliards en dollars courants pendant cette période. Ce qui frappe le plus, c’est l’aide destinée à l’Afrique subsaharienne, qui est passée de 9,5 milliards à 19 milliards ; cette hausse s’explique par une concentration de l’aide bilatérale dans les pays où le revenu par habitant est le plus bas, ainsi que par un train de mesures spéciales conçues par les pays donateurs et visant à fournir aux pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne un secours économique dans une conjoncture difficile. C’est à cause de la dégringolade — de 13 milliards à 7 milliards entre 1981 et 1984 — des flux nets de ressources vers l’Afrique subsaharienne que l’AID a établi une facilité spéciale dotée de 2 milliards pour cette région en juin 1985. A suivi la partie II du Plan Baker où on a non seulement créé la FAS du FMI ( régime renforcé par la FASR en 1987 et ultérieurement remplacé par
elle ), mais aussi favorisé l’accroissement des fonds de l’AID même de plus du tiers lors de son huitième réapprovisionnement, ce qui a porté sa dotation à 12,4 milliards ( Loxley, 1994a ). Au sein de l’AID, on a accordé une plus grande priorité à la satisfaction des besoins financiers des pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne. Au huitième réapprovisionnement, cette région a reçu 45 % à 50 % des fonds de l’AID, proportion qui s’est maintenue au neuvième réapprovisionnement ( 1991–1993 ), bien que la neuvième dotation ait dépassé de 15 % la huitième au total ( Stern, 1990 ). Le Sommet de Venise de 1987 a mené à la création du Programme spécial d’assistance de la Banque mondiale visant à mobiliser 1,5 milliard par an au profit des pays pauvres et endettés de l’Afrique subsaharienne.
Bien que les facilités que destine le FMI aux pays les plus pauvres, principalement d’Afrique, ne soient pas incluses dans les chiffres d’aide que nous venons de citer, leur application s’accompagne souvent d’un accroissement des flux d’aide bilatérale et multilatérale, car de plus en plus de donateurs, dont l’Allemagne de l’Ouest, le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni lient leur aide à l’adoption par les pays bénéficiaires de trains de politiques acceptables au FMI et à la Banque mondiale. Nous traiterons au prochain chapitre de la nature de cette « conditionnalité » et de ses conséquences sur les relations Nord–Sud. Nous nous contenterons ici de préciser que la crise internationale dans le Sud a eu pour importante conséquence d’estomper la distinction entre le financement d’urgence visant la balance des paiements et le financement du développement économique, liant de plus en plus les flux d’aide à l’approbation de réformes de politique économique par le FMI et la Banque mondiale.
Du fait de l’évolution des orientations de l’aide au développement, l’Afrique subsaharienne dépend aujourd’hui beaucoup de cette aide qui, en 1991–1992,
Tableau 14. Destination de l’aide, 1980–1981 à 1991–1992
|
Pourcentage de l’aide totale |
Aide en pourcentage du PNB des pays bénéficiaires |
Pourcentage de la population |
Revenu par habitant | |||||
|
1980–1981 |
1991–1992 |
1980–1981 |
1991–1992 |
1991 |
( dollars de 1992 ) | |||
|
Afrique subsaharienne |
25,8 |
35,6 |
4,1 |
13,4 |
12,0 |
266 | ||
|
Asie |
31,8 |
29,3 |
1,2 |
0,9 |
69,3 |
547 | ||
|
Océanie |
3,2 |
2,8 |
15,3 |
25,2 |
0,1 |
1 025 | ||
|
Afrique du Nord et Moyen-Orient |
24,6 |
18,2 |
1,5 |
2,1 |
5,5 |
1 752 | ||
|
Amérique latine |
11,2 |
10,5 |
0,5 |
0,5 |
10,9 |
2 444 | ||
|
Europe du Sud |
3,3 |
3,5 |
0,5 |
1,2 |
2,1 |
1 638 | ||
|
Total |
100 |
100,0 |
1,2 |
100,0 |
100,0 |
810 | ||
Source : Coopération pour le développement ( OCDE, 1989, 1993 ).
Nota : PNB, produit national brut.
équivalait à 13,4 % du PIB, plus du double de la proportion de 1986–1987. Dans certains pays, cette dépendance exprimée en proportion du PIB est encore plus extrême. Le pourcentage est de 42,7 % pour l’Ouganda et de 25 % pour la Zambie, tandis qu’il équivaut aujourd’hui presque à la totalité du PIB au Mozambique, en Somalie et en Tanzanie ( bien qu’on se trouve dans une certaine mesure à sous-évaluer le PIB, surtout dans le cas de la Tanzanie ). Une autre mesure tout aussi éloquente de la dépendance est l’aide exprimée en proportion de toutes les importations de marchandises, pourcentage qui, en Afrique subsaharienne ( sans le Nigeria ), a nettement augmenté, passant de 36 % en 1981 à 57 % ou 67 % ( selon que l’on se reporte aux chiffres de la BIRD ou du CAD ) en 1991–1992. Si on considère que les importations ont régressé en valeur réelle de 8 % pendant cette période ( tableau 9 ), on constate toute l’ampleur des problèmes d’érosion des exportations et de service de la dette en Afrique subsaharienne. Ainsi, les pays pauvres de cette région dépendent aujourd’hui au premier chef de l’aide du Nord pour leur approvisionnement en produits de base importés et s’exposent donc tout particulièrement à l’imposition des conditions de réforme des politiques dont cette aide est assortie. Ils sont également faibles devant la lassitude des pays donateurs en proie à des pressions budgétaires grandissantes sur le plan intérieur et, comme nous le verrons, devant l’infléchissement des priorités de ces pays au profit d’autres régions du monde, et notamment de l’Europe orientale et de l’ex-Union soviétique. Au milieu de 1996, peu d’observateurs prévoyaient que les flux d’aide augmenteraient nettement au cours du reste de la décennie ; beaucoup envisageaient plutôt que les budgets d’aide déclineraient et que l’on orienterait de plus en plus cette aide vers les pays susceptibles de resserrer leurs liens commerciaux avec les pays donateurs. Si ces prévisions se confirment, l’Afrique devra sans doute « faire plus avec moins ». De toute manière, les pays destinataires ont tout intérêt à contrôler minutieusement cette aide afin de réduire leur dépendance et de faire meilleur usage de ce qu’ils reçoivent. Question étroitement liée, on éprouve aussi le besoin de soumettre la question de la dépendance à l’égard de l’aide extérieure à un débat public dans les pays bénéficiaires. Il faudrait que l’on se demande ouvertement si un pays devrait ou non accepter de l’aide et quels devraient être les pays de provenance, les valeurs, les finalités et les modalités de cette aide. Les politiques publiques concernant l’aide publique au développement devraient être éclairées par ces discussions. Il est en outre nécessaire dans bien des pays que l’on réponde mieux de l’utilisation des fonds d’aide reçus.
Une autre tendance notable de l’aide est une légère augmentation de la part de l’Asie et de l’Amérique latine. Si l’Asie reçoit seulement 16 % de moins en aide que l’Afrique subsaharienne, l’importance relative de cette aide par rapport au revenu ( 0,9 % ) et aux importations ( 5,3 % en 1991–1992, abstraction faite des quatre NPI est-asiatiques ) est bien moindre. Avec des revenus par habitant bien supérieurs, l’Amérique latine a droit à une quantité inférieure d’aide et se trouve
donc à en dépendre relativement moins par rapport à son revenu ( 0,5 % ) et à ses importations ( moins de 6 % ). Dans le cas de pays plus petits jugés stratégiquement importants pour les États-Unis ( Bolivie, Honduras, Salvador, etc. ), la dépendance à l’égard de l’aide avoisine ou dépasse même la dépendance moyenne en Afrique subsaharienne.
Une grande critique du régime actuel d’aide est qu’il ne vise ni les pays pauvres ni les habitants pauvres des pays bénéficiaires. Ainsi, les 40 % les plus riches du monde en développement reçoivent deux fois plus d’aide par habitant que les 40 % les plus pauvres ( PNUD, 1994 ). Les 10 pays qui regroupent les deux tiers des pauvres du globe reçoivent moins du tiers de toute l’APD. Ainsi, l’Inde abrite 27 % de la population pauvre du globe, mais ne reçoit que 5,2 % de l’APD, soit 7 $ par personne pauvre, alors que l’Indonésie a droit à 4,6 % de l’APD ou à 44 $ par personne pauvre pour une fraction de 3,7 % seulement de cette même population pauvre du globe ( PNUD, 1994 ). Les anomalies abondent. Ajoutons que peu de pays donateurs axent leur programme d’aide sur des services susceptibles de secourir davantage les pauvres, qu’il s’agisse de soins primaires, d’éducation de base, d’approvisionnement rural en eau, de nutrition ou de planification des naissances. En moyenne, les dépenses consacrées à de tels services représentent uniquement 7 % de l’aide bilatérale. Le Danemark ( 25 % ) et la Norvège ( 18 % ) affectent beaucoup plus de leur aide à ces services, le Canada ( 9 % ) fait un peu mieux que la moyenne et des pays comme l’Allemagne ( 2 % ) et le Japon ( 3,4 % ) dépensent beaucoup moins à ce chapitre ( PNUD, 1994 ). Il existe aussi un lien « aberrant » entre la proportion du PIB que les pays destinataires affectent aux dépenses militaires, d’une part, et la quantité d’aide qu’ils reçoivent, d’autre part. Ainsi, on donne deux fois et demie plus d’aide par habitant aux pays qui dépensent plus de 4 % de leur PIB dans le domaine militaire qu’à ceux qui en dépensent moins de 2 % ( PNUD, 1994, p. 72 ).
Il y a donc lieu, tant pour les pays donateurs que pour les pays bénéficiaires, d’améliorer l’affectation actuelle des ressources. C’est pourquoi le PNUD a suggéré un « programme 20:20 de développement humain », où les pays donateurs et les pays bénéficiaires affecteraient respectivement au moins 20 % de leur aide et de leur budget national ( la moyenne n’est que de 13 % à l’heure actuelle ) à la satisfaction des besoins fondamentaux de développement humain ( PNUD, 1994, p. 77-78 ).
On a fait pression sur les pays donateurs ces dernières années pour qu’ils s’attachent davantage à l’incidence de leur aide selon le sexe. Au début, on a reconnu le rôle important des femmes dans le développement ( « Intégration de la femme dans le développement » ou IFD ), délaissant l’orientation consistant à voir surtout dans les femmes des aidantes et des soignantes. Les programmes IFD cherchaient à accroître la participation féminine à la production ainsi que la part des femmes dans les avantages tirés de cette même production. La source d’inspiration a été le
travail de pionnière d’Esther Boserup ( 1970 ), qui a fait valoir le caractère primordial du travail féminin dans la production des pays du Tiers-Monde. Plusieurs pays donateurs ont adopté cette orientation et commencé à concevoir et évaluer leur aide dans cette optique. Dans les années 1980, la perspective IFD a fait place à un souci plus grand de l’inégalité des rapports hommes-femmes et du manque de pouvoirs des femmes. Cette orientation « genres et développement » ( GED ou « sexes et développement » ), préconisée par Young ( 1988 ) et d’autres, visait à assurer l’égalité féminine dans le développement économique au plein sens du terme. Les pays donateurs ont progressivement fait leur cette orientation très exigeante pour ce qui est de la formation du personnel à l’apprentissage de l’analyse des rapports hommes-femmes, ainsi que de l’évaluation des projets de développement par rapport à tous leurs effets sur les rapports entre les sexes ( Braidotti et al., 1994, p. 82 et ss. ). Les orientations IFD et GED représentent un grand pas en avant dans la conceptualisation de l’incidence de l’aide publique au développement et ont exercé une certaine influence tant sur la conception des programmes d’aide extérieure que sur l’adoption de programmes de dotation et de formation par les pays donateurs. Elles ont également amené les gouvernements bénéficiaires à mieux tenir compte de l’incidence de leurs politiques selon le sexe, mais les succès remportés dans ce domaine sont plus restreints. Ces derniers temps, même l’orientation GED a essuyé les critiques des féministes du Tiers-Monde ; ces dernières lui reprochent de ne pas contester les hypothèses du paradigme dominant de développement lui-même, qui est fermement ancré dans la logique de la modernisation et du modèle de la croissance économique ( Braidotti et al., 1994, p. 83 ). Nous parlerons de l’orientation FEDD ( Femmes, environnement et développement durable ) au chapitre 5, lorsque nous examinerons les paradigmes de rechange au paradigme de la croissance. Contentons-nous ici de préciser que les défenseurs de l’orientation FEDD doutent, fort légitimement, de la capacité des pays donateurs à influencer les processus économiques et les structures patriarcales internationales qui ont mené à la subordination des femmes et à leur paupérisation disproportionnée par rapport à celle des hommes ( Braidotti et al., 1994, p. 83 ).
Une autre tendance relativement récente de l’aide est la tentative de certains pays donateurs en vue d’aider davantage les pays destinataires par le canal des organisations non gouvernementales ( ONG ). Leur motivation est diverse. Parfois, c’est le désir de moins traiter avec des gouvernements autocratiques. C’est en fait reprendre le geste des ONG donatrices qui, dès les dernières années de la décennie 1970, tentaient d’appuyer la lutte à l’apartheid en faisant passer leurs ressources par les ONG d’Afrique du Sud. Parfois aussi, c’est le désir d’éviter les gouvernements corrompus ou incompétents du Tiers-Monde et d’amener les ressources à la base ou de les y acheminer à meilleur prix. Plus récemment encore, le recours aux ONG s’est inscrit dans un mouvement de renforcement de la « société civile » dans les pays en développement, l’aide étant désormais considérée comme
un instrument de démocratisation. La canalisation de l’aide par les ONG ne va cependant pas sans certaines difficultés. Fréquemment, les ONG n’ont ni la compétence, ni la discipline, ni les moyens de contrôle interne pour faire ce qu’on leur demande. Certaines sont loin d’être affranchies de l’influence de l’État ; d’autres, au contraire, sont vues comme une menace par les autorités, qui dès lors voient d’un mauvais oeil les activités des donateurs.
Les tendances de l’aide canadienne sont généralement semblables et, dans certains secteurs, on s’est efforcé de mieux cibler l’aide et de la rendre plus efficace. Les trois quarts de l’aide bilatérale vont à des pays à faible revenu et l’Afrique subsaharienne est maintenant la destination de choix. Dans la stratégie d’aide annoncée en mai 1988 dans Partageons notre avenir ( ACDI, 1987 ), on propose de rendre l’aide moins conditionnelle, de décentraliser le personnel et les pouvoirs de l’ACDI au profit des bureaux extérieurs, de mettre l’accent sur la lutte à la pauvreté, la mise en valeur des ressources humaines et la féminisation du développement et de concentrer l’aide dans les pays les plus pauvres. Les sévères compressions du budget d’aide qui ont été annoncées depuis 1989 font largement douter de la volonté du gouvernement de réaliser certains éléments de cette stratégie. En 1994, on mettait fin à la décentralisation, l’intégration régionale en Afrique remplaçait la réalisation de programmes nationaux, et on privilégiait les pays offrant des débouchés aux marchandises canadiennes à l’exportation. De nouvelles diminutions de l’aide et une autre réorganisation — encore une — de l’ACDI ont eu des répercussions très fâcheuses sur son personnel et sur les ONG qui dépendent de son financement. L’ACDI s’est empressée d’intégrer l’orientation IFD d’abord et l’orientation GED plus récemment à ses programmes et a fait appel aux compétences féministes dans le monde pour l’aider à concevoir ses stratégies. Elle a également décidé de se vouer au renforcement de la société civile, conférant ainsi aux ONG locales des pays bénéficiaires un rôle accru dans les dépenses et la gestion de l’aide, alors même que le gouvernement canadien adoptait sur le plan intérieur des politiques délibérément conçues pour rendre les ONG canadiennes moins efficaces, surtout celles qui s’occupent d’éducation en développement ou font du lobbying en matière d’aide extérieure.
Notre façon d’interpréter les tendances des flux d’aide depuis 10 ans dépend, bien sûr, de notre appréhension théorique du rôle de cette aide. À un extrême, les fonds d’aide sont considérés comme des transferts entre pays riches et pauvres qui sont non seulement équitables, mais aussi productifs pour les pays du Sud, leur permettant de relever leurs taux de croissance. À l’autre extrême, l’aide est assimilée à un impérialisme visant à étendre l’influence économique et politique du Nord dans le Sud et qui, contribuant à soutenir les régimes corrompus du Sud, peut au mieux parvenir au compte-gouttes aux gens ordinaires. Ces dernières années, on a aussi tenu l’aide pour préjudiciable à l’environnement du Sud, et surtout l’aide à grande échelle destinée aux travaux de construction de barrages et d’ouvrages
d’irrigation ( Rich, 1985 ). L’existence même d’un débat à ce sujet et le fait que celui-ci dure depuis des décennies nous indiquent peut-être que les deux points de vue sont suffisamment vérifiés par les faits. L’aide peut être productive. Elle peut être conçue pour parvenir aux pauvres et les aider à accéder à l’autonomie. Elle peut briser les grands goulets d’étranglement à l’importation et permettre à des pays de renforcer leur économie. Si elle est bien gérée, l’aide alimentaire peut contribuer à prévenir les catastrophes sans nécessairement saper les systèmes locaux d’exploitation agricole. L’aide ne vient pas en totalité renforcer les régimes autoritaires et répressifs si elle est canalisée par des ONG indépendantes. En revanche, cette même aide profite sans contredit au capital et aux élites intellectuelles et bureaucratiques des pays donateurs et a servi à propager les intérêts nationaux des pays capitalistes du Nord dans le Sud. Depuis 10 ans, l’aide a souvent servi d’arme contre les gouvernements démocratiquement élus ou jouissant de l’appui des masses et en faveur des régimes autoritaires et répressifs. Les exemples abondent de secours — et notamment de secours alimentaires — n’atteignant pas leurs destinataires et de responsables qui s’enrichissent par l’administration ou le détournement de l’aide. Bref, on ne saurait détacher le rôle précis de l’aide de l’économie politique générale des pays bénéficiaires, ni de la situation économique, militaire et diplomatique internationale des pays « donateurs ».
On sait cependant que, quels que soient les impératifs moraux qui sous-tendent les budgets d’aide — et ils sont souvent considérables compte tenu du rôle des groupements religieux et des mouvements politiques progressistes, qui essaient de faire augmenter les budgets d’aide du Nord —, il y a des bailleurs de fonds, des travailleurs et des professionnels qui profitent grandement de l’« industrie de l’aide ». Ainsi, bien que l’aide puisse globalement ne représenter qu’une très faible proportion du PNB, elle est plus importante pour certaines fractions de la société du Nord qui en tirent de grands avantages. C’est pourquoi l’ACDI a récemment insisté non seulement sur la concertation des efforts avec le secteur privé, mais aussi sur un équilibre régional dans l’attribution des contrats de l’Agence en territoire canadien.
Facteur encore plus important dans les relations Nord–Sud depuis 10 ans, l’aide est aussi devenue le levier par lequel les gouvernements sont forcés de conclure des ententes avec le FMI et la BIRD. Dans l’enquête menée en 1989 par l’OCDE sur l’aide internationale, plusieurs pays donateurs d’importance ont souligné que l’on modifiait les programmes d’aide pour qu’ils soutiennent les programmes d’ajustement structurel parrainés par le FMI et la Banque mondiale. L’Allemagne de l’Ouest, le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni étaient notamment de cet avis. Il s’agit de hausser la proportion de l’aide « à décaissement rapide » en gestion de balance des paiements. C’est là presque 19 % de l’aide bilatérale aujourd’hui ( OCDE, 1989, p. 209 ). Il s’agit aussi de lier expressément les fonds d’aide à l’acceptation par les pays bénéficiaires des réformes de politiques
du FMI et de la BIRD. Ces réformes sont toutefois fort critiquées et l’imposition de cette « conditionnalité » est tenue pour une grave atteinte à la souveraineté nationale des pays du Sud. La question de l’ajustement structurel est donc un facteur critique dans les relations Nord–Sud et se trouve indissolublement liée à la dépendance du Sud à l’égard du crédit et de l’aide extérieurs. Elle ne cessera sans doute pas de prêter à controverse dans un avenir prévisible et mérite donc qu’on s’y attarde.
Au mieux, on peut voir dans les programmes d’ajustement structurel une tentative, de la part des institutions financières internationales ( IFI ) et des gouvernements du Nord qui les dominent, d’établir de nouveaux régimes d’accumulation dans le Sud en poursuivant l’internationalisation des échanges et des paiements. Forcés de recourir aux prêts du FMI et de la BIRD pour redresser leur balance des paiements en raison des conditions de crise du début des années 1980 et de la dépendance de leur économie à l’égard des importations, les pays du Sud sont pressés d’adopter des programmes de réforme visant à les intégrer de plus près à l’économie mondiale et à accroître plus qu’auparavant leur dépendance à l’égard des marchés et du secteur privé. Ces programmes exigent habituellement que les pays emprunteurs adoptent plusieurs mesures : restreindre la demande intérieure ; avoir recours au taux de change et au mécanisme des prix pour encourager les exportations et le remplacement « efficient » des importations ; libéraliser les marchés extérieur ( à l’importation ) et intérieur ; atténuer l’ingérence de l’État dans les affaires économiques et accroître l’efficience du reste du secteur public.
L’ajustement structurel vise à renforcer en particulier le secteur extérieur en élevant les revenus à l’exportation et en rendant la structure des importations plus efficiente et le pays plus attrayant pour les apports extérieurs de capitaux privés. Ces programmes parviennent rarement à réduire les importations. Au contraire, les prêts du FMI et de la Banque mondiale et les autres entrées de capitaux qui accompagnent l’adoption de tels programmes servent à les accroître. Les changements de prix et la libéralisation des contrôles à l’importation sont conçus pour restructurer les importations en fonction des caractéristiques du libre marché et abolir les rentes économiques qu’engendrent les moyens de contrôle. Du côté des exportations, le but est de revitaliser les exportations traditionnelles, de diversifier les bases et de canaliser ce qui est exporté par le marché officiel plutôt que par le marché noir. La restructuration du marché extérieur a notamment pour grand objectif de faciliter les relations ordonnées avec les créanciers et d’alléger les restrictions des échanges et des paiements ( FMI, septembre 1992, p. 19 ). Elle est donc destinée à
discipliner les emprunteurs pour garantir le remboursement de leur dette et améliorer généralement le climat pour le capital international. Comme nous l’avons vu, c’est une pierre angulaire de la stratégie de gestion de la crise de l’endettement extérieur tant des pays très endettés que des pays débiteurs les plus pauvres.
Les objectifs intérieurs sont étroitement liés aux objectifs extérieurs, puisque la réduction des déficits budgétaires et le resserrement des politiques monétaires restreignent la demande à l’importation et atténuent les pressions inflationnistes susceptibles de déformer les prix à la production et les taux de change réels. L’abolition des contrôles des prix et des subventions de l’État vise non seulement à diminuer les déficits budgétaires de l’État, mais aussi à renforcer le rôle du marché dans l’affectation des ressources. Dans bien des cas comme dans l’octroi de subventions à l’industrie des transports ou à l’industrie alimentaire, cela influera aussi sur la demande à l’importation.
Les programmes d’ajustement structurel reposent sur l’hypothèse selon laquelle on devrait réduire au minimum l’intervention de l’État dans les secteurs productifs de l’économie, puisqu’elle est synonyme de manque d’efficience et de retard de croissance économique. Ainsi, on met fortement l’accent sur la réduction de la propriété et de la réglementation publiques et sur l’amélioration des conditions d’exploitation de la petite entreprise, tout comme sur le renforcement de la « capacité » du reste du secteur public.
On a beaucoup discuté de ces programmes depuis leur instauration, mais il est clair que les principes du libéralisme économique qui les sous-tendent façonnent aujourd’hui les politiques économiques dans la plupart des pays du Sud. Ce n’est pas seulement que ce libéralisme ait été imposé à ces pays par leur dépendance à l’égard du crédit et de l’aide extérieurs et l’absence de solutions de rechange en matière financière dans un milieu international très peu favorable depuis le début des années 1980, quelque important que puisse avoir été ce facteur. Comme autres facteurs contributifs, mentionnons l’effondrement du communisme dans le bloc soviétique ( URSS et pays d’Europe de l’Est ), qui a eu pour effet de discréditer la négligence des signaux du marché et les interventions de l’État sous la plupart de leurs formes. Le phénomène a coïncidé avec l’hégémonie intellectuelle croissante de la Banque mondiale ( et, dans une moindre mesure, du FMI ) en ce qui concerne les modes appropriés de développement économique. Les milieux savants et les sphères des politiques ont été bombardés de livres et d’études ( et d’une pléthore de budgets publiés par les IFI ) étayant le paradigme du néolibéralisme. Dans ce processus, on a voulu en partie intégrer à la conception des programmes au moins certaines des critiques antérieures des programmes d’ajustement, ce qui a permis d’atténuer le débat. Il y a enfin eu en partie « cooptation » d’organismes internationaux d’aide qui affichaient auparavant leur scepticisme ou leur neutralité. Ainsi, le CAD, qui ne s’était relativement pas prononcé sur la nature des politiques
économiques que devaient adopter les pays bénéficiaires, s’est fait l’ardent propagandiste de l’orthodoxie dans son rapport de 1991 sur la coopération pour le développement. La même année, le Programme des Nations Unies pour le développement ( PNUD ), qui préconisait au début des façons plus nuancées d’aborder les questions d’ajustement structurel, est devenu le servile défenseur de cette même orthodoxie. Enfin, après quelques années d’hésitation, la Communauté européenne a semblé en 1994 appliquer plus strictement la « conditionnalité » aux pays de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique ( ACP ) en quête d’aide en vertu des accords Lomé IV afin de les obliger non seulement à promouvoir le marché et l’entreprise privée, mais aussi des structures gouvernementales réformées, des syndicats et des institutions juridiques démocratiques à l’européenne ( Islam, 1993–1994 ). Pour ces diverses raisons et pour le meilleur ou le pire, la politique d’ajustement structurel est devenue, dans les faits, la politique du développement économique.
Dans une certaine mesure, le débat de l’ajustement structurel porte sur l’équité mondiale, sur les pays et les classes des pays qui devraient porter le fardeau de l’instabilité et de la crise internationales. Cet aspect du débat revêt diverses formes, mais s’articule autour de la question du financement par rapport à l’ajustement. Comme des compromis se font entre les deux, on peut imaginer un certain nombre de scénarios où l’équilibre s’infléchit bien plus nettement en faveur du premier que du second. Ainsi, en mettant fin à l’étranglement des importations dans les pays lourdement endettés, on se trouverait probablement à faire plus pour la croissance et une reprise des investissements que par toute autre mesure. Les pays très endettés pourraient faire valoir, et ils le soutiennent effectivement, que l’intervention des États industrialisés dans la gestion de la crise de l’endettement a pour effet d’élever considérablement les sorties de capitaux et de les maintenir à des niveaux bien supérieurs à ce qu’ils auraient été si les banques avaient été assujetties au genre de discipline du marché que les IFI ont imposé aux pays débiteurs, c’est-à-dire si elles avaient eu à réduire leurs créances en fonction des valeurs du marché et à comptabiliser des pertes comme ces pays ont dû le faire. Cela aurait beaucoup allégé les charges de service de la dette et hâté la reprise au lieu de forcer les pays débiteurs à traverser ce qu’on a appelé la « décennie perdue ». En réalité, on a fait en sorte, par un processus d’ajustement asymétrique, que les pays débiteurs connaissent une adaptation massive et abrupte et le système bancaire international, une adaptation progressive soutenue par l’État ( Devlin et Ffrench-Davis, 1994 ).
On a observé dans le processus d’ajustement international des années 1980 d’autres éléments d’asymétrie qui ont influé sur l’équilibre entre financement et ajustement dans les pays du Tiers-Monde. Les énormes excédents de balance des paiements du Japon et de l’Allemagne de l’Ouest n’ont pas été mis au service du monde en développement, mais ont servi à financer les dépenses des pays les plus riches du globe. Les observateurs du Tiers-Monde comprennent bien le paradoxe de
la situation des États-Unis qui, par l’intermédiaire du FMI et de la Banque mondiale, prennent l’initiative d’obliger les pays plus pauvres à équilibrer leurs budgets et leurs comptes extérieurs, tout en connaissant eux-mêmes un déficit budgétaire de 200 milliards et un déficit de balance des paiements de 100 milliards.
Enfin, bien que le FMI et la BIRD aient tendance à minimiser la chose, la détérioration des termes de l’échange a profondément déréglé les programmes de réforme du Tiers-Monde vers la fin des années 1980 et au début des années 1990 et, dans bien des pays d’Afrique subsaharienne, a plus que contrebalancé toute augmentation des flux d’aide publique ( Helleiner, 1993b ). Si l’ordre mondial était plus rationnel et plus équitable, on prévoirait des paiements de protection du revenu ou au moins des secours financiers pour les pays essuyant de telles pertes pendant qu’ils réalisent des programmes d’ajustement structurel. C’est ce dont conviennent en principe les institutions financières internationales et dont tient compte la facilité de financement compensatoire et de financement pour imprévus, laquelle permet maintenant d’emprunter d’urgence en cas de fluctuation des prix internationaux ou des taux d’intérêt. Toutefois, ce mécanisme est fort modeste et consiste de toute manière en prêts. Ce qui aggrave la situation aux yeux du Tiers-Monde, c’est que, comme nous le verrons, les prix internationaux se sont détériorés dans une certaine mesure en raison même des programmes de réforme entrepris par les pays en développement.
Ainsi, on ne saurait séparer le débat de l’ajustement structurel dans le Tiers-Monde de celui de la gestion commerciale et financière internationale et des questions d’équité dans le monde. Toutefois, comme les institutions internationales sont ce qu’elles sont et que, par conséquent, les gouvernements du Tiers-Monde sont peu capables de se tirer financièrement de cette crise, que peut-on dire du caractère approprié des programmes d’ajustement « orthodoxes » ? Reste-t-il une possibilité de débat ou l’hégémonie de la Banque mondiale et du FMI dans ce domaine est-elle complète aujourd’hui ?
On doit d’abord dire que les opposants aux premiers efforts d’ajustement structurel étaient précisément ceux qui avaient le plus à y perdre, mais dont on ne pleurera pas trop les pertes, c’est-à-dire ceux pour qui les contrôles des prix et des changes et la délivrance de permis d’importation représentaient des rentes économiques. Disons ensuite que des réformes s’imposaient de toute urgence dans bien des économies où plusieurs politiques étaient insoutenables parce qu’elles surévaluaient grossièrement les cours du change, payaient des prix insuffisants à la production agricole, surréglementaient les marchés de denrées agricoles au point que la plupart des paysans devenaient des criminels de fait, mêlaient l’État à des activités économiques où il était mal armé pour intervenir ( petits détaillants, etc. ), versaient d’abondantes subventions à nombre d’entreprises publiques autosuffisantes en principe et créaient des déficits budgétaires imposants et grandissants. Il s’ensuivait une grave pénurie de biens essentiels à l’importation, une
dislocation de la production industrielle nationale, un fléchissement des taux de croissance ( au moins dans l’économie officielle ) et une inflation rapide sur le marché parallèle, voire sur le marché officiel. Ces circonstances étaient souvent en partie provoquées ou aggravées par une conjoncture extérieure défavorable, mais comme les entrées compensatrices de capitaux étaient limitées, les gouvernements n’avaient d’autre choix que d’y faire face par des modifications de politique économique. Dans cette même mesure, une certaine forme d’ajustement structurel s’imposait qui, sous beaucoup de ses aspects, devait quelque peu ressembler à un programme « orthodoxe » du FMI et de la Banque mondiale. Que reste-t-il donc comme matière à litige ?
Il y a au moins cinq grands problèmes liés entre eux : atteintes à la souveraineté, effets sur la distribution, cohérence théorique dans une stratégie à long terme, résultats obtenus dans la pratique et durabilité des politiques d’ajustement.
Le degré d’intervention des organismes internationaux et des donateurs bilatéraux dans l’élaboration des politiques intérieures du Tiers-Monde est sans précédent depuis l’ère coloniale et serait tout à fait inacceptable dans les économies capitalistes industrialisées. Les documents-cadres de politique économique qui régissent les conditions imposées aux pays à faible revenu énoncent une multitude de réformes économiques particulières à mener sur une période de trois ans. Bien que ces politiques doivent en principe émaner du gouvernement qui sollicite de l’aide, on s’accorde à dire que la plupart sont conçues à Washington par le FMI et la Banque mondiale et que les gouvernements bénéficiaires ne font que les mettre en forme et y apposer leur signature. Ce n’est que dans des cas exceptionnels et dans des limites très étroites qu’ils en déterminent le contenu. Cela ne semble pas inquiéter les défenseurs de l’ajustement structurel qui ne voient rien d’incohérent entre cette grossière imposition de politiques économiques et le recours à des conventions de prêt pour forcer les gouvernements du Tiers-Monde à démocratiser leur société. L’effet est que l’on étouffe le débat, limite la consultation des populations locales qui ont à composer avec les conséquences des réformes et ramène les programmes à une homogénéité de formulation où ils diffèrent très peu d’un pays à l’autre dans leurs éléments essentiels. On se trouve également à limiter l’engagement local envers les programmes des réformes et à encourager l’inobservation.
Un deuxième sujet d’inquiétude est l’incidence distributive incertaine de ces programmes. Aux premières heures de l’ajustement structurel, ni le FMI ni la Banque mondiale n’ont daigné s’intéresser expressément à la question. Le FMI prétendait que se mêler de ces questions portait atteinte à la souveraineté nationale, alors même qu’il faisait des recommandations sur les prix, les cours du change, les subventions, les salaires versés aux fonctionnaires et les tarifs d’utilisation des services sociaux ! Ce n’est qu’à la suite de pressions exercées par l’Unicef, les ONG et les donateurs bilatéraux que les institutions internationales ont commencé à considérer les questions de distribution et, même là, d’un point de vue partiel et étroit.
En 1988, le FMI a reconnu la nécessité de protéger les plus pauvres dans la conception de ses programmes et, depuis 1987, la Banque mondiale se soucie des coûts sociaux de l’ajustement structurel. Là encore, on a mis l’accent sur la protection des pauvres et « ajouté » des mesures d’atténuation en période d’ajustement pour aider les travailleurs licenciés à trouver d’autres moyens de subsistance, garantir la disponibilité des médicaments essentiels, remettre en place les établissements d’enseignement et créer de l’emploi par des chantiers publics. Des données indiquent que les fonds de prévoyance sociale peuvent protéger efficacement les pauvres en période de réforme de politiques, et notamment par la création d’emplois temporaires ( Newman et al., 1991 ). La Banque mondiale a lancé l’Étude sur la mesure des niveaux de vie pour mieux surveiller l’incidence sociale des programmes et collabore avec la Banque africaine de développement et le PNUD à la collecte et à l’analyse de données dans le cadre du Programme relatif aux dimensions sociales de l’ajustement. Le FMI et la Banque mondiale voient tous deux l’ajustement structurel comme essentiel à la croissance économique et cette croissance comme le meilleur moyen de lutte contre la pauvreté, bien que, dans ses documents plus nuancés, la Banque mondiale avoue que le lien n’a peut-être rien d’automatique et que des interventions visant spécifiquement la lutte contre la pauvreté pourraient s’imposer.
On présume à tort dans la conception des programmes d’ajustement — et on le répète fréquemment dans les publications de la Banque ( Banque mondiale, 1994a, par exemple ) — que les pauvres habitent presque tous en région rurale et que, comme les programmes d’ajustement infléchissent les termes de l’échange en faveur des zones rurales, ils combattront inévitablement la pauvreté. Aucune de ces hypothèses n’est nécessairement juste. Le niveau de vie des travailleurs de l’économie urbaine officielle et parallèle dans bien des pays a radicalement baissé tant avant que pendant les programmes d’ajustement, et il n’est pas sûr que l’on connaisse précisément l’ampleur de la pauvreté urbaine. Ajoutons que, dans les régions rurales, les relations entre les classes sont fort complexes et qu’il est impossible d’affirmer que les pauvres pourront d’emblée profiter d’un accroissement des revenus ruraux. Cela dépendra dans une large mesure de leur accès au sol ou à l’emploi et des conditions de cet accès. Qui plus est, les programmes d’ajustement paraissent menacer, dans certains de leurs éléments, les gains récents des agriculteurs pauvres reposant sur la fixation de prix panterritoriaux et des facteurs de production ( moyens de transport ou autres facteurs ) subventionnés par l’État ( Loxley, 1990 ). On ne s’étonnera donc guère que les données empiriques au sujet de l’incidence des programmes d’ajustement sur les pauvres soient peu concluantes ( Haddad et al., 1995 ), d’où la nécessité de faire preuve d’une grande circonspection dans la conception des réformes de politiques.
L’incidence des programmes d’ajustement sur les sexes est une question primordiale de distribution qui n’a que récemment commencé à commander
l’attention qu’elle mérite. Les relations de production et de reproduction sont différenciées selon le sexe, souvent de manières complexes qui varient amplement entre les pays, et fréquemment entre les sociétés ou les régions d’un même pays. Si les politiques d’ajustement structurel cherchent à atteindre des objectifs économiques étroitement définis à l’aide d’instruments économiques ostensiblement techniques, c’est par leur incidence sur les relations sociales qu’elles influent en réalité sur l’économie. Ainsi, les variations de prix relatifs agissent sur le niveau et la composition de la production en changeant la valeur, l’intensité et la direction du travail comme facteur de production ou les relations d’échange entre les producteurs, les négociants, les transporteurs ou l’État. Les changements de régime fiscal ou de dépenses publiques peuvent faire largement évoluer la répartition du travail à la disposition des ménages ou encore l’accès des membres de la famille à d’importants services sociaux comme les services de santé ou d’éducation. Ces réactions ne seront sans doute pas neutres sur le plan des sexes, nous commençons seulement aujourd’hui à apprécier la complexité possible des effets des programmes d’ajustement sur les rapports hommes-femmes ( voir Elson, 1989, 1995 ; Gladwin, 1991 ; Benería et Feldman, 1992 ; Bakker, 1994 ; Benería, 1995 ; Haddad et al., 1995 ). Ainsi, si les licenciements de fonctionnaires heurtent parfois plus les femmes que les hommes, on sait que l’abolition des subventions à l’alimentation et le fait de ne plus avoir à faire la queue pour se procurer des denrées alimentaires rares ont diminué les ponctions sur l’emploi du temps des femmes. La libéralisation des importations a quelquefois provoqué la disparition d’industries alimentant la consommation intérieure comme l’industrie du textile, où les travailleuses tiennent une grande place, mais la promotion des exportations industrielles a aussi parfois multiplié les possibilités d’emploi pour les femmes. En revanche, la promotion des exportations traditionnelles et les compressions de services sociaux ajoutent souvent à l’emploi du temps déjà surchargé des femmes. Dans la mesure même où les programmes d’ajustement rendent la pauvreté plus fréquente, ils soulèvent des problèmes sur le plan des sexes, puisque les femmes se trouvent généralement surreprésentées dans la population pauvre et plus particulièrement chez les plus indigents ( Haddad et al., 1995 ; PNUD, 1995, p. 40 ).
Ce qui frappe dans les études spécialisées, c’est de voir combien peu viennent du FMI et de la Banque mondiale, à quel point les données existantes ne suffisent pas à jauger l’incidence des programmes d’ajustement sur les sexes et à quel point aussi les résultats des quelques études empiriques consacrées à ce jour à la mesure de cette incidence sont entachés d’ambiguïté. Il faudra faire beaucoup plus pour intégrer le facteur des sexes aux modèles économiques sur lesquels se fondent les politiques d’ajustement, bien qu’on ait récemment fait un bon pas dans cette direction ( voir Darity, 1995 ; Elson, 1995 ; Etürk et Çağatay, 1995 ; Taylor, 1995 ). Il faudra plus de ressources pour affiner les méthodes de recherche et étudier plus systématiquement ce qui se passe au niveau des ménages.
Après plus de 15 ans de programmes d’ajustement, nous ne savons donc au juste quelle est l’incidence de ces programmes sur le paupérisme, les rapports entre les sexes ou la distribution des revenus dans l’ensemble. Ce devrait être là les soucis primordiaux de la politique publique.
Un troisième sujet d’inquiétude est celui de la cohérence à long terme de ces programmes sous une diversité de rapports. D’abord, on sait que l’adoption de programmes d’ajustement par un certain nombre de pays fabriquant des produits primaires semblables pour l’exportation a créé de la surproduction à l’échelle mondiale, ce qui a causé une dégringolade des prix sur le marché international et fait perdre tous les gains engendrés par les relèvements antérieurs de production. Cette « erreur de composition » semble valoir pour les boissons en particulier, mais aussi pour le coton, et explique l’échec récent des ententes internationales sur le cacao et le café. Le tableau 15 révèle la relation entre la production et les prix sur le marché international.
Bien que ce problème n’intéresse pas tous les produits primaires, même le FMI ( 1988 ) convient qu’il concerne les boissons, et la Banque mondiale ( 1994a ) a également jugé que les boissons, ainsi que le tabac et le sisal étaient en cause. La Banque minimise l’importance de ce problème, mais il s’agit pourtant là de produits à l’origine de plus de la moitié des revenus agricoles à l’exportation en Afrique.
Les programmes d’ajustement structurel énoncent rarement en toutes lettres des politiques en matière de production alimentaire, l’hypothèse étant que ce secteur tirera parti des mesures de libéralisation et d’expansion des importations et de la croissance générale de l’économie. On y prête une attention insuffisante à la substitution des cultures vivrières par des cultures d’exportation, aux imperfections du marché retardant les ajustements de prix relatifs, aux pénuries de moyens de transport et aux contraintes de travail dans les ménages paysans. En raison des variations de récoltes ayant une origine climatique, il est difficile ces quelques
Tableau 15. Production et prix mondiaux de certains produits, 1980–1992
|
1980 |
1987 |
1992 | ||
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Coton |
Production |
100 |
120 |
122 |
|
Prix |
100 |
75 |
62 | |
|
Café |
Production |
100 |
128 |
114 |
|
Prix |
100 |
72 |
35 | |
|
Cacao |
Production |
100 |
124 |
140 |
|
Prix |
100 |
77 |
42 | |
|
Thé |
Production |
100 |
129 |
131 |
|
Prix |
100 |
77 |
90 | |
Source : FAOannuaireproduction (FAO, diverses années ).
Nota : 1980 = 100.
dernières années de juger de la justesse des hypothèses du FMI et de la BIRD. On connaît très mal le phénomène de la production au niveau de la ferme, aussi doit-on se garder de supposer trop vite que le secteur alimentaire sera tout simplement entraîné en avant par des politiques visant expressément la promotion des exportations.
Le lien à long terme entre ajustement structurel et stabilité de l’environnement ou durabilité du développement fait aussi problème. On a des cas documentés de promotion des exportations qui a beaucoup nui écologiquement aux territoires forestiers ( Gibbon et al., 1993 ) et aux stocks halieutiques ( Loxley, 1992 ). On discerne la tendance des mesures d’austérité à compromettre les dépenses publiques en contrôle et en gestion des ressources ( Loxley, 1992 ; Reed, 1992, p. 151 ). Selon certains, la pauvreté engendrée par les mesures d’ajustement structurel est une source de pressions sur l’environnement ( Development Gap, 1993 ).
Pour sa part, la Banque mondiale reconnaît n’avoir pas prêté attention au départ aux questions écologiques pour diverses raisons. Avant tout, on est d’avis à la Banque que les programmes d’ajustement ont généralement un effet favorable sur l’environnement en envoyant les « bons » signaux de prix en matière d’exploitation des ressources ( Munasinghe et al., 1993 ). D’autres facteurs entrent en jeu : les prêteurs ne jugent pas l’environnement prioritaire ; le souci pratique des répercussions sur l’environnement pourrait seulement représenter pour les gouvernements un coût qu’ils ne sont pas en mesure d’acquitter ; le personnel de la Banque n’a tout simplement pas vu le lien entre la macropolitique et l’environnement ( Reed, 1992, p. 3-4 ). Comme dans le cas du paupérisme, la Banque voit dans la stimulation de la croissance le meilleur moyen de résoudre les problèmes écologiques ( Loxley, 1996 ) et, encore récemment, ne paraissait pas songer à la possibilité que la croissance soit en réalité la cause de ces problèmes. Ces dernières années, on s’est plus préoccupé des questions environnementales dans les programmes d’ajustement, et les programmes approuvés de 1988 à 1992 ont fixé des objectifs écologiques ou abordé des questions environnementales précises dans une proportion approximative de 60 % ( Munasinghe et al., 1993, p. 41 ), mais comme la Banque avoue elle-même ne guère connaître les liens entre l’ajustement structurel et l’environnement, le scepticisme persiste.
Les programmes d’ajustement semblent aussi avoir péché par incohérence dans les questions de rétablissement des taux d’investissement et de promotion des investissements tant extérieurs qu’intérieurs. Ces taux ont généralement fléchi pendant les réformes et on ne sait pas du tout pourquoi, mais les conséquences sur la croissance à long terme pourraient être très sérieuses. Dans un régime de libéralisation financière, d’assouplissement des cours du change et de resserrement monétaire, les taux d’intérêt réels pourraient atteindre de très hauts niveaux dans les pays en cours d’ajustement structurel, ce qui inciterait généralement les investisseurs à
s’intéresser aux valeurs financières, immobilières ou purement spéculatives plutôt qu’aux investissements directs. Dans les pays surendettés où l’ajustement structurel est censé être un soutien, tous les nouveaux investissements sont instantanément ramenés par l’arbitrage à la valeur marchande des créances, si bien que les taux d’intérêt réels sont élevés sur tous les marchés, ce qui décourage les nouveaux investissements, extérieurs ou locaux. Enfin, la masse de l’endettement décourage l’investissement dans les industries exportatrices, parce que les gens ne sont pas sûrs de pouvoir conserver les revenus à l’exportation ( Loxley, 1994b ).
De même, il s’est révélé à peu près impossible d’attirer les investisseurs étrangers dans les pays à faible revenu en cours d’ajustement structurel, et bien plus difficile que prévu de promouvoir le capitalisme local. Dans une certaine mesure, c’est tout simplement l’indice que, dans certains pays, l’État a étendu ses activités parce que le secteur privé était mal développé. Dans d’autres cas, une classe capitaliste locale sans attaches a quitté ou a été expulsée. Dans d’autres encore, les difficultés de reprise en main de grandes entreprises publiques délabrées et peut-être même lourdement endettées s’avèrent trop grandes. Quelles que soient les raisons, l’hypothèse selon laquelle une classe toute faite de capitalistes attendait en coulisse ne s’est pas vérifiée.
On peut également s’interroger sur la sagesse de pays qui libéralisent leurs comptes de capital, phénomène qui engendre souvent au début des entrées massives de capitaux qui élèvent les cours du change et créent des difficultés au secteur réel de l’économie. Ces entrées suscitent des tensions dans des systèmes bancaires déjà précaires et viennent déformer la structure de la production, favorisant les biens non échangeables au détriment des autres ( Fanelli et McMahon, 1996, p. 36 ). Les mouvements de capitaux réagissent directement et souvent considérablement à des facteurs à court terme comme les variations des taux d’intérêt relatifs, qui n’ont guère à voir avec les aspects fondamentaux du fonctionnement économique à plus long terme, ni avec les conditions de réussite d’une stratégie de développement sur une longue période ( Helleiner, 1995a, p. 44 ). La crise mexicaine de 1994 évoque la haute instabilité des mouvements de capitaux privés dans un régime libéralisé et met en évidence le tort durable que l’exode rapide de capitaux peut causer à l’économie ou, plus précisément encore, à la population d’un pays. C’est justement afin de prévenir le plus possible les bouleversements que provoquent les fuites de capitaux spéculatifs que Keynes ( 1933 ) prônait un financement essentiellement national.
Ces questions de cohérence à long terme sont nettement mises en relief par le fait que la Banque mondiale cite fréquemment l’essor remarquable des quatre tigres est-asiatiques pour justifier la croissance axée sur l’extérieur, l’intervention minime de l’État et la confiance accrue dans les forces du marché, qui représentent trois éléments de ses programmes d’ajustement ailleurs dans le monde. La réussite phénoménale des NPI dans les années 1970 et 1980 est devenue le modèle
implicite sur lequel reposent les politiques d’« ouverture » pour le reste du Sud ( Balassa, 1989 ). Ce modèle soulève néanmoins deux grands problèmes, celui de son interprétation historique et celui de son éventuelle reproductibilité.
En liant l’expérience des NPI à l’ouverture sur le monde et à l’orientation vers le marché intérieur, les défenseurs de l’ajustement structurel relatent de façon erronée l’histoire des quatre NPI est-asiatiques, faisant fi des années d’orientation intérieure marquée par le remplacement d’importations, période qui a ensuite rendu possible l’orientation extérieure ( Bienefeld, 1983 ). Ils mésestiment également le rôle joué par les contrôles à l’importation même au stade de l’orientation extérieure ( Sachs, 1986 ) et sous-évaluent l’importance de la politique industrielle et de l’intervention de l’État dans l’expérience de l’industrialisation et dans la réglementation et la canalisation des finances intérieures au profit de certains secteurs. De fait, les politiques cultivées par les quatre tigres asiatiques se sont situées, à bien des égards et pendant bien des années, aux antipodes de celles que préconisait la Banque mondiale, qui n’a pas su voir non plus les facteurs stratégiques uniques qui les ont aidés à attirer des capitaux étrangers les premières années ( Thomas, 1974 ).
Comme le Japon s’est développé selon des orientations très analogues à celles des quatre NPI, il a été seul parmi les principaux pays donateurs à ne pas souscrire à la fausse interprétation que donnait la Banque de leur histoire et à voir d’un mauvais oeil l’attachement myope de cette institution au néolibéralisme. Pressée par les autorités japonaises, la Banque a tout récemment étudié l’histoire du « miracle est-asiatique » ( Banque mondiale, 1993a ) pour conclure que l’orientation « marché » était recommandable dans l’expérience est-asiatique à quelques réserves près. Elle a dit que des stratégies institutionnellement plus exigeantes ont souvent connu l’échec dans d’autres cadres et ne sont sûrement pas compatibles avec des milieux économiques où les conditions fondamentales ne sont pas définitivement réunies ( Banque mondiale, 1993a, p. 26 ). Les critiques de la Banque mondiale qui ont aussi étudié l’expérience est-asiatique ont été renversés par ces conclusions, faisant valoir que celles-ci sont politiques et idéologiques dans leur quintessence et ne sont pas étayées par les données que cite elle-même la Banque ( Amsden, 1994, p. 627 ). À leur avis, de conclure que la politique industrielle n’a guère eu d’effet structurel, c’est faire fi d’une multitude de microdonnées qui révèlent que la plupart des activités ayant fait l’objet d’une promotion n’auraient pas été entreprises autrement, tout l’exercice étant donc un magistral tour de passe-passe ( Lall, 1994, p. 651 ).
Sur un plan différent, certains ont dit douter de la reproductibilité de l’expérience des NPI asiatiques pour ce qui est de la pénétration des marchés mondiaux. Cline ( 1982 ) souligne que, si le modèle des tigres asiatiques devait se généraliser, le marché mondial serait inondé de produits manufacturés et le Nord réagirait à cet envahissement par des mesures de protection. D’autres comme Balassa ( 1991 ) ne voient pas en revanche la demande mondiale ou l’accès aux marchés internationaux comme le grand problème, mais incriminent plutôt une fabrication
accrue par le Sud de produits manufacturés destinés à l’exportation. Ils reprochent aux gouvernements de suivre des politiques économiques intérieures peu appropriées. On craint que, sans une protection extérieure et une stratégie industrielle favorable, les secteurs manufacturiers de bien des pays du Tiers-Monde, qui s’exposent à la concurrence des importations à cause des programmes d’ajustement structurel, ne vivent pas assez longtemps pour devenir de solides exportateurs. Ainsi, le débat sur l’expérience historique des NPI est très instructif. Les échanges sur l’interprétation qu’en donne la Banque mondiale permettent justement de mettre en évidence les raisons pour lesquelles les programmes d’ajustement structurel continuent à prêter à controverse et d’expliquer le scepticisme que ne cessent de manifester de nombreuses personnes à l’égard de la cohérence à long terme des politiques conseillées par cette institution. Ce qui complique encore plus les choses, c’est que, en dehors de ces exemples, rien n’établit avec certitude l’existence d’un lien entre un marché axé sur l’exportation et la croissance. Il n’est pas du tout établi qu’une économie fondée sur l’exportation soit nécessairement associée à la croissance. Les données empiriques sont ambiguës ( Weston, 1989 ), surtout dans le cas de l’Afrique subsaharienne où cependant la croissance et les parts à l’importation paraissent en étroite corrélation ( Helleiner, 1986 ).
Le quatrième point litigieux est celui de la mesure et de l’interprétation de la feuille de route des pays mêmes qui réalisent des programmes d’ajustement structurel. Et la Banque mondiale et le FMI ont déployé d’immenses ressources pour démontrer que ces programmes produisent effectivement des résultats positifs. Nombreuses sont les études réalisées qui, selon les interprétations qu’on en fait, corroborent cette conclusion ( Reichmann et Stillson, 1978 ; Donovan, 1982 ; Zulu et Nsouli, 1985 ; Banque mondiale, 1989a, 1989b, 1994a ; Khan 1990 ). Les données sont ambiguës au mieux et, fréquemment, semblent indiquer que les programmes fonctionnent moins de la moitié du temps. Des études spécialisées effectuées en dehors des IFI sont encore moins flatteuses dans le jugement qu’elles portent sur le rendement des programmes d’ajustement ( Killick, 1984, 1995 ; Loxley, 1984 ; Mosley et al., 1991 ). Il n’y a pas grand avantage à tirer de l’examen attentif des plus récents programmes, car on ne sait guère dans quelle mesure les gouvernements ont vraiment mis en application les divers éléments qui les composent, ni ce qui se serait passé s’il n’y avait pas eu ces programmes ou s’ils avaient été différents. Qui plus est, aucune de ces études ne tient compte des conditions climatiques favorables, ni de l’évolution des termes de l’échange, ni du non-respect des engagements de transfert de ressources, ce qui rend incertaine l’analyse des causes. Ajoutons que, dans sa plus récente évaluation consacrée à l’Afrique, la Banque mondiale se méprend sur le moment où se sont engagés la plupart des efforts d’ajustement et s’attribue le mérite d’améliorations qui ont vu le jour grâce à des programmes non parrainés par la Banque ni par le Fonds ; elle prétend que certains pays les plus mal cotés en fait de politiques d’ajustement ont affiché une
excellente performance économique et vice versa et parle enfin de succès dans la lutte livrée à la pauvreté, tout en convenant qu’elle ne dispose pas de données pour étayer cette conclusion. Même les « cas de réussite » n’ont connu qu’une modeste amélioration de leur croissance économique, de l’ordre de 0,4 % par an en moyenne. Même à propos du Ghana considéré comme le « cas de réussite » par excellence en Afrique, la Banque admet que les pauvres ne franchiront pas le seuil de la pauvreté avant encore 50 ans ( Laishley, 1994 ).
Ce n’est pas nier que, devant de sérieux problèmes de balance des paiements et en réaction à un financement extérieur restreint sinon décroissant, un quelconque ajustement structurel s’impose. Si on entend acquitter sa dette extérieure, on doit redresser les déséquilibres causés en augmentant les revenus et ( ou ) en diminuant l’absorption intérieure dans la consommation ou l’investissement, sur le plan tant privé que public. Ce qu’on doit comprendre au sujet de la vaste application de programmes d’ajustement structurel du FMI et de la BIRD dans les années 1980, c’est que ces programmes reposaient sur l’hypothèse selon laquelle les pays très endettés comme les pays pauvres pouvaient et devaient rembourser leur dette extérieure. C’est une hypothèse qui est devenue de plus en plus suspecte ces dernières années, puisque les banques privées ont protégé leurs arrières en constituant des réserves, que l’on a recouru aux deniers publics pour encourager les réductions de dette, que la dette bilatérale des pauvres est de plus en plus radiée et que l’on a renforcé les finances du FMI et de la Banque mondiale pour se prémunir ou se protéger contre les pertes sur prêts dans une situation où les pays très endettés ont étiré à la limite les possibilités politiques de maintien de programmes d’austérité. Ces faits devraient servir à mettre en doute les efforts actuels de restructuration du Sud selon la prémisse précitée d’une optimisation de sa capacité d’assurer le service de sa dette ( Bienefeld, 1994 ). Si le Sud devait répudier collectivement sa dette, ses déséquilibres extérieurs s’évanouiraient du coup, tout comme le pouvoir d’ingérence du FMI et de la BIRD. Ce n’est qu’à ce moment-là que le Sud serait en mesure de juger objectivement de la stratégie d’ajustement à privilégier, mais il est improbable qu’on en vienne là.
Dans l’état actuel des choses et malgré le militantisme occasionnel des pays débiteurs, on continue à reconnaître ses obligations en matière de dette et à réaliser des programmes d’ajustement. La restructuration est souvent synonyme de réaménagement fondamental de la politique de l’État, de la structure des institutions étatiques et de l’équilibre politique d’un pays, car les tentatives d’instauration de nouveaux régimes d’accumulation ont de vastes conséquences sociales et politiques. De telles transformations s’opèrent rarement sans heurt simplement parce qu’elles rompent l’ordonnance des influences politiques et économiques et, bien que le processus d’« internationalisation » du Sud ne diffère guère de celui que l’on impose aux pays du Nord — et au Canada avec l’Accord de libre échange ( ALE ) et l’Accord de libre-échange nord-américain ( ALENA ) —, il est plus manifestement
l’aboutissement de pressions extérieures, ce qui fait que, même lorsque des éléments nationaux en accord idéologique avec le FMI et la BIRD en font la promotion, il suscite une conscientisation et du ressentiment chez les nationalistes du Sud ( Cox, 1987, p. 265 ).
Un des principaux objectifs des programmes d’ajustement structurel a été d’affaiblir l’État et de réordonner le pouvoir économique au profit des groupes orientés vers le marché. En réalité, cela veut dire que l’on transforme radicalement la trame institutionnelle et les rapports de pouvoir dans les pays en voie d’ajustement, ce qui s’accompagne souvent d’une évolution appréciable de la distribution des revenus et de la richesse. On ne s’étonnera donc pas que les politiques d’ajustement aient de très vastes conséquences politiques. Les programmes d’ajustement ont souvent pour effet initial d’accroître l’instabilité politique, car l’État perd de ses recettes, de son influence et de son statut ( Shaw et Inegbedion, 1994, p. 400 ). Il est souvent plus facile de saper les institutions en place que d’en établir de nouvelles qui soient viables, et la polarisation de la société s’accroît parce que le nouveau régime économique crée des gagnants et des perdants chez les travailleurs, les habitants des régions rurales et les professionnels de la classe moyenne en fonction de la capacité de ces éléments à accéder aux devises et à tirer parti des nouvelles possibilités du marché. En fait, l’absence d’une classe moyenne solide et l’incapacité des programmes d’ajustement de promouvoir un relatif égalitarisme social expliquent en partie la difficulté que l’on éprouve à se doter d’institutions nationales fortes et stables. Là encore, les prescriptions des programmes d’ajustement orthodoxes jurent avec l’expérience des « cas de réussite » de l’ajustement en Asie de l’Est, les sociétés en cause ayant tendance à être bien plus égalitaristes dans la distribution des revenus, d’où leur succès — pense-t-on comme explication partielle du moins — dans l’édification de solides institutions nationales ( IRNUDS, 1995, p. 48-49 ).
Il faut aussi s’interroger sur le lien entre l’ajustement économique et la libéralisation politique, question dont nous traiterons plus loin au chapitre 4 lorsque nous aborderons la question des « économies en transition » de l’Europe orientale. À la première époque des programmes d’ajustement structurel, le FMI a soutenu que, pour réussir, les réformes doivent s’appuyer sur des gouvernements « forts » ( Thorp et Whitehead, 1980, p. 11 ), c’est-à-dire sur des gouvernements peu soucieux de démocratie selon l’interprétation que l’on en a donnée. Les critiques font valoir que les programmes de réforme ont été associés de fait à l’autoritarisme et à l’étouffement des débats et des oppositions politiques ( Bangura, 1986, 1992 ; Hutchful, 1987 ; Beckman, 1992 ) et qu’un programme d’ajustement structurel incapable de s’appuyer sur un programme politique jouissant de vastes appuis dans la population est pour ainsi dire voué à l’échec ( Campbell, 1989, p. 160 ).
Récemment, lorsqu’on s’est intéressé plus sérieusement aux conséquences politiques des réformes, le FMI et la Banque mondiale se sont tous deux rangés aux
points de vue de leurs critiques. Le FMI a évoqué la nécessité d’une concertation pour la constitution d’une masse critique de réformes ( FMI, Survey, 8 janvier 1996, p. 23 ), alors que la Banque soutenait que les réformes de politiques ne sauraient être durables sans un ferme engagement de l’État ni de vastes appuis populaires ( Banque mondiale, 1994a, p. 217 ). L’une et l’autre de ces institutions font valoir les impératifs de bon gouvernement, de reddition de comptes, de libre discussion des politiques, de droits de la personne et de primauté du droit, d’où l’impression que les réformes doivent reposer sur des bases démocratiques pour être fécondes. La difficulté est que ces mêmes réformes risquent de perturber les bases économiques de la clientèle politique des gouvernements, les relations de clientélisme qui sous-tendent le vieil ordre politique. C’est ainsi que l’ajustement structurel est source de précarité politique pour les dirigeants africains et va peut-être à l’encontre du développement démocratique. Quels qu’en soient les avantages à long terme, la stabilisation et l’ajustement ont un prix à court terme et des conséquences politiquement déstabilisantes sur la distribution qui viennent menacer la durabilité des réformes économiques et la stabilité des régimes africains ( Schmitz et Gillies, 1992, p. 58 ). La question est donc de savoir comment soutenir politiquement des réformes qui jouissent d’appuis si faibles et si morcelés ( Bangura, 1992 ; Beckman, 1992 ).
L’expérience latino-américaine nous enseigne que les rapports entre libéralisation politique et libéralisation économique sont fort complexes. Il semblerait que les démocraties établies réussissent tout aussi bien que les régimes autoritaires à mener à bien des réformes économiques. Ce que ces régimes ont en commun, c’est peut-être l’absence d’une opposition politique cohérente, mais il reste que la volonté des gouvernements démocratiques de procéder à des réformes doit aussi recevoir un large appui du public. Les démocraties naissantes paraissent toutefois trouver difficile d’imposer une discipline en matière économique ( Schmitz et Gillies, 1992, p. 59-60 ) et peuvent s’abstenir de prendre des décisions en adoptant des positions centristes et abstentionnistes. Ce repli peut se tolérer si tous y voient une mesure temporaire et qu’il apporte de nets avantages économiques, mais il pourrait être préjudiciable à des institutions démocratiques fraîchement écloses ( Damill et Frenkel, 1996 ). Le champ du débat public sur les programmes d’ajustement tend à être fort circonscrit quel que soit le régime politique, les réformes étant présentées comme des nécessités techniques qui vont de soi. En ce sens, il existe certainement une solution de continuité entre les phases autoritariste et électoraliste du néolibéralisme avec pour conséquence une moindre présence du citoyen ( Nef, 1995, p. 73 ).
Si on entend continuer à rembourser les dettes et éliminer les goulets d’étranglement à l’importation, les gouvernements n’ont d’autre choix que d’accepter les programmes du FMI et de la BIRD. Parfois, on menace aussi de retirer l’aide dans le but d’orienter les gouvernements dans la direction souhaitée. Certains
gouvernements se sont engagés dans la voie de l’ajustement structurel dans l’espoir de pouvoir, après cet « amorçage de pompe » de l’économie, se remettre à produire des excédents et les mettre au service de stratégies plus « intérieures » de développement. Il y a des cas classiques comme ceux du Ghana, du Mozambique, de l’Ouganda, de la Tanzanie. Que ce genre de recours tactique aux ressources et aux programmes d’ajustement soit réalisable ou non, qu’il mène à un nouveau cycle d’endettement et de dépendance à l’égard de l’aide extérieure et que l’État perde de ce fait la capacité d’adopter des « politiques nationales » et d’affecter ses excédents comme il l’entend, voilà autant de questions à examiner. Ce que l’on sait à ce jour ne va cependant pas en ce sens, puisque les programmes d’ajustement créent leur propre dynamique socio-politique qui va généralement à l’encontre d’une évolution « intérieure ».
Nous nous sommes quelque peu étendus sur les tendances des relations Nord–Sud pendant la décennie 1980 en ce qui concerne la production, le commerce, les finances et la distribution des revenus. Dans le présent chapitre, notre propos sera plus spéculatif, car nous examinerons quatre éléments d’évolution ayant trait aux politiques et aux aspects structurels qui sont susceptibles d’avoir d’importantes conséquences sur les rapports Nord–Sud dans la décennie 1990 : i ) réduction du déficit extérieur ( et intérieur ) américain ; ii ) possibilité d’une domination de l’économie mondiale par un triumvirat de grands blocs de commerce et d’investissement ; iii ) application des accords de l’Uruguay Round du GATT ; iv ) effondrement du communisme en Europe orientale et en Union soviétique. Les trois premiers montrent la difficulté croissante pour le capital de composer avec la décroissance à long terme des marges bénéficiaires et pour les gouvernements de faire face par leurs politiques à l’instabilité qui s’ensuit. Depuis l’effondrement du
bloc soviétique, la concurrence entre grandes puissances capitalistes transparaît à nouveau davantage dans les affaires internationales, bien que le capital soit en voie de mondialisation. Les ententes officielles en matière de coopération régionale ou multilatérale dressent le cadre juridique et politique où s’exerce cette concurrence et traduisent les tensions qui persistent entre des intérêts nationaux encore puissants, les intérêts régionaux qui voient le jour et la tendance à la mondialisation qui se manifeste.
Les gouvernements et les populations du Sud ont très peu à dire sur la façon dont on gérera ces quatre questions, mais ils n’en subiront pas moins profondément les résultats. Pour le Sud, chacune enrichira les possibilités ou accroîtra l’instabilité et les difficultés de gestion des politiques. L’effet précis obtenu dépendra seulement en partie de la façon dont les grandes puissances capitalistes façonnent ou ont façonné leurs politiques. Il variera amplement selon les régions du Sud, au premier chef en fonction de la place — suivant l’analyse que nous en avons faite dans les chapitres qui précèdent — que les pays ou les groupes de pays occupent dans la division capitaliste internationale du travail. De même, l’incidence de la réinsertion complète de l’ex-bloc communiste ( Union soviétique et Europe de l’Est ) dans le capitalisme international devrait largement varier entre régions du Sud selon l’étroitesse de leurs liens avec le régime communiste disparu et les probabilités qu’elles rivalisent avec ce qu’on appelle les « économies en transition » dans les finances et le commerce internationaux.
La stabilité relative du solde déficitaire des balances des paiements combinées des pays capitalistes industrialisés pendant la première moitié des années 1980 ( tableau 8 ) nous cache de vastes déséquilibres entre pays. Ainsi, la balance des paiements américaine s’est détériorée de plus de 150 milliards, passant d’un excédent de 8,2 milliards en 1981 à un déficit de 145 milliards en 1986, phénomène en grande partie compensé par le Japon et l’ex-Allemagne de l’Ouest avec leurs énormes excédents de balance des paiements ( tableau 16 ). En 1987, le déficit américain atteignait 167 milliards de dollars.
L’aggravation du déficit aux États-Unis a coïncidé avec une montée en flèche de leur déficit commercial avec le Sud. En 1982, les importations américaines en provenance du Sud excédaient de 14 milliards les exportations à destination du Sud, mais ce déficit devait prendre de vastes proportions pour atteindre 72 milliards en 1987 ( tableau 17 ), soit 60 % du déficit américain au compte courant cette année-là. Plus de la moitié de ce déséquilibre est imputable au commerce avec
Tableau 16. Balance des paiements et balance commerciale des pays industriels, 1981–1993
|
Balance ( milliards $ ) | ||||||
|
1981 |
1986 |
1987 |
1989 |
1991 |
1992 | |
|
Balance des paiements | ||||||
|
Pays industriels |
–23,7 |
–27,1 |
–66,7 |
–84,2 |
–35,6 |
–41,4 |
|
États-Unis |
+8,2 |
–145,4 |
–167,3 |
–101, 6 |
–6,9 |
–67,9 |
|
Japon |
+4,8 |
+85,8 |
+87,0 |
+57,2 |
+72,9 |
+117,6 |
|
Allemagne a |
–3,6 |
+39,5 |
+45,9 |
+57,4 |
–19,2 |
–21,0 |
|
Balance commerciale | ||||||
|
Pays industriels |
–6,5 |
+18,0 |
–32,8 |
–36,9 |
+17,9 |
+35,3 |
|
États-Unis |
+12,6 |
–121,5 |
–159,6 |
–90,3 |
–28,5 |
–96,1 |
|
Japon |
+6,2 |
+87,3 |
+96,4 |
+37,9 |
+58,7 |
+132,3 |
|
Allemagne a |
+2,4 |
+46,8 |
+70,5 |
+64,1 |
–1,9 |
+32,2 |
Source : PEM ( FMI, diverses années).
a Les données relatives à l’Allemagne avant 1990 portent sur la seule Allemagne de l’Ouest.
Tableau 17. Commerce des États-Unis avec le Sud, 1987 et 1992
|
1987 ( milliards $ ) |
1992 ( milliards $ ) | |||||
|
Importations américaines |
Exportations américaines |
Solde |
Importations américaines |
Exportations américaines |
Solde | |
|
Amérique latine |
44,3 |
29,6 |
–14,7 |
64,5 |
67,8 |
+3,3 |
|
4 NPI est-asiatiques |
61,3 |
23,6 |
–37,7 |
65,1 |
48,5 |
–16,6 |
|
Chine |
6,9 |
3,5 |
–3,4 |
27,4 |
7,5 |
–19,9 |
|
OPEP |
24,2 |
10,4 |
–13,8 |
33,1 |
21,1 |
–12,0 |
|
Afrique |
12,2 |
4,1 |
–8,1 |
14,7 |
6,8 |
–7,9 |
|
Tout le Sud |
161,3 |
89,6 |
–71,7 |
232,9 |
181,4 |
–51,5 |
Source : DTS ( FMI, 1993 ).
Nota : NPI, nouveaux pays industriels ; OPEP, Organisation des pays exportateurs de pétrole.
les quatre NPI est-asiatiques, un cinquième environ au commerce avec les pays pétroliers et autant au commerce avec l’Amérique latine. Depuis le milieu des années 1980, les pays du Sud craignent que les États-Unis ne tentent de réduire leur déficit extérieur d’une manière préjudiciable à leurs propres exportations et donc à la croissance des revenus, et ce, par l’imposition directe de contraintes commerciales, l’adoption de politiques intérieures restrictives ou la dévalorisation des changes.
On ne s’est pas entendu aux États-Unis sur les facteurs à l’origine du déficit du compte courant. Le problème est que certaines des explications fournies semblaient impliquer que, pour diminuer le déficit, on ne disposait que de moyens qui risquaient de nuire aux intérêts du Sud. La politique américaine du déficit constitue donc un grand sujet d’inquiétude pour le Sud et, comme on prévoit que le
déficit augmentera beaucoup, la question demeurera importante encore assez longtemps pour les relations Sud–Nord.
Le Council of Economic Advisers ( CEA ) a donné une triple explication de l’alourdissement du déficit américain au début des années 1980. D’abord, la crise de l’endettement a réduit la demande de marchandises américaines dans les pays d’Amérique latine et les autres pays débiteurs en rendant ceux-ci moins capables de payer ce qu’ils achètent. Le CEA a jugé que ce facteur expliquait un peu moins de 25 % de l’augmentation du déficit de 1980 à 1984 ( Fieleke, 1988, p. 136 ), soit moins du quart des 108 milliards de déficit de ces années, ce qui concorde avec l’estimation ( 12 à 25 milliards ) établie par Cline ( 1989 ). Si on ne rend compte ainsi que d’une faible partie de la montée générale du déficit, les sommes en cause sont énormes du point de vue du Sud, figurant pour 9 à 19 % de leurs importations en 1981 et représentant des pertes annuelles.
La deuxième explication que donne le CEA est que le dollar a pris de la valeur de 1980 à 1985, période où le taux de change effectif réel du dollar s’est élevé de 46 %. C’est le résultat d’apports de capitaux extérieurs aux États-Unis en réaction à des taux d’intérêt réels élevés, eux-mêmes résultat d’une politique monétaire conservatrice et de déficits budgétaires croissants, le gouvernement Reagan ayant voulu ménager une reprise économique par des dépenses militaires, des interventions keynésiennes et un allégement des charges fiscales imposées aux riches. De 1979 à 1985, le déficit budgétaire américain s’est accru de 0,5 à 3,3 % du PNB, se chiffrant désormais à plus de 200 milliards. L’écart entre épargne et investissements intérieurs a été comblé par des apports de capitaux étrangers, qui sont passés de –0,1 à +2,9 % du PNB en 1985. Le dollar américain s’est ainsi valorisé par rapport aux monnaies des principaux partenaires commerciaux, ce qui a sérieusement nui à la compétitivité américaine. De 1981 à 1983, les revenus des États-Unis à l’exportation ont fléchi de presque 30 milliards ou d’environ 10 % et sont demeurés au-dessous de leur niveau de 1981 jusqu’en 1987. En revanche, les importations ont fortement progressé, gagnant 282 milliards ( hausse de 48 % ) de 1981 à 1986 ( FMI, SFI, 1988, p. 721 ).
Un dollar fort aurait déjà rendu les importations plus attrayantes, mais des taux singulièrement élevés de croissance économique ont aussi contribué à l’essor de la demande à l’importation. C’est un troisième facteur qui explique l’alourdissement du déficit extérieur. Pendant les premières années de la décennie 1980, les taux de croissance du PNB dépassaient largement ceux de la décennie précédente, culminant à 6,7 % en 1984 et constituant une source d’expansion pour toute l’économie mondiale. Le CEA attribue à ce facteur le quart du déficit du compte courant. Quant à la valorisation du dollar, on pourrait lui imputer plus de 50 % du déficit, ce qui en ferait donc le facteur le plus important ( Fieleke, 1988, p. 136 ).
On pourrait soutenir que, si le Council of Economic Advisers a correctement analysé les causes du déficit, les mesures correctives à prendre découlent directement de son diagnostic. La dévalorisation du dollar serait la grande politique à adopter, suivie d’une contraction des taux de croissance et d’une solution durable et expansionniste aux problèmes d’endettement des grands pays débiteurs. Toutefois, beaucoup ont contesté l’explication que donne le CEA de l’accroissement du déficit du compte courant et même ceux qui se rangeaient à son avis convenaient de la difficulté de s’attaquer au problème par ces trois moyens. Les critiques portaient sur les interprétations structuralistes et monétaristes de l’évolution de l’économie américaine, bien que de telles étiquettes nous cachent le degré souvent élevé de chevauchement de ces conceptions.
La conception structuraliste présente un certain nombre de variantes, mais ses tenants partagent la conviction que la croissance du déficit du commerce de produits manufacturés est la clé du problème de la balance des paiements et que la dévalorisation ne représente au mieux qu’une solution partielle et, pour certains, impraticable ou inopportune. Certains imputent l’origine du problème à une longue décroissance de la productivité des États-Unis par rapport à celle du Japon et d’autres pays fournisseurs, souvent asiatiques ( par exemple, Dertouzos et al., 1989, p. 33 et ss. ). L’existence de déficits structurels dans un éventail limité de biens de consommation explique en grande partie le déficit commercial. Il s’agit des véhicules automobiles, des produits électroniques, des articles vestimentaires, des chaussures, des produits du papier et des meubles ( Lenz, 1992, p. 547 ). Un grand nombre de ces industries se situent à l’étranger et seront difficilement rapatriées par les seules vertus de la dévalorisation du dollar, bien que celle-ci soit peut-être nécessaire au maintien de la compétitivité à l’exportation et des capacités actuelles. La solution résiderait plutôt dans l’accroissement du taux d’investissement qui élèverait à son tour la productivité, ce à quoi on peut parvenir en attirant les investissements directs extérieurs — phénomène déjà important dans le secteur de l’automobile — mais surtout en haussant les taux intérieurs d’investissement. Pour ce faire, il faudra améliorer le cadre budgétaire et réglementaire où les fabricants exercent leur activité.
D’autres encore, pour qui le manque d’investissements est la clé du problème, s’attachent davantage à la nécessité de relever le taux intérieur d’épargne par l’élimination du déficit budgétaire, la diminution du taux de croissance de la consommation et la réduction du coût effectif du capital au moyen d’allégements fiscaux relatifs à l’épargne ( Hatsopoulos et al., 1990 ). Si ces solutions sont conçues pour redresser la balance commerciale américaine par une incitation au remplacement accru des importations et par une amélioration de la compétitivité à l’exportation, elles ne devraient pas représenter une grande menace pour les fournisseurs du Sud. Les débouchés qui s’offrent aux fabricants du Sud pourraient encore croître, si on augmente l’épargne intérieure aux États-Unis en restreignant
la croissance de la consommation plutôt qu’en réduisant la consommation même dans l’ensemble, et si on compense les effets déflationnistes de la réduction du déficit budgétaire par une hausse des exportations et des investissements intérieurs.
Il y a d’autres interprètes structuralistes de la situation du déficit qui y voient le résultat des pratiques commerciales déloyales adoptées par les gouvernements étrangers. On signale que des structures et des pratiques institutionnelles interdisent l’accès de certains marchés, que d’autres font fi des brevets et des droits de propriété intellectuelle, que divers pays font du « dumping » aux États- Unis soit en cassant les prix, soit en versant, ouvertement ou implicitement, des subventions aux exportateurs. Ce point de vue a favorisé l’éclosion de l’école du « commerce administré » qui préconise une intervention commerciale directe des autorités américaines pour réparer les torts ainsi appréhendés. Les pays du Tiers-Monde et les autres qui présentent de hauts taux de croissance des exportations ou un important excédent dans leur commerce avec les États-Unis seraient alors des cibles évidentes et auraient lieu de s’inquiéter si cette façon de s’attaquer au déficit devait faire des adeptes.
Une dernière école « structuraliste » qui aboutit à une forme de commerce administré dans les politiques qu’elle prescrit nie l’efficacité de la dévaluation comme moyen de combattre le déficit. Elle soutient qu’une dévalorisation modeste n’aura guère d’effet ou peut-être même un effet « pervers » ( effet de courbe en J ) et que les fortes dévalorisations nécessaires à l’équilibrage des comptes seraient inflationnistes et viendraient largement détériorer les termes de l’échange. Les États-Unis s’en trouveraient plus pauvres, mais sans gain de compétitivité ( Kuttner, 1991 ). Cette analyse pourrait montrer l’intérêt de mesures tarifaires contre les déficits commerciaux, comme l’a soutenu le Cambridge Economic Policy Group dans les années 1970 ( Krugman, 1992, p. 296 ), d’où de vives appréhensions chez les fournisseurs manufacturiers du Sud.
Enfin, il y a ceux qui voient dans la convergence des déficits du compte courant et du budget américains dans les années 1980 la preuve de l’existence d’un lien de causalité entre le secteur intérieur et le secteur extérieur. Pour les tenants de cette conception, il faudra améliorer l’équilibre budgétaire pour remédier au déficit extérieur, car on se trouvera à restreindre la demande à l’importation et, si l’économie fonctionne presque à sa capacité, on devra répondre à la demande à l’exportation en réduisant l’absorption intérieure. Le FMI accrédite cette thèse, convenant que, dans une certaine mesure, le compte courant peut être considéré comme un indicateur de l’adoption de politiques budgétaires peu appropriées, bien que reconnaissant que l’on peut aussi considérer, dans une certaine mesure, le déficit extérieur américain comme le reflet de l’efficience du marché international des capitaux ( FMI, PEM, octobre 1989, p. 39 ). Les déficits qui persistent peuvent toutefois susciter des réactions défavorables du marché avec une sérieuse contraction du revenu national par rapport à la production intérieure et, éventuellement,
des difficultés de service de la dette et des pressions en vue de l’adoption de mesures protectionnistes. Si les États-Unis entendent diminuer leur absorption d’épargne extérieure, ils doivent réduire leur déficit budgétaire pour faire une place à l’expansion correspondante des exportations nettes ou canaliser les entrées restantes de capitaux dans le financement des investissements intérieurs ( FMI, PEM, octobre 1989 ).
Quelles qu’en soient les causes, le déficit commercial des États-Unis avec le Sud a monté en flèche au début des années 1980, mais il ne faut pas en déduire que les importations en provenance du Tiers-Monde mènent nécessairement à la désindustrialisation des États-Unis. Fieleke ( 1988, p. 142 et ss. ) a constaté que, de 1980 à 1986, il n’y a eu en moyenne qu’une légère variation de 5,2 % de l’écart entre exportations et importations en proportion des livraisons manufacturières. Pour lui, il n’existe guère de lien entre la variation en points des exportations moins les importations rivales en proportion des livraisons d’une industrie, d’une part, et la variation en pourcentage de l’emploi dans cette même industrie, d’autre part ( Fieleke, 1988, p. 188 ). Il soutient que, dans un contexte où la demande est en progression rapide, la production intérieure et l’importation peuvent augmenter l’une et l’autre et que la « désindustrialisation » tient donc plus du mythe que de la réalité. Même là où il y a eu des fermetures d’usines, dans des industries où on fabrique des vêtements, de la maroquinerie, des radios, des téléviseurs ou des horloges et où les importations ont le plus pénétré, il serait inutile de blâmer les fabricants étrangers. Harris ( 1986 ) a fait valoir que les déficits causés par les énormes dépenses militaires aux États-Unis sont la cause fondamentale du déficit commercial et que tout le monde préférait rejeter le blâme sur l’étranger et ses satanés fabricants que sur une présidence américaine belliqueuse. S’il n’y avait pas d’étrangers, il faudrait les inventer ( Harris, 1986, p. 143 ).
Au cours de la seconde moitié de la décennie 1980, on se demandait s’il était possible ou non de ramener le déficit extérieur à des proportions raisonnables sans précipiter l’effondrement de l’économie mondiale par la contraction du commerce et de la production, et ce, par une récession provoquée par les États-Unis ou une intensification du protectionnisme international. Aux yeux de Cline ( 1989 ), ce niveau raisonnable serait celui qui stabiliserait, voire diminuerait un peu le rapport dette extérieure–PNB avec un financement assuré par le réinvestissement aux États-Unis des revenus touchés par les étrangers sur leurs avoirs aux États-Unis. Cet auteur le fixait à environ 50 milliards en 1992. Il pensait qu’on pouvait ménager un atterrissage en douceur grâce à une collaboration internationale en matière de réaménagement des changes et grâce aussi à des politiques expansionnistes adoptées par tous les grands partenaires commerciaux des États-Unis sauf les quatre tigres asiatiques. Pour leur part, les États-Unis devaient équilibrer leur budget d’ici 1991.
De 1985 à 1988, le taux de change réel du dollar américain a largement baissé, de 40 % environ. Cela a fait rapidement augmenter les exportations américaines, de 60 % de 1986 à 1989, et a modéré la croissance des importations, de moins de la moitié de ce taux ( FMI, DTS, 1993, p. 403 ). Le résultat a été une nette amélioration de la balance commerciale et du solde du compte courant ( tableau 16 ). Cela s’est réalisé sans récession aux États-Unis. En fait, le PIB a crû en moyenne de 3 % environ par an pendant cette période, ce qui a amené certains à affirmer que, tout compte fait, l’analyse récente tendait à confirmer ce qu’on pense depuis longtemps, c’est-à-dire que les taux de change fonctionnent ( Krugman, 1992, p. 289 ), malgré d’importants décalages temporels. Il reste que la contraction soudaine de la balance commerciale en 1990 s’explique par une récession naissante, qui a ralenti les importations américaines. En 1991, les importations de marchandises ont diminué, alors que les exportations continuaient d’augmenter. On comprend mieux que le déficit du compte courant se soit pour ainsi dire évanoui cette année-là, mais il faut aussi y voir en partie l’effet d’entrées massives et ponctuelles de capitaux en provenance des alliés devant contribuer au règlement des factures de la Guerre du Golfe. On a toutefois prévenu les atterrissages en catastrophe et la demande à l’importation a décru seulement cette année-là.
En 1992, le déficit commercial des États-Unis a réévolué en hausse, atteignant 96 milliards, dont la moitié dans les échanges avec le Sud, et notamment avec les quatre tigres asiatiques, la Chine, les pays exportateurs de pétrole ( tableau 17 ) et le Brésil ( 2,4 milliards ). Le déficit du compte courant s’était lui aussi remis à monter, passant à 68 milliards en 1992 et à 104 en 1993, soit le double de ce que Cline avait espéré dans ce dernier cas. En 1996, ce même déficit atteignait les 165 milliards, soit à peu près son niveau de 1987, et correspondait à 2,2 % du PIB ( FMI, PEM, mai 1997, tableau A28 ). On s’attendait à ce qu’il s’accroisse de 20 milliards encore en 1997. On ne peut non plus parler de bel optimisme en ce qui concerne la réduction du déficit budgétaire. On a dit que l’étroite convergence des deux déficits pendant les années 1980 s’explique partiellement par le haut coût du renflouement des établissements d’épargne et de prêt en faillite et était donc suspecte pour cette raison et d’autres ( Krugman, 1992, p. 316 ). Les tenants de l’orthodoxie en ont conclu que les taux de change étaient le principal facteur. Toutefois, le déficit budgétaire demeure élevé et, bien qu’ayant baissé par rapport au PIB, il se situait toujours à 2,7 % de ce dernier en 1996. On prévoyait qu’il serait en correspondance avec le déficit du compte courant en 1997 ( FMI, PEM, mai 1997, tableau A14 ).
Aux yeux du Sud, la persistance d’importants déficits intérieurs et extérieurs aux États-Unis soulève un certain nombre de questions. Il y a d’abord le problème d’équité internationale qui se pose lorsqu’une des nations les plus riches du globe absorbe une si grande partie de l’épargne mondiale, alors que les pays à revenu faible ou intermédiaire ont de la difficulté à mobiliser des capitaux extérieurs
suffisants. Disons ensuite qu’on a seulement pu éviter un atterrissage en catastrophe par le passé à cause des taux de croissance passablement élevés du monde industrialisé, ce qui amène à s’interroger sur la durabilité et plus particulièrement sur l’opportunité d’une telle croissance à long terme. Ce sont là des questions que nous aborderons au dernier chapitre. Contentons-nous de dire pour l’instant que la gestion des déficits américains autrement que par une croissance accrue soulève d’importantes questions d’équité difficiles à résoudre tant aux États-Unis que dans le monde.
La réapparition du déficit extérieur et la persistance du déficit budgétaire devraient bientôt faire renaître le débat sur l’efficacité relative des choix de politiques aux États-Unis, ainsi que des appréhensions dans le Sud et ailleurs quant aux mesures à prendre pour y faire face. Ces questions sont loin d’être oiseuses, car les États-Unis, ainsi que nous le verrons dans les prochains chapitres, ont effectivement adopté certaines des méthodes de l’école du « commerce administré » vers la fin des années 1980 et au début des années 1990, lors même qu’ils tentaient de réduire leur déficit par la dévalorisation du dollar. La gestion de l’économie américaine et la régulation de la concurrence entre les grandes puissances capitalistes et entre ces puissances et les nouveaux pays industriels continueront à représenter un grand défi tout au long de la dernière décennie de ce siècle avec peut-être de vastes conséquences sur tous les pays du Sud.
Malgré les nettes tendances à l’internationalisation du commerce et du capital que nous avons évoquées au chapitre 2 et malgré la facilitation et la légitimation de ce mouvement par des institutions financières internationales comme le GATT, le FMI et la BIRD, on craint dans certains milieux que l’économie mondiale ne se disloque en trois grands blocs commerciaux, chacun cultivant des politiques de libéralisation des échanges entre les pays de sa région, tout en adoptant des politiques néomercantilistes à l’égard des pays des autres régions ( Smith, 1989, p. 25 ), jugulant, voire renversant le mouvement de mondialisation. Ces blocs régionaux, en l’occurrence l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie, seraient chacun dominés par une grande puissance économique nationale, autour de laquelle graviteraient les autres économies nationales de la région. Les pôles en question seraient les États-Unis, l’Allemagne et le Japon respectivement.
À l’origine de ces craintes réside la constatation du caractère nettement régional de la mondialisation et d’une nette tendance à l’institutionnalisation d’une coopération régionale accrue en Europe et en Amérique du Nord. Ajoutons que, dans la dernière moitié de la décennie 1980, tant l’Europe que les États-Unis
ont commencé à se doter de politiques commerciales à forte saveur néomercantiliste. Les États-Unis sont en effet devenus volontaristes, dans leur politique du commerce, envers les pays avec lesquels ils essuyaient d’importants déficits commerciaux. Signalons enfin que les progrès ont été fort lents dans les pourparlers de l’Uruguay Round du GATT et se sont révélés particulièrement laborieux en ce qui concerne les services, l’agriculture et les droits de propriété intellectuelle. Dans ce contexte, certains ont vu la préférence marquée par les États-Unis pour des accords commerciaux bilatéraux comme tout à fait menaçante pour la libéralisation des échanges mondiaux. Nous approfondirons maintenant ces thèmes et jaugerons les conséquences possibles de la formation de blocs commerciaux sur le Tiers-Monde. Ce faisant, nous évaluerons les probabilités de formation de blocs régionaux.
Le tableau 18 illustre bien le caractère régional des relations commerciales dans le monde. Dans chaque cas, le commerce intrarégional a tendance à l’emporter sur tout commerce interrégional. Le phénomène est particulièrement marqué dans le cas de la Communauté européenne ( CE ), où le commerce intrarégional représente presque 60 % de tout le commerce. Dans tous les cas, le commerce intrarégional a progressé plus rapidement que l’ensemble du commerce depuis 1980 ( tableau 19 ). Dans le cas de la CE, ce mouvement vient tout simplement encore renforcer une tendance très prononcée depuis 1958, année où les échanges intrarégionaux ne représentaient que 35 % du total ( Lopez-Claros, 1987 ).
Bien sûr, les données sont loin d’être limpides. L’Amérique du Nord commerce presque autant extérieurement avec l’Asie qu’intérieurement et ses échanges avec la CE tiennent toujours une place appréciable ( 19 % ) dans son commerce.
Tableau 18. Valeur et importance relative du commerce régional, 1990
|
Destination | ||||
|
Provenance |
États-Unis et Canada |
Communauté européenne |
Japon et Asie a |
Total |
|
États-Unis et Canada | ||||
|
Valeur ( milliards $ ) |
347 |
217 |
324 |
1 159 |
|
Part des exportations mondiales ( % ) |
30,0 |
18,7 |
28,0 |
100 |
|
Communauté européenne | ||||
|
Valeur ( milliards $ ) |
127 |
1 649 |
205 |
2 716 |
|
Part des exportations mondiales ( % ) |
8,0 |
60,7 |
7,5 |
100 |
|
Japon et Asie | ||||
|
Valeur ( milliards $ ) |
324 |
205 |
553 |
1 353 |
|
Part des exportations mondiales ( % ) |
23,9 |
15,2 |
40,9 |
100 |
Source : DTS ( FMI, diverses années ).
Nota : Les chiffres correspondant à chaque région représentent la somme des importations et des exportations.
a L’Asie comprend Hong-Kong, Singapour, la Corée, la Chine et les autres pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est.
Tableau 19. Taux de croissance du commerce interrégional et intrarégional, 1980–1990
|
Taux annuels composés ( % ) | ||||
|
États-Unis et Canada |
Communauté européenne |
Japon et Asie a |
Total | |
|
États-Unis et Canada |
8,5 |
7,0 |
12,0 |
7,9 |
|
Communauté européenne |
7,0 |
7,9 |
13,3 |
6,4 |
|
Japon et Asie a |
12,0 |
13,3 |
7,3 |
9,5 |
|
Total |
7,9 |
6,4 |
9,5 |
6,1 |
Source : DTS ( FMI, diverses années ) et calculs de l’auteur.
a À l’exclusion de Taiwan pour lequel nous ne disposions pas de données en 1980.
Ajoutons que les échanges de la CE et de l’Amérique du Nord avec le Japon et l’Asie ont augmenté plus rapidement que le commerce intrarégional dans les trois blocs ( tableau 19 ).
Les caractéristiques mondiales des investissements sont encore plus ambiguës que les caractéristiques commerciales. Bien que les données soient incomplètes et tendent à sous-estimer les réinvestissements de bénéfices, le tableau 20 met en évidence une circulation considérable d’investissements dans les deux sens entre l’Europe et l’Amérique du Nord et indique que ce double mouvement s’est largement et constamment amplifié de 1975 à 1992. Jusqu’en 1985, ces régions rendaient compte chacune de plus de la moitié des investissements extérieurs directs de l’autre et leurs investissements interrégionaux croissaient plus vite que leurs investissements intrarégionaux respectifs. Depuis lors cependant, le mouvement s’est inversé et, dans la CE, les mouvements intrarégionaux d’investissements ont largement distancé les flux entre la Communauté et l’Amérique du Nord. Cette progression pourrait toutefois être en grande partie une illusion statistique, puisque les données de 1975 et 1985 au tableau 20 portent uniquement sur l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni et que la CE s’est élargie depuis 1985. Les données globales indiquent néanmoins que les investissements extérieures directs ont triplé à la CE et doublé seulement en Amérique du Nord de 1985 à 1992 ( Nations Unies, WIR, 1994, p. 419 ). L’interdépendance demeure toutefois importante. Les investissements extérieurs directs du Japon sont étonnamment modestes si on considère que sa balance des paiements est constamment excédentaire, ce qui s’explique par la préférence que marquent les grands gestionnaires des abondants fonds japonais d’épargne personnelle, d’assurance et de retraite pour les obligations étrangères à long terme ( Ariyoshi, 1988 ). Et pourtant, les investissements extérieurs du Japon ont fortement augmenté pendant cette période dans toutes les régions, et notamment en Amérique du Nord et en Asie. Depuis 1985, les investissements directs des Japonais à l’étranger ont fait un bond de près de 300 milliards de dollars, mais ceux-ci continuent à nettement privilégier les obligations, en ayant acheté pour un total de presque 490 milliards entre 1985 et 1995
Tableau 20. Caractéristiques régionales des stocks déclarés d’investissements extérieurs directs, 1975–1992
|
Destination | |||||||||||||||
|
États-Unis et Canada |
Communauté européenne a |
Japon |
Total b | ||||||||||||
|
Provenance |
1975 |
1985 |
1992 |
1975 |
1985 |
1992 |
1975 |
1985 |
1992 |
1975 |
1985 |
1992 | |||
|
Investissements extérieurs directs ( milliards $ ) | |||||||||||||||
|
États-Unis et Canada |
34,6 |
74,2 |
117,2 |
51,4 |
161,9 |
223,5 |
3,3 |
9,2 |
28,7 |
124,2 |
250,7 |
582,8 | |||
|
Communauté européenne a |
25,3 |
133,2 |
216,9 |
33,9 |
66,3 |
350,2 |
0,3 |
1,5 |
9,8 |
74,5 |
263,6 |
799,3 | |||
|
Japon |
3,7 |
26,7 |
169,5 |
2,4 |
10,8 |
70,7 |
– |
– |
– |
15,9 |
83,6 |
386,6 | |||
|
Stocks totaux selon la provenance b |
– |
– |
– |
– |
– |
– |
– |
– |
– |
214,6 |
597,9 |
1 768,6 | |||
|
Stocks totaux selon la destination b |
67,3 |
253,6 |
535,7 |
87,7 |
239,0 |
724,1 |
3,9 |
12,6 |
26,9 |
158,9 |
505,2 |
1 286,7 | |||
Source : Calculs d’après les données du CNUST ( 1988 ) et d’Industrie Canada ( 1996 ).
a Comprend seulement les Pays-Bas, l’Allemagne et le Royaume-Uni en 1975 et 1985.
b Stocks mondiaux totaux pour ces trois régions.
( Nations Unies, SESM, 1996, p. 333 ). Disons enfin que le Japon investit bien plus à l’étranger que le reste du monde ne le fait en sol japonais et que le fossé s’est considérablement creusé après 1985. Comme nous le verrons, cet écart est devenu une importante pomme de discorde avec les partenaires commerciaux du Japon.
De telles ambiguïtés des données sur le commerce et les investissements ont amené certaines personnes à conclure que l’émergence de blocs commerciaux est impossible, puisque le commerce obéit à des tendances mondiales plutôt que régionales ( Kolko, 1988, p. 232 ) ; d’autres ont parlé d’une tendance dominante vers une meilleure intégration de l’économie mondiale et affirmé que, par conséquent, toute régionalisation importante de l’économie politique internationale était improbable ( Gill et Law, 1988, p. 368 ). Si cette seconde conclusion reste prudente, c’est, bien sûr, en raison des incertitudes de l’évolution du commerce mondial. De fait, le succès même du Japon, des quatre NPI est-asiatiques et des autres pays de l’ANASE dans leur pénétration des marchés européen et nord-américain ces dernières années a suscité des politiques commerciales restrictives qui, mises dans le contexte des autres éléments d’évolution du commerce, semblent devoir améliorer les perspectives d’une régionalisation plus poussée du commerce mondial.
La grande crainte est que l’unification du marché intérieur européen depuis 1992 et l’adhésion des pays de l’Europe de l’Est et de la Zone européenne de libre-échange ( ZELE ) ne viennent renforcer les tendances autarcisantes dans cette région, alors même que l’Accord de libre-échange canado-américain et l’Accord de libre-échange nord-américain ultérieur avec le Mexique créent un bloc commercial nord-américain tourné vers soi.
Ces appréhensions ont été attisées par l’adoption de politiques néomercantilistes tant dans la Communauté européenne qu’aux États-Unis depuis les années 1980. Les tarifs demeurent élevés en Europe et aux États-Unis, où le tiers et 17 % respectivement des postes tarifaires présentent des taux de droit NPF ( nation la plus favorisée ) de plus de 10 %. Les restrictions non tarifaires, et plus particulièrement les limitations volontaires à l’exportation ( LVE ) — ou les ententes bilatérales de restriction à l’exportation — se sont rapidement propagées ces dernières années, passant de 50 environ en 1978 à 135 en 1987 et à 260 en 1988 ( Boonekamp, 1989 ). La plupart viennent de la CE et des États-Unis. En fait, sur les 99 grandes restrictions en cours que l’on pouvait recenser en 1986, la CE était à l’origine de 55 et les États-Unis, de 32. Ces limitations portaient sur l’acier, les denrées agricoles, l’automobile, le textile, le vêtement, l’électronique, etc. Les restrictions de la CE visaient le Japon avec une proportion estimative de 34 % de ses exportations à la CE en 1984, tout comme Taiwan, la Corée, d’autres pays en développement et l’Europe de l’Est. Quant aux restrictions américaines, elles avaient principalement pour cible le Japon, la Corée, la CE et le Brésil. Presque le
tiers des exportations japonaises aux États-Unis font maintenant l’objet de LVE ( Boonekamp, 1989 ).
Depuis 1984, la CE et les États-Unis ont adopté de sévères mesures législatives et autres contre le dumping afin d’empêcher quiconque de se soustraire aux ordonnances antidumping. Sur 1 148 enquêtes antidumping instituées de 1985 à 1992, la CE en avait 242, les États-Unis 300, l’Australie 282 et le Canada 129. Les principales régions mises en cause étaient la CE ou ses pays membres ( 209 ), le Japon ( 105 ) et les États-Unis ( 100 ), ce qui témoigne des tensions commerciales qui existent entre les trois pôles capitalistes « établis ». Des pays capitalistes naissants, en grande partie des pays en développement à revenu intermédiaire, ont également été des cibles importantes, notamment la Corée du Sud ( 78 ), la Chine ( 69 ), Taiwan ( 68 ), le Brésil ( 54 ), ainsi que Hong-Kong, le Mexique et la Turquie ( 22 chacun ). Les anciens pays européens du bloc socialiste ont été l’objet de 139 enquêtes ( Low et Yeats, 1994 ).
Les secteurs agricoles de la CE, de l’Amérique du Nord et du Japon jouissent d’une forte protection, ce qui en fait une importante pomme de discorde entre les trois régions. La Politique agricole commune ( PAC ) de la CE subventionne ce secteur par des mesures de soutien des prix qui ont engendré d’imposants surplus de denrées agricoles, estimés à 40 % du revenu des producteurs. On évalue à 28 % des prix à la production la valeur des subventions américaines sous forme de paiements compensatoires, de contingents à l’importation et de LVE, et à 39 % celle des subventions canadiennes ( Winglee, 1989 ). Au Japon, le haut degré de protection du riz ( 144 % ) en particulier ( Ray, 1986 ) se traduit par des subventions équivalant à 69 % de la valeur brute de la production rizicole ( Winglee, 1989 ). Depuis 1985, les États-Unis ont été particulièrement énergiques dans leur lutte contre les exportations subventionnées de denrées agricoles de la CE. Ils ont lancé cette année-là l’« Export Enhancement Program » ( EEP ou programme des subventions aux exportations ) d’abord pour aider à rétablir la part américaine dans le commerce mondial du blé et plus récemment pour promouvoir l’exportation d’autres produits culturaux. L’adoption de politiques en matière de commerce agricole a donc suscité des frictions croissantes entre la CE, le Japon et l’Amérique du Nord et elle représente une importante pierre d’achoppement dans le présent cycle de négociations du GATT.
Les frustrations causées par des initiatives commerciales multilatérales que l’on considère comme lentes, voraces en temps et à « réciprocité diffuse » ( Keohane, 1986 ) ont motivé les pays, et surtout les États-Unis, à mettre l’accent sur le bilatéralisme et la « réciprocité expresse ». Ce nouveau bilatéralisme jure nettement, sous des formes comme les LVE, avec la libéralisation des échanges, mais à d’autres égards, les États-Unis y voient un moyen de renforcer le libre-échange dans le monde. Ici, on a dit de l’ALE canado-américain de 1989 qu’il était entièrement conforme à l’article XXIV de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le
commerce, lequel permet la négociation de zones de libre-échange si les conditions suivantes se trouvent réunies : i ) les accords portent sur la majeure partie du commerce entre les pays signataires ; ii ) ils sont mis en application dans un délai raisonnable ; iii ) ils sont conçus pour étendre le commerce plutôt que pour le restreindre ; iv ) ils n’ont pas pour effet de susciter des entraves au commerce avec les pays non signataires. En fait, l’interprétation officielle que font les États-Unis de ces ententes est qu’elles peuvent stimuler le commerce et renforcer le système multilatéral ; elles seraient plus susceptibles de libéraliser le commerce que le système multilatéral ( G. Schultz, cité dans Smith, 1988, p. 91 ).
On ne peut douter que l’ALE soit allé bien au-delà de ce qui a été négocié dans l’Uruguay Round du GATT en ce qui a trait à l’ampleur des dégrèvements tarifaires, à l’étendue du traitement des services, des investissements, des ressources naturelles et des denrées agricoles et aux engagements « antisubventionnement » ( Lipsey et Smith, 1989 ). C’est précisément ce que lui reprochent ses adversaires canadiens, c’est-à-dire d’entamer largement les capacités canadiennes de suivre des politiques économiques proprement nationales. On craint en effet que cette forme de bilatéralisme, quelque conforme qu’elle soit aux règles du GATT, ne sape le système multilatéral en détournant des ressources et des volontés politiques. On redoute aussi que la propagation d’accords semblables soit d’une administration chaotique ( Krueger, 1989 ).
Ce nouveau bilatéralisme est sans contredit une conséquence naturelle de l’incapacité des autorités américaines de trouver d’autres solutions à leurs problèmes de déficit extérieur — comme nous l’avons dit —, et explique le fait que les accords de libre-échange soient devenus des instruments de la politique américaine officielle, aux termes de la Trade and Tariff Act de 1984 ( Smith, 1988 ). La nécessité de réduire les déficits a également amené des conseillers influents en politiques comme Kissinger, Vance, Thurow et Prestowitz ( Lawrence, 1989 ) et des spécialistes ( Krasner, 1986 ) à préconiser un « commerce administré » avec le Japon. La « Structural Impediments Initiative » de 1990, par laquelle les États-Unis ont voulu négocier un accès au commerce et à l’investissement au Japon, constitue un pas dans cette direction. Dans ses pourparlers bilatéraux, le Japon a dû consentir à accroître ses dépenses en travaux publics et l’accès des entreprises étrangères à ses chantiers publics, à prendre des mesures de réduction des politiques commerciales monopolistiques et restrictives et à abaisser ses prix fonciers. En contrepartie de ce que les critiques ont appelé un accord « pour refaire le Japon », les Japonais ont demandé que les États-Unis augmentent les impôts, restreignent l’utilisation de cartes de crédit, haussent l’épargne et l’investissement et relèvent la productivité en vue de combattre le déficit commercial ( Winnipeg Free Press, 25 et 28 mars 1990 ). Il convient de noter que cet accord nippo-américain, qui aura au mieux des effets à long terme seulement, a été conclu dans un contexte où de hauts représentants européens et américains ont averti le Japon que, faute d’accepter de telles
concessions, il s’exposait à perdre son accès à l’investissement et au commerce ( Globe and Mail, 5 février 1990 ).
Aux États-Unis, un tel manquement contreviendrait à l’article 301 de la « Trade Act » de 1988 qui permet au gouvernement américain de prendre des mesures de rétorsion contre des pays soupçonnés de restreindre la vente des produits américains. La persistance d’énormes déficits dans le commerce des États-Unis avec le Japon bien après les premières années de la décennie 1990 — malgré une importante dévalorisation du dollar par rapport au yen — fait ressortir l’inégalité structurelle du capitalisme mondial et les difficultés que présente la régulation internationale du capital. Le défaut de corriger les déséquilibres macroéconomiques internationaux a donc amené les États-Unis et la Communauté européenne à adopter des positions qui risquent de restreindre les échanges mondiaux de manière à renforcer le régionalisme.
On ne s’est guère attaché aux conséquences possibles sur les pays du Tiers-Monde de la formation éventuelle de blocs commerciaux régionaux. On suppose peut-être que le commerce des pays du Tiers-Monde se régionaliserait aussi, l’Afrique et le Moyen-Orient commerçant alors avec la CE, les Antilles et l’Amérique latine avec l’Amérique du Nord et les pays en développement d’Asie avec le Japon et entre eux. Si les régimes commerciaux actuels obéissent à des tendances régionales dans une certaine mesure, surtout en Amérique latine, en Afrique et dans le « reste de l’Asie », le commerce interrégional demeure très important, particulièrement pour les quatre NPI est-asiatiques et le Moyen-Orient ( tableau 21 ). Une décomposition du commerce mondial en blocs régionaux aurait donc des effets très perturbateurs sur le commerce du Tiers-Monde.
En réalité, même si des blocs devaient se former, il est peu probable que le commerce du Tiers-Monde se replie de la sorte. On ne voit pas de raison évidente pour laquelle les débouchés de grands produits de base comme le pétrole, le café, le thé ou le cacao devraient se régionaliser par-delà les tendances traditionnelles qui se manifestent aujourd’hui, et ce, simplement parce que des blocs régionaux verraient le jour. Comme il s’agit de produits relativement homogènes, on aurait de la difficulté de toute manière à faire respecter de telles restrictions régionales, et on ne voit pas bien pourquoi, en dernière analyse, quelqu’un pourrait vouloir tenter quelque chose de semblable. On pourrait peut-être faire une exception pour des produits de base d’un grand intérêt stratégique comme le pétrole, tout comme on peut imaginer que des blocs régionaux pourraient adopter une attitude manifestement impérialiste à l’égard du Tiers-Monde en cas de pénurie dans le monde. Dès 1902, Hobson ( 1965, p. 364 ) envisageait justement cette possibilité, conjecturant qu’une fédération d’États européens pourrait voir le jour où régnerait encore la coexistence pacifique, mais où les classes supérieures imposeraient un vaste tribut à l’Asie et à l’Afrique.
Tableau 21. Tendances régionales du commerce et Tiers-Monde, 1991
|
Amérique du Nord et Amérique latine |
CE, Afrique et Moyen-Orient |
Asie |
Monde entier | |
|
Amérique latine | ||||
|
Exportations ( milliards $ ) |
82,5 |
33,8 |
16,4 |
140,0 |
|
% |
58,9 |
24,1 |
11,7 |
100,0 |
|
Importations ( milliards $ ) |
86,5 |
34,1 |
4,8 |
142,0 |
|
% |
60,9 |
24,0 |
10,4 |
100,0 |
|
4 NPI est-asiatiques | ||||
|
Exportations ( milliards $ ) |
89,5 |
61,0 |
136,0 |
303,0 |
|
% |
29,5 |
20,1 |
44,9 |
100,0 |
|
Importations ( milliards $ ) |
59,5 |
55,4 |
174,5 |
311,7 |
|
% |
19,2 |
17,8 |
56,0 |
100,0 |
|
Reste de l’Asie | ||||
|
Exportations ( milliards $ ) |
32,1 |
43,0 |
119,8 |
213,3 |
|
% |
15,0 |
20,2 |
56,2 |
100,0 |
|
Importations ( milliards $ ) |
36,8 |
48,9 |
119,8 |
227,5 |
|
% |
16,2 |
21,5 |
52,7 |
100,0 |
|
Afrique | ||||
|
Exportations ( milliards $ ) |
16,2 |
47,9 |
7,5 |
87,9 |
|
% |
18,4 |
54,5 |
8,5 |
100,0 |
|
Importations ( milliards $ ) |
9,2 |
50,6 |
14,0 |
84,4 |
|
% |
10,9 |
60,0 |
16,6 |
100,0 |
|
Moyen-Orient | ||||
|
Exportations ( milliards $ ) |
19,9 |
51,8 |
50,0 |
138,7 |
|
% |
14,3 |
37,3 |
36,0 |
100,0 |
|
Importations ( milliards $ ) |
20,8 |
60,0 |
27,8 |
128,4 |
|
% |
16,2 |
46,7 |
21,7 |
100,0 |
Source : Compilation à partir de DTS ( FMI, 1992 ).
Nota : CE, Communauté européenne.
Nous allons examiner les liens entre les divers groupes de pays du Tiers-Monde et leurs pôles régionaux respectifs afin de vérifier comment chacun serait touché par une intensification du mouvement de régionalisation de l’économie mondiale.
Les garanties d’accès durable des États-Unis à des ressources stratégiques comme le pétrole, les minéraux, les produits du bois et, certains diront, l’hydro-électricité et même l’eau ont sans doute été une considération primordiale dans la négociation de l’ALE canado-américain et constituent aussi un facteur important dans l’élaboration de l’ALENA. À l’instar du Canada, le Mexique a dû s’engager dans des négociations commerciales en partie à cause des visées de plus en plus protectionnistes du gouvernement américain, qui opposait constamment des barrières non tarifaires et des restrictions liées ( droits compensateurs, par exemple ) aux exportations mexicaines. Les exportations concernées sont passées, en proportion
de toutes les exportations, de 6,5 % en 1982 à plus de 13 % en 1986 ( Trigueros, 1989 ) avec des effets radicaux dans le cas de marchandises comme les produits sidérurgiques. Pour les États-Unis, l’attrait de ces pourparlers réside dans l’accès aux ressources mexicaines et à de meilleurs débouchés pour les industries tertiaires et les investissements américains. À la différence du Canada, le Mexique possède une main-d’oeuvre abondante à très bon marché, ce qui en fait un pôle majeur d’attraction pour certains intérêts capitalistes américains, mais qui fait peser une lourde menace sur les salaires, tant privés que sociaux, des travailleurs canadiens et américains. Contrairement à ce qui se passe dans la Communauté européenne, l’ALENA ne comporte aucune disposition destinée à améliorer les conditions sociales et l’équité régionale, à renforcer les décisions démocratiques, à accroître la mobilité de la main-d’oeuvre, à protéger l’environnement et à sauvegarder le droit des gouvernements régionaux et nationaux d’adopter des politiques de développement économique ( Grinspun et Cameron, 1993 ). L’ALENA est en réalité une charte économique continentale, qui consacre les droits économiques des sociétés transnationales ( Grinspun et Cameron, 1993, p. 18 ).
Même avant la conclusion de cet accord, les États-Unis dominaient la scène commerciale mexicaine, rendant compte de plus de 70 % des échanges. On peut donc largement affirmer que le commerce régional nord-américain est une réalité depuis déjà un certain temps. La progression rapide des échanges avec les États-Unis pendant les années 1980 ( augmentation de moitié ) repose en très grande partie sur les activités d’investissement des sociétés transnationales américaines qui ont porté leur part des importations mexicaines en provenance des États-Unis de 26 à 42 % et leur part des exportations à destination des États-Unis, de 7 à 27 % ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 41 ). L’ALENA a donc eu pour effet de sanctionner et d’avancer une intégration qui s’opère déjà sur le plan de la production ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 42 ). Il y a encore quelques années, on aurait jugé minces les possibilités qu’un gouvernement mexicain adhère aux principales dispositions de l’ALENA, qu’il s’agisse de réduire les barrières commerciales ( tarifaires ou non ), d’ouvrir le pays aux investissements extérieurs, de donner des garanties aux étrangers en matière de droits de propriété intellectuelle et d’innovation technologique ou de leur permettre de faire concurrence aux Mexicains dans le secteur des services — autant d’éléments qui ressemblent étonnamment aux points à l’ordre du jour des négociations de l’Uruguay Round du GATT — et ce, parce que le Mexique se vouait à une stratégie de développement à orientation intérieure et nationaliste et à une politique de remplacement des importations. Sous le coup de la crise de l’endettement et du marasme de l’économie capitaliste mondiale qui l’avait précipitée, le Mexique a cependant décidé de libéraliser son économie. En 1986, il adhérait au GATT pour ensuite, avant même d’apposer sa signature au bas de l’ALENA, radicalement restreindre le champ d’application des permis d’importation ( le ramenant de 820 articles à 250 de 1986 à 1989 ) et des
contrôles des prix ( de 19 % des produits échangeables à moins de 1 % ), plus que réduire de moitié le taux tarifaire moyen ( Trigueros, 1989 ) et dévaluer considérablement le peso. Dans une autre grande volte-face, il a aussi voulu privatiser le plus clair de son important secteur public et a, pour ainsi dire, fermé les yeux sur les investisseurs étrangers qui ne satisfaisaient pas aux prescriptions de résultats ( contenu local, etc. ), déréglementant ainsi les investissements extérieurs de fait si ce n’est de droit ( Bueno, 1988 ). L’ALENA a donc été le prolongement logique d’une révolution de la politique économique intérieure, qui visait principalement une intégration institutionnelle plus systématique de l’économie mexicaine à l’économie américaine. Politiquement, ce mouvement traduisait une alliance croissante du grand capital national et du capital transnational, essentiellement américain, et la perte correspondante d’influence des syndicats de fonctionnaires, de la bureaucratie d’État et du petit et moyen capital, fondement du régime corporatiste antérieur, qui avait procuré une relative stabilité au pays pendant un si grand nombre de décennies ( Teichman, 1993 ). Bien que de nombreux milieux aient exprimé leur mécontentement face à l’ALENA et aux nouvelles orientations stratégiques, c’est le mouvement zapatiste du Chiapas qui a manifesté la plus vive opposition, imputant à la libéralisation économique la paupérisation de la région.
La question est donc de savoir si la poursuite de l’intégration nord-américaine mènera la région à un bloc commercial au sens où nous avons employé ce terme, c’est-à-dire à un régime régional intérieurement libéraliste, mais extérieurement protectionniste.
Le détournement d’échanges dans le commerce avec d’autres pays du Tiers-Monde ne devrait pas constituer un phénomène important dans l’ALENA. Le resserrement des liens canado-américains pourrait amener un certain détournement par le Canada, le pays benjamin, mais ses achats au Tiers-Monde sont relativement modestes au départ ( Whalley, 1989 ). Le détournement des flux commerciaux par suite du rapprochement États-Unis-Mexique ne devrait pas être important non plus, compte tenu du degré déjà élevé d’interdépendance commerciale, mais un accroissement des importations américaines de biens de fabrication mexicains nuirait sans doute aux exportations des pays en développement d’Asie et du reste de l’Amérique latine, lesquels sont actuellement assujettis à des barrières, tarifaires ou non. Fait paradoxal cependant, une meilleure intégration mexicano-américaine pourrait affaiblir l’intégration canado-américaine.
Il n’est pas sûr que les Antilles, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud profiteraient grandement d’un resserrement des liens commerciaux avec les États-Unis. Les petits pays antillais et centraméricains visés par l’Initiative du bassin des Caraïbes ( IBC ) de 1983 jouissent déjà d’un régime préférentiel unilatéral avec les États-Unis, dont sont cependant exclus certains produits vulnérables à l’importation, comme les textiles, les chaussures et les vêtements ( Fritsch, 1989 ). Les petits pays antillais figurant parmi les 68 membres du groupe Afrique-Caraïbes-Pacifique
( ACP ) de la CE ont déjà droit à un traitement préférentiel de la Communauté et comptent aujourd’hui dans leurs rangs Haïti et la République dominicaine, les deux nations antillaises qui dépendent au plus haut point des États-Unis dans leur commerce. Les pressions grandissantes qu’exercent certains producteurs latino-américains, appuyés par les États-Unis, en vue de l’abolition du protocole de la CE relatif à la banane et l’érosion du régime préférentiel du sucre de la CE par l’application des accords de l’Uruguay Round du GATT ( voir la section « Uruguay Round du GATT et conséquences sur le Tiers-Monde » ) sont susceptibles d’affaiblir les liens entre les Antilles et l’Europe, d’où un éventuel affermissement des relations antillaises avec les États-Unis au détriment, peut-être, des régimes préférentiels de l’IBC ( Fritsch, 1989 ). Certaines données indiquent que des Coréens et des Taiwanais ont investi dans les pays antillais de l’ACP en vue de tirer parti des facilités d’accès des nations antillaises aux États-Unis et à la CE ( Nations Unies, WIR, 1993, p. 29 ).
Les autres États sud-américains sont stratégiquement moins importants pour les États-Unis que le Mexique. Ils entretiennent d’étroites relations commerciales avec d’autres régions, et la plupart trouveraient de toute manière plus difficile que le Mexique de libéraliser leur économie sous les pressions du service de la dette. Il est donc bien moins probable qu’ils optent de leur plein gré pour un resserrement des liens commerciaux avec les États-Unis, les Américains eux-mêmes ayant moins intérêt à favoriser ce rapprochement. Il pourrait y avoir une double exception, à savoir le Chili, que les États-Unis tiennent pour un modèle de réforme dans la région et qui pourrait être le prochain pays à adhérer à l’ALENA, et le Brésil, qui a toujours attiré les capitaux américains et concurrence directement le Mexique sur le marché américain pour des produits comme l’acier, le textile et la chaussure. Le Brésil pourrait être contraint de rechercher un rapprochement avec les États-Unis, si un pacte mexicano-américain devait lui apparaître nettement désavantageux. Il a également été la cible d’abondantes mesures non tarifaires américaines depuis le milieu des années 1980, ayant figuré en 1989 avec le Japon et l’Inde, dans le cadre de l’article 301 du « Trade Bill » de 1988, au nombre des pays aux pratiques commerciales déloyales à l’endroit des États-Unis. Ouvrir officiellement le marché aux gens d’affaires américains en adhérant à l’ALENA pourrait, à un certain moment, se révéler pour le Brésil la meilleure façon d’éviter de rudes sanctions économiques de la part des Américains, si la politique commerciale des États-Unis devait continuer de s’orienter vers un bilatéralisme énergique. Pour sa part, le gouvernement américain s’est déclaré favorable à l’instauration d’une zone de libre-échange de l’Alaska à la Terre de Feu, ce que l’on a appelé l’Initiative Entreprise pour les Amériques, malgré les avantages douteux d’un tel projet aux yeux des Latino-Américains et la menace que cela fait peser sur le multilatéralisme ( Helleiner, 1993a ).
D’après les tendances des investissements extérieurs directs, nous sommes fondés à penser que l’Amérique latine a plus intérêt dans l’ensemble à éviter les pressions qui s’exercent pour qu’elle appartienne exclusivement à un bloc économique nord-américain, à supposer — comme nous le faisons — que la formation de blocs régionaux vienne réduire les courants d’investissements entre régions. ( On pourrait dire le contraire et affirmer que les restrictions commerciales pourraient améliorer les mouvements interrégionaux de capitaux. Les études sont muettes jusqu’ici sur cet aspect de la question des investissements. ) En 1985, les investissements américains et canadiens ont représenté 56 % des investissements extérieurs en Amérique latine ( tableau 22 ), mais 22 milliards environ ( 58 % ) sont allés au Mexique. Sur les investissements extérieurs en cours des Japonais et des Européens ( CE ) en Amérique latine cette même année, 6,66 milliards seulement ( 22 % ) avaient le Mexique pour destinataire ( calcul à partir de données de Bueno, 1988, p. 123 ). Ainsi, en dehors du Mexique, les investissements extérieurs de l’Amérique du Nord ( qui s’établissaient approximativement à 16 milliards de dollars en 1985 ) correspondaient approximativement à ceux du Japon et de la CE et les investissements japonais semblaient croître à un rythme bien plus rapide.
Malheureusement, on ne dispose pas, pour les années plus récentes, de données comparables sur les stocks d’investissements extérieurs directs dans les pays en développement selon la provenance. Des données agrégées indiquent que les IED ont augmenté plus rapidement en Asie qu’ailleurs dans le Tiers-Monde de 1985 à 1990 ( tableau 22 ). La majeure partie de ces capitaux semble provenir du Japon, pays qui a été la principale source d’investissements en Corée, à Hong-Kong, à Taiwan et en Thaïlande. Pendant cette période, les investissements japonais dans ces pays ( 9,5 milliards de dollars ) ont toutefois été presque identiques en valeur à ceux des nouveaux pays industriels asiatiques en Chine et en Malaisie. La majeure
Tableau 22. Provenance des investissements extérieurs dans le Tiers-Monde, 1975–1992
|
Provenance | |||||||||||
|
Amérique du Nord |
Pays européens |
Japon |
Total | ||||||||
|
Destination |
1975 |
1985 |
1975 |
1985 |
1975 |
1985 |
1985 |
1992 | |||
|
Investissements extérieurs ( milliards $ ) | |||||||||||
|
Amérique latine et Antilles |
20,8 |
37,9 |
9,3 |
15,0 |
2,5 |
15,0 |
60,2 |
149,0 | |||
|
Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est |
6,0 |
16,7 |
4,2 |
10,1 |
4,4 |
20,0 |
65,4 |
192,4 | |||
|
Autres |
9,7 |
5,0 |
6,9 |
1,5 |
6,0 |
50,0 |
78,8 | ||||
|
Total |
175,6 |
420,2 | |||||||||
Source : CNUST ( 1988 ) ; WIR ( Nations Unies, 1994 ).
Nota : Les chiffres de 1985 pourraient être hétérogènes.
partie de ces investissements venaient de Taiwan et de la Corée, qui sont aujourd’hui des exportateurs nets de capital, et résultaient de la montée des coûts de production et des pénuries de main-d’oeuvre ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 24-25, 319 ). S’ils limitent à la région le plus clair de leurs dépenses d’investissement, les NPI investissent apparemment aussi en Europe et en Amérique du Nord pour éviter le protectionnisme sur ces marchés ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 25 ).
De 1985 à 1990, les apports de capitaux ont été bien moindres en Amérique latine qu’en Asie. Les États-Unis ont été le principal bailleur de fonds de 10 pays de la région, et notamment du Mexique, principal destinataire des IED. Les membres de la Communauté européenne ont été les principaux apporteurs de capital en Europe orientale, dans l’ex-Union soviétique et dans certaines régions africaines ( Nations Unies, WIR, 1992, p. 318 ).
Ces données semblent indiquer que la régionalisation s’est intensifiée de 1985 à 1990. Il reste que ce mouvement demeure largement ambigu et complexe. Ainsi, les États-Unis sont encore le principal investisseur en Arabie Saoudite, à Hong-Kong, au Nigeria, aux Philippines et à Singapour . Le Japon est le deuxième au Guatemala et la CE la première au Brésil, au Viêtnam et en Indonésie et la deuxième en Équateur ( Nations Unies, WIR, 1992 ).
Fort grossiers assurément, les chiffres relatifs aux investissements extérieurs directs n’en contribuent pas moins à étayer les arguments tirés des chiffres du commerce selon lesquels les pays en développement d’Asie pourraient être le plus durement touchés par l’avènement de blocs régionaux à orientation intérieure. Si les investissements japonais demeurent la première source de capital étranger en Asie et celle qui progresse le plus rapidement, les investissements de l’Amérique du Nord et de la CE sur le continent asiatique sont fort importants et paraissent aussi croître vivement.
La résistance au repli en blocs régionaux ne sera sans doute jamais aussi grande qu’au Japon et dans les pays asiatiques du Tiers-Monde où les entraves à la formation « naturelle » d’un bloc régional sont immenses. En effet, bien que ces pays entretiennent des relations commerciales étroites, leurs structures de production et d’exportation se chevauchent largement dans des secteurs comme ceux du textile, des produits électroniques et électriques, des machines et du matériel de transport ( Hiemenz, 1988 ), de sorte que le remplacement d’exportations destinées à la CE et à l’Amérique du Nord par des échanges intrarégionaux serait structurellement difficile. En outre, le Japon éprouve avec ces pays les mêmes problèmes de déséquilibre commercial qu’avec la CE et l’Amérique du Nord. En 1991, l’excédent de sa balance commerciale avec eux s’établissait à 33 milliards de dollars ( Amex Bank Review, 22 mars 1993, vol. 20, no 3 ). La crainte de l’inégalité des rapports commerciaux risque donc d’être aussi grande chez les voisins asiatiques du Japon que dans la CE et en Amérique du Nord. Enfin, abstraction faite de Hong-Kong et de Singapour, le protectionnisme commercial prédomine dans la région.
La plupart des pays de l’ANASE grèvent le commerce de produits manufacturés de tarifs élevés de l’ordre de 30 % ( Ariff, 1989 ) et s’opposeront sans doute à toute velléité de libéralisation des échanges régionaux, car les dégrèvements tarifaires au sein de l’ANASE ont eu pour principal effet de détourner les courants commerciaux au lieu d’en créer ( Drysdale et Garnaut, 1989, p. 245 ). Si le Japon impose de faibles tarifs aux marchandises industrielles, les entraves institutionnelles ou « invisibles » à la pénétration des marchés restent considérables, prétendent certains ( Christelow, 1990 ). La Chine jouerait un rôle primordial dans un tel aménagement régional, mais les singularités de son régime intérieur de prix ( et, pourrait-on ajouter, la structure de ses exportations ) sont perçues comme des obstacles à l’intégration régionale ( Drysdale et Garnaut, 1989 ). Le marché le plus important de la Chine a longtemps été Hong-Kong avec 55 % de ses exportations et 41 % de ses importations en 1992 ( FMI, DTS, 1993, p. 134 ). Il s’agissait sans doute en majeure partie d’un commerce de transit, Hong-Kong servant de canal à l’écoulement de produits en Occident, mais les échanges authentiques avec Hong-Kong devraient être considérés, après 1997, comme des échanges intérieurs chinois. Si elle est susceptible d’infléchir la nature des relations de la Chine avec le reste de l’Asie, la croissance rapide du commerce extérieur chinois depuis le début des années 1990 semble viser au premier chef le partenaire américain.
Malgré une baisse récente, les tarifs industriels moyens sont également élevés en Corée ( 23,5 % ) et à Taiwan ( 13,8 % ). Les tarifs protecteurs dont certains pays d’Asie frappent des denrées agricoles comme le riz comptent parmi les plus lourds au monde. Le taux moyen de protection des produits agricoles était généralement de 166 % en Corée du Sud au début des années 1980 ( Ray, 1986 ), surpassant même celui du Japon. Ce protectionnisme est une source de frictions tant au sein de la région qu’avec les États-Unis.
Ainsi, des obstacles considérables se dressent sur la voie menant à la formation prochaine, à titre de pure initiative asiatique, d’une zone de libre-échange en Asie sur le modèle de celle de la CE ou de l’Amérique du Nord. La chose est hautement improbable, et d’autant plus que, chez les Asiatiques, la résistance politique à la domination japonaise est répandue, tout comme la conviction qu’un libre marché mondial est au mieux des intérêts de tous ( Preeg, 1989, p. 8 ). Un important corollaire de cette conclusion est que le Japon et les pays asiatiques du Tiers-Monde sont tous très vulnérables devant les pressions néomercantilistes de la CE et des États-Unis. Comme nous l’avons vu, ces pays sont la principale cible de l’imposition de LVE, de mesures antidumping et de droits compensateurs. La CE et les États-Unis ont brandi avec succès ces dernières années la menace d’un assujettissement progressif au Système généralisé de préférences pour imposer des concessions à la Corée ( brevets, droits d’auteur et construction navale ), à Singapour et à la Thaïlande ( droits de propriété intellectuelle ). Les Américains ont aussi menacé de prendre d’autres genres de mesures bilatérales pour forcer Taiwan à abaisser ses
droits à l’importation et la Corée à assouplir ses restrictions en matière d’importation et d’investissement extérieur ( Whalley, 1989 ).
À cause de cette tendance au bilatéralisme de la CE et des États-Unis, les NPI asiatiques et les pays de l’ANASE craindront sans doute les effets d’une intégration plus poussée de l’Europe et de l’application de l’ALENA. Pourtant, l’unification du marché européen ne comporte en soi guère de menaces directes pour ces pays, une croissance européenne plus rapide pouvant même leur être avantageuse. Un sujet d’inquiétude demeure cependant : le passage d’un contingentement national des importations à un contingentement communautaire, ce qui pourrait être considéré comme un nouveau moyen de limitation à l’importation. Whalley ( 1989 ) a toutefois signalé que les contingents nationaux inexploités dans le commerce du vêtement et du textile seraient réaffectables à d’autres pays de la CE après 1992, ce dont profiteraient les pays de l’Asie. L’insistance de la CE sur la « réciprocité » pourrait également nuire à des pays comme la Corée, qui restreint l’accès à ses marchés financiers.
La signature de la Convention Lomé IV continue à garantir l’accès à la CE des 70 petits pays pauvres de l’ACP, 1992 n’ayant rien changé à la situation. Cette convention affectera, comme on l’a dit, les producteurs de sucre et de banane de l’ACP et devrait ouvrir les débouchés européens pour ces produits à des producteurs centraméricains et sud-américains plus efficients. Elle ne devrait pas être considérée comme un renforcement de l’isolationnisme régional. Par ailleurs, les incertitudes de 1992 quant aux taux résultant de croissance économique, à la normalisation des produits et aux taux de droits d’accise et de taxes à la valeur ajoutée pèseront sur les pays de l’ACP comme sur les autres pays en développement.
Facteur plus important encore que les événements de 1992 pour les pays de l’ACP, la part de ce groupe dans le commerce de la CE a beaucoup diminué depuis la signature de la première convention de Lomé en 1975, passant de 6,7 à 3,7 % de toutes les importations de l’Union européenne en 1992 ( Davenport et al., 1995, p. 5 ). De plus, la structure de ce commerce demeure véritablement coloniale, les pays de l’ACP vendant des produits primaires à la CE et lui achetant en contrepartie des produits manufacturés, notamment des biens d’équipement ( Hewitt, 1989 ). Les membres africains de l’ACP sont particulièrement éprouvés, puisque leur part de tout le commerce de la CE est tombée de 6 à 3,3 % entre 1976 et 1992, et que leur part des échanges totaux entre pays en développement et CE fléchissait de 15 à 10 % ( données tirées de Davenport et al., 1995, p. 10 ).
Bien qu’étant étroitement liés à la CE, ils craignent moins d’être prisonniers d’un bloc commercial aux pratiques restrictives que d’être tout à fait marginalisés et de se trouver dans une situation où leur part du commerce décroît et où des habitudes « coloniales » d’exportation perdent de leur intérêt pour une CE dont les structures de production se caractérisent par une diminution des apports de matières premières. La CE soutiendrait que des problèmes propres aux pays de
l’ACP expliquent cette évolution défavorable du commerce, mais les critiques signalent que les restrictions dont sont l’objet les produits PAC en provenance des pays de l’ACP, les règles restrictives d’origine et le recours à des clauses de sauvegarde ou d’exemption pour des produits vulnérables comme les textiles ont eu pour effet de décourager la diversification des échanges de l’ACP avec la CE ( Ravenhill, 1985 ).
La CE a également négocié des accords d’association et de collaboration avec les pays du Maghreb ( Algérie, Maroc et Tunisie ) et du Mashreq ( Égypte, Jordanie, Liban et Syrie ), tout comme d’ailleurs avec d’autres pays européens en développement ( Chypre, Malte, Turquie et Yougoslavie ) et Israël. Leur incidence est une question vivement débattue car, comme dans le cas des pays de l’ACP, des restrictions frappent les produits PAC et ceux d’industries vulnérables comme les industries du textile et du vêtement qui tiennent une place plus considérable dans les exportations de ces pays méditerranéens que dans celles de l’ACP. On a fait valoir par ailleurs que l’extension de la CE à l’Espagne, à la Grèce, au Portugal s’est sans doute traduite par des détournements des courants commerciaux au détriment du reste de cette région ( Robert, 1980 ; Featherstone, 1989 ), ce qui nous rappelle la complexité des liens économiques entre les pays appartenant à des blocs commerciaux régionaux. C’est aussi l’indice que l’apparition de blocs au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire des blocs commerciaux régionaux adoptant des politiques de libéralisation intérieurement et de restriction extérieurement, ne serait pas exempte d’une telle complexité.
On se doit d’ajouter que le dernier élargissement de la CE risque d’avoir avivé les craintes d’une « Forteresse européenne », puisqu’il a eu des répercussions franchement négatives sur les échanges de l’Espagne et du Portugal avec l’Amérique du Sud. À la suite de son adhésion à la CE, l’Espagne s’est tournée pour ses achats de café et de cacao vers les pays de l’ACP, dont les marchandises ne sont pas assujetties au Tarif extérieur commun et a délaissé l’Amérique latine. Elle a également fait de sérieuses compressions dans ses achats de maïs argentin et d’oléagineux brésiliens à son entrée dans la CE. Les facteurs qui ont le plus influé sur le commerce entre la CE et l’Amérique latine ces dernières années, demeurent cependant la récession mondiale et la crise de l’endettement qui l’a accompagnée ( et persiste encore ). Ces événements ont en effet conduit à une diminution de moitié des exportations de la CE vers cette région. Celles-ci ne sont revenues à leurs niveaux du début des années 1980 qu’à la fin de cette décennie, bien que les échanges se soient très nettement multipliés par la suite ( FMI, DTS, 1993 ).
Comme les courants des échanges et des investissements, les flux d’aide accusent, dans leurs caractéristiques géographiques, un certain « biais » régional, mais se distinguent aussi par la force des liens interrégionaux ( tableau 23 ). La plus grande partie de l’aide bilatérale européenne est destinée à l’Afrique et au Moyen-Orient, et près de la moitié à l’Afrique subsaharienne. Le Japon concentre son aide
en Asie. En dehors de ces constatations, on ne voit pas de correspondances régionales étroites. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord reçoivent la plus grande partie de l’aide américaine, beaucoup plus que ce que reçoivent l’Asie et l’Amérique latine collectivement. L’Afrique subsaharienne et les pays les plus pauvres d’Asie sont les destinataires de la majeure partie de l’aide canadienne. Ce dosage complexe d’intérêts stratégiques nationaux, tant commerciaux que politiques, d’affinités historiques et de motifs humanitaires qui engendre ces tendances régionales devrait énormément se simplifier si des courants régionaux caractérisés correspondant à la théorie tripolaire des blocs devaient voir le jour.
Bref, les tendances régionales du commerce sont suffisamment marquées, tout comme celles de l’aide et de l’investissement internationaux, quoique dans une bien moindre mesure, et les entorses au multilatéralisme ont été assez évidentes ces dernières années pour justifier la crainte que ne se forment des blocs commerciaux régionaux. Les incertitudes entourant les répercussions d’Europe 1992 et de la consolidation de la zone de libre-échange nord-américaine avivent ces appréhensions. Pourtant, aux mesures de renforcement de ces deux regroupements régionaux devraient se greffer des politiques bien plus restrictives à l’égard des pays non membres pour qu’un véritable « bloc » apparaisse. Il n’y a rien d’inhérent à l’unification intérieure de l’Europe qui permette de croire que les barrières commerciales extérieures deviendront plus rigides, et la Commission européenne a déclaré que, par principe, on ne s’engagerait pas dans cette voie ( The Economist, Survey, 8 juillet 1989, p. 6 ). De même, l’ALE canado-américain et l’ALENA sont conformes à
Tableau 23. Répartition régionale de l’aide publique au développement du CAD, 1991–1992
|
Total |
Afrique subsaharienne |
Asie et Océanie |
Moyen-Orient et Afrique du Nord |
Amérique latine et Antilles | |
|
Communauté européenne | |||||
|
Milliards $ |
21,0 |
9,8 |
5,3 |
3,4 |
2,5 |
|
% |
100,0 |
46,7 |
25,2 |
16,2 |
11,9 |
|
Japon | |||||
|
Milliards $ |
9,4 |
1,7 |
5,9 |
0,9 |
0,9 |
|
% |
100,0 |
18,1 |
62,8 |
9,6 |
9,6 |
|
Canada | |||||
|
Milliards $ |
1,6 |
0,7 |
0,6 |
0,1 |
0,2 |
|
% |
100,0 |
43,8 |
40,2 |
6,3 |
12,5 |
|
États-Unis | |||||
|
Milliards $ |
9,4 |
2,1 |
1,6 |
4,3 |
1,1 |
|
% |
100,0 |
23,1 |
17,3 |
45,7 |
11,7 |
|
Total | |||||
|
Milliards $ |
41,1 |
14,3 |
13,4 |
8,7 |
4,7 |
|
% |
100,0 |
34,8 |
32,6 |
21,1 |
11,4 |
Source : Calcul d’après les données de Coopérationpourledéveloppement ( OCDE, 1993 ).
Nota : CAD, Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques.
l’article XXIV du GATT et ne devraient donc pas en soi mener à la formation d’un bloc régional. De fait, si on considère que les marchés intérieurs canadien et mexicain sont de petite taille par rapport au marché américain et que les liens économiques avec les États-Unis étaient déjà étendus avant que ne s’engagent les négociations commerciales, il est improbable qu’un marché nord-américain unifié conduise en soi et à lui seul à une rapide transformation des vastes échanges et investissements de la région avec les autres régions. Il est toutefois possible que le bilatéralisme conquérant et, parfois, l’unilatéralisme américain favorisent un tel aboutissement. Le facteur déclencheur pourrait être l’incapacité pour les États-Unis de régler autrement leurs problèmes chroniques de déséquilibre du commerce extérieur ( et leurs problèmes étroitement liés de déséquilibre intérieur ). La rivalité des trois grands pôles capitalistes pour l’exploitation des marchés mondiaux s’intensifierait sans doute alors, mais non pas dans le respect des règles impersonnelles du comportement économique libéral, mais plutôt par le jeu des rapports de force et de pouvoir de négociation ( Cox, 1987, p. 249 ). Tout nouveau repli du multilatéralisme qui s’ensuivrait serait sans doute de nature à accentuer les tendances régionales observables des échanges. On peut concevoir que l’escalade des moyens de rétorsion vienne transformer les zones commerciales régionales en véritables blocs régionaux.
Comme nous l’avons vu, il existe d’importantes forces compensatrices susceptibles d’empêcher une régionalisation tripolaire simple et nette ; l’une d’elles est en particulier la solidité des liens commerciaux qui unissent actuellement l’Asie à l’Amérique du Nord. Ces relations sont d’une telle importance que toute une gamme d’accords de libre-échange américano-asiatiques ont été envisagés, que ce soit avec le Japon, Taiwan, la Corée, l’ANASE ou diverses combinaisons de pays de la région du Pacifique ( voir Kojima, 1971 ; Ariff, 1989 ; Drysdale et Garnaut, 1989 ; Kuroda, 1989 ; Park et Yoo, 1989 ; Tsiang, 1989 ). On en est venu à appréhender que les États-Unis ne parsèment le monde de zones de libre-échange bilatéral et d’« arrangements mutuellement avantageux » en dehors de leur sphère régionale ( Luyten, 1989, p. 278 ). Selon cet argument, la CE aurait alors à imiter les États-Unis, si bien que ces deux géants commerciaux, dans leur action polarisatrice sur le monde, contribueraient à morceler l’économie internationale au détriment de toutes les nations, petites et grandes ( Luyten, 1989 ). Des blocs commerciaux pourraient donc naître, mais sans nécessairement se confiner à une région en particulier. Si avec cette vision eurocentrique on écarte peut-être trop vite l’idée que le Japon constitue son propre bloc économique, le processus de restructuration du commerce mondial qui est ici envisagé ne perd rien de sa vraisemblance. On entrevoit de nouvelles formes d’impérialisme, de nouvelles menaces pour la paix mondiale et une différenciation croissante du Sud. On peut penser que les fournisseurs de matières premières d’intérêt stratégique dans le Tiers-Monde seraient étroitement liés à un bloc quelconque et que certains NPI adapteraient leurs
produits aux besoins particuliers du bloc commercial auquel ils appartiendraient. Les pays à revenu intermédiaire en particulier seraient contraints de limiter les produits et les marchés et, si des blocs se formaient à la faveur d’un processus de négociation d’accords bilatéraux de libre-échange, ils pourraient se voir dans l’obligation de renoncer à bien des leviers d’une politique économique nationale. Les pays les plus pauvres du Tiers-Monde avec leurs productions primaires seraient encore plus marginalisés qu’ils ne le sont aujourd’hui et trouveraient encore plus difficile de diversifier leurs bases à l’exportation ou d’attirer les capitaux étrangers.
On peut toutefois former d’autres visions de l’avenir. On peut penser, par exemple, que l’internationalisation fera des pas de géant, malgré une tendance marquée à la régionalisation. On peut penser que les déséquilibres se redresseront progressivement aux États-Unis et que la coopération internationale permettra d’éviter un « atterrissage en catastrophe ». On peut penser que le Japon et peut-être la Corée et Taiwan chercheront à prévenir de nouvelles restrictions commerciales de la part de la CE et de l’Amérique du Nord en y investissant leurs excédents sous forme de capacités de production et en favorisant des régimes de production et de commerce intraentreprises qui s’exposent moins à l’adoption de mesures restrictives que les échanges interentreprises. Le rythme de développement de la coopération entre pays industrialisés et pays en développement dans la région Asie-Pacifique est de nature à affaiblir la tendance à se replier sur soi, tant en Asie qu’en Amérique du Nord. On peut aussi penser que l’APEC ( Organisation de coopération économique Asie-Pacifique ) avec ses 18 pays membres atteindra son but de libéralisation des échanges pour l’an 2010 pour des pays industrialisés comme le Japon, les États-Unis et le Canada et d’ici l’an 2020 pour les pays en développement de l’Asie et du Pacifique ( Nations Unies, SESM, 1996, p. 75 ). Dans le sens même de cette conception hautement contestée dans le Tiers-Monde — ainsi que nous le verrons au prochain chapitre —, l’heureuse issue de l’Uruguay Round suggère, malgré des retards appréciables, que le multilatéralisme nous ouvre une voie non adversative vers l’avenir. Les NPI en croissance rapide pourraient encore faire face à des restrictions commerciales déterminées à l’occasion, mais possèdent la souplesse voulue pour maintenir une croissance rapide. Les termes de l’échange pourraient à nouveau s’infléchir en faveur des pays pétroliers devant la dure réalité des pénuries de ressources à long terme, mais les pays pauvres d’Asie et d’Afrique et les nations latino-américaines pourraient encore connaître la servitude des dettes ( péonage ), l’austérité, les lenteurs de la croissance par habitant, les scandaleuses inégalités de revenu et la « périphérisation » internationale.
Notre propos n’est pas de tenter de prévoir quel scénario prévaudra le cas échéant, mais plutôt d’insister sur la précarité de l’économie mondiale et les différences économiques entre les secteurs du Sud. Nous n’acceptons pas non plus que les problèmes de l’Amérique latine et des pays les plus pauvres du globe, qui sont communs à ces deux scénarios, doivent rester sans solution ou le restent
effectivement. Au dernier chapitre, nous soumettrons en effet à un examen critique les prémisses sur lesquelles s’est fondé le développement international à ce jour et considérerons diverses propositions de « développement nouveau », susceptibles d’intéresser la vaste majorité des habitants du Sud toujours en proie à la pauvreté et à l’insécurité. Ces recommandations impliquent aussi une nette transformation des valeurs et des modes de vie de la population du Nord. Au préalable, nous nous attacherons cependant à deux autres événements récents présentant un intérêt capital pour les relations Sud–Nord : i ) l’Uruguay Round du GATT et la création de l’Organisation mondiale du commerce et ii ) l’effondrement du bloc soviétique.
On juge généralement que, pour les pays du Tiers-Monde, le multilatéralisme est préférable aux tendances récentes au néomercantilisme et à la régionalisation du commerce avec la menace possible de repli en blocs de protection qui accompagne ce mouvement. Après sept ans de négociations, la conclusion de l’Uruguay Round en décembre 1993 est considérée comme porteuse d’avantages nets importants pour toute l’économie mondiale, y compris pour le monde en développement. On ne s’entend toutefois pas sur l’ordre de grandeur de ces avantages globaux, on s’inquiète du moment de leur apparition et on reconnaît que, quelle qu’en soit l’importance, les avantages se répartiront très largement au profit des économies développées et des nouveaux pays industriels, alors que l’Afrique et les pays de l’ACP y perdront généralement en valeur nette. Il y a en outre ceux qui, dans le Tiers- Monde et ailleurs, tiennent les négociations du GATT pour bien moins favorables, y voyant une tribune où les États-Unis surtout, mais aussi la CE et le Japon, défendent les intérêts des sociétés transnationales aux dépens des ouvriers et des paysans des pays les plus pauvres. Un examen de la nature des accords de l’Uruguay Round aidera à comprendre ces vues divergentes.
Comme les sept cycles de négociations qui l’ont précédé depuis la conclusion de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce en 1948, l’Uruguay Round a largement porté sur les dégrèvements tarifaires du commerce de produits manufacturés. Cet accord prévoit une réduction de 40 % en 5 ans du tarif moyen du droit NPF des pays industriels, lequel passe ainsi de plus de 6 % à moins de 4 % ( ODI, mai 1995, no 3 ; FMI, PEM, mai 1994, p. 82-88 ) et une hausse de 20 à 43 % de la proportion des importations en franchise de droits. Il va toutefois au-delà des cycles antérieurs en interdisant les limitations volontaires à l’exportation, les arrangements de commercialisation ordonnée et les autres mesures non tarifaires de la « zone grise », en assurant l’élimination progressive sur quatre ans.
Qui plus est, contrairement au passé, les pays en développement sont aussi tenus de réduire leurs tarifs moyens de 13,5 à 9,8 %, ainsi que de relever de 13 à 61 % la proportion de leurs produits manufacturés à tarification « consolidée » ou assujettie à une limite supérieure ( ODI, mai 1995 ).
Les accords s’engagent nettement plus loin dans la voie de la libéralisation économique que les cycles antérieurs du GATT dans les domaines du textile et du vêtement, du commerce de denrées agricoles et de services, des droits de propriété intellectuelle et des « mesures concernant les investissements et liées au commerce ». Ils prévoient un durcissement des règles relatives au dumping et aux subventions industrielles et la création de l’Organisation mondiale du commerce ( OMC ), qui a pour mission de surveiller les relations commerciales des 120 pays signataires.
L’Arrangement multifibres ( Arrangement concernant le commerce international des textiles ), qui remonte à 1974, sera progressivement éliminé sur une période de 10 ans. Le contingentement du commerce du textile et du vêtement dans le cadre de cette entente sera graduellement intégré au GATT avant d’être élargi et éliminé par étapes. Le commerce agricole relèvera désormais de la compétence de l’OMC. Les restrictions d’ordre quantitatif sur les denrées agricoles se transformeront en tarifs. La plupart des tarifs seront consolidés et tous régresseront de 36 % en six ans par rapport à la période de référence 1986–1988. Fait plus important encore, la valeur des subventions à l’exportation diminuera de 36 %, le volume des exportations subventionnées, de 21 % et la valeur de soutiens intérieurs ( comme les subventions à la production ), de 20 %. Les pays en développement s’engagent à opérer dans chacun de ces secteurs des réductions correspondant aux deux tiers de celles des pays industrialisés, mais les pays les moins développés sont exemptés de tout engagement de cet ordre ( FMI, PEM, mai 1994, p. 82 ).
Pour la première fois, le commerce de services, qui a crû plus rapidement que le commerce de marchandises depuis 10 ans ( taux d’accroissement annuel de 9,5 % contre 7,1 % [ Harmsen, 1995 ] ) est visé par les accords du GATT dans un Accord général sur le commerce des services ( AGCS ou GATS ), lequel prévoit un traitement de la nation la plus favorisée, une transparence des lois et des règlements, un accès aux marchés et la parité de traitement des entreprises étrangères et des entreprises nationales ( ce que l’on appelle le traitement national ). Les engagements pris par les membres du GATS varient amplement cependant en ce qui concerne ces principes et leur application à des industries de services déterminées.
Un accord sur les « aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce » ( APIC ) vise à protéger les brevets, les droits d’auteur, les dessins industriels et les autres formes de propriété intellectuelle, grâce à des normes de protection, à l’application des principes de la nation la plus favorisée et du traitement national, aux lois nationales et aux mécanismes de règlement des différends
de l’OMC. L’accord APIC peut présenter un intérêt énorme, puisque les revenus extérieurs du Groupe des 7 par l’application des droits de propriété intellectuelle ont plus que quadruplé de 1980 à 1991, atteignant les 30 milliards de dollars ( Harmsen, 1995 ).
Les « mesures concernant les investissements et liées au commerce » doivent être conformes aux principes de traitement national et d’abolition des restrictions quantitatives du GATT comme ceux qui exigent un certain contenu local ou un équilibrage sur le plan des échanges ou des apports de devises. Les pays industriels doivent s’y conformer dans les deux ans, les pays en développement, dans les cinq ans et les pays les moins développés dans les sept ans.
Les accords de l’Uruguay Round clarifient également les règles relatives aux mesures antidumping, aux subventions et aux mesures compensatrices « antisubventionnement ». On accélère la procédure de règlement des différends et la rend plus automatique. L’OMC se voit en outre confier des responsabilités de surveillance et est appelée à collaborer avec le FMI et la Banque mondiale pour que la régulation de l’économie mondiale soit la plus cohérente possible.
On estime à 212 à 274 milliards de dollars — ce qui équivaut en gros à un taux de croissance de 1 % — l’incidence possible sur la progression annuelle des revenus réels dans le monde. De 182 à 188 milliards, soit de 69 à 86 % de ce gain, iront aux pays de l’OCDE. C’est la CE qui en profitera le plus avec 71 à 73 milliards ( 27 à 34 % ), puisque c’est elle qui présentait les plus grandes « distorsions » dans son commerce agricole au début du processus. La part des États-Unis sera de 26 à 27 milliards et celle du Japon, de 36 à 42 milliards ( FMI, PEM, mai 1994, p. 83-84 ). L’ex-Union soviétique et l’Europe de l’Est verront leurs revenus s’élever de 2,2 milliards environ. Pour les pays en développement, le gain sera de quelque 78 milliards, dont la majeure partie ira aux pays industrialisés de l’Asie, et notamment à la Chine qui gagnera 37 milliards ( Golden et al., 1993 ). L’Amérique latine ira aussi chercher 8 milliards environ de revenus.
Dans le monde en développement, les pays d’Afrique, des Antilles et de l’ACP en général font bande à part, car ils ne tireront nullement parti dans l’ensemble de l’Uruguay Round. De fait, l’Afrique, continent déjà marginalisé par le système de commerce international ( Barratt Brown et Tiffen, 1992 ), perdra en valeur nette des revenus de l’ordre de 2,6 milliards pour deux grandes raisons : d’abord, les pays africains et antillais jouissent déjà d’un accès préférentiel aux marchés de la CE et des États-Unis de sorte que les réductions de taux de droit NPF viendront diminuer la valeur de cet accès, ouvrant plus grande la porte à des concurrents comme les pays latino-américains ( la CNUCED estime que les accords du GATT coûteront à l’Afrique la moitié environ de son avantage concurrentiel sur les marchés de la CE, des États-Unis et du Japon [ Africa Recovery, décembre 1993–mars 1994, p. 9 ] ) ; ensuite, la diminution des subventions agricoles fera monter les prix internationaux de l’alimentation, alors que la majeure partie des
pays africains sont des importateurs alimentaires nets. Ainsi, l’Uruguay Round risque de marginaliser encore plus l’Afrique, ce qui a amené certains à demander au GATT de prévoir un financement compensatoire à l’égard des pertes des pays les moins développés et des importateurs alimentaires nets par ce qui serait un modeste prélèvement sur les énormes avantages ( hausse des revenus ) que recevront les pays membres de l’OCDE. Les ministres du GATT se sont montrés disposés à étudier la question en ce qui concerne l’augmentation du coût des importations alimentaires. On pense toutefois que des mesures d’exécution plus concrètes s’imposent et que l’application des dispositions de compensation des accords du GATT ne s’étend pas à la cause première des pertes de l’ACP, soit la diminution de l’accès préférentiel.
Les avantages qui iront aux pays en développement viendront en majeure partie de l’élimination progressive de l’Arrangement multifibres, qui visait principalement les NPI, notamment ceux de l’Asie. Les exportations de vêtements et de textiles du Tiers-Monde vers les pays de l’OCDE devraient donc nettement augmenter. On ne s’entend toutefois pas sur l’ordre de grandeur de cette progression que l’OMC estime à 80 % ( Harmsen, 1995 ) et l’ODI ( 1995 ), à 20 %. On s’accorde néanmoins à dire que les producteurs du Tiers-Monde ne verront ces avantages qu’après un certain temps seulement, puisque les importateurs ont toute latitude de décider du rythme de l’intégration des divers produits au GATT et que le contingentement éliminatif est surtout concentré vers la fin du délai prévu de 10 ans ( Harmsen, 1995 ). Bien des pays en développement devront assurer les coûts de leur propre libéralisation avant de pouvoir jouir des avantages escomptés. Une si longue période d’attente accroît aussi les incertitudes au sujet de l’éventuel démantèlement du système de contingentement, car la conjoncture du commerce mondial peut radicalement évoluer en 10 ans.
Dans les cycles antérieurs de négociations du GATT, l’intérêt pour le Tiers-Monde a été au mieux tiède ou ténu. La charte du GATT prévoit à l’article XVIII des mesures de protection des pays en développement en vue d’aider ceux-ci à développer leurs bases industrielles par des politiques de remplacement des importations. Les accords qui ont suivi dans les années 1950 et 1960 semblent de peu d’intérêt pour la plupart des pays en développement, car les matières premières, les denrées agricoles et les produits halieutiques sont exclus des négociations de dégrèvement tarifaire et les propositions de stabilisation des prix sont laissées de côté ( Tussie, 1987, p. 32 ). C’est pourquoi la CNUCED a vu le jour pour devenir la principale tribune de défense des intérêts commerciaux du Tiers-Monde. Comme les pays en développement ont de plus en plus adopté des stratégies industrielles orientées vers l’exportation, leur intérêt pour le GATT s’est avivé, tout comme leur frustration d’être exclus des négociations clés ( Tussie, 1987, p. 33 ). Au début des années 1990, ils figuraient pour 20 % dans le commerce mondial de produits manufacturés et leur représentation au GATT avait nettement augmenté,
mais ils se trouvaient toujours exclus de la plupart des négociations de l’Uruguay Round, les accords conclus dans ce cycle restant bien en deçà de ce qu’auraient souhaité nombre de pays en développement. Pour certains, l’Arrangement multifibres n’est pas éliminé assez vite et les dégrèvements tarifaires sur des biens de fabrication comme le vêtement, la maroquinerie, le caoutchouc, la chaussure et le matériel de transport — si importants pour les pays les plus pauvres — sont fort modestes en regard des taux élevés des droits, d’où un amoindrissement des avantages de ces allégements pour les exportateurs asiatiques et latino-américains. L’escalade des tarifs se poursuit si bien que, au moment même où on abaisse les niveaux moyens, les tarifs dont sont frappées les importations manufacturières en provenance des pays en développement augmentent toujours à mesure que s’accroît la valeur ajoutée. Ainsi, le taux moyen de droit sur les produits finis décroît de 9,1 à 6,2 %, mais l’emporte toujours nettement sur les nouveaux taux des produits semi-finis ( 2,8 % ) et des matières premières ( 0,8 % ) ( Banque mondiale, 1995 ). Ajoutons que les mesures antidumping devraient surtout toucher les pays en développement avec leurs coûts moindres de production ( ODI, mai 1995 ).
C’est peut-être dans les domaines des services et de la propriété intellectuelle que l’insatisfaction a été la plus vive à l’égard des accords. Les pays en développement ont été unanimes à offrir de restreindre la protection uniquement dans les services touristiques. Dans les services de santé, d’éducation, de distribution, de loisirs et de construction, la proportion des pays du Tiers-Monde à faire une offre semblable était bien inférieure à 50 %. Abstraction faite des ambiguïtés quant à la nature précise des engagements découlant de ces offres, la différenciation croissante du monde en développement semble ressortir d’emblée de cet aspect des accords. L’Amérique latine est bien plus disposée à ouvrir ses services financiers et ses services de loisirs et de distribution que l’Afrique et l’Asie, alors que le continent asiatique est plus prêt que les deux autres à libéraliser ses services aux entreprises et ses services de communications et de construction. Étant la région la moins développée, l’Afrique était aussi la moins désireuse de libéraliser son secteur tertiaire ( ODI, mai 1995 ).
Cette différenciation croissante transparaît aussi dans l’enthousiasme variable que les divers groupes de pays du Tiers-Monde ont manifesté pour l’accord relatif aux droits de propriété intellectuelle. Des pays comme le Brésil, l’Inde, le Mexique ou certains NPI asiatiques ont aujourd’hui la capacité industrielle et technique d’exporter certaines formes de propriété intellectuelle et n’hésitent donc pas autant que par le passé à conclure des accords en la matière. Les pays les plus pauvres ne jouissant pas de cette capacité s’opposent à tout accord sur les droits de propriété intellectuelle, qui sera sans doute synonyme de coûts immédiats et d’avantages futurs incertains.
Il ne faudrait pas croire que le soutien gouvernemental d’une mesure quelconque dans les accords du GATT équivaut à un soutien national intégral. Les
effets de la libéralisation varieront selon les classes et les groupes d’une société et les mesures de libéralisation peuvent profondément modifier les conditions de vie et les habitudes de grands pans de la population, tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire. Sous ce rapport, les accords du GATT ne diffèrent pas des programmes d’ajustement structurel. Lorsque les retombées globales sur le plan des revenus nets sont négatives, comme c’est le cas dans bien des pays du Tiers-Monde, la capacité de compenser les classes ou les fractions d’une société qui sont défavorisées par l’application des accords s’en trouve nettement réduite. En fait, ces derniers accroîtront la difficulté pour les pays de l’ACP de répondre aux attentes des programmes d’ajustement structurel en cours de réalisation sous les auspices du FMI et de la Banque mondiale. La nécessité d’une coordination des interventions des trois organismes internationaux apparaît d’emblée, tout comme celle de mettre en place des mécanismes internationaux plus efficaces de transfert de ressources entre pays riches et pauvres.
Certains se demandent si le genre de multilatéralisme qu’incarnent les négociations du GATT constitue la bonne façon de gérer les relations internationales et si les pays du Tiers-Monde devraient être associés du tout au GATT. Selon Rhaghavan ( 1990 ), le programme du GATT reste dominé par les sociétés transnationales, celles des États-Unis principalement, mais aussi de la CE et du Japon, le but étant de leur ouvrir le globe tout entier pour que le capital y circule sans encombre. Le GATT est le moyen de « recolonisation » des pays en développement par le capital international, instrument d’oppression et d’asservissement du Sud et de ses populations pauvres ( Rhaghavan, 1990, p. 308 ). Un GATT réformé et élargi ( sous la forme de l’OMC ) constitue un véhicule idéal à cet égard, puisque les pays n’ont généralement d’autre choix que de commercer. Par contre, un pays a davantage de choix lorsqu’il s’agit de se mettre sous la tutelle du FMI ou de la Banque mondiale en raison de dettes, et nombre de pays se gardent bien de le faire. Qui plus est, les pays en développement n’ont ni structures ni organes officiels dans le GATT, organisme dont les travaux sont occultes et sans transparence, et qui est essentiellement dominé par les puissances industrialisées.
L’Uruguay Round visait à restructurer les relations internationales au profit des sociétés transnationales, et il fallait à cette fin étendre les accords bien au-delà du « territoire » commercial habituel du GATT, l’inclusion d’autres éléments étant justifiée par l’étiquette accolée « éléments liés au commerce ». C’est en réalité imposer la définition des États-Unis des droits de propriété aux autres, même si elle va à l’encontre des valeurs morales des gens à qui on l’impose. C’est ainsi que Vandana Shiva a fait valoir que les APIC privatisent le savoir qui appartenait auparavant au domaine public. Les APIC permettent en effet de breveter toute la vie végétale et animale et balaient d’un revers de main les milliers d’années de constitution du savoir indigène, dont s’inspire le savoir scientifique moderne. Ces mesures menacent en soi la diversité biologique et culturelle des sociétés paysannes
du Tiers-Monde et lèvent un tribut sur celui-ci pour l’exploitation de la flore et des diverses formes de savoir appliqué ( Shiva, 1993, p. 16-17 ). Ces vues « écologiques » du Tiers-Monde procèdent d’une conception du monde différente de celle qui sous-tend les accords du GATT. Nous nous étendrons sur la question au chapitre suivant. Contentons-nous de dire pour l’instant que Shiva et Rhaghavan partagent la conviction que le GATT sert principalement les intérêts des sociétés transnationales et, de là, les intérêts du Nord, ouvrant ainsi les frontières du Sud et y réduisant les souverainetés nationales de sorte que les ressources de toute la planète sont mises à la disposition des intérêts économiques du Nord ( Shiva, 1993, p. 13 ).
Ce n’est pas que les nations du Sud n’ont pas besoin de capital extérieur. Comme le dit Rhaghavan, la question est plutôt de savoir si elles conserveront ou non la capacité de contrôler le capital étranger dans l’intérêt national. Les accords du GATT restreignent grandement l’autonomie nationale et imposent une nouvelle ordonnance internationale des droits des étrangers non pas par la diplomatie des canonnières du colonialisme d’antan, mais par les mesures de rétorsion en matière commerciale ( Rhaghavan, 1990, p. 44 ). On peut donc dire en fait que nombre des objections contre l’ALENA que nous avons formulées au dernier chapitre vaudraient tout autant pour la nouvelle démarche de négociation commerciale multilatérale dans le cadre du GATT.
Rhaghavan a des critiques de taille à adresser au GATT, mais la grande faiblesse de son analyse est qu’il croit que les nations du Tiers-Monde comme groupe continuent à avoir des intérêts communs et qu’une coopération et une action collective sont donc possibles dans les affaires commerciales au sein du monde en développement. Il semble sous-estimer le degré de différenciation du Tiers-Monde sur le plan des bases industrielles, de la dépendance à l’égard des produits primaires par opposition aux produits manufacturés, du degré de développement du secteur tertiaire, des capacités d’investigation scientifique et de recherche et de l’ouverture actuelle aux forces internationales, et entre autres à la présence des sociétés transnationales. Les accords du GATT prennent acte de ces différences en prévoyant des délais d’ajustement plus longs pour les pays du Tiers-Monde les plus pauvres, les moins industrialisés et généralement les moins ouverts. Vu toute la gamme des obligations contractées en vertu des accords de l’Uruguay Round, cette dispense spéciale pourrait se révéler trop peu souple pour permettre un développement « autonome » des pays les plus pauvres, qui seraient à jamais incapables d’accéder au rang de NPI. Cela reste à voir, mais on peut soutenir que ces concessions sont les meilleures que le Tiers-Monde puisse arracher aux négociateurs et qu’il n’a jamais existé de réelles possibilités de formation d’un front commun entre tous les pays en développement soucieux de jouir d’un plus haut degré d’autonomie dans leur politique économique nationale.
James Goldsmith, député français au Parlement européen et financier international, critique quelque peu différemment le GATT, tout en se fondant en partie sur les mêmes prémisses ( Goldsmith, 1994 ). Sa crainte est que l’Uruguay Round n’amène les sociétés transnationales à déplacer les capacités industrielles et les emplois secondaires et tertiaires vers des centres de main-d’oeuvre à bon marché. Il redoute également que l’accord transforme l’agriculture dans le monde, en relevant les niveaux de productivité et en déplaçant des millions de travailleurs ruraux forcés de migrer vers des bidonvilles urbains ou de devenir des « réfugiés du GATT ». Les effets sociaux seraient dévastateurs dans le Sud comme dans le Nord. Dans le Nord, les pactes sociaux implicites hérités d’un long passé en matière de distribution des revenus seront brutalement déchirés par la libéralisation mondiale avec les pressions exercées par le capital mobile sur les taux salariaux. Les sociétés transnationales seront avantagées par leur accès à un réservoir presque inépuisable de main-d’oeuvre à très bon marché, mais elles seront un peu comme le gagnant à une partie de poker dans un des salons du Titanic. Les blessures qui seront infligées à un pays seront trop profondes pour être acceptables sans de brutales conséquences ( Goldsmith, 1994, p. 21 ).
La solution de rechange que cet auteur entrevoit à la libéralisation des échanges internationaux est le libre-échange entre pays parvenus à un même degré de développement économique. Les pays membres de l’ALENA et de la CE continueraient à pratiquer le libre-échange entre eux et s’ouvriraient au capital, à la technologie et aux idées de l’extérieur, tout en concluant des accords commerciaux bilatéraux avec d’autres régions en toute réciprocité. Les pays en développement offrant des similitudes sur le plan du degré de développement et des salaires noueraient des liens de collaboration. ( Fait inexplicable, Goldsmith [ 1994 ] paraît ne pas voir la situation anormale du Mexique au sein de l’ALENA pour ce qui est de l’exigence d’une égalité salariale, etc. ) Les sociétés étrangères désireuses d’écouler leurs marchandises dans une région seraient tenues d’y implanter des établissements et d’y créer des emplois.
Cette analyse est une vaste condamnation du libre-échange mondial qu’incarnent les accords du GATT. On n’y aborde cependant pas la question des moyens de dissuader les Sociétés transnationales de viser à la maximisation des profits. On y surévalue l’incidence probable du GATT sur les réformes agricoles dans les pays en développement. On y exagère le rythme possible d’exode des capitaux vers le Tiers-Monde, puisque des facteurs autres que les taux salariaux ( comme la productivité globale, la stabilité politique, les économies de diversification et la gestion des stocks « juste-à-temps » ) jouent un grand rôle dans les décisions d’implantation industrielle. Nous n’en sommes pas moins forcés de bien percevoir les motivations à l’origine du libre-échange, le but de l’opération étant la recherche de profit des sociétés transnationales et la ruée vers la croissance économique avec leurs conséquences possibles à long terme. Profit et croissance
sont le fondement même du paradigme économique contemporain sur lequel reposent les politiques économiques nationales et internationales, comme l’incarnent les prescriptions du FMI, de la Banque mondiale et du GATT en matière de politiques.
Une des premières mesures prises par l’OMC a été de promouvoir énergiquement la conclusion de l’Accord multilatéral sur l’investissement. Encore en genèse, cette entente garantirait au capital extérieur le même libre accès à chaque secteur de l’économie dont jouit le capital intérieur. Les nations ne pourraient plus favoriser ni protéger le capital intérieur dans des secteurs clés comme ceux de l’énergie ou des finances et les gouvernements seraient moins capables de mettre une politique de l’investissement au service de la réalisation de leurs objectifs sociaux, culturels, économiques ou écologiques. C’est en quelque sorte une libéralisation des investissements qui compromettrait grandement ce que les gouvernements ont encore comme capacité de se doter de politiques économiques nationales. Il est trop tôt pour dire quelle forme précise prendra cet accord, mais il est possible qu’il vienne restreindre les politiques nationales de la fiscalité, du travail et de l’environnement. On en discute à huis clos comme l’ALENA et son élaboration paraît progresser aussi rapidement. On ne doit pas s’attendre à ce que ses conséquences fassent l’objet d’un grand débat public dans la plupart des pays.
Au dernier chapitre, nous étudierons des paradigmes de rechange et leurs implications sur la politique du commerce et les autres politiques, mais avant nous examinerons les répercussions de l’effondrement du bloc soviétique sur le Sud.
La troisième grande source possible d’instabilité des relations Sud–Nord est l’évolution dramatique récente de l’Europe de l’Est et de l’ex-URSS. L’effondrement de l’emprise politique des partis communistes, l’avènement du pluralisme politique et l’aggravation des difficultés économiques du bloc tout entier ont mené à l’adoption de programmes de réforme économique par tous les pays de la région, avec comme facteurs communs le renoncement au dirigisme et à l’« administration » du commerce extérieur, un plus grand recours aux mécanismes du marché, une moins grande dépendance à l’égard de la propriété étatique ou collective, la promotion du secteur privé, l’expansion du commerce et l’intégration financière au reste du monde. Le degré de réalisation de telles réformes varie amplement selon les pays. À un extrême, on trouve la République démocratique allemande ( RDA ) entièrement intégrée à l’Allemagne de l’Ouest ( le mouvement d’intégration s’est engagé dès les premières mesures d’unification monétaire en juillet 1990 ) et, à l’autre
extrême, se situe l’Albanie réfractaire aux réformes. Le mouvement de réforme, à la fois politique et économique, touche tous les anciens pays « communistes » d’Europe, que l’on qualifie aujourd’hui d’« économies en transition ». Les conséquences sur les relations Nord–Sud pourraient être vastes.
L’effet le plus immédiat de cette transformation politique est l’ébranlement de la logique de la Guerre froide et des dispositions militaires dans lesquelles elle s’est incarnée. L’atténuation de la menace d’affrontement nucléaire est sans contredit le principal avantage de cette évolution tant pour le Sud que pour l’Est et l’Ouest. On s’attendait à ce qu’il y ait, avec le temps, un dividende de la paix qui découle de cette nouvelle ordonnance de la sécurité internationale, lorsque les grandes puissances restructureraient leurs économies et leurs budgets nationaux en fonction de cette neutralisation de l’axe militaire Est–Ouest. Les pacifistes ont longtemps soutenu qu’un tel réaménagement devrait avoir des effets bienfaisants sur les niveaux de vie dans le monde, en contribuant à redresser les déséquilibres financiers internationaux sans provoquer de récession et même en dégageant des ressources qui pourraient servir à accroître l’aide apportée au Sud. Il est donc paradoxal que, tout en saluant le relâchement des tensions militaires dans le monde, les gouvernements du Sud se soient montrés moins optimistes au sujet des avantages économiques qu’ils pourraient en tirer, craignant vivement au contraire que le rapprochement Ouest–Est ne nuise aux liens économiques Nord–Sud.
Le grand sujet d’inquiétude était que les courants commerciaux soient détournés du Sud vers l’Est et se fondait sur la conviction que l’Est offrait des débouchés plus attrayants aux capitaux de toute provenance : investissements privés et prêts et subventions bilatéraux et multilatéraux. L’Europe orientale est perçue comme étant plus susceptible que bien des pays du Tiers-Monde d’offrir un milieu favorable aux forces du marché et à l’entreprise privée et à adopter les formes occidentales de la démocratie parlementaire. Elle dispose d’infrastructures plus développées et d’une main-d’oeuvre plus qualifiée et disciplinée que celles de bien des régions du Tiers-Monde et paraît donc mieux placée pour offrir des débouchés à de fructueux investissements privés. De plus, dans des pays comme l’Allemagne de l’Ouest, les États-Unis ou le Canada, de puissants lobbies intérieurs font pression pour qu’on secoure l’Europe de l’Est, alors que les lobbies qui militent pour le Sud ont à lutter contre le cynisme et la lassitude en matière d’aide. La proximité ( géographique ) et l’existence d’une main-d’oeuvre relativement bon marché sont l’indice que l’Europe occidentale en particulier pourrait trouver comme solution de rechange aux importations et à la migration de travailleurs du Sud une production de biens en Europe de l’Est qui soit financée par des investissements extérieurs directs ( pour les installations et l’outillage ) et des crédits commerciaux de l’Occident, tant publics que privés. La plupart des pays d’Europe orientale sont aussi accablés d’un très lourd endettement envers l’Ouest, équivalant à celui des grands pays débiteurs d’Amérique latine ( tableau 24 ), fardeau qu’il
convient d’alléger quelque peu, selon de nombreux observateurs, si l’on veut que les réformes économiques aient quelque chance de succès. Les gouvernements du Sud craignent que le fait de soulager ainsi l’Est d’une partie du fardeau de sa dette ne rende plus difficiles pour eux les négociations visant à alléger leurs propres dettes.
Il est trop tôt pour juger si les appréhensions du Sud sont justifiées ou non, mais diverses observations s’imposent. D’abord, il y a bel et bien eu un dividende de la paix, mais il s’est lentement matérialisé. Les dépenses militaires internationales semblent constamment décroître depuis 1986 ( tableau 25 ); l’atténuation des tensions Est–Ouest pourrait y avoir contribué, mais le rythme de cette décroissance ne semble pas s’être nettement accentué depuis l’effondrement du bloc soviétique. En proportion de leur PIB, les États-Unis dépensaient autant en 1992 qu’en 1980 et paraissaient n’avoir renoncé qu’aux dépenses supplémentaires
Tableau 24. Endettement extérieur de l’Europe orientale et de l’URSS, 1992
|
Dette extérieure totale ( milliards de $ ) |
Réserves en proportion du PIB ( % ) |
Dette en proportion des exportations ( % ) | ||
|
Bulgarie |
11,1 |
24,7 |
218 | |
|
Tchécoslovaquie |
5,3 |
11,4 |
47 | |
|
Hongrie |
17,1 |
75,0 |
171 | |
|
Pologne |
45,2 |
61,2 |
323 | |
|
Roumanie |
3,3 |
5,7 |
97 | |
|
Yougoslavie |
14,5 |
34,4 |
79 | |
|
Total partiel |
96,5 |
31,3 |
121 | |
|
Ex-URSS |
65,3 |
4,7 |
199 | |
|
Total |
161,8 |
13,0 |
155 | |
|
15 pays très endettés |
537,2 |
42,6 |
195 | |
Source : « Étude sur la situation économique de l’Europe, 1992–1993 », dans EEM ( Nations Unies, 1993 ).
Nota : PIB, produit intérieur brut.
Tableau 25. Dépenses militaires dans le monde en proportion du PIB, 1980–1992
|
Dépenses en proportion du PIB ( % ) | ||||
|
1980 |
1986 |
1992 | ||
|
Monde |
3,5 |
3,9 |
3,1 | |
|
Pays industriels |
3,6 |
4,1 |
3,3 | |
|
États-Unis |
5,3 |
6,5 |
5,3 | |
|
Communauté européenne |
3,0 |
3,0 |
2,4 | |
|
Pays en développement |
3,3 |
3,4 |
2,6 | |
|
Pays en transition |
4,1 |
4,2 |
3,8 | |
Source : PEM ( FMI, octobre 1993, p. 106 ).
Nota : PIB, produit intérieur brut.
décrétées par le gouvernement Reagan. Tous les autres grands pays et groupes de pays dépensaient toutefois moins qu’en 1980 en proportion du PIB.
Il semble que le premier sentiment d’optimisme concernant le rythme possible de la démilitarisation n’était pas fondé. Les combats dans l’ex-Yougoslavie et l’ex-URSS ont certainement ralenti le mouvement de démilitarisation, mais aussi menacé la paix des pays voisins, donnant ainsi plus de poids politique à ceux qui engagent à la prudence en réduisant leurs budgets militaires. On doit aussi dire que le mouvement de la paix a sans doute grossièrement sous-estimé les difficultés économiques, politiques et sociales que présentent en réalité les licenciements massifs de militaires et de civils dans le secteur de la défense nationale, ainsi que la réaffectation de l’industrie des armements à des usages pacifiques. Les principales pressions qui s’exercent aujourd’hui en vue de réduire les dépenses militaires découlent de difficultés budgétaires constatées ou appréhendées et donnent lieu non pas à une augmentation des budgets de l’aide extérieure ni au renforcement des programmes sociaux, mais plutôt à une réduction des déficits ou des pressions sur le régime fiscal.
La rapidité avec laquelle les gouvernements occidentaux et les organismes internationaux se sont institutionnellement mis au service des économies en transition et leur ont offert une aide financière abondante n’a fait que nourrir le pessimisme du Sud. À l’instigation du Conseil de l’Europe, une Banque européenne pour la reconstruction et le développement dotée de 10 milliards d’ECU ( Unité monétaire européenne ), soit 12 milliards de dollars, a vu le jour en 1990, avec mission de contribuer au financement du passage de l’Europe de l’Est et de l’ex-Union soviétique à l’économie de marché. Quarante pays ont contribué à son capital, dont les pays de la CE et d’autres pays européens, les États-Unis, le Canada, les pays en transition et même une poignée de pays du Tiers-Monde à revenu intermédiaire comme le Mexique, la Corée et le Maroc. Dès les premiers mois de 1994, tous les anciens pays membres de l’Union soviétique et du bloc communiste ont été admis au FMI et à la Banque mondiale. Le FMI créait en avril 1993 une facilité de transformation des systèmes en vue d’aider les pays en butte à des difficultés de balance des paiements à passer à un régime intégral de prix du marché. À la fin de 1994, il avait affecté pour 3,4 milliards de DTS à 18 pays.
De 1991 à 1993, les pays de l’Europe centrale et de la Baltique ont reçu 41,4 milliards en financement extérieur, 12,4 en allégements de dette ( principalement la Bulgarie et la Pologne ), 17,4 en capitaux privés, 8 en prestations du FMI et de la BIRD et presque 3 en prêts de financement bilatéral non concessionnel assujettis à la « conditionnalité » FMI ( FMI, EEM, octobre 1994 ). La Fédération de Russie a obtenu 38 milliards en 1992–1993 seulement, soit 20 de créanciers bilatéraux, 15 en allégements de dette publique et 3 en prêts multilatéraux. On avait annoncé beaucoup plus en aide multilatérale, presque 20 milliards ( FMI, EEM, octobre 1994 ), mais la majeure partie de la somme a été retenue, la Russie
n’ayant pas respecté les conditions d’adoption de politiques de réforme, en n’allant pas assez vite ou assez loin dans son programme de réforme au gré du FMI.
Ces sommes ont beau être importantes, elles pâlissent littéralement auprès du Fonds de l’unité allemande doté de 70 milliards de dollars pour la modernisation de la RDA et en regard du coût de plus de 9 milliards de l’unification monétaire. L’Allemagne de l’Ouest a également assumé la dette extérieure de la RDA, qui se montait à une vingtaine de milliards en 1988.
Ces courants financiers et les flux prévus qui ne se sont pas encore matérialisés sont si importants que les dirigeants du Sud craignent à juste titre que l’on n’aide l’Europe de l’Est à leurs dépens. Le directeur général du FMI et le président de la Banque mondiale ont tous deux réitéré que l’on n’aiderait pas l’Europe orientale au détriment de l’Amérique latine ni de l’Afrique ( Crow, 1990 ). Le premier a fait valoir qu’il n’y avait pas de concurrence pour les ressources du FMI ( Reuters, 28 décembre 1989 ), ce qui est sans doute vrai en majeure partie dans le cas de l’aide du FMI. La Neuvième Révision générale a haussé les quote-parts de moitié ( 60 milliards de dollars ) en 1990, en partie pour permettre au FMI de combler les besoins financiers de l’Europe de l’Est sans réduire les fonds destinés au Sud.
De toute manière, des fonds spéciaux existent déjà tant au FMI qu’à la Banque mondiale, et on a relevé la capitalisation de la Banque africaine de développement pour répondre aux besoins des pays africains à faible revenu, tandis qu’était signée en 1990 une convention renforcée Lomé IV qui tenait compte des besoins des pays de l’ACP. Il reste que, pour ceux qui maintiennent que les flux d’aide concessionnelle des organismes multilatéraux aux pays les plus pauvres laissent encore à désirer comme le G-24 l’a dit du Programme spécial pour l’Afrique ( FMI, Survey, 21 mai 1990 ), le financement des « économies en transition » semble présenter un coût direct de renonciation.
Ce sont toutefois les pays en développement à revenu intermédiaire et notamment ceux d’Amérique latine qui perçoivent la pire menace pour le financement multilatéral, puisque l’effondrement du communisme a donné à la Banque mondiale 22 nouveaux membres qualifiés d’« économies à revenu intermédiaire », dont de populeux pays comme la Russie et l’Ukraine. Ceux-ci entreront sûrement en concurrence directe avec les autres pays du Tiers-Monde à revenu intermédiaire pour l’obtention des fonds de la Banque mondiale à moyen terme, car les moyens financiers et administratifs sont nettement limités.
Les pays à revenu intermédiaire d’Amérique latine et d’ailleurs doivent aussi rivaliser avec l’Europe de l’Est pour la mobilisation de capitaux privés d’investissement extérieur direct. L’encouragement des investissements étrangers se situe au coeur des programmes de réforme est-européens, et des entreprises étrangères, surtout ouest-européennes, ont manifesté un vif intérêt. Ainsi, en 1991, on dénombrait plus de 31 000 inscriptions d’investisseurs étrangers en Europe de l’Est et en ex-Union soviétique. Cette seule année, leur nombre a doublé pour atteindre
les 60 000 ( Nations Unies, WIR, 1993, p. 55-57 ). Comme les nations les plus pauvres du Sud ont effectivement été coupées du capital privé pendant la « décennie perdue », on peut difficilement affirmé que ces nouvelles tendances des investissements privés jouent à leur détriment, bien que leurs programmes d’ajustement structurel supposent au départ que la reprise des investissements extérieurs est souhaitable et possible. Les pays à revenu intermédiaire du Sud n’ont toutefois probablement pas tort de considérer qu’ils rivalisent directement avec l’Europe orientale pour l’obtention de ces ressources. Cette concurrence ne semble pas leur avoir posé de grands problèmes jusqu’à la fin de 1994, puisque les mouvements de capitaux extérieurs privés ont été fort modestes en Europe de l’Est et pour ainsi dire inexistants dans les anciens pays soviétiques. En d’autres termes, les inscriptions d’investissements extérieurs directs ne traduisent pas fidèlement la situation sur le plan des entrées de capitaux. Ainsi, les 17,4 milliards de capitaux privés reçus par les pays est-européens et baltes de 1991 à 1993 sont à comparer aux sommes de plus de 200 milliards qui sont allées surtout à des pays du Tiers-Monde à revenu intermédiaire ces années-là à titre d’investissement direct ou de financement obligataire ( Nations Unies, EEM, 1993, p. 243 ; FMI, PEM, octobre 1994, p. 162 ).
Mis à part le fait que les programmes d’ajustement structurel aient été notoirement insuffisants dans ce domaine ailleurs dans le monde, on doit probablement expliquer la piètre capacité d’attirer des capitaux extérieurs par l’agitation économique qui a marqué les premiers efforts de réforme économique dans les économies en transition. De 1990 à 1993, le PIB a fléchi de 26 % en valeur réelle en Europe centrale et orientale, alors qu’en Russie il faisait une chute spectaculaire de 38 %. Le chômage est devenu un épineux problème dans bien des pays pour la première fois depuis des décennies ( en Hongrie, il a monté de 1,7 % en 1990 à 23 % en 1992 ) et, dans certains pays, l’hyperinflation sévit aujourd’hui. Ainsi, en Russie, les prix ont augmenté plus de 16 fois en 1992 et les salaires réels ont diminué de moitié en cette seule année ( Nations Unies, EEM, 1993, p. 33 ). Le crime organisé est devenu omniprésent et la classe émergente des gens d’affaires est devenue sa cible de prédilection. Le revenu et la richesse sont radicalement redistribués par ce mécanisme, ainsi que par les mesures de privatisation et l’inflation, mais ce climat d’« accumulation primitive » avec sa forte tendance à la spoliation et au pillage et les immenses éléments d’incertitude qu’il engendre n’est guère de nature à attirer le capital international. Seuls des pays qui affichent quelque succès dans leurs efforts de stabilisation, comme la Pologne ou la République tchèque, semblent attirer les capitaux extérieurs.
Cette vague d’agitation résulte en grande partie de l’effondrement du régime commercial du Conseil d’assistance économique mutuelle ( CAEM ), et dans les pays de l’ex-Union soviétique, tant de l’effondrement du commerce que de l’abolition des transferts de la Fédération russe. Ces derniers représentaient 10 % du
PIB russe en 1992 et 20 % de celui des pays destinataires. Comme la Russie s’apprête à fixer le prix de ses exportations en fonction du marché, ces transferts devraient encore diminuer, ce qui représenterait une ponction de 15 % sur le PIB des ex-membres de l’Union soviétique en 1994 ( FMI, PEM, 1994, p. 66 ).
C’est toutefois sur le plan de l’aide bilatérale que le Sud a le plus à craindre. La lassitude en matière d’aide et les tensions budgétaires ont déjà mené, comme nous l’avons vu, à un certain effritement des flux réels d’aide en provenance de certains pays industrialisés ces dernières années, qu’il s’agisse du Royaume-Uni, de l’Allemagne de l’Ouest ou, plus récemment, du Canada. Les donateurs ont beau affirmer le contraire, d’amples courants d’aide bilatérale à l’Europe de l’Est finiront par constituer une menace pour l’aide destinée au Sud. La tendance à assortir l’aide de crédits commerciaux et à la lier étroitement à des opérations de cofinancement devrait également servir la cause de l’Europe de l’Est, si le climat des affaires devait s’y améliorer. De toute manière, il est improbable que les flux d’aide vers les pays les plus pauvres du Sud ne soient pas touchés.
Quoi qu’il advienne de la valeur du financement du Sud, il y a déjà des signes que l’ouverture de l’Europe de l’Est a d’importantes conséquences sur les modalités de cette aide. Lorsqu’il a tenté d’évaluer l’expérience de la réforme économique en Europe de l’Est, le directeur général du FMI est parvenu à la conclusion que la recherche d’une « troisième voie » intermédiaire entre le dirigisme et l’économie de marché, a été infructueuse et qu’un remodelage plus fondamental des systèmes économiques s’impose ( FMI, Survey, 7 mai 1990 ). Une telle conclusion est de nature à affermir davantage la foi du FMI dans le libre jeu des forces du marché dans le Sud et à conduire à un resserrement de la conditionnalité en ce sens. Il s’ensuivra une moindre tolérance à l’égard des efforts de réforme des économies du Sud qui s’écartent du modèle du FMI ou qui préservent une certaine capacité d’adoption de politiques industrielles nationales. En second lieu, on constate que, comme conséquence directe de ce qui s’est passé en Europe orientale, les donateurs bilatéraux songent ouvertement à fixer des conditions politiques à leur aide. Le président Mitterrand a affirmé que, dorénavant, l’aide française sera octroyée dans la mesure où les pays bénéficiaires continueront à se doter d’institutions fondées sur des élections libres, une presse impartiale, un pouvoir judiciaire indépendant, le multipartisme et l’abolition de la censure ( Le Monde, dans Guardian Weekly, 1er juillet 1990 ). Le plan de relance de l’Amérique centrale a vu le jour à l’instigation des États-Unis et a été dévoilé par James Baker en juin 1990. On y prévoit une coordination des activités d’aide des États-Unis, de la CE et du Japon, et on appelle à des réformes de la justice et des droits de la personne comme préalable de l’obtention de l’aide prévue ( The Independent, 19 juin 1990 ). Les donateurs ont notamment fait pression sur les gouvernements africains pour qu’ils optent pour la démocratie et le multipartisme. Les pressions se sont surtout exercées sur Madagascar, le Kenya et la Zambie.
Cette nouvelle forme de conditionnalité, qui procède directement de l’expérience de l’Occident dans ses efforts d’« ouverture » de l’Europe de l’Est, présente ses inconvénients. D’une part, il est difficile d’attaquer la conception selon laquelle les pays du Sud que l’on aide devraient satisfaire aux critères minimaux de respect des libertés et des droits de la personne. D’autre part, certains pays ont créé et maintenu des régimes antidémocratiques qui se sont distingués par leurs violations des droits de la personne. On connaît bien les interventions périodiques des États-Unis pour renverser des régimes démocratiquement élus d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale ou du Moyen-Orient. De même, des gouvernements européens ( de l’Ouest comme de l’Est ) ont soutenu ces dernières années un certain nombre de régimes africains corrompus, en particulier ceux de Bokassa, d’Amin, d’Obote II, de Mengistu et de Mobutu. On peut pardonner à la population de ces pays d’accueillir avec un certain scepticisme les nouvelles formes que prend la conditionnalité.
À condition de ne pas sortir de certaines normes fondamentales et communément admises de respect des libertés et des droits de la personne, on n’a pas à affronter les difficultés tant théoriques que pratiques que présente la prescription de formes de démocratie au Sud. Devrait-on transporter en bloc les régimes politiques occidentaux dans des pays aux horizons historico-culturels très différents ? La démocratie parlementaire convient-elle le mieux au Sud ? Quelles sont les perspectives qui s’offrent à l’instauration de régimes non parlementaires ? Peut-on sérieusement soutenir que le régime unipartiste de la Tanzanie, qui est né des urnes électorales, était moins démocratique dans les années 1960 et 1970 que les démocraties américaine, britannique et canadienne, où des gouvernements ont gardé le pouvoir et mené de vastes réformes économiques et politiques après avoir recueilli moins de la moitié des suffrages populaires ? En quel sens peut-on parler de démocratie dans des pays où l’intervention extérieure a largement contribué à imposer des régimes politiques particuliers et à prévenir l’instauration de certaines formes de démocratie et où des partis politiques ont été inondés de fonds extérieurs pour des campagnes de presse, des opérations électorales, etc., au Nicaragua et à la RDA, par exemple ?
Il ne s’agit pas de priver la population du Sud des libertés politiques individuelles dont jouissent tant de citoyens du Nord, mais plutôt de rappeler que la question est complexe et ne se prête pas à l’adoption de solutions simplistes à saveur eurocentriste et paternaliste. Une bonne conditionnalité politique devra donc être empreinte de circonspection et d’humilité, se contentant d’agir sur les pires cas de violation des droits de la personne et d’appuyer les formes populaires de démocratie, même si elles n’ont pas de pendant dans le Nord.
La perestroïka ( reconstruction ) de Europe orientale devrait avoir un autre effet négatif sur les courants financiers à destination du Sud par les restrictions de l’aide du CAEM. Comme l’a soutenu un analyste soviétique, il est difficile de
défendre un budget d’aide 20 fois plus important que le budget de la santé à une époque où les taux de mortalité infantile soviétiques comptent parmi les plus élevés en Europe et croissent toujours ( Shatalov, 1990a, p. 4 ). En 1990, le budget d’aide soviétique a été amputé du quart ( Shatalov, 1990b, p. 5 ) et l’opinion semblait être d’accord. Si l’aide du CAEM sous forme de projets « classiques » n’était pas particulièrement abondante — se chiffrant à 3 milliards de dollars environ, soit 0,2 % du PNB —, elle était bien plus considérable dans son ensemble si on tient compte des formes d’aide moins classiques, dont les subventions de prix ( on paie plus que le prix mondial pour des produits comme le sucre cubain ou on demande moins que ce prix pour des produits comme le pétrole ), l’aide technique subventionnée, l’éducation gratuite pour les étudiants du Tiers-Monde, les bas tarifs de transport maritime, etc. Après prise en compte de ces éléments, on estime l’aide des pays du CAEM à 0,7 % à 1,2 % du PNB ( Dobozi, 1989 ), ce qui correspond à l’aide accordée par les plus généreux pays donateurs du CAD.
L’aide du CAEM est surtout allée à une poignée de pays, et principalement aux trois pays en développement membres du Conseil, qui ont d’ailleurs été très affectés par les réductions. C’est pourquoi Cuba, qui a eu droit à plus de 4 milliards d’aide par an du CAEM, surtout sous forme de prix préférentiels, a manifesté une opposition particulièrement vive à l’adoption par le CAEM des prix internationaux dans ses opérations commerciales ( Reuters, 9 janvier 1990 ). Le Viêtnam et la Mongolie, les deux autres pays du Sud membres du CAEM, ont également souffert de l’abolition des prix préférentiels. Les observateurs croyaient néanmoins que les compressions d’« aide de projets » causeraient en réalité moins de pertes au Sud qu’il n’y semblait, car la qualité de cette aide était faible et sa proportion jugée « non économique », de plus de 30 % ( Shatalov, 1990a, p. 2 ). La réduction de l’aide s’est accompagnée d’efforts de relèvement de sa qualité.
L’aide militaire apportée par l’ex-Union soviétique représentait presque le double de son aide économique ( Shatalov, 1990a ), et on s’attendait à ce qu’elle baisse elle aussi dans les années 1990, la diplomatie prenant le relais des affrontements militaires dans le Sud. Les crédits destinés au Sud diminueraient, mais pas au point de susciter des inquiétudes. Les problèmes persistants de balance des paiements pourraient toutefois pousser les économies en transition à se montrer plus entreprenantes dans leurs ventes d’armes au Sud, malgré des arriérés énormes et croissants de remboursement de crédits militaires ( 38 % en Angola [ Shatalov, 1990a ] ).
La libéralisation des économies de l’Europe de l’Est devrait aussi avoir de profondes conséquences sur le commerce Sud–Nord et Est–Sud à moyen terme, mais il est trop tôt pour en préciser l’effet net. Tout dépendra de la façon dont les économies est-européennes se restructurent et tentent de se repositionner dans l’économie mondiale. Pendant les années 1980, les échanges de l’Est avec le Sud ont été infimes, ne représentant que 14 % des exportations de l’URSS, 8 % de
celles de l’Europe de l’Est ( Nations Unies, 1990 ) et un peu plus de 6 % de celles du Sud. Le Sud tire moins de 5 % de ses importations des pays de l’Europe orientale et de l’ex-Union soviétique et figure pour moins de 12 % dans les importations de ces pays. Ajoutons que le commerce a relativement stagné pendant toute la décennie ( FMI, 1988 ). Juste avant l’effondrement politique, le régime commercial de l’Union soviétique et de l’Europe de l’Est était dominé par les échanges entre pays membres du CAEM ( tableau 26 ) où intervenaient des monnaies faibles et inconvertibles ( tableau 27 ).
Certaines indications suggèrent que les six pays européens membres du CAEM ont, pendant les premières années de la dernière décennie, délibérément compensé leurs déficits en devises fortes avec l’Ouest par leurs excédents en devises fortes avec le Sud. Ces opérations ont comporté une réexportation à l’Ouest de pétrole du Moyen-Orient. C’est en quelque sorte le tableau que brossent les données sur la destination des échanges en 1986 ( tableau 26 ). L’excédent semble toutefois s’être pratiquement évanoui depuis lors à la suite de l’effondrement des cours pétroliers ( Dobozi, 1989 ), sinon les échanges avec le reste du Sud ont été « ponctuels et résiduels », comblant les vides de l’approvisionnement en matières premières et en denrées alimentaires là où la production au sein du CAEM se révélait insuffisante.
Sur le plan structurel, les échanges commerciaux des six pays européens membres du CAEM avec le Sud se sont modelés sur l’ancienne division coloniale du travail entre Ouest et Sud, c’est-à-dire sur l’échange des produits primaires du
Tableau 26. Destination des échanges : URSS et pays européens membres du CAEM, 1986
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Proportion ( % ) | ||
|
Exportations |
Importations | |
|
URSS et 6 pays européens membres du CAEM |
57,6 |
64,4 |
|
CE et ZELE |
18,1 |
16,3 |
|
États-Unis |
0,9 |
1,2 |
|
Japon |
0,9 |
2,2 |
|
OPEP |
6,2 |
1,6 |
|
Amérique latine et Antilles |
4,2 |
4,3 |
|
Asie |
4,2 |
1,6 |
|
Afrique |
2,1 |
1,5 |
|
Moyen-Orient |
2,4 |
1,5 |
|
Autres |
3,4 |
5,4 |
|
Total |
100,0 |
100,0 |
Source : Annuaire statistique du commerce international et du développement ( Nations Unies, 1988 ).
Nota : CE, Communauté européenne ; CAEM, Conseil d’assistance économique mutuelle ; OPEP, Organisation des pays exportateurs de pétrole ; ZELE, Zone européenne de libre-échange.
Tableau 27. Exportations totales de l’URSS et des pays européens membres du CAEM, 1988
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Exportations ( milliards $ ) | ||||
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Total |
Devises fortes |
Devises faibles | ||
|
URSS |
148,4 |
31,8 |
116,6 | |
|
Bulgarie |
17,3 |
2,3 |
15,0 | |
|
Tchécoslovaquie |
13,1 |
4,9 |
8,2 | |
|
RDA |
51,4 |
9,1 |
42,3 | |
|
Hongrie |
10,3 |
5,8 |
4,5 | |
|
Pologne |
13,1 |
7,2 |
5,9 | |
|
Roumanie |
15,6 |
8,9 |
6,7 | |
|
Total |
269,2 |
70,0 |
199,2 | |
Source : UKT ( 1990 ).
Nota : CAEM, Conseil d’assistance économique mutuelle ; RDA, République démocratique allemande ( ancienne Allemagne de l’Est ).
Sud contre les produits secondaires du Nord. Ainsi, alors que plus de 90 % des importations en provenance du Sud ont consisté en produits primaires, les produits manufacturés ont formé environ la moitié des exportations. Les importations soviétiques ont présenté les mêmes caractéristiques, mais moins de 30 % des exportations ont pris la forme de biens de fabrication ( Dobozi, 1989 ).
Il apparaît que l’Europe de l’Est et l’URSS n’ont pas imité les pays de l’OCDE en important des produits manufacturés du Sud. Contrairement à ce qu’indiquent les proportions de facteurs de production et vu leur pénurie relative de main-d’oeuvre avant l’effondrement, les pays membres de l’URSS et les pays européens membres du CAEM ont eu un commerce excédentaire de biens de fabrication travaillistiques avec le Sud. Dans une certaine mesure, ils ont également concurrencé les fabricants du Sud pour l’exploitation des débouchés de l’Occident, bien qu’ils aient nettement moins réussi à pénétrer les marchés occidentaux. Ainsi, en 1987, l’Union soviétique était à l’origine de 3,5 % de la consommation de produits manufacturés dans les économies de marché développées, tandis que les économies dirigées détenaient une part de 0,3 % ( 0,8 % dans l’ensemble de l’Europe, 4,2 % en Finlande et 0,1 % seulement aux États-Unis ) ( Nations Unies, 1990 ). Dans les années 1980, la part de ces importations dans la consommation a fléchi pendant que les importations du Sud progressaient de 5,7 % par an ( Nations Unies, 1990, p. 21 ). L’Est a vu sa compétitivité décroître dans des produits technologiquement avancés comme les machines et le matériel de transport, perdant du terrain au profit des NPI. Pour compenser, il n’a guère eu d’autre choix que de concurrencer plus dynamiquement ces mêmes NPI sur les marchés de produits à forte utilisation de matières et d’énergie, bien que son avantage comparatif eût été autre ( Dobozi, 1989 ).
Les effets commerciaux de la perestroïka dépendront donc de l’influence qu’auront les efforts de réforme sur les tendances récentes du commerce. Le Sud craint à coup sûr que les prêts ou les investissements à grande échelle que destine l’Ouest à l’Europe orientale et à l’URSS ne créent une expansion du commerce Est–Ouest qui chasse des produits manufacturés du Sud comme les textiles, les vêtements, les chaussures, les produits du bois, les produits chimiques, les plastiques et les métaux communs. Ce sont des secteurs où l’Est rivalise déjà avec le Sud sur les marchés des pays industrialisés ( Nations Unies, 1990, p. 3 ). C’est une possibilité que le Sud doit prendre au sérieux, et notamment les NPI et les pays à revenu intermédiaire ( le Brésil, par exemple ), puisque si les mouvements de capitaux prévus vers les économies en transition devaient se matérialiser, ils se solderaient en définitive par un renforcement des courants commerciaux. L’Europe hors CAEM était de toute manière la zone commerciale la plus importante pour les pays de l’Est ( tableau 26 ), et il existe donc des bases institutionnelles sur lesquelles pourrait s’appuyer toute expansion du commerce.
Par ailleurs, une telle restructuration des échanges et l’adoption de stratégies de promotion des exportations manufacturières ne peuvent s’effectuer du jour au lendemain. Le catastrophique échec qu’ont connu des stratégies semblables en Pologne durant les années 1970 et qui a culminé dans la crise de l’endettement polonais ( Green, 1977 ) montre bien à quel point la transformation des structures des économies du bloc de l’Est sera laborieuse. Si, cette fois, de tels efforts de réforme structurelle devaient se révéler fructueux dans le climat économique et politique renouvelé des années 1990, l’incidence sur le Sud ne sera pas nécessairement négative. Il faut d’abord souligner que le commerce mondial n’est pas un « jeu à somme nulle » et que la revitalisation des relations Est–Ouest est susceptible d’accroître l’activité économique partout dans le monde, d’où une amélioration de la demande qui s’attache aux produits du Sud. De plus, si l’exercice de restructuration de l’industrie intérieure est rationnel, l’Est devrait commencer à acheter au Sud toute une gamme de produits manufacturés qui lui manquent ou qu’il produit sans efficience, ce qui profiterait non seulement aux NPI, mais aussi aux pays du Sud à revenu moindre, fournisseurs de produits travaillistiques, comme les textiles. Puisque la consommation devrait se libéraliser à l’Est dans l’avenir, les pays les plus pauvres du Sud pourraient s’attendre à ce qu’augmente la demande de produits primaires, comme le café, le thé ou les fruits, dont la consommation par habitant est très faible en Europe orientale par rapport à celle de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord.
Les pays du Sud qui ont le plus à perdre dans le resserrement des relations commerciales Est–Ouest sont manifestement les NPI et les pays en développement à revenu intermédiaire. Déjà, la réunification allemande est un fait accompli et les économies en transition ont négocié des accords d’association commerciale avec la Communauté et adhéré au GATT. Ces nouveaux liens commerciaux et le désir de
certains de ne pas rester dans la dépendance du voisin russe, signifient que les économies est-européennes connaîtront une intégration commerciale bien plus poussée avec l’Ouest. On devra attendre pour savoir si ce renforcement des liens commerciaux aura pour effet de compléter ou de restreindre les échanges Sud–Ouest, ou d’intensifier le commerce Est–Sud. Les pays du Sud se devront d’adopter des politiques commerciales très activement expansionnistes tant avec l’Ouest qu’avec l’Est pour ne pas être un jour victimes de ce nouveau rapprochement Est–Ouest, ce qui pourrait signifier un recours aux politiques du commerce en vue d’infléchir la restructuration économique de l’Est et du Sud en faveur de la création de structures industrielles complémentaires plutôt que rivales.
L’effondrement du CAEM a été un motif de plus pour accroître les échanges avec le reste de l’Europe et a ainsi aidé les économies en transition à faire face aux menaces d’effondrement économique au début des années 1990. Le commerce de ces pays avec la Communauté européenne a progressé de 72 % entre 1988 et 1993. La crainte que ces échanges ne délogent les pays en développement ne semble pas s’avérer, du moins jusqu’en 1993, car le commerce du Sud avec la CE s’est accru de 48 % pendant la même période. Il faut dire que ce commerce était, au départ, 4,7 fois plus grand, s’établissant à 370 milliards contre 80 milliards dans le cas des pays membres du CAEM. Ainsi, l’augmentation des échanges entre les pays en développement et la CE au cours de cette période a largement excédé tout le commerce entre la CE et l’ex-Union soviétique et ses satellites à la fin de la période. Les échanges entre les économies en transition et les pays en développement ont toutefois régressé de 20 % de 1988 à 1993, marquant sans doute la fin de l’aide liée au commerce, avec Cuba pour première victime.
La réorganisation de la production et du commerce à l’Est exigera une réduction du fardeau de la dette extérieure, processus qui s’est déjà engagé par l’octroi d’allégements totalisant 27 milliards de dollars de 1991 à 1993. Les sommes en cause sont fort imposantes, approchant de celles du Plan Brady, mais rien n’indique que les pays débiteurs du Tiers-Monde aient fait les frais de ces allégements ou que les modalités de cette aide aient été plus généreuses que celles auxquelles ont eu droit les nations débitrices du Sud.
Avec l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc communiste, il est possible que les pays à revenu intermédiaire du Sud aient à rivaliser avec les économies en transition pour l’accès aux capitaux et aux marchés. Cette menace concurrentielle est bien réelle sans doute, mais le chaos qui a accompagné les réformes économiques et le démantèlement des anciennes institutions de planification, de production et de commerce a au moins concouru à la retarder. Un jour, cette rivalité devrait se manifester plutôt dans les domaines du financement multilatéral, de l’investissement privé et des débouchés européens qui s’offrent aux fabricants d’une gamme limitée de produits actuellement fournis par les pays à revenu intermédiaire.
L’hypothèse à la base des relations économiques internationales depuis la Seconde Guerre mondiale a été et reste celle du caractère à la fois souhaitable et nécessaire de la croissance économique. Tant dans le Nord que dans le Sud, on recherche comme un idéal souhaitable en soi une progression constante des niveaux de vie et, par extension, on suppose que l’accroissement des revenus par habitant est synonyme de mieux-être de la population. On juge que la croissance du Nord est relativement indépendante de la croissance du Sud, tout en pensant que la hausse des revenus du Sud exige une expansion de l’activité économique du Nord. De plus en plus, les études orthodoxes ou fidèles à la pensée dominante prônent la croissance économique comme préalable de la solution des problèmes de paupérisme du Sud. On tient enfin les hauts taux de croissance démographique, dont on voit la cause dans des facteurs autres que les niveaux de revenu, pour responsables des faibles revenus par habitant du Sud.
Ces conceptions de la croissance sont omniprésentes dans les études spécialisées et dominent la théorie et la politique de l’ajustement structurel, mais elles s’exposent sans contredit à des critiques tant dans le Nord que dans le Sud. Une école critique, petite mais influente, qui conteste la majeure partie de cette sagesse reçue et présente elle-même de longs antécédents, gagne lentement du terrain. S’appuyant sur des prémisses différentes, ces adversaires de l’orthodoxie évoquent la nécessité de repenser les finalités et les modèles du développement dans leur fond et leur forme. Ils n’offrent cependant pas une critique unifiée et cohérente des théories et des stratégies actuelles, ni une vision commune des solutions de rechange. D’aucuns remettent en question l’opportunité d’une croissance soutenue du Nord, d’autres sa faisabilité. Certains se demandent si le Sud pourra jamais résoudre ses problèmes s’il reste à la remorque de la croissance du Nord, et d’autres font valoir que le développement du Sud ( y compris les relations internationales ) est en grande partie indépendant du marché et ne saurait être appréhendé par les indices reconnus de la croissance. Beaucoup voient les théories et les stratégies contemporaines du développement comme fermement ancrées dans une vision patriarcale du monde, opinion que partagent souvent des décideurs du Nord comme du Sud.
Nous examinerons certaines de ces théories et leurs conséquences possibles sur le plan des politiques, surtout dans leur application aux relations Nord–Sud. Pour plus de commodité, nous rangerons ces études en deux groupes, l’un portant sur les vues périphériques du Nord et l’autre, sur les solutions de rechange proposées par le Sud. Cette division n’est adoptée que pour faciliter notre propos, car en réalité le monde des idées ne se laisse pas si bien mettre en catégories. Il existe, comme nous le verrons, une convergence de vues sur bien des problèmes ainsi étudiés et un degré considérable d’interfécondation des idées. Certains pourraient y voir un souci commun de la survie de l’humanité devant les menaces appréhendées d’un système économique international reposant sur la prémisse d’une croissance économique illimitée, mais c’est déjà anticiper sur notre exposé.
Nombreux sont les auteurs contemporains qui remettent en question la finalité de la croissance soutenue du Nord, puisant leur inspiration dans les arguments avancés par John Stuart Mill ( 1886 ) dans sa théorie de l’état stationnaire. Le propos de Mill était de voir si la croissance était souhaitable ou non, mais les théoriciens modernes des écoles de la stabilité, de l’« entropie » ou de l’« homéostasie », bien que subissant l’influence de cet auteur, s’attachent plus à la capacité
des ressources et du milieu planétaires à entretenir une croissance soutenue et les modes de vie aisés, voire prodigues du Nord. Dans cette section, nous examinerons les différences entre ces conceptions parallèles, ainsi que les fondements philosophiques de deux orientations pratiques des modes de vie « autres » au sein du capitalisme nord-américain, à savoir celles des huttériens et des peuples autochtones.
L’idée d’un état stationnaire comme finalité souhaitable de la société n’a rien de nouveau, ayant été avancée par John Stuart Mill ( 1886, p. 326-332 ) il y a plus d’un siècle. Cet auteur a rompu avec la tradition en niant qu’un tel état découlerait nécessairement d’une situation où la croissance et la prospérité auraient atteint leurs « limites naturelles » et qu’y seraient, par conséquent, associés des phénomènes de crise et de paupérisme. Il a plutôt soutenu qu’un capital et un travail stationnaires étaient susceptibles de coexister avec une abondance généralisée et un affranchissement de l’esprit d’acquisition concurrentielle de « ceux qui piétinent, écrasent, jouent des coudes et se bousculent ». Pour lui, il y avait deux préalables primordiaux et apparentés d’une telle coexistence, à savoir une gestion restrictive de la population en toute conscience ou prévoyance et une répartition plus égale de la propriété. On parviendrait à ce second état par une combinaison de prudence et de frugalité individuelles dans le contexte d’une bonne rétribution du travail et d’une limitation par le législateur des donations et des successions à des sommes permettant à leurs destinataires de jouir seulement d’une indépendance modérée.
Bien que fortement influencé par Malthus, Mill n’était pas simplement malthusien dans sa justification d’une limitation de la croissance démographique. Il croyait que la solitude est essentielle à l’épanouissement humain et qu’une population nombreuse, même si elle connaît l’aisance matérielle, risque de dérober aux gens le plaisir de la solitude. De plus, si on permet un peuplement du territoire plus dense que ce dont on a besoin pour moissonner tous les avantages de la collaboration et de la fréquentation du monde, on se trouverait bientôt à miner l’activité spontanée de la nature. Il faut se garder de mettre en culture toutes les terres capables de nourrir l’homme, de labourer partout où poussent les fleurs ou les herbes, d’exterminer tous les quadrupèdes ou les oiseaux non domestiqués à l’usage de l’homme parce qu’ils rivaliseraient avec celui-ci pour la nourriture, de déraciner toutes les haies ou les arbres superflus ou de ne guère laisser de lieux où pourrait pousser un arbuste ou une fleur sauvage sans craindre d’être extirpé comme mauvaise herbe au nom des progrès de l’agriculture. Il existe chez Mill une remarquable prescience de ce qui constitue la qualité de vie et l’équilibre à sauvegarder entre les humains et le reste de la nature.
Un état stationnaire, ce n’est pas la condamnation des progrès de la technologie ou de la productivité. Au contraire, comme le soutient Mill, le milieu général de vie serait sans doute plus propice à de tels progrès, car au lieu d’accroître simplement la richesse de la classe moyenne, il rendrait le travail moins pénible et dégagerait des loisirs pour l’activité intellectuelle ou autre. Le progrès technique deviendrait ainsi le bien commun de l’espèce et le moyen d’améliorer et d’élever le lot de tous.
Il y a deux autres observations dans les travaux de Mill qui offrent un immense intérêt aujourd’hui. La première est que, si dans les pays « avancés » il convient de privilégier l’amélioration de la distribution des revenus et de la richesse plutôt que la croissance, dans les pays « arriérés » du monde l’accroissement de la production demeure un important impératif. Ce n’est sans doute pas dire que Mill écarte la possibilité d’améliorer le sort des ouvriers et des paysans des pays pauvres par des mesures de redistribution, mais il souligne qu’il faut parvenir à un certain niveau de bien-être matériel avant de songer à renoncer à la croissance.
La seconde observation est que, pour préserver son indépendance nationale, il est essentiel qu’un pays ne se laisse pas trop distancer par ses voisins sur le plan de la progression de la production et de l’accumulation. Cette déclaration fascinante, qui n’a rien d’une remarque accessoire, semble indiquer que les niveaux de vie des économies les plus avancées seront le point de référence par lequel juger qu’on aura atteint le stade de l’état stationnaire. Dans ce cas, à l’époque où nous sommes dans l’histoire — et non peut-être à l’époque où écrivait Mill — cet état stationnaire n’assurerait pas la conservation de l’environnement planétaire. Comme le potentiel démographique, le réservoir de ressources et la capacité d’absorption des déchets et de la pollution du globe sont limités, les niveaux de vie des nations les plus « avancées » ne sauraient constituer un objectif réalisable pour les pays plus pauvres et ne sont probablement pas durables en soi.
Un grand oubli de Mill est l’examen de la compatibilité de l’état stationnaire avec une économie capitaliste, bien qu’il soit clair que cet auteur suppose l’existence d’une telle compatibilité. Il permet l’accumulation de richesse dans la vie de tout individu et tient compte du progrès technologique, mais sans dire comment tout cela se ferait sans crise dans un contexte où le stock total de capital est stationnaire.
Malgré ses lacunes, le lapidaire exposé de l’état stationnaire de Mill a largement concouru à façonner les vues des tenants contemporains de l’adoption de solutions de rechange en matière de développement. Dans leurs travaux, Baran ( 1957 ), Galbraith ( 1962 ), Tobin ( 1964 ) et Weisskopf ( 1985 ) se font l’écho de Mill lorsqu’ils s’interrogent sur la nécessité de la croissance. Ses évocations des
restrictions démographiques, de la redistribution des revenus et de la richesse, de la réduction de la journée de travail ou du travail pénible des hommes comme conditions préalables de l’abandon des fixations actuelles sur la croissance économique ( qu’elles s’accompagnent ou non de la recommandation d’un état stationnaire ) constituent des thèmes primordiaux des écrits de spécialistes contemporains cultivant des visions parallèles. La chose est frappante dans les travaux de Herman Daly, qui plaide avec éloquence et passion la cause de la stabilité économique.
Daly ( 1977 ) définit une économie stable comme une économie où la population et la richesse sont des constantes, ce qui correspond de près à la définition que donne Mill de l’état stationnaire. Il élargit cependant la notion en y intégrant la nécessité de réduire au minimum l’intrant d’énergie et de matières ( matières à faible entropie ) comme facteurs de production et de consommation, tout comme les extrants — déchets, matières usées et pollution — ( matières à forte entropie ) qui les accompagnent. Dans cet aspect de sa conception, Daly puise abondamment dans les vues de son mentor, Georgescu-Roegen, qui a cherché à analyser les conséquences en économique de la deuxième loi de la thermodynamique, selon laquelle l’entropie d’un système clos augmente constamment et l’énergie mobilisable se transforme en énergie inexploitable jusqu’à son entière disparition ( Georgescu-Roegen, 1972, p. 8 ). Dans la pratique, cela veut dire que, comme les stocks d’énergie et de matières premières de la planète sont finis ( en vertu de la première loi de la thermodynamique et abstraction faite de l’énergie solaire, seule source « vive » d’énergie utilisable sur la Terre qui n’ait pas encore été mise en valeur ), la portion exploitable par les humains s’épuise en raison du développement économique, celui-ci entraînant nécessairement la transformation d’énergie et de matières à faible entropie en énergie et en matières à forte entropie ( dissipation de l’énergie ). Plus les taux de déperdition des ressources augmentent avec les taux de croissance et plus la vie de l’espèce humaine s’abrège ( Georgescu-Roegen, 1972, p. 5 ). Ainsi, pour Daly, l’économie stable découle de la nécessité de respecter les limites entropiques ou celles que nous impose la rareté absolue. À cet égard, les travaux de Daly pourraient appartenir à l’école des « limites de la croissance », qui est devenue influente après le milieu des années 1960 ( voir, par exemple, Boulding, 1966 ; Ward, 1966 ; Erlich, 1968 ; Meadows et al., 1972 ).
À ces arguments « biophysiques » pour la nécessité d’une économie stable, Daly ajoute ses propres arguments socio-éthiques, qui rendent à ses yeux cet état souhaitable ( Daly, 1987 ). Premièrement, comme le mécanisme du marché ne tient pas compte des besoins des générations à naître, la société a l’obligation morale de restreindre aujourd’hui son exploitation des ressources pour pouvoir subvenir demain aux besoins des nouvelles générations. Deuxièmement, Daly fait valoir, en reprenant les arguments de Mill, que la croissance matérielle vient menacer l’existence d’autres espèces qui ont une valeur intrinsèque indépendante de leur utilité pour l’homme. Il y a donc là un argument moral appelant à la limi-
tation de l’appropriation par l’homme des habitats occupés par d’autres espèces et donc nécessairement à la limitation de la croissance économique. Troisièmement, une fois que les besoins absolus ont été satisfaits, il n’y a pas de corrélation étroite entre la croissance des revenus et celle du bien-être. Quatrièmement, la croissance économique mine les assises morales de la société. Elle vante l’intérêt égoïste, estompe la distinction morale entre les nécessités de la vie, d’une part, et les objets de luxe ou les pacotilles, d’autre part, et consacre le « scientisme » ou la foi dans le triomphe de la science et de la technologie au détriment de la moralité et de la retenue. Cet « épuisement du capital moral » a pour conséquence politique, dans le contexte d’un système économique qui s’attaque aux limites biophysiques du globe, une éventuelle mainmise par un État totalitaire.
Il y a donc de puissants arguments moraux qui militent contre une croissance débridée. En revanche, les fondements moraux d’une économie stable reposeraient sur les « premiers principes » de la modération, de l’économie, de l’humilité et de l’holisme ( Daly, 1977, p. 47 ).
Dans la pratique, une économie stable appellerait une limitation de la croissance démographique, une lutte contre les inégalités de revenu et de richesse et une réduction de l’exploitation ou de la déperdition des ressources. Daly propose de confier l’application de ces politiques à de nouvelles institutions qui interviendraient sélectivement — sans s’y substituer — dans ce qui constitue les deux piliers du capitalisme, à savoir la propriété privée et le mécanisme du marché.
On limiterait la population par le recours à des « permis de naissance », solution d’abord proposée par Boulding ( 1964 ); on délivrerait de tels permis à toutes les femmes en des quantités tout juste suffisantes à assurer une fécondité de remplacement. Les permis seraient transférables et les femmes qui désireraient avoir plus d’enfants que la moyenne pourraient acheter les permis de celles qui en veulent moins.
Il y aurait un revenu annuel garanti par des mesures d’impôt négatif sur le revenu, et on fixerait un plafond de revenu et de richesse au-dessus duquel il y aurait imposition à 100 %. On limiterait la taille des entreprises et exigerait de celles-ci qu’elles versent tous leurs bénéfices en dividendes. Les grèves seraient bannies comme étant inutiles. Par de telles mesures, l’institution de distribution recréerait la notion libérale de propriété privée du XIXe siècle.
On restreindrait l’utilisation des ressources et, indirectement, la production de déchets et la pollution par un mécanisme de contingentement où le gouvernement mettrait aux enchères des quotas d’exploitation des ressources. En instituant un contingentement restrictif, l’État recevrait des rentes de rareté qui aideraient à financer le régime de revenu minimum. Les prix des produits seraient haussés afin d’encourager une exploitation plus efficiente de ressources rares. L’enchérissement du réservoir de ressources non renouvelables du globe non seulement inciterait à une plus grande utilisation des ressources renouvelables, elle-même assujettie à un
contingentement en fonction des rendements durables, mais serait également source de pressions pour que l’on découvre des utilisations plus efficaces et plus extensives de l’énergie solaire.
Dans ses travaux, Daly s’attache avant tout aux pays capitalistes avancés, mais il s’intéresse aussi à certaines des conséquences les plus marquantes d’une économie stable sur les pays en développement. Aspect des plus importants, il propose le « théorème de l’impossibilité », selon lequel les pays du Tiers-Monde ne pourront jamais espérer atteindre les niveaux de consommation par habitant des pays capitalistes industrialisés. Ni le réservoir de ressources du globe ni son potentiel d’absorption des déchets et de la pollution ne le permettent. Autre aspect, la croissance économique est souhaitable dans ces pays si l’on veut que leur population jouisse d’un mieux-être matériel. Pour faciliter cette accession au bien-être matériel, les pays avancés devraient limiter leur consommation ( et leur population ) et les pays en développement, restreindre leur croissance démographique, l’objectif étant une convergence des niveaux de consommation moyenne par habitant ( Daly, 1977, p. 152 ). Pourtant, si l’on vise au mieux-être des masses populaires, on doit aussi adopter des politiques de redistribution des revenus et de limitation de la population, puisque la quête aveugle de la croissance économique par le passé a semblé profiter aux seules élites, tout en causant un tort considérable à l’environnement.
Dans des travaux plus récents, Daly et Cobb ( 1989 ) ont préconisé des politiques d’autosuffisance nationale, tant pour les pays « avancés » que pour les pays en développement, comme pièce maîtresse de stratégie de stabilité économique à orientation plus « communautaire ». Cela entraînerait un renoncement au libre-échange et une diminution radicale des courants d’échanges, d’investissements, de prêts et d’aide. Il faut renoncer au libre-échange puisque, dans un monde où le capital est mobile et exempt d’attaches nationales, il s’ensuivrait inévitablement une diminution des salaires réels des travailleurs des pays avancés, le capital cherchant à maximiser le profit en s’implantant dans des pays de faible rémunération. Les tendances commerciales sont façonnées plus par l’avantage absolu, et surtout par les charges salariales réelles, que par l’avantage relatif ou comparatif comme le voudrait la théorie économique orthodoxe. On devrait donc limiter la conclusion d’accords de libre-échange aux pays où les salaires et les profits sont à peu près égaux en valeur réelle, si on ne veut pas dangereusement s’attaquer aux niveaux de vie des travailleurs des économies avancées. On suggère également ici, comme Daly l’avait fait dans des écrits antérieurs, que les avantages de l’industrialisation du Tiers-Monde vont principalement au capital, et non pas au travail.
On doit en outre éviter les francs déséquilibres du commerce comme aux États-Unis, au Japon et dans bien des pays du Tiers-Monde, car ils sont source de problèmes d’endettement international avec l’instabilité mondiale qui s’ensuit. Si le principe de l’avantage comparatif doit présider aux échanges internationaux, il faut radicalement réduire les mouvements internationaux de capitaux, ce qui ne
peut se faire que par la recherche d’un équilibre du commerce. Dans le cas des États-Unis auxquels s’intéressent surtout Daly et Cobb, le commerce serait à peu près en équilibre si on ramenait les importations par contingentement au niveau des revenus prévus à l’exportation, ce qui sonnerait le glas de la pratique des emprunts internationaux. Les pays du Tiers-Monde s’achemineraient aussi vers un équilibre du commerce et réduiraient largement leur dépendance à l’égard des capitaux extérieurs. Il ne s’agit pas d’interdire d’emblée les déséquilibres commerciaux ni les emprunts extérieurs, mais de les limiter aux opérations avantageuses et productives à la fois pour les pays débiteurs et les pays créanciers en tant que collectivités ( par opposition à une rentabilité pour les seuls intérêts privés ).
Là encore, on a la conviction que les flux financiers destinés aux pays plus pauvres ont été gaspillés ou sont allés aux élites locales ou au capital international et que le service de la dette du Tiers-Monde a largement abaissé les niveaux de vie du monde ordinaire et fréquemment nui à l’environnement. Si on devait réduire les investissements extérieurs et restreindre l’accès aux marchés des pays industriels avancés, les stratégies d’industrialisation par les exportations deviendraient impraticables. Toutefois, comme Daly et Cobb jugent que les avantages de l’adoption de telles stratégies pour les travailleurs ordinaires du Tiers-Monde ont toujours été négligeables et qu’il est de toute manière impossible de reproduire le « succès » des NPI à l’échelle du Tiers-Monde, ils ne voient aucun enjeu moral important dans la recommandation qu’ils font d’abolir une telle possibilité.
Bref, la prescription d’une économie stable pour les relations Nord–Sud vise à une interaction réduite et plus équilibrée. On ne prône ni le libre-échangisme ni l’autarcie, mais se prononce nettement en faveur de l’autonomisation. Il y aura toujours quête de croissance dans les pays plus pauvres, mais dans un cadre de limitation de la population et de redistribution plus équitable des revenus.
Pour l’essentiel, la solution de rechange que représente une économie stable repose largement sur une démarche ferme des États-nations en matière de décisions économiques, orientation qui s’impose sûrement si les collectivités entendent conserver un certain droit de regard sur leur vie économique. En tout cas, il faudra circonscrire à l’échelle nationale les forces du marché international bien plus que ne l’indiquent Daly et Cobb, lesquels entendent réduire les mouvements internationaux des capitaux par la recherche d’un équilibre du commerce. Toutefois, comme nous l’avons souligné au chapitre 2, les flux financiers dans le monde dépassent amplement les courants commerciaux absolus et, partant, les déséquilibres du commerce. Le contrôle collectif exercé sur le commerce extérieur implique le pouvoir d’agir sur les taux de change, ce qui présuppose, tout comme le contrôle collectif sur les investissements et l’emploi, un certain droit de regard national sur les mouvements de capitaux, ainsi qu’un contrôle collectif plus vaste sur l’État-nation que celui qui existe aujourd’hui dans le capitalisme. Tout compte fait, les prescriptions de Daly exigent un État hautement interventionniste qui devrait
être représentatif des masses et comptable envers l’opinion si on veut éviter toute autocratie répressive.
Dans sa version moderne comme dans la version de Mill, l’état stationnaire soulève exactement la même question : un tel état est-il possible dans un régime de libre entreprise ? Daly répond par l’affirmative, mais croit en un capitalisme plus participatif, où la propriété est moins concentrée et où les masses laborieuses sont associées davantage aux décisions. Il s’en remet largement cependant aux vertus de la raison et de l’autorité morale pour la nécessaire transformation des attitudes et de la vie politique. Nous ne partageons pas ce bel optimisme, parce qu’une économie stable devrait assigner de strictes limites à l’accumulation de richesse, ce à quoi devraient s’opposer les riches. Dans les économies avancées, les nouveaux investissements se limiteraient en général à la valeur de la dépréciation des stocks de capital en place, de sorte que, à efficience égale, la croissance soit nulle ( ce qui rappelle l’état stationnaire classique de Mill ou la situation de « simple reproduction » de Marx ). Mais, peut-on supposer, les nouveaux investissements pourraient dépasser ce niveau s’ils venaient diminuer la demande de matières premières, puisqu’on retrouverait encore là un fonctionnement économique à « débit constant ». Dans ce cas, la croissance au sens classique et la montée des profits seraient à la fois possibles. Ajoutons qu’une économie stable permet une croissance des pays du Tiers-Monde. En théorie donc, on conserverait des possibilités d’investissement avec quête de profit, mais cette recherche de profit ferait l’objet de sérieuses restrictions dans les pays avancés et, vu l’existence d’un cadre de politiques d’équité de distribution, on ne sait au juste s’il y aurait là assez de « jeu » partout pour le capital.
Manifestement, le projet d’une économie stable représente un rejet presque total de l’orthodoxie actuelle de l’ajustement structurel, le seul élément commun étant l’appel à la limitation de la population dans les pays du Tiers-Monde. Il se heurterait, par conséquent, à une formidable opposition de l’establishment, qui sème les politiques de l’orthodoxie et en récolte les avantages.
Il existe toutefois une autre source moins prévisible d’opposition à l’idée d’une économie stable. Georgescu-Roegen, qui a inspiré les défenseurs contemporains de la théorie de l’état stationnaire, y voit le « mythe du salut écologique » ( Georgescu-Roegen, 1972 ). À son avis, la conclusion logique à tirer de la constatation du caractère éphémère d’une croissance débridée dans un monde où les ressources sont finies n’est pas qu’une économie stable est nécessaire, mais plutôt qu’une croissance négative s’impose. Même stable, une économie continuerait à absorber les ressources limitées du globe et serait donc au mieux d’une durée limitée elle-même. Il serait en outre impossible de sauvegarder l’équilibre du système —
sauf pour de très courtes périodes — dans une situation de consommation des ressources, car il faudrait que des innovations compensatrices aient lieu juste au bon moment. La critique de Georgescu-Roegen frappe au coeur toutes les solutions de rechange reposant sur les notions de durabilité ou de « stabilité ».
Il convient pourtant lui aussi de la nécessité de retarder l’inévitable, et on ne s’étonnera pas que les conséquences pratiques immédiates de ce mariage opéré par Georgescu-Roegen de la loi de l’entropie et de la chose économique ne diffèrent pas outre mesure de celles des théories de l’école de la stabilité économique. Tout en en reconnaissant les difficultés techniques, il se fait l’ardent défenseur des efforts de mise en valeur de l’énergie solaire. Le soleil représente la seule source « vive » d’énergie à la disposition des terriens. C’est une source abondante par rapport au stock de ressources terrestres, et elle revêt un caractère unique en ce que la consommation de la génération actuelle ne nuit pas à celle des générations futures par une diminution de la disponibilité de cette énergie. Georgescu-Roegen préconise aussi l’adoption « d’un programme bioéconomique minimal » comportant l’interdiction de la production d’armements, l’aide aux pays du Tiers-Monde dans l’accession à un mode de vie convenable sans luxe, ainsi que la réduction de la population à un niveau correspondant au potentiel de l’agriculture biologique. Dans son programme, il prévient l’exploitation ruineuse de l’énergie, bannit des « crimes bioéconomiques » comme la mode et le culte des gadgets, impose aux produits des critères de durabilité et de réparabilité et prévoit une nette multiplication des heures consacrées intelligemment aux loisirs. Il convient que même ce programme minimal appelle de nouvelles orientations éthiques, mais se montre moins optimiste que Daly quant aux chances de réussite, conjecturant que peut-être la destinée humaine décrit une trajectoire courte, mais ardente, passionnante et extravagante ( Georgescu-Roegen, 1972, p. 35 ).
En ce qui a trait aux relations internationales et plus particulièrement aux relations Nord–Sud, il y a une proposition de Georgescu-Roegen ( en note infrapaginale ) qui mérite qu’on s’y attache. C’est là où il suggère que l’on doit laisser les gens migrer et vivre dans tout pays qui leur convient ( Georgescu-Roegen, 1972, p. 34 ), ceci afin d’aider à combattre la pauvreté dans les pays les plus pauvres. Ses adversaires soutiennent que cela serait suivre l’orthodoxie dominante du libre-échangisme, renforcerait la manie de la croissance et aurait pour effet de diminuer les salaires réels et d’augmenter les bénéfices dans les pays avancés ( Daly et Cobb, 1989, p. 247-248 ). D’autres considèrent qu’une migration illimitée déstabiliserait les pays approchant de conditions d’équilibre et devrait donc être envisagée seulement après qu’on aurait atteint le stade de la stabilité économique ( Tanton, 1977 ). Les pays pauvres pourraient s’inscrire en faux, aussi bien parce que cela encouragerait l’exode des cerveaux que pour des raisons culturelles et nationalistes. Toutefois, dans un contexte de vieillissement et de décroissance démographiques dans les pays avancés, une politique de l’immigration plus libérale pourrait au
moins se justifier par la volonté de prévenir toute dégringolade de la production et des revenus par habitant ( y compris ceux des non-productifs ) et n’aurait pas nécessairement en soi des effets propagateurs sur la croissance. Si la population était plus libre de se déplacer, la distribution des revenus dans le monde pourrait bien sûr s’en trouver plus directement améliorée que par l’aide et l’investissement extérieurs aux résultats en dents de scie.
Peu de spécialistes du Tiers-Monde ont tenté d’appliquer l’argument de l’entropie à leur contexte particulier ( voir Singh, 1976, dont il est question à la section « Déconnexion » de ce chapitre ) et, abstraction faite des observations clairsemées de Georgescu-Roegen ( 1972 ) ; seul Caldwell ( 1977 ) l’a fait parmi les spécialistes occidentaux. Dans son livre, celui-ci combine le principe de l’entropie à une analyse marxiste du sous-développement comme produit de l’impérialisme. À son avis, les stratégies agricoles contemporaines, tant dans les pays sous-développés que les pays surdéveloppés, reposent sur une dépendance à l’égard des combustibles fossiles qui ne saurait se révéler durable. De plus, les pays riches et pauvres entretiennent des relations d’exploitation, la richesse des premiers se fondant en partie sur les transferts massifs de ressources en provenance des seconds. Il s’agit de transferts de métaux, de combustibles et de protéines qui gagnent individuellement en importance pour les pays surdéveloppés à mesure que ceux-ci appauvrissent leurs propres ressources. Comme le capitalisme reproduit intérieurement et extérieurement ces caractéristiques physico-sociales de l’exploitation et que le socialisme à la soviétique fait de même, il faudra des formes non centristes de socialisme pour que les pays du Tiers-Monde accèdent à l’« homéostasie » ou à l’« équilibre économique durable » ( Caldwell, 1977, p. 139 ).
Caldwell ne précise pas la nature d’un tel programme d’homéostasie, mais décrit plutôt les politiques des pays socialistes d’Asie du milieu des années 1970 comme autant d’exemples de voies parallèles acceptables. Ces modèles comportaient un haut degré d’autosuffisance nationale et régionale avec un amenuisement et une restructuration des relations économiques extérieures. Il y avait d’importantes caractéristiques à ces programmes comme la réduction de la taille des agglomérations urbaines postcoloniales avec une croissance concomitante des populations rurales et un retour à une agriculture biologique à caractère travaillistique. L’équité de la distribution des revenus et l’absence de propriétaires fonciers, de capitalistes et d’élites bureaucratiques garantissaient que la croissance se traduirait par un mieux-être des paysans et des ouvriers. La population avait également tendance à se stabiliser, surtout en Chine, à cause d’une sécurité familiale accrue et de l’existence de programmes de limitation des naissances parrainés par l’État. En fait, Caldwell se montrait bien plus optimiste au sujet des tendances
démographiques générales dans le monde que d’autres auteurs s’inspirant des visions de l’entropie et de l’économie stable, allant jusqu’à affirmer que, d’une manière ou d’une autre, on semblait assister à un plafonnement démographique dans le monde et ce, que l’État intervienne ou non. Selon lui, il est difficile de ne pas conclure que l’homme, l’animal et le milieu naturel en viennent enfin à un certain équilibre sous la contrainte des lois de l’entropie ( Caldwell, 1977, p. 185 ).
Caldwell dégage aussi les lignes de force d’un programme d’homéostasie pour la Grande-Bretagne, où l’on envisage des mesures semblables à celles qui sont recommandées pour les pays du Tiers-Monde. Sur le plan des politiques, on ferait des efforts délibérés en vue de réduire la dépendance à l’égard des combustibles fossiles, des engrais et des insecticides, du moteur à combustion interne, des aliments importés pour animaux et du bétail ( avec sa consommation céréalière importante et peu efficiente ). On veillerait à répandre plus également la population sur le territoire, des régions urbaines aux régions rurales. En fait, la Grande-Bretagne s’acheminerait vers une grande autosuffisance nationale et régionale avec une diminution des importations et une nécessité moindre d’exporter pour conséquence. On ne voyait pas de problème de croissance démographique, car elle paraissait négative au milieu des années 1970.
Il y a beaucoup de bonnes choses dans les travaux de Caldwell. On aurait dû il y a longtemps intégrer les questions d’entropie à l’analyse des relations Nord–Sud. Caldwell se livre aussi à une évaluation réaliste des techniques de culture de variétés à haut rendement, considérées par beaucoup de gens comme une panacée pour les problèmes alimentaires du Tiers-Monde. Il était également inhabituel pour un auteur de revêtir d’une dimension spatiale ce qui constitue en fait une proposition du type « économie stable ». Il y a là aussi au moins l’épure d’une stratégie économique plus soucieuse des responsabilités écologiques, de l’économie des ressources et des questions intergénérationnelles.
Par contre, l’évaluation que fait Caldwell de la nature de certains des régimes socialistes asiatiques nous paraît rétrospectivement aujourd’hui une grotesque aberration. C’était une tragique erreur d’ériger le régime Pol Pot en modèle de justice sociale et de démocratie, quelque exagérée qu’ait pu être l’appréciation occidentale des atrocités commises. Il est également clair aujourd’hui que la décentralisation chinoise a toujours été circonscrite par un régime politique hautement centriste et staliniste. Depuis la mort de Mao, les politiques chinoises ont aboli un grand nombre de caractéristiques de l’économie de la Chine que loue Caldwell, qu’il s’agisse d’autosuffisance nationale, d’équité de distribution, d’équilibre régional ou extérieur ou de maîtrise de l’inflation. Nul doute que Caldwell a mal interprété les progrès accomplis dans certains domaines sous Mao, par exemple en matière de réduction de la pollution ou de la dégradation du milieu.
Cet auteur fait aussi preuve d’un optimisme béat lorsqu’il mesure le chemin parcouru vers la stabilité démographique. Même de très faibles taux de croissance
dans des pays populeux impliquent un énorme accroissement de la population totale. Ainsi, de 1988 à l’an 2000, la population chinoise devrait croître au rythme d’au plus 1,3 % par an ou à moins de la moitié du taux d’accroissement démographique de la plupart des pays à faible revenu, mais cela ajoutera 187 millions de gens à sa population, soit plus que toutes les populations combinées du Pakistan, du Bangladesh, de la Birmanie, de Sri Lanka et du Népal en 1988. Depuis la parution du livre de Caldwell, la population du globe s’est élevée de plus de 1,2 milliard. De 1988 à l’an 2000, elle s’accroîtra encore de 1,1 milliard pour parvenir à 6,2 milliards et, selon diverses hypothèses formulées, elle ne se stabilisera pas avant d’atteindre 7,7 à 14,2 milliards ( CMED, 1987, p. 102 ). Les conséquences sur le plan des ressources de cette croissance continue en valeur absolue sont tout simplement renversantes, ce que Caldwell, trop préoccupé par la diminution des taux de croissance, n’a tout simplement pas su voir.
Règle générale, les socialistes ont eu de la difficulté à aborder la question des limitations de population, ce qui ressort d’emblée des études récemment consacrées aux paradigmes de rechange en matière de développement international. Suivant la critique marxiste de Malthus, la tradition socialiste a sous-estimé l’importance de la croissance démographique comme variable indépendante d’explication de la pauvreté et fait valoir que la croissance économique et une distribution des revenus plus équitable auraient pour effet non seulement d’éradiquer le paupérisme, mais aussi d’abaisser les taux de croissance démographique. Caldwell s’en est simplement tenu à cette tradition, mais son analyse souffre d’une interprétation par trop optimiste des tendances démographiques. Dans deux livres récents, Redclift ( 1984, 1987 ) critique la conception néomalthusienne de la rareté des ressources, lui reprochant de mal juger du lien entre capitalisme et environnement, mais entreprend ensuite de traiter la question des pressions démographiques comme facteur tout à fait dépendant. Rien cependant ne garantit que des mesures de redistribution ( qui sont sûrement une condition sine qua non pour tous les paradigmes parallèles qui s’attaquent au problème d’un développement économique obéissant à la contrainte de disponibilités finies en ressources ) stopperont la croissance démographique avant que bien des pays populeux du Tiers-Monde ne tombent en crise. L’expérience de la Chine nous enseigne sûrement que la justice distributive et la sécurité économique ne suffisent pas en soi à ménager une démographie stable.
Pour le reste, Redclift est extrêmement perspicace dans ses études. Ses travaux sont plus analytiques que prescriptifs, mais évoquent diverses orientations possibles des politiques auxquelles mènent les paradigmes parallèles. D’abord, on doit principalement s’efforcer d’affranchir les activités des pauvres de contraintes struc-
turelles que l’on devrait plutôt imposer aux activités des riches ( Redclift, 1984, p. 130 ), d’où l’implication qu’il faut radicalement transformer les systèmes économiques et sociaux qui sont les nôtres. On enrayera plus efficacement la dégradation écologique du Tiers-Monde en améliorant l’accès des pauvres au sol et aux ressources qu’en exportant des notions de « conservation » du Nord. Il est nécessaire d’éliminer les excès de consommation dans toutes les régions du monde, et d’insister sur la satisfaction des besoins fondamentaux de l’homme en tout respect de l’environnement. Redclift ( 1984 ) indique que, pour que le discours de l’environnement devienne un discours du développement, nous devrons peut-être nous inspirer de sociétés qui ont toujours été menacées par le « développement » dans leur existence même. C’est un thème que nous exploiterons plus loin ( sections « Notion autochtone d’économie et de modération » et « Au-delà de la déconnexion » ).
Redclift reprend à son compte — tout en conservant une attitude critique — l’écologisme radical de Bahro ( 1982 ), qui appelle à une réorganisation fondamentale des relations Nord–Sud. Bahro soutient que la seule solution aux problèmes de dégradation écologique et de paupérisme du Sud et du Nord est la désindustrialisation du Nord, par une contraction de la demande qui s’attache aux ressources du Sud et, par conséquent, par une diminution des échanges Nord–Sud. Cela contraste vivement avec le consensus de la social-démocratie et du libéralisme ( Loxley, 1986 ) que représente la Commission Brandt ( 1980, 1983 ), laquelle recommande de stimuler la croissance du Nord pour favoriser la croissance et l’équité dans le Sud. Cela tranche aussi sur les recommandations de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement ( CMED, 1987 ) — la Commission Brundtland —, qui se situent également dans les limites de ce consensus.
La Commission Brundtland souhaite une économie internationale durable, mais avec une croissance économique plus rapide tant dans le Nord que dans le Sud, différant en cela de la plupart des autres défenseurs du développement durable qui conviennent généralement de la nécessité de contenir ou de réduire la croissance du Nord. La logique de cette position, c’est que les pays du Tiers-Monde ont besoin de la croissance pour combattre la pauvreté, principale cause de leurs difficultés environnementales, ainsi que pour diversifier leurs bases économiques. L’interdépendance du Nord et du Sud exige une croissance dans le Nord pour stimuler la croissance dans le Sud grâce au commerce. Elle demande en outre qu’on augmente les mouvements de capitaux vers le Sud à des taux d’intérêt réduits et à des conditions de faveur, et aussi qu’on améliore l’accès aux marchés et aux technologies du Nord. Tout cela doit se faire dans le respect des contraintes écologiques ( CMED, 1987, p. 89 ). La Commission Brundtland insiste sur la nécessité que la croissance renouvelée repose sur une consommation modérée des ressources et que les organismes internationaux fassent valoir l’impératif du respect de l’environ-
nement dans tous leurs rapports avec le Tiers-Monde. La mutualité des intérêts garantira une concertation internationale pour la lutte à la pauvreté et à la dégradation écologique dans le Tiers-Monde.
D’autres thèmes de la Commission Brundtland, qui ont contribué à une meilleure sensibilisation internationale aux enjeux de la quête de durabilité, puisent abondamment dans la tradition de l’économie stable. On prône nettement les limitations de population, l’autosuffisance alimentaire, la protection de la diversité biologique, la réduction des débits de consommation d’énergie et d’autres ressources, la démilitarisation et la déconcentration et la dépaupérisation urbaines.
La conception de la durabilité qu’expose la Commission Brundtland accuse cependant un certain nombre de faiblesses. D’abord, celle-ci sous-estime les difficultés auxquelles on risque de se heurter à court terme en tentant de rendre toute relance économique « respectueuse de l’environnement ». Si elle convient du rôle que jouent les relations actuelles de commerce et d’aide Nord–Sud dans les problèmes écologiques qui se posent au Sud, elle n’y accorde pas suffisamment d’importance. Les pays du Tiers-Monde n’ont guère d’autre choix dans l’immédiat que d’accroître leurs exportations de produits primaires, quelles qu’en soient les conséquences sur leur environnement. Les programmes contemporains d’ajustement structurel créent plus de pressions — et non pas le contraire — sur le système écologique souvent fragile de ces pays.
Deuxièmement, le relèvement de la consommation du Nord est une étrange façon d’aborder le problème de la durabilité de l’économie mondiale. Il peut au mieux se justifier comme mesure temporaire, mais seulement si on accepte que la voie de l’interdépendance se situe aux antipodes de celle dont parle Bahro ( 1982 ). De plus, la Commission Brundtland fait pour ainsi dire cavalier seul parmi les tenants du « développement durable » lorsqu’elle propose une augmentation des échanges Nord–Sud. La plupart des adeptes de cette orientation insistent sur la nécessité d’une plus grande autosuffisance sur le plan national ou au sein du Tiers-Monde et préconisent ou prévoient, par conséquent, une diminution des échanges entre le Nord et le Sud ( Brown, 1981 ; Bahro, 1982 ; Sachs, 1986 ; Daly et Cobb, 1989 ).
Troisièmement, il y a le problème de qualité des mandataires décrit par Redclift ( 1984, p. 44 ). La Commission Brundtland privilégie nettement le rôle des institutions internationales dans tout ce qui est sensibilisation écologique du Tiers-Monde dans ses politiques. Pourtant, la performance des banques de développement multilatéral, et notamment de la Banque mondiale, en ce domaine est catastrophique ( Rich, 1985 ). Dans l’imposition d’une « conditionnalité » d’ordre environnemental, ces institutions auraient encore moins de crédibilité que pour les autres, ce qu’ont reconnu récemment MacNeill ( le principal auteur du rapport de la Commission Brundtland ) ainsi que Winsemius et Yakashiji ( 1991 ). Tout en louant la conscientisation accrue dont a fait preuve la Banque mondiale
en matière d’écologie, notamment en créant en 1990 le Fonds pour l’environnement mondial et en le dotant d’un milliard de dollars, ces auteurs pensent que la Banque doit transformer sa « culture institutionnelle » si elle entend efficacement promouvoir le développement durable. Le jugement qu’ils portent sur le FMI est encore moins flatteur : ils lui reprochent de n’avoir encore manifesté aucune volonté d’apporter les changements qu’exige une prise en compte des questions écologiques dans ses décisions ( MacNeill et al., 1991, p. 122 ).
Avant de s’attacher aux voies parallèles de développement que proposent les spécialistes du Tiers-Monde, il serait bon de considérer deux autres conceptions « périphériques » du « centre » industrialisé, celle des huttériens et celle des peuples autochtones. On pourra ainsi mieux dégager les solutions de rechange qui s’offrent dans la pratique à l’orthodoxie caractérisée par la course à la croissance.
Les huttériens sont des anabaptistes dont les origines remontent à la Moravie ( Tchécoslovaquie actuelle ) de la fin des années 1520. Persécutés pour leurs croyances, et surtout pour leur pacifisme, ils ont dû migrer à plusieurs reprises, en Russie au XVIIIe siècle et de là aux États-Unis vers la fin du XIXe siècle, après quoi ils se sont établis en grand nombre au Canada à la fin de la Première Guerre mondiale ( Hostetler, 1974 ; gouvernement de l’Alberta, 1975 ). Concentrés principalement en Alberta, au Manitoba et en Saskatchewan, les huttériens vivent, produisent et consomment collectivement. Ils pratiquent la communauté de biens et, s’inspirant de la Bible, voient dans la vie collective un instrument de salut. Les familles s’organisent en colonies de 130 à 150 personnes et visent à un très haut degré d’autosuffisance. La culture du sol est la principale activité, mais contrairement à la plupart des autres agriculteurs des Prairies aux activités aujourd’hui très spécialisées, les collectivités huttériennes s’adonnent à la fois à la culture et à l’élevage. La production céréalière s’accompagne d’activités fort diverses en élevage, en apiculture et en culture maraîchère et fruitière. Chez les huttériens, l’agriculture est plus intensive et plus productive que chez les autres agriculteurs ( Ryan, 1973 ). Sur l’autoconsommation alimentaire se greffent de vastes activités de transformation : pains, viandes, saucisses, produits laitiers, vins et bières, etc.
Les colonies huttériennes ont leurs propres ateliers de fabrication et de réparation, construisent elles-mêmes leurs habitations et leurs dépendances ( avec les installations électriques et la plomberie ) et confectionnent leurs propres meubles, chaussures et vêtements. Hostetler ( 1974, p. 182 ) mentionne en outre comme activités autonomes la reliure, la réparation horlogère, la confection de tapis, le filage de la laine, le tricot, le piquage et la fabrication de jouets.
La plupart des adultes ont deux activités et les travaux jugés peu agréables s’exécutent par roulement. Les tâches sont hautement organisées, mais sans être
onéreuses. Les huttériens des colonies s’entraident lorsque chacun a achevé ses propres tâches. On s’efforce d’alléger le travail en adaptant les techniques nouvelles, et les colonies essaient de suivre les courants d’innovation à l’intérieur comme à l’extérieur des milieux huttériens. Dans leur volonté de moderniser leurs techniques de production, les huttériens diffèrent fort d’autres établissements anabaptistes comme ceux des Amish de l’Ordre ancien qui dédaignent la modernité beaucoup plus qu’eux.
Sur le plan de la consommation, les huttériens fuient aussi la modernité et pratiquent la frugalité et l’austérité, satisfaisant les besoins sanctionnés par la société par opposition aux besoins individuels ( Hostetler, 1974, p. 194 ). Le principe de distribution qui s’applique est « à chacun selon son besoin et à égalité avec autrui » ( gouvernement de l’Alberta, 1975, p. 13 ). Ainsi, dans chaque colonie, le mode de vie est simple et relativement égalitaire : les gens se contentent consciemment de moins, mais à dessein et en toute dignité ( Bennett, 1967, p. 173 cité dans Hostetler, 1974, p. 195 ). Les huttériens se démarquent du reste de la société en renonçant à la quête effrénée d’une consommation croissante et à l’esprit d’acquisition dans leur vie personnelle ou familiale. Personne n’est privé du nécessaire, et on constate que ni les enfants ni les vieillards ne sont négligés. Les huttériens paient leur impôt, mais n’acceptent pas les prestations de bien-être. Comme la propriété est collective, il n’y a pas de successions et, si un membre décide de quitter la colonie, il n’a aucun droit juridique à faire valoir sur les biens de cette dernière.
La taille des colonies est réglée par l’étendue du territoire et la quantité de travaux à accomplir au service de la collectivité, si bien que lorsqu’une colonie compte 130 à 150 personnes, on essaime et forme une nouvelle colonie. On acquiert progressivement d’autres terres à cette fin et, lorsque vient le temps d’essaimer, la population de la colonie mère se divise en deux, sous la direction respective d’un pasteur, et dans un vif souci des compétences nécessaires à la vie de l’ancienne et de la nouvelle colonie. Les avoirs sont partagés ( bétail, petit outillage, etc. ), mais pour le reste c’est l’ancienne colonie qui procure à la nouvelle son capital initial en espèces ( Hostetler, 1974, p. 185-190 ).
Sur le plan des relations avec le « monde extérieur », la majeure partie de la production des colonies huttériennes est écoulée sur le marché local ou plus loin. La production céréalière va au marché international par les canaux qu’empruntent les autres agriculteurs, mais le revenu pécuniaire est affecté bien moins à la consommation qu’aux biens d’équipement et aux cheptels, qu’il s’agisse d’acquérir des produits intermédiaires comme les engrais, les semences ou les aliments pour animaux ou d’étendre le territoire exploité. De fait, les dépenses en aliments et en vêtements représentent généralement moins de 3,5 % de toutes les dépenses au comptant ( Hostetler, 1974, p. 195 ). Dans leur extrême frugalité et vu la possibilité d’obtenir des prêts dans la collectivité même, les fermes huttériennes ne recourent guère au crédit extérieur et, d’après les renseignements fragmentaires
dont nous disposons, on peut penser que le bilan net de leurs avoirs est positif et qu’elles présentent une valeur nette considérable ( gouvernement de l’Alberta, 1975, p. 23 ).
Comme mode de vie substituable à des habitudes de consommation personnelle illimitée, le modèle huttérien est important pour les raisons suivantes : i ) il pourvoit aux besoins matériels et spirituels fondamentaux des gens, tout en évitant l’esprit d’acquisition et le matérialisme débridé ; ii ) il assure la sécurité économique à tous, sans égard à l’âge ni au sexe ; iii ) il repose sur un haut degré d’autosuffisance, surtout dans une consommation qui est moins exposée à l’instabilité du marché international que celle du reste du Canada rural ; iv ) il procure de l’emploi à tous les gens physiquement aptes à travailler ; v ) il est fondé sur l’égalité des revenus et de la richesse ; vi ) il compte moins sur les services et le soutien de l’État que le reste de la société ; vii ) il s’appuie beaucoup moins sur un financement bancaire extérieur que le reste de la communauté rurale d’Amérique du Nord ; viii ) il est pacifiste.
Appliquer cet exemple de mode de vie à la société pose toutefois plusieurs difficultés. Il s’agit d’abord d’un mode de vie fondé sur des croyances chrétiennes très précises et relativement immuables, qui ne sont pas partagées par tous, ainsi que sur un cadre communautaire animé par un fort sentiment d’appartenance historique, ethnique et culturelle. Deuxièmement, bien que les décisions s’y prennent en toute démocratie à bien des égards, les postes de commande sont occupés par des hommes et le milieu est très patriarcal, ce dont témoigne une division du travail où les femmes se cantonnent généralement dans les tâches domestiques. Troisièmement, rien n’indique que l’agriculture huttérienne soit plus respectueuse de l’environnement que l’agriculture des Prairies en général. Elle est aussi tributaire des combustibles fossiles, tout aussi polluante dans son recours aux engrais et aux pesticides, tout aussi mécanisée et dépendante d’un réservoir de semences qui s’amenuise dangereusement. Elle est peut-être moins polluante dans le seul secteur de l’élevage, puisque les colonies huttériennes ont tendance à exploiter des parcs d’engraissement d’une superficie bien moindre. Enfin, à sa façon, l’économie huttérienne est aussi mue par un besoin de croissance. Ce n’est pas une consommation personnelle illimitée qui la pousse dans cette direction, mais une accumulation collective illimitée, que détermine l’absence de limitation de la population. On encourage en effet la natalité et les familles nombreuses ( plus de 10 enfants en moyenne ), si bien que la communauté huttérienne présente un des taux de croissance démographique les plus élevés au monde ( Hostetler, 1974, p. 290-293 ). Il est nécessaire d’essaimer pour subvenir aux besoins d’une population grandissante, et l’accumulation est nécessaire à cet essaimage. Si un tel mode de vie communal est de nature à subvenir avec bien plus d’efficience et d’humanité aux besoins de la population du globe, des taux annuels de croissance démographique de 4 %
comme ceux de la région effaceraient rapidement ces avantages en grevant la capacité de charge démographique de la planète.
Une autre source possible d’idées concernant les modes de vie et les systèmes de valeurs parallèles est la collectivité autochtone nord-américaine. Les valeurs autochtones traditionnelles traduisent le lien qui unit les gens au territoire et, en particulier, l’entière dépendance de ceux-ci à l’égard du sol pour la survie humaine. On respecte le sol comme source de vie et, comme l’eau, les poissons, les autres animaux et les plantes, on le juge inséparable de la vie humaine même. La terre est la « mère » de la société humaine, la chair et le sang de l’existence de l’homme. Elle est non seulement le fondement de sa sécurité, mais aussi la source de l’identité, de la fierté, de la dignité et de l’indépendance des peuples autochtones ( Berger, 1977, p. 93-100 ). Nul n’est propriétaire du sol, tous peuvent l’utiliser, mais en respectant des règles socialement déterminées de distribution foncière.
La génération actuelle a la garde de la nature, et il lui incombe de protéger le sol et la vie de l’animal, du poisson et de la plante au profit des générations futures. Dans la pratique, cette « intendance du sol » s’exprime par des pratiques autochtones de gestion des ressources hautement respectueuses des impératifs de conservation et de renouvellement. Ainsi, les Waswanipi de la forêt boréale des latitudes septentrionales du Canada font un roulement entre territoires de chasse, migrant de territoire en territoire, dans une régulation de la production et de la répartition animales ( Feit, 1987 ). En Australie, la gestion autochtone des ressources semble présenter des caractéristiques semblables, et la société non autochtone, dont les pratiques de gestion laissent nettement à désirer, commence tout juste à apprécier la complexité de ce système ( Coombs, 1990, p. 97-99 ).
Règle générale, les collectivités autochtones gèrent les ressources par concertation selon une information commune issue des activités de chasse et transmise de génération en génération par tradition orale ( Usher, 1987 ). On fait respecter les règles relatives à la violation des territoires de chasse ou à la chasse excessive ou hors saison par des sanctions sociales. Comme la « production » est utilisée plutôt qu’échangée, la consommation est en fait régie par des principes de modération, pour reprendre un peu les propos de Daly, et garde des proportions modestes, tout surplus étant partagé avec les nécessiteux. La durabilité est le fruit de cette modération et du contrôle social qui s’exerce sur l’exploitation du sol.
Il ne s’agit toutefois pas d’idéaliser la gestion autochtone de la faune. Les indications abondent selon lesquelles les premiers occupants de l’Amérique du Nord seraient du moins en partie responsables de l’extinction d’au moins 20 et peut-être même de 40 espèces de mammifères de grande taille ou de taille intermédiaire ( Pruitt, 1989, p. 2 ). Il n’en demeure pas moins que les modes de vie autochtones
traditionnels ont été, et sont encore, bien plus en synchronisation avec la nature que le capitalisme marchand et industriel, qui a plus détruit depuis 400 ans que ne l’ont fait les invasions humaines antérieures en quelque 10 000 ans ( Pruitt, 1989 ).
Outre ce sentiment hautement développé du devoir d’intendance à l’égard des ressources du sol et de la nature, les collectivités autochtones cultivent un système de valeurs qui intéresse au plus haut point la quête d’une plus grande durabilité économique. Elles sont fortement attachées à l’égalitarisme et au partage ( Berger, 1977 ), à l’entraide, à la vie familiale et communautaire et à des institutions traditionnelles comme la propriété collective du sol ( Ross et Usher, 1986, p. 150 ). Au coeur de la culture autochtone se situe le respect des anciens, qui représentent les dépositaires du savoir, du passé, des coutumes et des traditions ( Berger, 1977 ). Le contraste est saisissant avec les valeurs que chérit le capitalisme, parmi lesquelles prédominent l’individualisme, l’esprit d’acquisition et la supériorité de la jeunesse en matière d’instruction et de technologie. Ce genre de mentalité n’engendre pas seulement l’irrespect pour l’expérience, la contribution et le savoir du troisième âge, mais aussi l’irresponsabilité sociale dans le soin des personnes âgées, ce que rappelle sous sa forme la plus détestable le récent phénomène des « abandons de vieux » aux États-Unis.
Bien que les échanges et les cadeaux aient souvent été très répandus entre régions, les économies autochtones demeuraient très autosuffisantes. Depuis les empiétements du capitalisme marchand et industriel et de l’appareil de l’État, le mode de vie autochtone s’est effrité et contracté, mais subsiste toujours et demeure vivace dans les régions septentrionales. La persistance de la culture autochtone en dépit des pressions incessantes témoigne de sa vigueur ; les valeurs autochtones sont riches en enseignement pour ceux qui recherchent un mode de vie où domine moins l’esprit d’acquisition et plus le souci de la collectivité.
Il y a de plus en plus d’études dans le Sud qui ébranlent les fondements mêmes des politiques contemporaines de développement ou d’ajustement structurel. Certaines tirent leur origine des études de la dépendance des années 1960 et 1970, bien que livrant une palette plus riche et plus nuancée de politiques de rechange qu’à cette époque. La plupart d’entre elles rompent cependant nettement avec la réflexion antérieure, orthodoxe ou critique, sur le développement et font ressortir l’importance du secteur autonome, de l’environnement et des vues féminines sur l’économie. Les chevauchements sont appréciables avec les vues périphériques du centre que nous venons de décrire ; malgré la diversité des angles d’examen, il existe des thèmes communs en matière de politiques.
C’est dans le rapport de la South Commission ( 1990 ) que les représentants de la « périphérie » proposent ce qu’il y a de plus complet en fait de solutions de rechange au « développement de retombées », qui a dominé le tableau des 30 dernières années. On appelle ici à une coopération Sud–Sud largement accrue, tant pour faciliter l’accession du Sud à l’autonomie que pour assurer à celui-ci un plus grand contrepoids dans la recherche d’un meilleur accès aux marchés du Nord et d’une plus grande influence dans des institutions soi-disant « mondiales ». À la racine même de cette démarche, il y a la conviction que le Sud ne peut plus compter pour sa croissance économique sur une demande émanant du Nord. Les locomotives économiques du Nord ne tireront pas le train des économies du Sud à une cadence propre à en satisfaire les passagers, en l’occurrence la population du Sud ( South Commission, 1990, p. 286 ).
La vision de la Commission diffère fort en vérité non seulement de l’expérience sous-jacente du développement depuis 1960, mais aussi de ce qui est susceptible de découler de la formation des blocs commerciaux dont nous avons parlé. Si — et quand, diront certains — de tels blocs apparaissent, on peut craindre que des groupes de pays du Tiers-Monde ne soient absorbés par eux ou qu’ils n’y soient subordonnés à divers degrés, d’où l’apparition de nouvelles formes de développement dans une dépendance cette fois régionale. En partie pour parer à cette éventualité, la South Commission milite au contraire en faveur de l’autonomisation tant à l’intérieur des pays du Sud qu’entre eux.
Elle convient du besoin d’une croissance économique du Sud, mais sous une forme qui différerait radicalement de celle qui a eu cours ces dernières décennies. Il serait inacceptable de continuer à imiter les habitudes de consommation du Nord, car c’est là perpétuer les inégalités de revenus et de richesse et abuser de l’énergie, des importations et de l’environnement ( South Commission, 1990, p. 80 ). Sur ce plan, la Commission accepte le « théorème de l’impossibilité ». On doit plutôt insister sur les nécessités de la vie à assurer à tous, à commencer par la sécurité alimentaire, et, d’ici l’an 2000, sur l’universalisation des soins de santé, de l’alphabétisme et de l’instruction primaire ( South Commission, 1990 ). La sécurité alimentaire peut exiger une réforme radicale des régimes fonciers en vue de ménager un accès au sol aux paysans et aux petits agriculteurs. Elle appelle en outre des mesures de relèvement de la productivité des exploitants agricoles comme des recherches localisées, portant de préférence sur les possibilités d’agriculture biologique, ou comme des politiques appropriées de fixation des prix ou des services de vulgarisation, d’entreposage et de crédit.
Mettre l’accent sur la « nourriture d’abord » et les autres besoins fondamentaux, c’est radicalement s’écarter des priorités des politiques d’ajustement orthodoxes. Tel est le cas aussi de l’appel de la Commission à une vaste industrialisation
qui s’intégrerait très étroitement à l’agriculture et qui obéirait non pas aux forces impersonnelles du marché, mais à une politique industrielle nationale. La politique doublement rurale et industrielle chercherait donc à éviter les erreurs des orientations passées qui tendaient à sous-estimer le besoin d’efficience et de dynamisme technologique ( South Commission, 1990, p. 93 ). Il faudrait aussi accorder une attention particulière à la promotion des exportations, ce que l’on a souvent négligé dans le passé récent. Là encore, ce ne sont pas des secteurs que l’on peut abandonner au libre jeu des forces du marché ; il faut une aide judicieuse de l’État par le soutien des investissements, la facilitation de l’accès aux marchés et la création d’instituts appropriés de recherche et de formation, autant d’interventions que le FMI et la Banque mondiale considéreraient sans doute comme un excès de « dirigisme ».
La South Commission ne cherche pas à reprendre des politiques ni des pratiques depuis longtemps discréditées comme le soutiennent les critiques conservateurs ( The Economist, 4 août 1990 ), mais se montre plutôt hautement critique à l’égard des agissements de bien des gouvernements du Tiers-Monde. En fait, la stratégie économique que nous venons d’évoquer rappelle moins les politiques passées de ces gouvernements que la critique d’il y a 20 ans de ces mêmes politiques par l’école de la dépendance et les écoles apparentées ( voir, par exemple, Seidman, 1970 ; Cliffe et Saul, 1972 ; Thomas, 1974 ). Elle se rapproche beaucoup des orientations critiques plus récentes proposées comme solution de rechange aux pratiques passées et à l’orthodoxie du FMI et de la Banque mondiale ( Loxley, 1986 ).
Là où la South Commission prêche sans nulle ambiguïté un nouveau départ, c’est dans son appel à un développement sensible à la question des sexes. Rarement a-t-on vu un organisme du Sud se montrer si critique devant l’inertie ou les promesses faites du bout des lèvres par les gouvernements du Sud en ce qui concerne l’égalité des femmes. La Commission convient que les femmes portent le double fardeau de la pauvreté et de la discrimination et que l’on persiste à ne pas reconnaître à sa juste valeur et à nettement sous-estimer leur contribution à l’évolution économique et sociale ( South Commission, 1990, p. 128 ). Il faut ajouter que les politiques d’ajustement structurel n’ont pas amélioré mais aggravé le sort des femmes. Si on entend conférer une durabilité quelconque au développement, il faut éliminer toute subordination des femmes, d’où la nécessité pour les sociétés du Tiers-Monde de radicalement se transformer à tous les niveaux, administratif, juridique, politique et — le plus difficile de tous — culturel. La promotion de l’égalité des sexes dans la société et l’économie et la reconnaissance de la contribution socio-économique des femmes seraient d’un grand secours dans la quête d’équité, d’autonomie, de participation populaire et de protection du milieu ( South Commission, 1990, p. 130 ). La Commission reconnaît que la rapidité du changement dépendra au plus haut point de la conscience qu’auront les femmes de
leurs droits, ainsi que de la mobilisation féminine pour la défense et l’élargissement de ces droits. Ceux qui ont cherché à intégrer l’égalité des sexes aux programmes de réforme des pays du Tiers-Monde et heurté le mur des intérêts patriarcaux sanctionnés aux plus hauts échelons de gouvernements par ailleurs considérés comme « progressistes » peuvent pleinement apprécier le caractère radical de la position prise par la South Commission dans ces questions.
On voit aussi la promotion de l’égalité féminine comme un des préalables de la réduction du rythme insoutenable de croissance démographique du Sud. Les autres conditions préalables sont l’abaissement des taux de mortalité infantile, la lutte à la pauvreté et à l’insécurité, l’amélioration de l’accessibilité des services de planification des naissances et, plus particulièrement encore, le relèvement des niveaux de scolarisation des jeunes filles. C’est grandement s’écarter de l’opinion répandue dans le Sud selon laquelle la seule façon d’en venir à des limitations de population est une plus grande prospérité. Cette optique se situe à gauche dans l’échelle des opinions tant dans le Nord que dans le Sud.
Dans le même ordre d’idée, la Commission soutient que, si l’environnement s’est dégradé et continue à se détériorer surtout dans les pays avancés du Nord, le Sud doit prendre des mesures pour s’attaquer à ses propres problèmes, qui sont considérés comme découlant de taux excessifs de croissance démographique, d’inégalités des revenus et de la richesse, d’une urbanisation trop rapide, de l’imitation des habitudes de consommation du Nord par les élites du Sud et de l’adoption de stratégies de croissance économique qui insistent sur la nécessité d’échanger les matières premières du Sud contre les produits manufacturés du Nord. La Commission demande des interventions sur tous ces fronts, tout en convenant du besoin d’une coopération internationale Sud–Sud et Nord–Sud ( South Commission, 1990, p. 39, 134-141, 258-260 et 193-194 ).
Elle fait en outre éloquemment valoir la nécessité de renforcer la démocratie et le respect des droits de la personne en général dans le Tiers-Monde. Elle souligne le bien-fondé du principe du multipartisme et l’importance de la « dissidence », tout comme le caractère souhaitable d’un solide secteur des ONG comme contrepoids à l’influence de l’État. Ce dernier doit gagner en transparence et mieux répondre de ses gestes, et on doit rétablir la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Il faut aussi s’attaquer au militarisme, à l’autocratie et à la corruption. Contrairement à ce qu’ont tendance à penser le FMI et la Banque mondiale, le Sud n’a pas besoin d’aide sur ce plan, et sûrement pas du Nord dont la feuille de route n’est pas sans taches ( South Commission, 1990, p. 117 ).
Dans une certaine mesure, les positions adoptées par la Commission en ce qui concerne les sexes, la croissance démographique, l’environnement et la démocratie traduisent les pressions qui s’exercent à la base dans le Sud en vue d’une profonde transformation des politiques adoptées dans ces divers domaines. Inégalement développées dans tout le Tiers-Monde, ces pressions se heurtent partout à la vive
résistance des intérêts acquis, mais elles n’en sont pas moins réelles et leur influence se fait sentir sur le plan tant national qu’international. De même, le fort accent mis par la South Commission sur la nécessité de resserrer les liens Sud–Sud n’est pas né de rien, mais tient plutôt à la désaffection croissante du Tiers-Monde à l’égard des régimes coloniaux et postcoloniaux de commerce et d’investissement.
Même à l’époque où la Commission a rédigé son rapport, divers États du Sud discutaient de rapprochement économique. Le Système global de préférences commerciales entre pays en développement instauré en avril 1989 vise à réduire les barrières commerciales qui se dressent sur la voie menant à un accroissement des échanges Sud–Sud. Il a recueilli 50 signatures nationales. S’il devait être pleinement appliqué — tâche difficile à cause d’une répartition inégale de ses coûts et de ses avantages —, le commerce dans le Sud même s’en trouverait accru de 17 %. Les perspectives d’expansion du commerce sont particulièrement intéressantes dans le cas des denrées alimentaires, de l’acier brut et des services ( Hardy, 1990 ).
En cette même année 1989, un groupe de 15 pays du Tiers-Monde s’est constitué avec des représentants asiatiques, latino-américains, européens et africains et, à sa première réunion en 1990, a porté au sommet de son ordre de priorité le resserrement des liens Sud–Sud. Ce sera là le principal organe de réalisation des recommandations de la South Commission ( Hardy, 1990 ).
Depuis la publication du rapport de la Commission, on a pris diverses mesures pour renforcer l’intégration Sud–Sud. En 1990, on annonçait des plans de création d’une zone de libre-échange nord-africaine ( Reuters, 19 octobre 1990 ). L’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay ont également créé un marché commun du Cône sud ( MERCOSUR ) qui est devenu une union douanière en 1995 ( Nations Unies, SESM, 1996 ). On a en outre annoncé en 1990 un projet d’établissement d’un marché commun de l’Afrique orientale et australe ( COMESA ) pour la fin du siècle ( Reuters, 22 novembre 1990 ), alors que, en 1992, on s’entendait pour remplacer la Conférence de coordination du développement de l’Afrique australe ( SADCC ) par la Communauté pour le développement de l’Afrique australe ( SADC ), laquelle vise à une entière libéralisation du commerce, de l’investissement et de la migration d’ici la fin du siècle, ainsi qu’à l’adoption d’une monnaie commune ( Nations Unies, SESM, 1996, p. 75 ). Pour leur part, les pays de la Communauté des Caraïbes ( CARICOM ) se sont engagés à unifier le marché régional et à se doter d’un tarif extérieur commun d’ici 1997 ( Nations Unies, SESM, 1996, p. 74 ).
La South Commission ne prône pas la « déconnexion » ou le « découplage » par rapport au Nord, tout au contraire. Si elle mise sur les réductions de dette et de service de la dette pour ménager des taux annuels de croissance par habitant de 2 à 3 %, elle demande instamment aussi que l’on double le financement concessionnel — surtout des organismes multilatéraux — et que l’on accroisse les investissements extérieurs privés. Elle préconise la suppression des barrières
commerciales auxquelles se heurtent les exportations du Tiers-Monde sur les marchés du Nord, et notamment les textiles. Elle souhaite aussi une stabilisation des prix des produits d’intérêt pour le Sud. Convenant des effets déstabilisateurs possibles des fluctuations des prix, des taux d’intérêt et des cours du change, qui sont indépendantes de la volonté des gouvernements du Sud, elle demande que l’on tienne plus compte des imprévus dans les ententes Nord–Sud. Une gestion plus efficace de l’environnement mondial exige en outre une coopération plus étroite du Nord et du Sud, et le coût de l’amélioration des pratiques écologiques du Sud devra être en grande partie supporté par le Nord, comme on le reconnaît déjà dans des accords internationaux comme la Déclaration de La Haye de 1989, qui porte sur le réchauffement planétaire et l’appauvrissement de la couche d’ozone.
Enfin, aucune question de principe n’entre en jeu dans ces diverses propositions de resserrement des liens Nord–Sud, car celles-ci sont déjà toutes plus ou moins en application. Collectivement cependant, elles vont bien au-delà de ce que les puissances du Nord sont prêtes à accepter. Tant que l’intégration et la coopération ne seront pas plus poussées dans le Sud avec un renforcement consécutif du pouvoir de négociation de ce dernier ou tant que les valeurs du Nord n’auront pas radicalement évolué dans le sens où l’envisagent Daly, Georgescu-Roegen et les autres, qui jugent franchement insoutenables les tendances et les régimes internationaux actuels, les demandes de la South Commission demeureront utopiques.
Comme nous l’avons signalé, les recommandations de la South Commission ont été façonnées, à certains égards importants, par les critiques propres à l’école de la dépendance. L’insistance sur l’autonomie nationale et une coopération accrue entre pays du Sud n’a rien d’un thème nouveau, mais continue à dominer les paradigmes parallèles de développement du Sud. L’appel à la déconnexion de Amin ( 1990 ) ne représente qu’une forme extrême de cet argument, que celui-ci a d’ailleurs affinée ces dernières années.
Aux yeux d’Amin, l’influence grandissante du FMI et de la Banque mondiale sur l’élaboration des politiques du Sud est une tentative de « recompradoriser2 » le Sud en s’attaquant au capital intérieur pour ainsi avantager le capital du Nord. On considère l’ajustement structurel comme une subordination systématique de la bourgeoisie périphérique, qui balaie toute possibilité de préserver l’autonomie que celle-ci a pu se tailler précédemment ( Amin, 1990, p. 71 ).
2 C’est-à-dire de soumettre beaucoup plus les activités économiques locales à l’influence du capital étranger.
Cette application internationale de la « Reaganomie » renouvellera et renforcera les relations d’inégalité entre le Nord et le Sud, mais les avantages qu’elle procurera varieront aussi selon les pays du Nord, avivant les rivalités entre puissances impérialistes. Pour Amin comme pour la South Commission, la coopération des nations du Sud contribuera largement à compenser la décomposition du monde en blocs rivaux, phénomène suscité en majeure partie par la volonté américaine de remédier au fléchissement de son hégémonie. L’argument d’Amin pour un « polycentrisme maximum » ne se limite pas à la coopération Sud–Sud, mais à la concertation entre puissances moyennes et petites. En fait, Amin évoque le caractère plutôt restreint des fruits immédiats de la coopération entre pays périphériques faibles, tout en reconnaissant les possibilités qui s’offrent à long terme ( Amin, 1990, p. 74 ).
Il propose une stratégie de « développement autocentrique national et populaire » et rejette le développement fondé sur l’avantage comparatif dans le cadre d’une participation à l’exploitation du système capitaliste mondial. La solution de rechange qu’il avance repose sur une rationalité fort différente, c’est-à-dire sur une loi de la valeur nationale et de l’intérêt populaire ( Amin, 1990, p. 62 ). Pour l’essentiel, il abolirait la propriété privée du sol et de l’industrie, privilégierait le développement de l’agriculture, condamnerait l’exploitation par l’accumulation primitive et cultiverait des politiques de promotion d’une distribution égalitaire des revenus. Il déterminerait des prix et des salaires rationnels initialement en fonction de la part des populations rurales et urbaines dans le produit net, les prix devant être rajustés par la suite selon les variations de la productivité. L’État jugerait des excédents par rapport aux taux de croissance souhaités et répartirait les surplus selon les besoins sectoriels.
Dans ses déclarations antérieures sur la déconnexion, Amin s’est exposé à des critiques lui reprochant de préconiser une forme téméraire et peu pratique d’autarcie ( Loxley, 1986, p. 201-202 ). Dans ses études plus récentes, il ne laisse pas de souligner que ce n’est pas du tout ce qu’il avait à l’esprit. Il convient de la nécessité des relations extérieures, mais entend les subordonner à une dynamique du développement intérieur logiquement distincte. À cause de la rareté des ressources, des retards technologiques et du besoin de disposer de biens d’équipement perfectionnés, les pays du Tiers-Monde petits et moyens devront continuer à compter sur les importations et donc sur les exportations comme un mal nécessaire. Il reste que, en général, la solution de rechange qu’il propose mènera fort probablement à une contraction du commerce extérieur du Sud.
Amin rejette en outre l’idée qu’un regain de prospérité du Nord serait synonyme de développement du Sud. Des propositions à la keynésienne comme en font les commissions Brandt et Brundtland auraient au mieux une incidence « discrète » sur les relations Nord–Sud, mais risquent en tout cas de ne rien donner du tout à cause du caractère hautement structurel ou différencié en classes de
la crise. Si on veut que les relations du Nord et du Sud reposent moins sur l’exploitation et plus sur l’égalité, le premier devra opter pour des solutions de rechange bien plus radicales aux problèmes de développement, ce qui impliquerait notamment un certain recours à des mesures d’austérité. Ce ne serait pas là l’austérité reaganienne avec des politiques monétaristes de plus en plus régressives, mais plutôt des restrictions de consommation dans un contexte de distribution plus équitable des revenus. Amin semble donc préconiser des changements mondiaux de revenu et de consommation dans le sens même des propositions de Georgescu-Roegen, de Bahro et de Redclift. Si on se fixe pour but l’accession du Sud à l’autonomie, il faut des façons différentes d’aborder les questions de développement dans le Nord. Amin ( 1990, p. 73 ) n’assimile pas sa vision à celle du socialisme, bien qu’il soit nettement d’avis que l’autonomisation fraie la voie au socialisme. Son but est d’élargir les possibilités d’accession à l’autonomie de l’État, des nations, des peuples et des classes exploitées tant du Nord que du Sud. Politiquement, c’est un appel au non-alignement sur le plan international.
Bien des thèmes que recèle la proposition de déconnexion d’Amin reviennent dans des propositions plus récentes de spécialistes et d’activistes du Tiers-Monde, mais dans tous les cas ils débordent largement le cadre quelque peu traditionaliste de la conception de la dépendance d’Amin. Pour notre propos, nous avons dégagé ici trois orientations, mais elles se recouvrent considérablement.
La première orientation qui s’appuie sur la déconnexion ou le découplage vise à reconnaître l’importance du secteur autonome de l’économie, non seulement sur le plan quantitatif, mais aussi comme une forme de société franchement novatrice et sans précédent qui offre de grandes possibilités de transformation de la vie du monde ordinaire.
Définissant le secteur autonome comme une combinaison du secteur parallèle et du secteur populaire de la production d’autoconsommation ( production non monnayée et non échangée ), Alfredo de Romaña, du Pérou, y voit les germes d’une solution de rechange à la société industrielle. Se situant hors du secteur commercial privé et du secteur officiel public, le secteur autonome est largement invisible, mais immensément important. Il fait vivre la majorité de la population du globe et représente peut-être la plus grande partie de l’activité humaine sur la planète ( de Romaña, 1989, p. 26 ), quoique bien peu de cette activité soit appréhendé par les mesures classiques du revenu ou du bien-être. Important dépositaire du savoir indigène ou local, le secteur autonome s’ancre dans le travail
physique et l’interaction humaine créatrice et se trouve au coeur de la formation de l’identité culturelle. Pour de Romaña, c’est la culture au sens le plus général du terme qui est l’ultime source de la production économique et de la transformation sociale, et non pas l’« investissement » ni l’« information ».
L’accumulation industrielle dans le secteur officiel sape l’économie populaire et la culture, mais les dégâts qu’elle cause ne sont pas pris en compte dans les mesures économiques contemporaines du bien-être. En fait, étant mue par la grande entreprise privée et l’État centralisé, la croissance économique que mesurent les économistes vient en réalité appauvrir la population dans des domaines d’intérêt fort divers. Le manque d’autonomie dans l’habitation avec la dépendance qu’il crée à l’égard du crédit, l’incapacité de réparer les articles ménagers courants, la destruction de l’économie de subsistance et des relations collectives et individuelles ne sont que quelques aspects de cet appauvrissement moderne. Les avantages de la croissance économique sont donc systématiquement exagérés.
L’État renforce les tendances centralisantes de la croissance en soutenant l’expansion de l’industrie, directement ou indirectement, en appuyant des activités à financement fiscal au détriment du secteur populaire et en favorisant des mécanismes institutionnels et réglementaires qui sont discriminatoires contre le secteur autonome. Des institutions internationales comme le FMI, la Banque mondiale et le GATT contribuent à intensifier ces forces centralisantes en supprimant les entraves à la liberté des échanges au niveau national. Leurs activités ces dernières années ont eu pour résultat net de détruire l’économie, l’écologie et la culture des collectivités locales et, à la faveur de la crise de l’endettement, de susciter un degré inégalé d’« hétéronomie » du Sud, c’est-à-dire un régime de gouvernement dominé par des instances politiques de l’extérieur.
La solution qu’offre de Romaña ( 1989, p. 78 ) est une plus grande autonomie nationale et un commerce et des changes qui, tant à l’échelon national qu’à l’échelon international, seront radicalement subordonnés au secteur autonome et présenteront seulement un caractère accessoire par rapport à ce dernier. On doit renforcer la production d’autoconsommation, soigneusement réglementer le commerce et la consommation collective et refondre le secteur officiel pour qu’il affermisse le secteur parallèle et populaire au lieu de s’y substituer. Paradoxalement, ce n’est que lorsque le secteur autonome est puissant et procure une sécurité, un mieux-être et un ferme sentiment d’identité culturelle que le commerce international peut se donner libre cours hors de tout protectionnisme. Comme le dit de Romaña ( 1989, partie 2, p. 163 ), ce ne sont pas les marchés qui font problème, mais les sociétés à régulation du marché, non l’industrie mais les modes de vie à consommation intense, non l’« intervention de l’État » mais les programmes sociaux institués par une politique centrale.
Cette « troisième voie » différera donc nettement à la fois de l’économie de marché et de l’étatisme. Les pays industrialisés devront cesser de croître, puisque cette croissance est écologiquement insoutenable, et les populations du Tiers-Monde devront reconnaître que la société industrielle n’est pas à leur portée. On doit bannir la pollution. On doit éliminer l’inflation et les déficits budgétaires et commerciaux et mettre en route un programme à grande échelle de redistribution progressive des revenus.
Pour tracer cette troisième voie, il faudra une nouvelle concertation politique. Pour de Romaña, cette démarche sera éclairée par la loi du bon sens ( quant au caractère souhaitable de la sécurité, de la liberté culturelle, de la création d’un milieu social stimulateur, de la volonté de vivre selon ses moyens, etc. ) et motivée par une rupture systémique fondée sur une conscientisation écologique et sociale. La création d’un consensus sera sans doute plus facile à la périphérie, où l’insatisfaction sociale est plus vive, l’industrialisation moins marquante dans son influence et la vie populaire plus essentielle. Dans les centres industriels, il faudra peut-être préalablement une grande crise économique, écologique et politique. Tant au centre qu’en périphérie, on éprouve toutefois le pressant besoin de définir de nouvelles formes d’organisation sociale et de se mobiliser politiquement en vue de leur réalisation.
La « troisième voie », telle que la trace de Romaña ( 1989 ), rappelle beaucoup ce que Gustavo Esteva qualifie de nouveau secteur populaire. Esteva ( SRC, 1990 ) voit dans l’expansion de ce qui est communément appelé le « secteur parallèle » une réaction rationnelle des masses populaires du Sud à leur « marginalisation » par le développement. Les gens ont constaté dans les années 1980 qu’ils se berçaient d’illusions lorsqu’ils rêvaient, dans les années 1960 et 1970, à une répartition équitable des avantages du développement. Tandis que les modes de vie établis sont détruits par la « modernisation », la perte des moyens de subsistance et des filets de sécurité traditionnels n’est pas comblée pour la plupart des gens par les services, les emplois et les régimes de sécurité modernes. Ayant constaté qu’ils étaient marginalisés ou, comme le dit Esteva, que le « développement pue » ( Esteva, 1991 ) et se retrouvant en milieu urbain, les « marginaux » ont commencé à se doter d’une nouvelle organisation sociale, d’un « nouveau secteur populaire ». Faisant appel à la tradition d’entraide, aux technologies modernes et à des formes originales d’organisation, ils façonnent un nouveau mode de vie largement indépendant tant du marché officiel que de l’État centralisé. Là où ce phénomène ressort le plus, c’est dans le domaine de l’habitation où, dans un pays comme le Mexique, il y a « autoconstruction » de la vaste majorité des nouveaux logements par une combinaison de techniques et de matériaux modernes et traditionnels.
À la différence de l’agent économique rationnel, l’homme ( et la femme ! ) du secteur populaire conquiert l’espace et non pas le temps et improvise plus qu’il ne planifie. Le nouveau secteur populaire n’a aucun précédent dans l’histoire. Il subit
de bien des façons l’activité contraignante de l’État comme dans l’aménagement de systèmes d’égouts sans canalisations d’eau, celles-ci étant hors de prix pour les masses populaires. Il est également victime des forces du marché, ayant été chassé du sol par l’extension des cultures non traditionnelles. Dans cette même mesure, la crise tant de l’État que du marché des années 1980 a fait de la place aux marginaux, leur permettant de consolider leur organisation économique et politique et d’accroître, ce faisant, leur propre autonomie. Esteva voit donc dans la formation de ce nouveau secteur populaire une réaction rationnelle des marginaux à la constatation que l’État et le marché sont de peu d’intérêt dans la satisfaction de leurs besoins. Le secteur populaire en évolution entrera donc peu en interaction avec le secteur officiel et se développera selon sa propre dynamique interne.
L’analyse d’Esteva est importante, nous rappelant que la crise du Sud est essentiellement une crise du secteur « moderne », qui a ouvert des perspectives créatrices à bien des gens marginalisés par les limites et les inégalités de la modernisation. C’est pourquoi les programmes d’ajustement structurel pourraient être contraires aux intérêts des marginalisés et avoir des conséquences fâcheuses sur eux, mais c’est une considération qui n’intervient habituellement pas dans la conception ni l’évaluation de ces programmes. À l’inverse des programmes d’ajustement, Esteva ( 1991, p. 15 ) appelle à une croissance négative comme finalité sociale souhaitable. Il est sceptique devant les efforts actuels de « redéveloppement écologique » du Sud, y voyant le dernier assaut — définitif — livré à la résistance organisée au développement, c’est-à-dire aux pauvres mêmes du nouveau secteur populaire, puisque le développement durable est de plus en plus synonyme de sauvegarde du développement par opposition à la sauvegarde de l’environnement. De même, il suspecte le nouveau souci manifesté par le Nord pour la démocratie dans le Sud, car la « démocratie officielle » centralisée n’a que peu à voir avec ses formes décentralisées aujourd’hui florissantes dans le nouveau secteur populaire.
De Romaña ( 1989 ) et Esteva ( 1991 ) confèrent sans conteste bien plus d’autonomie et d’importance au secteur « parallèle » que les analyses antérieures de l’Organisation international du Travail ( OIT ) qui avaient tendance à le considérer comme pouvant être largement promu par l’État ( OIT, 1972, par exemple ) ou encore que les critiques de ces analyses, qui jugeaient que ce secteur était surtout là pour diminuer les coûts de reproduction de la main-d’oeuvre dans le secteur officiel ( Leys, 1973 ). En insistant sur le caractère unique de la « troisième voie » ou du « nouveau secteur populaire » comme formation sociale distincte et sans précédent dans l’histoire, de Romaña et Esteva se démarquent eux-mêmes aussi du Péruvien Hernando de Soto, qui conçoit bien différemment le secteur parallèle.
Dans L’autre sentier, de Soto ( 1989 ) soutient qu’il existe de fait un précédent historique en Europe pour le secteur parallèle comme il se présente aujourd’hui en Amérique latine, que ce secteur offre un énorme potentiel de transformation, mais que sa croissance est une réaction aux politiques mercantilistes de l’État et en subit
en même temps les contraintes. Ce potentiel de transformation peut seulement se réaliser s’il est possible de libéraliser les lois et les règlements et, en réalité, l’État et le régime politique en général, de sorte que le secteur parallèle, qui échappe essentiellement à l’empire de la loi mais s’ancre fermement dans la rationalité économique, puisse s’épanouir officiellement. Les États latino-américains étaient déjà indépendants avant l’avènement de la démocratie libérale en Europe, et c’est pourquoi ils ont été le produit du mercantilisme, subissant le paternalisme des intérêts établis par les trafics d’influence et le clientélisme. Encore aujourd’hui, ils sont comme figés dans le temps et gardent leur fonctionnement mercantiliste, où l’obtention de terres ou le dépôt d’une raison sociale peut se révéler un long cauchemar bureaucratique. Le secteur parallèle est donc né d’initiatives individuelles visant à vaincre l’inertie et la lourdeur de la réglementation mercantiliste.
Aux yeux de M. de Soto, la population péruvienne n’a que deux possibilités de remplacer un État de plus en plus accablé et parasite et de moins en moins représentatif, à savoir le « Sentier lumineux », une voie maoïste de la violence, ou l’« autre sentier » consistant à doter le secteur parallèle d’institutions appropriées ( régimes de droits de propriété, de limitation de responsabilité, de force exécutoire des contrats, etc. ) en vue de hâter le passage d’une société mercantiliste à une économie moderne et à une démocratie progressiste ( SRC, 1990, p. 12 ).
Ces deux vues fort divergentes et en définitive inconciliables du secteur parallèle traduisent la complexité et l’ambiguïté des origines et de la nature économiques des bidonvilles et des favelas, qui représentent la réalité d’une proportion croissante de la population d’Amérique latine et du Tiers-Monde en général. Nul doute que la théorie classique du développement, dans ses versions orthodoxes, marxistes ou néomarxistes, ne tient pas suffisamment compte du rôle et de l’importance du secteur parallèle et en oublie tout à fait ou en néglige l’existence. Il reste que ces tentatives latino-américaines d’explication de la formation et du potentiel du secteur parallèle laissent à désirer tant dans leurs éléments d’analyse que dans leurs prescriptions.
Bien que ses vues soient d’un intérêt manifeste, de Soto exagère nettement l’importance des influences mercantilistes sur le secteur parallèle et sous-estime le rôle que peuvent jouer, dans la formation de ce secteur, la destruction de l’« économie naturelle », ainsi que la décrit Luxemburg ( 1968 ), et la capacité limitée d’absorption du secteur moderne. Ajoutons que le remède qu’il propose, qui paraît rappeler Rostow par ses visées anticommunistes, semble trop facile pour être de nature à bien résoudre les problèmes complexes qui se posent au Pérou. D’où viendrait l’élan politique pour déloger l’oligarchie régnante ? De quelles politiques aurait-on besoin dans le secteur rural et le secteur industriel et commercial « moderne » pour compléter les mesures de libéralisation du secteur parallèle ?
Par ailleurs, de Romaña ( 1989 ) et Esteva ( 1991 ) semblent tous deux décrire le secteur parallèle comme une masse indifférenciée de « résidents » non touchés
par les processus de formation de classes ou de répartition inéquitable de revenus et de richesse. Qui plus est, le secteur officiel, tant intérieur qu’extérieur, paraît n’avoir qu’une influence négative et nocive sur ces mêmes résidents, ce qui exclut carrément les liens de symbiose dégagés par Leys, quoique sûrement avec une certaine exagération. En réalité, ces liens devraient être plus diversifiés et complexes, par l’achat et la vente de produits, y compris de travail et de services, et par des relations de propriété et des activités de recherche de rentes, ces secteurs n’ayant ni l’un ni l’autre le degré d’autonomie qu’on leur impute. On ferait un grand pas en avant en examinant ces liens, car nous comprendrions mieux ce secteur « relativement » autonome, qui est aujourd’hui primordial pour les moyens de subsistance d’une si grande partie de la population du Tiers-Monde.
De Romaña et Esteva ont fait plus que simplement nous obliger à convenir de l’immense importance du secteur parallèle et nous reprocher notre défaut de théoriser à ce sujet. Ils se sont également interrogés sur la nécessité et l’opportunité de la croissance économique dans le secteur officiel, en invoquant dans une mesure appréciable ses effets négatifs sur l’environnement. Les écologistes asiatiques ont poussé cette argumentation, soulignant que le développement du secteur officiel coûte extrêmement cher en ressources et vient menacer dans leur existence même les gens, encore majoritaires, dont la survie dépend de l’utilisation directe des ressources naturelles communes ( Bandyopadhyay et Shiva, 1989, p. 1227 ). La destruction qui s’ensuit tant de l’environnement que de la société traditionnelle se trouve légitimée à la fois par un calcul du profit où n’interviennent pas les coûts écologiques ni humains et par une théorie du développement où la valeur de l’exploitation des ressources réside seulement dans la fabrication de produits et l’accumulation de capital. Bref, en s’attachant uniquement aux ressources naturelles comme produits, on néglige le fonctionnement complexe de deux autres économies primordiales et intimement liées, celles de la production écologique naturelle et de l’économie de subsistance.
Les économistes orthodoxes ne connaissent guère cette double activité économique et s’en soucient encore moins avec pour résultat que des projets de « développement » comme les « coupes à blanc », la monoculture, l’aménagement de barrages hydroélectriques, les projets d’arboriculture fruitière ou de floriculture irriguée ou l’extraction minière viennent souvent perturber les processus fragiles de la production naturelle et saper l’économie de subsistance. Voilà pourquoi les mouvements écologiques du Tiers-Monde, à la différence de ceux du monde industrialisé, ne sont pas un « luxe de riches », mais un impératif de survie pour la majorité des gens dont la survivance n’est pas assumée par l’économie de marché, mais menacée par son expansion même ( Bandyopadhyay et Shiva, 1989, p. 1228 ).
À l’état implicite dans les orientations « modernes » de développement du capitalisme ou du socialisme d’État, on trouve à la fois une ignorance des rouages de l’écologie et de l’économie de subsistance, mais aussi l’arrogance que donne le sentiment de la supériorité des modes de vie et des connaissances du Nord. On considère les producteurs de l’économie de subsistance comme « pauvres » et, par conséquent, l’objet tout désigné des efforts de « développement », quelle que soit la façon dont ils se perçoivent eux-mêmes ou quelles que soient les réalités objectives de leur existence ( Rahnema, 1991 ). Le Nord n’apprécie généralement pas les formes complexes de solidarité, de collaboration et de réciprocité qu’ils ont créées dans leurs collectivités ( Rahnema, 1991, p. 36 ) afin que tous aient accès aux ressources de la nature pour la satisfaction de leurs besoins. Il assimile à une « destitution », comme l’a appelée Sachs ( 1990 ), la frugalité de l’existence et la modération du comportement et des besoins, principes de base du « génie » indien, et non pas de la seule conception ghandienne ( Klostermaier, 1990 ). Il n’y a qu’un tout petit pas entre une telle dévalorisation des modes de vie populaires et la justification de leur destruction au nom de la « lutte à la pauvreté » et du « développement » et, de ce fait, la substitution pour beaucoup d’une pauvreté de possessions ( produits ) à une « pauvreté conviviale ».
Ce n’est pas dire que la dégradation écologique était un phénomène inconnu avant le colonialisme et l’envahissement capitaliste du Sud. Au contraire, l’Éthiopie et le Népal sont des exemples de pays qui ont subi des dégâts environnementaux extrêmes sans avoir été longtemps colonisés. Il faut plutôt dire que la dégradation du milieu est imputable à des mécanismes d’extraction et d’exploitation excessives par lesquels les producteurs surexploitent le sol et cultivent des terres marginales et fragiles ( Shanmugaratnam, 1989, p. 16 ). Avec sa demande inégalée de bois, de minéraux et d’autres matières premières, le colonialisme constitue tout simplement une forme extrême de ces relations d’exploitation qui pénètre, encore là dans une mesure inégalée, dans l’écologie naturelle et les économies de subsistance du Sud. Le capitalisme et le socialisme d’État d’aujourd’hui ont simplement étendu l’échelle de l’exploitation et de la détérioration humaines et environnementales, en regard de quoi les empiétements du colonialisme risquent de paraître infimes. Le fil conducteur entre les régimes coloniaux et postcoloniaux du Sud, ce sont les projets de développement du capitalisme ou de l’État à la recherche d’un profit à court terme hors de tout souci des répercussions à long terme du développement. C’est ainsi qu’ils dégradent l’environnement et appauvrissent des pans entiers de la société rurale, ce qui refoule la population pauvre des campagnes vers les terres marginales et, avec de hauts taux de natalité constituant eux-mêmes un moyen de défense contre l’insécurité, aggrave le tort causé à l’environnement. Les pressions écologiques viennent donc des deux pôles extrêmes de la société où, d’une part, un groupe détruit l’environnement, animé du désir de maximiser les profits et sa situation privilégiée dans le régime politique et, d’autre part, un groupe détruit lui aussi
l’environnement, mais le fait plutôt parce qu’il est défavorisé et démuni ( Shanmugaratnam, 1989, p. 20 ).
La banalisation des connaissances et du savoir-faire traditionnels vient souvent de ce que, dans le Nord, les esprits confondent la sagesse avec l’alphabétisation et l’instruction. Elle a culminé dans les récentes tentatives, des États-Unis en particulier, en vue d’introduire unilatéralement les droits de propriété intellectuelle, y compris les droits relatifs aux « obtentions végétales » ( phytosélection ) dans les accords du GATT et autres accords internationaux. Une telle mesure dévaloriserait entièrement la contribution apportée par le Sud au fil des millénaires à la conservation et à l’enrichissement du patrimoine génétique, où les agriculteurs et les scientifiques du Nord puisent leurs nouvelles variétés végétales. On donnerait ainsi l’impression que le travail des scientifiques blancs et le savoir commercial sont tout ce qui compte dans les progrès de l’agriculture ( Shiva et al., 1991, p. 55-58 ). Fait paradoxal, ce sont ces progrès scientifiques mêmes — que le Nord entend s’approprier — qui menacent la diversité génétique et la conservation du patrimoine génétique. En fait, les écologistes du Sud affichent généralement un même scepticisme au sujet de l’incidence à long terme de la Révolution verte et, s’ils reconnaissent que celle-ci a fait faire d’énormes bonds à la production, ils insistent aussi sur ses effets aggravants sur le plan des inégalités rurales ( Rahnema, 1991, p. 33 ), des dégâts environnementaux causés par le recours aux produits chimiques, du peu de résistance des hybrides à la maladie ( Shanmugaratnam, 1989, p. 20 ) et du caractère énergivore des semences d’hybrides ( Bandyopadhyay et Shiva, 1989, p. 1229 ; Shiva, 1988, p. 128-140 ). Ils évaluent donc le progrès technologique exactement comme ils considèrent l’écologie naturelle et l’économie de subsistance, c’est-à-dire d’un point de vue holistique qui dépasse les questions de production et de rentabilité à court terme.
Dans une large mesure, le mouvement écologique de l’Asie a été un mouvement défensif des couches populaires, et des populations tribales en particulier, luttant pour protéger leur mode de vie contre l’envahissement des promoteurs. Leur vie économique « parallèle » est inhérente à cette lutte. Ainsi, le mouvement Chipko, où des paysans se sont agrippés à des arbres pour empêcher qu’on les abatte, s’est amorcé en Uttar Pradesh en opposition aux abattages d’entrepreneurs étrangers. Il a rapidement gagné d’autres régions comme mouvement populaire visant à la sauvegarde de la stabilité écologique des grands bassins hydrographiques des hautes terres de l’Inde ( Bandyopadhyay et Shiva, 1989, p. 1224 ). C’est maintenant beaucoup plus qu’un mouvement purement défensif, et certains le voient comme défiant activement la vision des classes dirigeantes d’une culture urbano-industrielle uniformisante. Loin d’être le chant du cygne d’une classe qui sera bientôt reléguée aux oubliettes de l’histoire, l’appel de Chipko représente une des réactions les plus créatrices à la crise écologique et culturelle de la société moderne ( Guha, 1988, p. 196 ).
Nombre de mouvements analogues sont nés dans toute l’Asie contre le déboisement, la monoculture, les aménagements hydroélectriques, la surpêche et l’extraction minière. Ils se ressemblent parce qu’ils reconnaissent l’interdépendance de l’écologie et de l’économie de subsistance et la menace que font peser sur elles les soi-disant projets de développement. Ils sont généralement fort critiques à l’égard des institutions financières internationales d’où viennent ces projets et des politiques macroéconomiques — dont le respect est garanti par les relations d’endettement — qui appuient et favorisent ceux-ci ( Bandyopadhyay et Shiva, 1989, p. 1231 ). Dans leur profonde défiance à l’égard de l’économie de marché, ils ne pensent pas comme les IFI que la croissance et les forces du marché peuvent résoudre les problèmes écologiques. Ils n’ont pas non plus l’optimisme de la Commission Brundtland qui croit à la durabilité de la croissance du point de vue de l’écologie et de l’économie de subsistance.
Si on réunit les fils de ces arguments qui rarement sont dégagés systématiquement, on peut dire que le mouvement écologique d’Asie insiste sur la nécessité d’une maîtrise locale des ressources, d’une décentralisation décisionnelle et démocratique, d’une attitude de prudence, au mieux, devant les échanges internationaux et les opérations du marché, et d’un non-recours aux prêts internationaux. Par-dessus tout, il insisterait sur une reconceptualisation du modèle de développement à adopter avec de vastes conséquences sur la politique et la nature même de l’État. Par implication, on peut voir que les activités du secteur privé et de l’État seraient largement restreintes.
En termes plus exprès, Shanmugaratnam ( 1989, p. 29 ) a soutenu qu’on ne devrait pas tout simplement renoncer aux cultures commerciales parce qu’on a fait de mauvaises expériences jusqu’ici. Il s’agit plutôt de transformer les relations sociales qui ont mené à la monoculture, à la surexploitation et à la dégradation écologique. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’on pourra évaluer objectivement les systèmes de production traditionnels et les systèmes plus modernes et, de concert avec les producteurs locaux, tracer une nouvelle voie vers l’avenir où les cultures commerciales et les cultures de subsistance se conjugueraient. On ne dit pas au juste comment on transformerait ces relations de production.
La vision de l’économiste et écologiste indien, Narindar Singh, ne pèche pas par manque de clarté, elle. Cet auteur dit que le monde fait face à une crise écologique et que l’avenir passe par de franches tentatives en vue de créer un système où on voudrait toucher aux « limites intérieures » des besoins fondamentaux de toute la population du globe, mais sans franchir les « limites extérieures » des ressources et de l’environnement planétaires ( Singh, 1989, p. 9 ). On a besoin d’un nouveau système, parce que le capitalisme obéit à l’impérieuse nécessité de prendre de l’expansion et que, contrairement à ce que croient le Club de Rome et Herman Daly, cette expansion est absolument incompatible avec le préalable d’un équilibre écologique que représente l’impératif de « croissance zéro ». Le socialisme
d’État ne donne aucune réponse, ayant choisi d’imiter les modes capitalistes de développement ( Singh, 1989, p. 154 ). La réponse doit donc venir d’un type différent de socialisme qui cultive l’égalitarisme, mais en évitant à tout prix la voie menant à une accumulation illimitée. La société devrait obéir à un nouveau principe organisateur, celui de la modération exemplaire, au lieu de vouloir maximiser la croissance économique ( Singh, 1989, p. 229 ).
La question du fossé entre pays riches et pauvres n’a rien à y voir, poursuit Singh, non seulement en raison des graves inégalités au sein même des pays, mais plus profondément encore, parce que les pays riches doivent renoncer à la croissance et à leurs excès manifestes envers la nature. Pour leur part, ceux qu’on appelle les pays en développement ne doivent pas faire de rattrapage, mais plutôt tracer une voie de développement écologiquement viable et humainement enrichissante ( Singh, 1989, p. 149 ). Comme la croissance en soi ne sera le moteur ni des pays riches ni des pays pauvres, on n’aura pas à justifier les inégalités de revenus et de richesse en fonction de leurs effets d’incitation.
Singh n’expose pas en détail comment il voit le fonctionnement de la société, mais les propositions précises qui sont les siennes rappellent un peu un grand nombre de celles que présente Daly ou Georgescu-Roegen. Il prévoit non pas un retour à la nature, mais plutôt l’adoption de technologies qui « servent et préservent ». À son avis, on devrait largement renoncer aux automobiles, car elles perpétuent une dépendance à l’égard de combustibles fossiles qui polluent l’environnement, exigent des infrastructures massives et consacrent les inégalités dans le monde en privant le reste de la population d’un accès aux ressources pour leurs besoins de transport et leurs autres besoins fondamentaux. Il favorise plutôt l’avènement d’une ère de la bicyclette et fait valoir que seule une société si moderne qu’elle peut tout centrer sur la bicyclette peut créer un habitat à la fois humanisé et hospitalier ( Singh, 1989, p. 183 ). Enfin, la paix tant entre les gens qu’avec la nature constitue un préalable de la durabilité et la société devra prêcher la non-violence à une échelle encore inégalée ( Singh, 1989, p. 226 ).
Pour les féministes du Tiers-Monde, le paradigme orthodoxe du développement est façonné par les hommes blancs de la classe moyenne et sert leurs intérêts. Elles constatent que les coûts de l’application de ce paradigme sont supportés d’une manière disproportionnée par les paysannes et les ouvrières du Tiers-Monde. Ce modèle orthodoxe repose à son tour sur le savoir scientifique occidental issu du siècle des Lumières, qu’elles jugent patriarcal et réductionniste. À leurs yeux, la science moderne est un projet patriarcal, d’abord parce que ses praticiens ont surtout été des hommes qui rejetaient au départ la femme comme dépositaire traditionnelle du savoir scientifique ( d’où la dénonciation des sorcières ) et ensuite parce qu’on a adopté une démarche sciemment masculine de « conquête » de la
nature. La science moderne est réductionniste parce qu’elle isole les processus de leur environnement et les traite séparément et mécaniquement plutôt qu’organiquement. Elle refuse toute légitimité aux autres conceptions de la nature et aux « agents de savoir » autres que les « experts ».
Ensemble, la science et le développement orthodoxes ont été et demeurent intrinsèquement violents et destructeurs à la fois à l’égard de la nature en tant qu’agent de production et à l’égard de la femme en tant qu’agent du savoir ( Shiva, 1988, p. 221 ). Qui plus est, l’économie est tout aussi réductionniste, car elle ramène toute valeur à sa dimension marchande, ce qui équivaut à nier la dépendance humaine à l’égard de la nature, d’une part, et à dévaloriser le travail hors salariat, et surtout le travail de subsistance qui présente un caractère essentiellement féminin, d’autre part. Comme le travail et l’existence des femmes dans le Tiers-Monde sont indissolublement liés à la nature et que tant la femme que la nature se vouent à la production et à la subsistance, on ne s’étonnera pas que les féministes et leurs réflexions aient tenu une place de choix dans l’élaboration des théories « parallèles » privilégiant la conservation et le rétablissement de l’environnement. Et comme le travail féminin est largement non rémunéré, et surtout le travail de subsistance et de reproduction de la société, il est naturel que cette pensée ait nettement marqué les théories qui reconceptualisent le rôle du secteur autonome ou populaire, où se situe la majeure partie du travail féminin. En ce sens, la théorie féministe s’intègre directement aux conceptions « autres » que nous avons évoquées et ne devrait donc pas en être distinguée.
Les féministes considèrent les formes contemporaines du développement comme morcelées et contraires à la vie. Elles y voient un « maldéveloppement » fondé sur l’instauration ou l’accentuation de la domination de l’homme sur la nature et la femme ( Shiva, 1988, p. 6 ). La crise du paupérisme du Sud est le résultat de ce maldéveloppement et le phénomène heurte les femmes de plein fouet, d’abord parce qu’elles sont les plus pauvres de tous et ensuite parce que, avec la nature, elles forment le soutien premier de la société ( Shiva, 1988, p. 5 ). Voilà pourquoi les femmes se sont situées à l’avant-garde de mouvements écologiques populaires comme le mouvement Chipko, bien que ce soit à peu près toute la collectivité locale qui profite de leurs actions.
La solution est un mode autre de développement reposant sur le principe féminin de la création, du soutien et de la conservation de la vie, qui est profondément ancré dans la cosmologie et la religion indiennes traditionnelles et présente les caractéristiques suivantes : i ) créativité, activité et productivité ; ii ) polymorphisme ; iii ) liens unissant tous les êtres, dont l’homme ; iv ) continuité de l’humain et du naturel ; v ) caractère sacré de la vie dans la nature ( Shiva, 1988, p. 40 ). Dans une telle conception, les gens entretiennent une relation de collaboration et d’adaptation avec la nature plutôt que d’essayer de conquérir et de dominer celle-ci comme on a l’habitude de le faire aujourd’hui ( Klostermaier,
1990 ). Les processus de développement se feraient participatifs, s’inspirant de la sagesse et de l’expérience accumulées des femmes dans la production, la gestion des ressources et le « savoir scientifique naturel et traditionnel » ( Shiva, 1988, p. 4 ; Agarwal, 1989, p. W5-61 ). Bien que reposant sur le principe féminin, le développement ne serait cependant pas différencié selon le sexe, hommes et femmes travaillant ensemble en toute collaboration et hors de toute hiérarchie. L’idéologie contemporaine des rapports entre les sexes, qui présente la femme comme passive et l’homme comme agressif, dominateur et destructeur, est en effet une création sociale que l’on se doit de « déconstruire ». La revitalisation du principe féminin est donc liée à la catégorie non patriarcale et non « sexisée » de la non-violence créatrice ( Shiva, 1988, p. 52 ).
Cette auteure a été extrêmement influente dans le monde, contribuant à orienter la réflexion féministe concernant les politiques d’aide, non plus sur la conception étroite de l’« Intégration de la femme dans le développement » ( IFD ) mais sur celle, plus large, de « Femmes, environnement et développement durable » ( FEDD ). On lui reproche de trop mettre l’accent sur l’économie de subsistance, qui ne sera pas un choix pour bien des gens, et de quelque peu négliger les complexités de la structure des classes et des castes de l’Inde ( Braidotti et al., 1994, ch. 5 ). On loue sa remise en question des notions occidentales de développement approprié et des valeurs qui les sous-tendent.
Plusieurs des thèmes abordés par Shiva dans ses études se retrouvent dans les écrits de DAWN, « Development Alternatives with Women for a New Era », qui est un réseau de femmes du Tiers-Monde avec des représentants des milieux de l’activisme, de la recherche et des politiques nationales et internationales. Dans le travail de DAWN, on reconnaît dûment le contexte « classes sociales » des luttes féminines. Le réseau s’attache aux femmes pauvres du Tiers-Monde pour conclure que, pendant la Décennie des Nations Unies pour la femme de 1975 à 1985, on a assisté en réalité à une dégradation des conditions socio-économiques des femmes, un grand nombre de processus économiques à long terme ayant présenté un caractère préjudiciable — ou indifférent au mieux — pour les intérêts et les besoins de la population pauvre en général ( Sen et Grown, 1987, p. 16 ). Des modes autres de développement pourraient faire appel au féminisme sous ses diverses formes selon la définition qu’en donnent les femmes dans les différentes régions du Tiers-Monde. Ils chercheraient à édifier un monde où les inégalités de classe, de sexe et de race seraient bannies de tous les pays et des relations entre les nations ( Sen et Grown, 1987, p. 80 ). La politique économique viserait à éradiquer la pauvreté, ce qui exigerait une transformation structurelle de la propriété, des procédés de production et des relations internationales menant à un réaménagement des liens d’exploitation générateurs de paupérisme. Il faudrait exercer un contrôle sur les sociétés multinationales et éviter l’endettement extérieur et les programmes
d’ajustement structurel du FMI et de la BIRD, car ils viennent justement renforcer les mécanismes mêmes de l’exploitation et de l’inégalité que DAWN cherche à démanteler. On reconnaîtrait le caractère primordial du travail des femmes pauvres dans cette démarche de développement, et celles-ci joueraient un rôle de premier plan dans la planification et l’exécution de cette démarche.
DAWN envisage une société où les besoins fondamentaux sont les droits fondamentaux, où les valeurs — féminines — du soin et de la solidarité président aux relations humaines et où la violence et l’oppression disparaissent du foyer et du milieu. Les hommes et la société seraient généralement plus associés au soin des enfants et la réaffectation de la technologie des fins guerrières aux fins pacifiques rendrait les femmes plus maîtres de leur fécondité et contribuerait à chasser la faim et la maladie. La démocratie s’étendrait à toutes les sphères de la vie et les femmes prendraient une part active aux décisions ( Sen et Grown, 1987, p. 80-81 ).
Comment y parviendrait-on ? Par l’éducation populaire, la conscientisation et les mouvements de masse qui mettraient cette vision au coeur des revendications de pouvoir politique. On chercherait également à transformer les structures de subordination qui ont été si défavorables aux femmes. Si on veut la justice pour les femmes dans la société, il est essentiel de modifier les lois, les codes civils, les régimes fonciers, la mainmise sur le corps féminin, les codes du travail et les institutions socio-judiciaires sur lesquels s’appuient la domination et les privilèges masculins ( Sen et Grown, 1987, p. 81 ).
Deux thèmes centraux ressortent des travaux de ces féministes du Tiers-Monde. D’abord, on convient nettement — quelque peu plus, il est vrai, dans DAWN que chez Shiva — de l’importance de combiner les questions de sexes et de classes tant dans l’accent mis sur les pauvres que dans la recherche de structures décisionnelles plus participatives. La logique dans tout cela est que les processus de création et de recréation des relations entre les classes et les sexes sont simultanés et présentent des aspects à la fois matériels et idéologiques. En particulier, l’accession des hommes et des femmes à la population active n’est pas un phénomène indépendant, mais passe par les réciprocités qui, dans les ménages et les familles, permettent aux hommes de renforcer leur position dans le contexte des rapports des classes et des sexes ( Benería et Roldan, 1987 ). En second lieu, cette orientation est aussi holistique, englobant les objectifs non économiques de la croissance, considérant la reproduction comme un moteur du développement et tentant de mettre à nu les racines locales et internationales de l’oppression. Ces thèmes sont omniprésents dans les études féministes du sous-développement, dont celles d’auteures comme Folbre ( 1986 ), Pearson ( 1986 ) et Young ( 1988 ), qui n’appartiennent pas au Tiers-Monde.
Aucune vision unifiée du développement international ne se dégage de cette documentation spécialisée à la fois riche et provocante, mais il est possible d’esquisser le portrait-robot d’une vision « autre ». On obtient quelque chose de tout à fait différent du paradigme contemporain du développement avec des conséquences profondes sur les modes de vie du Nord comme du Sud et sur l’ordonnance des relations dans le monde.
Dans le Nord, on délaisserait l’impératif de la croissance pour le principe du choix du « moins » et de l’équilibre d’une vie moins matérialiste et culturellement enrichie. La redistribution des revenus et de la richesse garantirait l’égalité des chances et assurerait à tous un revenu suffisant pour mener une vie saine. Les gouvernements devraient réduire dettes et déficits par une fiscalité progressive et une diminution de la consommation privée, parce qu’on renoncerait aux politiques de compression des services sociaux jugées inéquitables et aveugles. Il ne serait pas non plus acceptable à long terme de chercher à se tirer de l’endettement par la croissance en augmentant le PIB et diminuant de ce fait le rapport dette–PIB. Le plein emploi, un revenu annuel minimum garanti, une semaine de travail allégée, le travail partagé et le choix de la retraite anticipée tiendraient une grande place dans les politiques adoptées. Un régime universel de services de garde d’enfants favoriserait l’équité hommes–femmes sur le marché du travail « officiel ». Au foyer, hommes et femmes partageraient les tâches domestiques sous toutes leurs formes. Le progrès technologique viserait à « faire les choses avec moins », c’est-à-dire avec moins d’apports matériels, ainsi qu’à rendre les tâches domestiques moins ingrates. On attacherait bien plus d’importance aux questions écologiques dans les décisions économiques et, autant que possible, les biens de consommation collective comme les transports en commun remplaceraient les biens de consommation individuelle. On s’emploierait à réduire les intrants de matières et les extrants de déchets, à garantir la sécurité individuelle et à combattre toutes les formes de violence. On travaillerait dynamiquement pour la paix et le désarmement. On démocratiserait toutes les décisions, et notamment les décisions économiques, et veillerait expressément à ménager généralement une participation des femmes et des travailleurs.
Ces prescriptions vaudraient aussi en grande partie pour le Sud. On renoncerait à l’idée de reproduire les habitudes de consommation du Nord et mettrait plutôt l’accent sur la sécurité économique pour tous, l’universalité de l’alphabétisation et des services de santé et d’éducation et l’accès général à l’eau potable. Tout cela devrait pouvoir se faire avec les niveaux de production actuels par une redistribution des revenus et de la richesse et une révision de l’ordre de priorité en matière socio-politique. Il faudrait pour cela que les États du Tiers-Monde soient bien plus responsables et équitables et bien moins belliqueux que la plupart de ceux
qui existent aujourd’hui. Toutefois, dans nombre des pays les plus pauvres, il faudrait même là relever la production pour que tous atteignent des niveaux minimaux de consommation qui soient socialement acceptables. La plupart des pays du Tiers-Monde jugeraient la croissance nécessaire pour porter la consommation moyenne à un niveau de confort. Il reste à déterminer le type de croissance économique à rechercher et les conséquences sur l’économie populaire, et plus particulièrement sur les femmes et les pauvres, ainsi que sur l’environnement. Là encore, il faudrait des modes entièrement renouvelés de décision. On devrait notamment redéfinir ce qu’on entend par normes de consommation acceptables si on entend éviter les pires excès du développement contemporain. Ainsi, on mesurerait la « croissance » de manière à pleinement tenir compte de la destruction de l’économie populaire et de l’environnement, pendant que l’on combattrait les préjugés à l’égard des habitations, des aliments et des vêtements traditionnels, dans le cadre d’une campagne essentielle de redéfinition des seuils de pauvreté, des normes de vie acceptables et du sens même du progrès économique.
Un nouvel accent sur la sécurité économique et l’égalité des sexes au foyer et au travail ( dans les champs, les forêts ou les usines ) contribuerait largement à faire cesser les pressions de croissance démographique. Il faudrait disposer de techniques sûres et pratiques de limitation des naissances pour assurer des choix réels en matière de reproduction.
On chercherait aussi des moyens collectifs de satisfaction des besoins de consommation, s’il est rationnel de le faire. Le progrès technique viserait à créer des technologies appropriées en vue de résorber le chômage, de rendre le travail moins ingrat sous toutes ses formes ( tâches domestiques, transport de l’eau et du bois de chauffage, etc. ) et de réduire le plus possible l’exploitation des ressources, la production de déchets et la pollution.
Tant pour le Nord que pour le Sud, ces modèles de développement parallèles présupposent un réaménagement radical des structures et des pratiques institutionnelles. Ils impliquent l’imposition de sérieuses contraintes à l’exercice des droits de propriété, puisque l’absence de restrictions de fonctionnement de l’entreprise privée et du marché risque peu de mener à une croissance négative ou « reconstituée ». Dans le Sud, la sécurité alimentaire et l’intégrité écologique ne vont sans doute pas de pair avec l’inégalité de l’accès au sol et la propriété privée ou le libre accès de la forêt. Si on tenait compte des conséquences indirectes ou à long terme des projets dans les décisions d’investissement public ou privé, on se trouverait à largement restreindre la façon dont se font les affaires aujourd’hui. Des formes radicalement nouvelles de décision dans toutes les institutions du gouvernement, de la famille à la ferme et de l’usine à l’État, seraient en outre nécessaires si on veut démocratiser l’économie dans le sens suggéré pour les relations aussi bien entre les classes qu’entre les sexes.
Il paraît évident que l’on devra assujettir les sociétés multinationales dans leur fonctionnement à des moyens de contrôle, mais on ne peut être sûr que les sociétés transnationales pourront s’y faire. Les relations commerciales s’établiraient probablement à moindre échelle, mais gagneraient peut-être en diversification, c’est-à-dire que les pays du Sud vendraient moins au Nord, mais écouleraient des produits bien plus divers en délaissant les stratégies d’exportation de produits monoculturaux. Le commerce et les transports internationaux seraient réduits, les échanges seraient plus équilibrés et le crédit international s’amenuiserait, comme les mouvements internationaux de capitaux en général. Les institutions financières internationales cesseraient d’être les gendarmes économiques de la planète et le Sud recouvrerait sa souveraineté économique. Ce serait la fin des programmes d’ajustement structurel que nous connaissons, et cela sonnerait le glas de la servitude ( « péonage » ) de l’endettement. Il faudrait prendre des mesures de radiation partielle de la dette extérieure des pays du Tiers-Monde avec ou sans le concours des créanciers. On réduirait radicalement l’aide extérieure, mais on l’améliorerait en qualité de sorte qu’elle aille effectivement aux bénéficiaires visés non pas pour se substituer aux efforts nationaux, mais pour les compléter. Autant que possible, les transferts financiers internationaux seraient assujettis à des formules de calcul. Ils seraient le plus automatiques possible et appliqueraient des conditions minimales, sauf s’il s’agissait de cibler des groupes de revenu en particulier à certaines fins sociales, peut-être selon la formule 20–20 du PNUD ( PNUD, 1994, p. 77-78 ). Les relations internationales logeraient donc à l’enseigne de la coopération, de la non-exploitation et de la facilitation, mais on ne sait au juste quelles en seraient les formes précises et, aspect tout aussi important, quelles méthodes précises on emploierait pour parvenir à ce but.
Au minimum, l’élaboration de programmes politiques parallèles à caractère progressiste exigera une démarche politique bien plus globale qui cherche à susciter de grandes alliances entre les secteurs de la société que heurtent ou rebutent le plus le capitalisme contemporain et la politique publique néoconservatrice qui prévaut. Les syndicats publics et privés, le troisième âge, les groupements féminins, les étudiants, les handicapés, les chômeurs, les pauvres, les écologistes et les pacifistes critiquent tous vivement le paradigme dominant, mais sont souvent isolés politiquement les uns des autres. Cette constatation vaut particulièrement depuis que les gouvernements sociaux-démocrates qui ont toujours représenté ces groupes sur le plan électoral ont fini par se ranger ces dernières années à la vision néoconservatrice de ce qui constitue une politique publique appropriée. Pour édifier des alliances politiques, il faudra probablement donc agir au début en dehors du cadre électoral en vue de créer un solide mouvement susceptible de devenir un jour assez puissant et organisé pour refaire la carte de la politique électorale. Un programme politique d’alliances comme celui-ci n’a rien de facile. Il faut savoir faire des compromis et accepter les définitions les plus larges de la démocratie de sorte que les
plus démunis de notre société aient voix au chapitre au même titre que les membres mieux organisés et encore relativement bien financés d’une alliance, qu’il s’agisse des syndicats ou des lobbies de l’environnement. La politique des alliances sera toujours laborieuse, mais n’a rien d’utopique. Ainsi, dans l’exercice dit de l’alternative budgétaire au Canada, on fait justement appel avec un succès remarquable à cet éventail de groupes et de fonctions pour créer une autre vision du budget, une vision qui tient compte de bien des politiques recommandées dans l’orientation que nous préconisons ( CCPA, 1995, 1996 ; Loxley, 1995 ). C’est un exercice où on protège et renforce les programmes sociaux en remettant les Canadiens au travail et en adoptant une politique fiscale équitable qui met fin aux échappatoires de l’impôt sur le revenu des sociétés et garantit que les riches paieront leur juste part d’impôt. On diminue la semaine de travail et les heures supplémentaires et insiste grandement sur l’amélioration des infrastructures environnementales et la réduction de la consommation et du gaspillage de l’énergie. On institue une politique véritablement canadienne des taux d’intérêt et impose des contraintes aux mouvements du capital international. On élève le revenu des Canadiens plus pauvres et prend des mesures de protection de ce revenu. On réduit le déficit budgétaire et la proportion du PIB que représente la dette. Si cela se fait en partie par une hausse du taux de croissance économique, on se trouve cependant à changer le caractère qualitatif de cette croissance en mettant l’accent sur les réformes écologiques. C’est au mieux une mesure provisoire, une première étape obligée pour qui veut remettre la raison dans les politiques publiques et préparer l’adoption de mesures qui restreindront la consommation, tout en conservant ou en améliorant la qualité de vie.
Ce que fait l’exercice de l’alternative budgétaire, c’est démontrer que, dans le contexte néoconservateur des compressions budgétaires et des iniquités fiscales, des alliances politiques progressistes et les compromis nécessaires à leur bon fonctionnement sont véritablement possibles si on a la volonté d’agir. L’exercice démontre également que la politique monétaire et budgétaire peut se conduire par étapes en fonction d’objectifs à court terme et à long terme. Il faut du temps pour opérer un changement de paradigme, et on doit commencer par des modifications de politiques à court terme. Il faudra trouver une nouvelle façon de mener non seulement nos affaires économiques, mais aussi nos affaires politiques. L’exercice se veut un pas dans cette double direction et pourra servir de modèle aux mouvements progressistes d’autres pays du Nord et du Sud.
Bien sûr, le type de société envisagé par les paradigmes parallèles est plus proche d’une vision du socialisme démocratique que des formes contemporaines du capitalisme ou du socialisme d’État. Cette idée ne sera peut-être pas bien reçue à une époque où les milieux savants du Nord célèbrent encore la « fin de l’histoire » et le triomphe du capitalisme et du marché tant dans le Sud que dans l’ex-bloc communiste de l’Union soviétique et des pays d’Europe de l’Est. La force d’un
grand nombre de ces théories parallèles réside cependant dans leur vision moins courte des possibilités et des problèmes du développement capitaliste et, plus particulièrement, de ses formes les plus rapaces que nous pouvons observer dans les régions nouvellement ouvertes ( ou rouvertes ? ) au capitalisme. Il est paradoxal que l’effondrement du socialisme d’État et la prééminence des programmes d’ajustement structurel coïncident avec une grande récession du capitalisme international dans le Nord, où plus de 30 millions de travailleurs sont aujourd’hui en chômage et où le niveau de vie et la sécurité de ceux qui travaillent encore sont menacés par des réductions de salaires et d’avantages sociaux. Les travailleurs d’ailleurs commencent aussi à se rendre compte que le passage au capitalisme et à l’économie de marché ne sera pas facile et que leurs conditions de vie et leur sécurité régressent rapidement. Le moment est donc venu de discuter de visions autres du développement et de les introduire dans le débat politique, non pas parce qu’il existe des possibilités immédiates de réalisation, mais plutôt parce que, avec les difficultés de plus en plus grandes que connaissent les modèles actuels de développement, il est probable que naissent des mouvements sociaux et politiques plus réceptifs à d’autres idéaux. Et en guise de conclusion, pour qu’on ne soit pas tenté de taxer cette idée de pure utopie, il serait peut-être bon de citer Galeano ( 1989, p. 135 ), qui a su nous rappeler que nombre de ces idéaux sont profondément enracinés dans le passé :
Certaines voix du passé américain, du lointain passé, paraissent très futuristes. Ainsi, la voix ancienne qui nous dit encore que nous sommes les enfants de la terre et que notre mère n’est pas à vendre ni à louer. Pendant que les oiseaux morts tombent sur Mexico et que les cours d’eau se transforment en cloaques, les océans en décharges et les forêts en déserts, cette voix s’obstine à vivre, annonce un monde nouveau, un monde différent de celui qui empoisonne l’eau, le sol, l’air et l’âme.
La voix ancienne qui nous parle de communauté est annonciatrice d’un autre monde. La communauté — c’est-à-dire le mode communal de production et de vie — représente la plus ancienne des traditions américaines, la plus américaine de toutes. Elle appartient à la première époque et aux pionniers, mais aussi à l’avenir et à un nouveau « Nouveau Monde ». Car il n’y a rien de moins étranger à ce pays qui est le nôtre que le socialisme. Le capitalisme, lui, est étranger : comme la variole, comme la grippe, il vient d’ailleurs.
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ACDI |
Agence canadienne de développement international |
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ACP |
Pays de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique |
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AGCS ( GATS ) |
Accord général sur le commerce des services |
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AID |
Association internationale de développement |
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ALE |
Accord de libre-échange ( canado-américain ) |
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ALENA |
Accord de libre-échange nord-américain |
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ANASE |
Association des nations de l’Asie du Sud-Est |
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APD |
Aide publique au développement |
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APEC |
Organisation de coopération économique Asie-Pacifique |
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APIC |
Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce |
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BIRD |
Banque internationale pour la reconstruction et le développement ( Banque mondiale ) |
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BIT |
Bureau international du Travail |
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CAD |
Comité d’aide au développement de l’OCDE |
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CAEM |
Conseil d’assistance économique mutuelle |
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CARICOM |
Communauté des Caraïbes |
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CE |
Communauté européenne |
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CEA |
Council of Economic Advisers des États-Unis |
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CEDEAO |
Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest |
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CMED |
Commission mondiale sur l’environnement et le développement |
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CNUCED |
Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement |
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COMESA |
Marché commun de l’Afrique orientale et australe |
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CRDI |
Centre de recherches pour le développement international |
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DAWN |
Development Alternatives with Women for a New Era |
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DTS |
Droits de tirage spéciaux |
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ECU |
Unité monétaire européenne ( European Currency Unit ) |
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EEP |
Export Enhancement Program des États-Unis |
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FAS |
Facilité d’ajustement structurel |
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FASR |
Facilité d’ajustement structurel renforcée |
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FEDD |
Femmes, environnement et développement durable |
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FMI |
Fonds monétaire international |
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FPD |
Financement public du développement |
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GATS ( AGCS ) |
Accord général sur le commerce des services |
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GATT |
Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce |
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GED |
Genre et développement |
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IBC |
Initiative du bassin des Caraïbes |
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IDH |
Indicateur du développement humain |
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IDSD |
Indicateur des disparités des sexes dans le développement |
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IED |
Investissement extérieur direct |
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IFD |
Intégration de la femme dans le développement |
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IFI |
Institutions financières internationales ( FMI et BIRD ) |
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LVE |
Limitation ( restriction ) volontaire à l’exportation |
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MERCOSUR |
Marché commun du Cône sud |
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NPF |
Nation la plus favorisée |
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NPI |
Nouveau pays industriel |
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OCDE |
Organisation de coopération et de développement économiques |
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ODI |
Overseas Development Institute ( Royaume-Uni ) |
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OIT |
Organisation internationale du Travail |
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OMC |
Organisation mondiale du commerce |
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ONG |
Organisation non gouvernementale |
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ONUDI |
Organisation des Nations Unies pour le développement industriel |
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OPEP |
Organisation des pays exportateurs de pétrole |
|
OUA |
Organisation de l’unité africaine |
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PAC |
Politique agricole commune de la Communauté européenne |
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PIB |
Produit intérieur brut |
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PNB |
Produit national brut |
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PNUD |
Programme des Nations Unies pour le développement |
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PPA |
Parité des pouvoirs d’achat |
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RDA |
République démocratique allemande ( ancienne Allemagne de l’Est ) |
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SADC |
Southern African Development Community ( Communauté de développement de l’Afrique australe ) |
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SADCC |
Conférence de coordination du développement de l’Afrique australe |
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SGPC |
Système global de préférences commerciales entre pays en développement |
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SIDA |
Syndrome d’immunodéficience acquise |
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UNICEF |
Fonds des Nations Unies pour l’enfance URSS Union des Républiques socialistes soviétiques |
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VIH |
Virus de l’immunodéficience humaine |
|
ZELE |
Zone européenne de libre-échange |
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Le Centre de recherches pour le développement international ( CRDI ) croit en un monde durable et équitable. Le CRDI finance les chercheurs des pays en développement qui aident les peuples du Sud à trouver des solutions adaptées à leurs problèmes. Il maintient des réseaux d’information et d’échange qui permettent aux Canadiens et à leurs partenaires du monde entier de partager leurs connaissances et d’améliorer ainsi leur destin.
Les Éditions du CRDI publient les résultats de travaux de recherche et d’études sur des questions mondiales et régionales intéressant le développement durable et équitable. Les Éditions du CRDI enrichissent les connaissances sur l’environnement et favorisent ainsi une plus grande compréhension et une plus grande équité dans le monde. Les publications du CRDI sont vendues au siège de l’organisation à Ottawa ( Canada ) et par des agents et des distributeurs en divers points du globe.
John Loxley est professeur titulaire et directeur du département d’économique de la University of Manitoba à Winnipeg. Sa carrière a été jalonnée d’affectations à l’université de Makerere et à l’université de Dar es-Salaam en Tanzanie et auprès du gouvernement de ce même pays, de l’Ouganda, de Madagascar, du Mozambique et du manitoba à titre de conseiller économique. Auteur de Debt and Disorder: External Financing for Development, il a aussi été coordonnateur de l’exercice dit de l’alternative budgétaire au Canada.